Tabou

Lucernaire , Paris

Du 05 septembre au 21 octobre 2012
Durée : 1 heure environ

CONTEMPORAIN

,

Coups de coeur

,

Documentaire

,

Pièce d'actualité

Le viol est-il encore tabou dans nos sociétés ? Le spectacle raconte le harcèlement et la ronde infernale de questions qui vont fondre sur les victimes, jusqu'à l'absurde. Laurence Février s'inspire du travail d'un sociologue, de témoignages et de la plaidoirie de Gisèle Halimi et signe un spectacle documentaire remarquable, d'une très grande force.
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Spectacle terminé depuis le 21 octobre 2012

 

Photos & vidéos

Tabou

De

Laurence Février

,

Gisèle Halimi

Mise en scène

Laurence Février

Avec

Véronique Ataly

,

Mia Delmae

,

Laurence Février

,

Françoise Huguet

,

Carine Piazzi

,

Anne-Lise Sabouret

  • Un théâtre documentaire

Le viol est-il tabou dans nos sociétés ?

Le spectacle ne raconte pas un viol particulier. Il s’agit du harcèlement et la ronde infernale de questions qui vont fondre sur les victimes, jusqu’à l’absurde.

En réponse : la plaidoirie flamboyante de Gisèle Halimi au procès d’Aix-en-Provence le 3 mai 1978.

  • La presse

« Né d'un atelier de recherche, ce spectacle fort a pour vertu de donner la parole à celles qui se taisent trop souvent. Sobrement interprété par des comédiennes de personnalités et d'âges très différents, il se termine par la plaidoirie de Gisèle Halimi. Mais trente-quatre ans plus tard, le tabou est encore debout. » Laurence Liban, L'Express, 17 septembre 2012

« Il y a une force stupéfiante dans cette plaidoirie contre le viol prononcée par Gisèle Halimi à la cour d'assises d'Aix-en-Provence, le 3 mai 1978. (...) Le travail théâtral rigoureux dévoile comment, sous l'innocence des questions, la police, la justice transforment la victime en coupable obligée de se défendre. Parmi les comédiennes au jeu quelque peu inégal, on remarque particulièrement Mia Delmaë. » Sylviane Bernard-Gresh, Télérama

  • Entretien avec Laurence Février

Pourquoi Tabou ?
Parce que le viol est un tabou dans notre société médiatisée apparemment si ouverte à la parole... cette parole-là est interdite. Nous sommes convaincus, moi la première, de vivre dans une société libre, nous croyons que tous les discours sur la sexualité sont possibles, et pourtant il y a cet interdit majeur : on ne parle pas de viol, et si on en parle, ce n’est qu’au moment du drame, quand il a lieu et qu’on le sait, dans bien des cas, il est caché. Mais je n'ai jamais entendu parler du viol de façon collective, comme d'un « fléau de société », je ne l'ai entendu que de façon circonstancielle. Avant de faire ce travail qui m'a amenée à lire des études récentes, je ne me rendais pas compte de la réalité des chiffres : « une femme sur 10 a été violée ou le sera au cours de sa vie. Dans huit cas sur dix, l’agresseur est connu de la victime » Je n'avais entendu parler du viol que comme d'un accident, qui arrive à celles qui ont la malchance de se trouver là, au moment où passe un dangereux pervers ou un malade. Or les chiffres sont accablants, ils prouvent que le problème n’est pas là.

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de faire un spectacle sur ce sujet ?
C’est l’article d’un sociologue, Laurent Mucchielli, que j’ai lu dans le Monde en 2011. Remarquable. Il présentait un ouvrage de La documentation Française, paru récemment : Le viol, aspects sociologiques d’un crime. Ouvrage que j’ai lu et sur lequel nous avons bien sûr travaillé. Il écrit cette chose qui m’a frappée : « le cinéma, les séries télévisées, les romans policiers déclinent à l’infini une sorte de scène idéale-type : une femme rentrant chez elle, à la tombée de la nuit, qui entend un bruit derrière elle, qui s’enfuit, mais qui est rattrapée par un agresseur inconnu qui la viole et/ou la tue sauvagement. » Or, ajoute-t-il, ce cas de viol est l’un des plus rares et ne représente que moins de 2% des personnes violées. Ce qui m’a stupéfaite, c’est d’être moi-même convaincue que cette scène idéale-type était la réalité, alors que « le viol demeure avant tout un crime de proximité, voire de l’intimité ». Je me suis dis qu’il ne fallait donc pas représenter cette scène idéale-type, mais qu’il fallait aller chercher derrière ce qu’on peut considérer comme un fantasme, pour trouver une autre représentation de la réalité.

