
Dix heures durant, Carolina Bianchi et sa compagnie Cara de Cavalo traversent les trois volets de la Trilogia Cadela Força (Trilogie des chiennes) ; une fresque impressionnante explorant les liens indéfectibles qui unissent l'histoire de l'art et la violence. Spectacle en portugais, surtitré en français. Déconseillé aux moins de 18 ans.
« Je ne suis pas la protagoniste de cette pièce. La protagoniste de cette pièce est morte. Mon travail consiste donc à expérimenter toutes les formes possibles de résurrection. »
Premier volet de la Trilogia Cadela Força. Hantée par le destin tragique de la performeuse italienne Pippa Bacca — violée et assassinée alors qu'elle réalisait une performance pacifiste à travers les Balkans —, Carolina Bianchi exhume les fragments d'une histoire de l'art traversée par les viols et les féminicides. Face à cette généalogie d'artistes exposées à la violence, la metteuse en scène et autrice entreprend une enquête vertigineuse, plongeant elle aussi dans les limbes de sa propre mémoire traumatique. Dans le sillage des gestes radicaux des performeuses dont elle s'inspire, elle met son corps en première ligne. Chaque soir, elle ingère le Boa Noite Cinderela — un puissant cocktail sédatif utilisé au Brésil par certains violeurs pour endormir leurs victimes. Sous son effet, elle abandonne sa conscience, conviant le public à descendre avec elle en enfer ; son écriture se fraie alors un chemin dans cet espace interstitiel entre la vie et la mort, ce cauchemar où resurgissent les femmes et les artistes dont elle cherche la trace.
« Je ne suis pas la protagoniste de cette pièce. Les protagonistes de cette pièce sont tous vivants. Vous remarquerez que ma présence est spectrale, J'apparais et je disparais sans arrêts. »
Revenue des limbes, Carolina Bianchi reprend le fil de son enquête sur les rapports du théâtre à la violence. Dans ce deuxième volet de la Trilogia Cadela Força, elle dissèque les liens fraternels qui sous-tendent le monde de l'art : ces alliances tacites qui portent aux nues les grands génies masculins et relèguent bien souvent à la marge les femmes artistes. Réunissant autour d'elle les hommes de sa compagnie, l'autrice et metteuse en scène ausculte les dynamiques d'admiration réciproque qui gouvernent les relations masculines — cette confrérie dont les codes et le langage prennent, très probablement, leur source dans la violence et la misogynie.
Résolue à trancher le nœud de cette énigme, Carolina Bianchi sonde sa propre ambivalence face à ces « grands maîtres » du théâtre, à cette Brotherhood dont elle ne peut se départir si aisément. Partagée entre fascination et répulsion, elle ouvre les portes d'un théâtre en crise, dont la seule issue serait peut-être la déflagration d'une poésie radicale.
« Le langage écrit tend à se fragmenter, provoquant une désidentification. Je ne suis personne. Ma recherche oppressante du mot relève davantage d'un exercice spirituel qu'intellectuel. Le sacrifice de l'écriture s'aligne sur celui de la perte d'identité. Ainsi, toutes les voix sont des alter ego. Alter ego écrivaine. Alter ego poète. Alter ego chien. Alter ego fusil chargé. »
Les codes sur lesquels s'appuie la conscience s'effondrent. Le sens du discours s'effondre.
Après avoir exploré, dans les deux premiers volets de sa trilogie, la part occultée de violence inhérente à l'histoire de l'art, Carolina Bianchi clôt son cycle en explorant le mystère de l'écriture, qu'elle associe à l'énigme de sa propre sexualité. Par un assemblage foisonnant de brouillons, de carnets et de notes, elle invoque auprès d'elle les fantômes d'autres autrices – Hilda Hilst, Emily Dickinson – mêlant sa voix à leurs mots. Multipliant les alter ego, elle ouvre un espace propice au fantasme, et tout particulièrement à celui que produit l'acte d'écrire. L'autrice et metteuse en scène apparaît ici comme un sujet en dissolution, qui glisse d'une figure à l'autre pour interroger ce qui, dans la littérature, se noue au désir. Dans ce chapitre conclusif, Carolina Bianchi remonte le cours de la trilogie jusqu'à son point d'origine : l'instant décisif où l'écriture, la sexualité et la violence se confondent.
Place de l'Odéon 75006 Paris