
Après une vingtaine d’années de complicité, de collaborations marquantes – d’Oxygène à Danse « Delhi », en passant par Genèse n°2 ou encore récemment Illusions, Ivan Viripaev et Galin Stoev, qui forment l’un des duos les plus prolifiques et influents du Théâtre contemporain, se retrouvent pour une nouvelle pièce créée pour la première fois en France, En émoi.
Ulya Richte, écrivaine américaine acclamée et promise au Prix Nobel, reçoit dans son penthouse new-yorkais le journaliste polonais Krzysztof Kaminski pour une interview décisive pour sa carrière.
Malgré la présence de son agent et de son avocate, chargés d’encadrer et de contrôler l’entretien, les accords établis au préalable avec le journaliste volent en éclats. Ce qui devait être une rencontre minutieusement orchestrée devient une confession sans filtre à ciel ouvert.
Avec Catherine Hiegel dans le rôle de l’autrice, En émoi livre une parole sensible et sincère sur le revers du succès, le rejet de son identité, le courage d’être soi et le prix de la création.
Dans la pièce Волнение (que l’on peut traduire par « l’émoi » ou « le trouble ») d’Ivan Viripaev, chaque détour de la pensée frappe comme un coup douloureux. Viripaev revendique le droit inconditionnel de l’artiste à la mystification. Dans le domaine de la fiction, il n’y a pas de limites. Mais dans celui de la réalité – il devrait y en avoir. C’est précisément pour cela que Viripaev marche sans cesse – et ce n’est pas la première fois – au bord du précipice : il semble toujours à deux doigts d’y tomber. Ici encore, son personnage principal – non dépourvu d’un sens de l’humour grinçant – arbore un regard ambigu sur le libéralisme, évoque une sorte de terrorisme permanent que l’individu subit de la part de la société, dévoile l’illusion d’une liberté d’expression sans censure dans notre monde, révèle la lassitude face à la rumination perpétuelle des traumatismes de la Seconde Guerre mondiale, nomme la fatigue provoquée par le battage identitaire devenu omniprésent…
À travers les propos d’une écrivaine célèbre, Viripaev met notre patience à l’épreuve, et lance un défi à notre tolérance. Mais ce qui importe surtout, c’est qu’il ne s’épargne jamais lui-même. À l’image de l’héroïne de sa pièce, l’artiste Ivan Viripaev donne en réalité une interview à un interlocuteur invisible. À travers la voix de son personnage principal nous parvient sa confession la plus intime. Ce n’est pas simplement le Viripaev qui provoque et dérange. Nous voyons ici un dramaturge à nu, mis à vif, qui expose sa douleur la plus profonde au public, qui se dépouille jusqu’à l’os. À la fin de la pièce, l’héroïne demande pardon au public – que son art ait pu blesser quelqu’un. Et ce geste a la délicatesse d’un adieu. La pièce parle de la culpabilité d’un créateur bouleversé face aux conséquences – voulues ou non – de sa parole. C’est une reconnaissance de responsabilité pour ce que son agitation/émoi intérieur.e a pu provoquer chez les autres.
L’émoi de l’artiste (inévitable, légitime !) – comme le dit la pièce – ressemble à celui du bourreau au moment du crime ; génie et folie devenus interchangeables. Et même s’il y a de l’amour dans l’art, alors qu’il n’y en a pas dans l’acte de violence, l’art véritable reste une force terrible, destructrice et impossible à dompter.
Galin Stoev
1, place Charles Dullin 75018 Paris