Comment avez-vous fait pour passer de cette réflexion à la mise en oeuvre du spectacle ?
Je travaille avec un groupe de comédiens (je dirige un atelier de recherche au sein de l'Atelier René Loyon), je leur propose des thèmes que nous mettons en chantier, j’ai donc mis cette idée à l’épreuve : comment parler du viol et de l'agression sexuelle au théâtre ? Le sujet est si difficile à aborder entre hommes et femmes, mais aussi entre femmes... que je ne l'ai proposé qu'à un groupe restreint de comédiennes. Je dois dire que quand les hommes ont su que nous travaillions sur ce sujet, quelques-uns m’ont proposé spontanément de venir en parler. Mais d'abord, nous avons essayé de nous interroger entre femmes. Et là, ça a été très surprenant, c’était comme une libération de la parole, nous avons ouvert la boîte du Tabou. Nous nous sommes rendu compte qu’on ne parle jamais de ça entre femmes… que c’était la première fois que nous en parlions hors contexte d’un drame vécu, que nous l’abordions comme un sujet de réflexion. Nous avons laissé passer un peu de temps, et puis, dans une deuxième cession, nous sommes passées au travail scénique. J’ai tout de suite écarté l’idée de la représentation de la violence, pour ne pas représenter cette « scène idéale-type », telle qu’elle est d’ailleurs très bien faite par le cinéma. La violence de l’acte, je veux dire, de l’acte lui-même. Même « représenté », cet acte est tellement traumatisant, tellement inexplicable, qu’on reste sidéré par sa cruauté, médusé, au sens antique du terme, on est saisi d’horreur devant Méduse. On ne peut plus penser. C’est-à-dire qu’à l’horreur de l’acte, s’ajoute la sidération de la représentation. Donc je me suis dit qu’il fallait trouver un autre mode, et qu’il y avait une autre violence : celle de la parole auto-censurée. En donnant la parole à ces « muettes au théâtre », il y a très peu de spectacles faits sur ce sujet, je me suis dit qu’il fallait donner la représentation de cette parole. Commencer à briser le tabou du silence, par ce qui est l’essence même du théâtre, la parole vivante.

Qui est l'auteur du texte ?
Je l'ai écrit en m'inspirant de faits réels et en l'inscrivant dans la trame scénique que j'ai construite avec les comédiennes, pendant notre atelier de recherche. Le spectacle est composé de trois parties : le premier acte, Inventaire, c’est l’évocation du moment « avant », avant l'agression, et aussi avant le verdict. Avant l'agression avec ces deux aspects : l’ignorance du drame à venir, qui peut être calme, heureux, ou sa prémonition emplie de peurs et d'angoisse. Mais c'est aussi avant le jugement du tribunal et l'attente du jugement : « vais-je retourner à mon néant de victime ? Mon agresseur va-t-il être reconnu coupable ? ». Ce premier acte est une évocation, une musique d'impressions et d'émotions où évoluent les personnages. Brigitte Dujardin a créé un environnement sonore avec des sons et des bribes de textes qui sont les phrases que les personnages se disent pendant l'avant. Les comédiennes vivent l'attente de leur prise de parole dans un paysage sonore et cette musique résonne comme leur monologue intérieur. La deuxième partie, La ronde des questions, c'est l’acte des interrogatoires, il y a en a cinq, cinq cas « représentatifs » de femmes violées. Ces cas sont inspirés de faits réels et de personnages existants ou ayant existé. Les noms et les lieux ont bien sûr été modifiés. Ce qui est dit dans le spectacle, ce sont les agressions dont elles ont été victimes, mais c’est aussi le questionnement qu’elles subissent après qu’elles aient porté plainte qui est aussi mis en scène. Le questionnement de la police, celui de la justice, celui de la société, le harcèlement et la ronde infernale de questions qui vont fondre sur chaque victime, jusqu’à l’absurde, qui va faire naître le doute, qui va rendre les victimes suspectes et les faire apparaître comme coupables… Et en réponse à ce questionnement, la flamboyante plaidoirie de Gisèle Halimi au procès d’Aixen-Provence. C’est cette plaidoirie qui constitue le troisième acte du spectacle. Pour mémoire, c’est en 1978, lors du procès d’Aix qui fera date, que Gisèle Halimi défend deux femmes violées, mais elle veut, en accord avec les victimes, faire que ce procès soit aussi l’occasion d’ouvrir le débat sur ce fléau social. « La question du viol ne sera pas posée » dira le Président de la Cour d’Assises, mais par sa plaidoirie, Gisèle Halimi la posera pourtant. Par sa lutte, elle fera avancer la réflexion collective sur ce crime total et sur le rapport qu'entretiennent les hommes et les femmes dans notre société. C’est l’aspect universel de la plaidoirie de Gisèle Halimi qui est dit, nous ne faisons pas allusion au cas des deux victimes du procès d’Aix dans le spectacle.

Est-ce que c’est une forme de tribunal au théâtre ?
Je me suis inspirée de plusieurs procès pour écrire le texte, mais le spectacle n’est pas la reconstitution d’une Cour d’Assises. Ce qui est mis en scène, c’est le questionnement, les questionnements qui vont fondre sur la victime après l’agression. Grâce au livre de Gisèle Halimi, qui est la retranscription exacte du procès d’Aix, j’ai pu me rendre compte de ce qu’était un procès en Cour d’Assises, moi, qui n’ai jamais assisté à un procès. C’est la violence et l’impudeur des questions qui m’ont hallucinée. C’est le questionnement de la société représentée par le tribunal, que j’ai trouvé impitoyable. Ce questionnement qui m’a bien sûr fait penser au « Procès » de Kafka. Et je m’en suis aussi inspirée pour écrire le texte. La situation de Joseph K. dans le « Procès », m’est apparue comme la métaphore de la situation des femmes victimes de viol. Joseph K. est innocent mais il est arrêté sans qu’il sache pourquoi, et pourtant il est coupable. Il est bien innocent, mais il ignore sa faute, or c’est de cela qu’il est coupable, d’ignorer qu’il sera condamné parce qu’il ignore sa faute, il n’empêche qu’il est innocent. C’est « l’innocence punie ». Comme la femme qui est violée parce que punie de sa « féminine condition », innocente, mais coupable d’être femme… c’est ce que dit Gisèle Halimi dans sa plaidoirie. Pour ce qui est de l'espace, Brigitte Dujardin n'a pas travaillé non plus à la reconstitution réaliste d'une Cour d'Assises, mais elle a conçu un espace abstrait où ne figurent que des chaises, un grand nombre de chaises qui permettent de structurer l'espace. C'est un espace physique, en volume, en « trois D » , qui entre en dialectique avec l'espace mental des interrogatoires. Ces chaises, qui sont des sièges et qui permettent de siéger dans toutes les acceptions du terme. Ces chaises permettent aussi aux personnages d'assister « assises » au théâtre de la mise en accusation de victimes, victimes qu'elles peuvent devenir à leur tour, quand elles tomberont sous le couperet terrible de la statistique....

Vous avez monté une dizaine de spectacles de théâtre documentaire, quelle est la différence entre ce travail et celui de théâtre documentaire ?
Ce travail s’inspire du « théâtre documentaire » que je fais depuis 2002, tout ce qui est dit dans le spectacle s’inspire de faits réels. Mais c’est un travail en évolution, j’ai compilé un certain nombre de cas et je les ai réécris en fonction de ce que j’ai appris sur l’oralité avec ces spectacles précédents. Là aussi, je tente une « captation du réel », mais au lieu de restituer le réel dans une forme hyper réaliste, je réécris en fonction d’une écriture scénique préalable. Ce n’est pas la restitution d’un procès, c’est la mise en parole du questionnement que soulève la question du viol.

Il y a uniquement des comédiennes sur scène ?
Oui. Je sais qu’il y a de nombreux viols perpétrés sur de jeunes garçons et aussi sur des hommes, même si c’est plus minoritaire sur les hommes adultes. Il ne s’agissait pas pour moi de parler de la question du viol dans sa totalité, mais simplement de faire un premier pas, de commencer à en parler de point de vue des femmes. D’ouvrir le Tabou et d’écouter ces premiers balbutiements, chaque femme est enfermée dans une telle solitude par rapport à cette énigme.

Vous jouez dans le spectacle ?
Oui. Je suis présente sur le plateau et je dis la plaidoirie de Gisèle Halimi. C’est un texte très combatif et très optimiste aussi, avec une réflexion pionnière sur ce que pourrait être une société d’« où le viol, une fois pour toute, serait banni... »

Avez-vous rencontré Gisèle Halimi ?
Gisèle Halimi nous fait un cadeau magnifique, elle soutient notre démarche et nous cède ses droits sur sa plaidoirie. Vous imaginez la joie pour moi, pour toute l’équipe ! Je la connaissais pour ses combats, mais à l’occasion du spectacle, j’ai lu tout ce qu’elle a écrit. Je suis très admirative. Et puis il va y avoir la réédition du « Procès d’Aix-en-Provence », qui était épuisé et qui aura lieu au moment de la sortie du spectacle. La lecture de ce texte a été pour moi un tel choc, je suis très heureuse que notre spectacle soit l’occasion d’une réédition et que le public puisse de nouveau y avoir accès.

Est-ce un spectacle féministe ?
Je ne sais pas. Ce dont je suis sûre, c’est que c’est un problème de société. De toutes les sociétés. Ce sont les femmes qui subissent le viol, en majorité, et à l’échelle mondiale… La question qui a surgi, au fur et à mesure où s’élaborait notre travail, question à laquelle je suis incapable de répondre, mais qu’il me semble important de poser, et que je souhaite poser avec ce spectacle, concerne le sexe et le désir : pourquoi la sexualité conduirait-t-elle à la violence et provoquerait-elle le crime ?

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Avis du public : Tabou

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Laetitia O. (1 avis) 05 décembre 2015

D'utilité sociale Merci à Laurence Février et aux excellentes comédiennes pour ce spectacle qui relève d'une véritable utilité sociale. Tout ce qui mérite d'être dit sur le viol et sa perception par la société est dans le spectacle et développé dans le débat qui suit et auquel je conseille de rester. Tabou ce n'est pas seulement un spectacle au ton juste, c'est aussi un acte militant, urgent et nécessaire. Mille fois merci.
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Eva R. (10 avis) 12 novembre 2015

Un spectacle nécessaire C'est un spectacle absolument nécessaire que l'on devrait aller voir tous les ans, comme une piqure de rappel. Pour nous rappeler qu'il y a encore beaucoup à faire pour que ce crime barbare qu'est le viol soit jugé à sa juste valeur. Et en plus un travail formidable de Laurence Février, combative comme toujours et de ses comédiennes, toutes fantastiques et vibrantes.
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S X. (152 avis) 05 octobre 2012

Tabou A partir de 5 "cas d'école", Laurence Février a signé un spectacle sobre qui met le doigt sur les aberrations qui entourent la prise en charge des victimes de viol, sur les questions posées qui les placent au rang d'accusées, ou sèment le doute. La conclusion vient sous forme d'ouverture, par la plaidoirie vibrante de Gisèle Halimi, ici interprétée magistralement par Laurence Février, qui universalise le propos et lance une réflexion sur la signification du consentement ou du refus, et au niveau de la société entière, sur le rapport inégal des hommes et des femmes. Une question toujours actuelle.
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