Kindertotenlieder

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Théâtre de la Bastille , Paris

Du 24 au 29 avril 2008

CONTEMPORAIN

La fréquentation de ce petit monde effroyable risque fort de réveiller en nous un sentiment d'une inquiétante étrangeté propice à la plus belle délectable confusion entre fantasme et réalité.
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Spectacle terminé depuis le 29 avril 2008

 

Kindertotenlieder

De

Dennis Cooper

,

Gisèle Vienne

Avec

Jonathan Capdevielle

,

Margrét Sara Gudjonsdottir

,

Elie Hay

,

Guillaume Marie

,

Anja Röttgerkamp

,

Jean-Luc Verna

Avant-propos
La confusion entre fantasme et réalité dans la sphère collective
Les frontières entre représentation et réalité
Une mise en scène du glissement des fantasmes
L’espace des fantasmes dans la société

  • Avant-propos

Avec Kindertotenlieder, Gisèle Vienne poursuit sa collaboration avec l'écrivain américain Dennis Copper. Tous deux explorateurs d'un monde où les fantasmes côtoient la charnelle réalité s'appuient sur l'évocation et l'iconographie autrichiennes populaires liées aux personnages des Perchten, figures qui surgissent en hiver pour chasser les démons et punir les âmes damnées. La fréquentation de ce petit monde effroyable risque fort de réveiller en nous un sentiment d'une inquiétante étrangeté propice à la plus belle délectable confusion entre fantasme et réalité.

Conception de Gisèle Vienne, texte et dramaturgie de Dennis Cooper. Textes traduits de l'américain par Laurence Viallet.

  • La confusion entre fantasme et réalité dans la sphère collective

Mon travail, centré autour des rapports du corps au corps artificiel, est plus précisément axé, au sein de ce projet sur une recherche autour des représentations du corps dans l'iconographie autrichienne traditionnelle, qui permet d'interroger la représentation de l'effroyable et de la mort. Je souhaite travailler particulièrement sur la tradition liée aux personnages des Perchten, des figures qui surgissent au milieu de l'hiver pour chasser les démons et punir les âmes damnées. Cette tradition, encore vivante, répond toujours à certains fantasmes qui nous animent, liés à la cruauté, à l'innocence et à l'expiation. J'ai, par ce travail, l'ambition d'interroger le sens des fantasmes exprimés au sein de cette tradition.

Il s'agira également de questionner la confusion qui peut être faite entre, d'une part, les lieux organisés d'expression du fantasme, comme, par exemple, les cérémonies, et d'autre part, la réalité. Il faudra, enfin, évoquer les espaces où s'expriment les fantasmes collectifs, se poser la question de la place et de la nécessité du rituel et de l'art dans la société, que l'on peut qualifier de " dépenses improductives "*.

Dennis Cooper écrit une pièce qui développe ces préoccupations. Si notre travail portait jusqu'à présent sur le rapport entre fiction et réalité dans la sphère de l'intime, nous nous interrogeons, avec ce nouveau travail sur la confusion entre fantasme et réalité dans la sphère collective.

Gisèle Vienne
* La Part maudite, Georges Bataille - Ed. de Minuit

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  • Les frontières entre représentation et réalité

Une cérémonie représentant l'effroyable : la marche des Perchten
Pour travailler la question du glissement de l'expression des fantasmes de la fiction à la réalité, j'ai souhaité m'attacher à un genre de spectacle spécifique, une tradition, celle, autrichienne, liée aux personnages des Perchten, qui a connu des interprétations hasardeuses, voire des récupérations idéologiques. Les Perchten sont des personnages incarnant effroi et angoisses. Cette tradition était vivante dans toute l'Autriche jusqu'à l'Inquisition où les représentations de personnages maléfiques furent alors interdites. Elle n'a pu ensuite se perpétuer que dans les régions alpines les plus difficiles d'accès, où l'Eglise ne pouvait exercer pleinement son pouvoir.

D'origine autrichienne, j'ai pu suivre l'évolution récente de cette tradition. Depuis le début des années 90, des groupes, principalement de jeunes gens, se sont employés à redonner de l'ampleur à cette tradition. Le souci de l'évolution esthétique constante des masques en bois et des vêtements en fourrure qui constituent le costume des Perchten, dans le but d'effrayer toujours davantage, permet encore à cette tradition de conserver toute sa vigueur. Si l'esthétique et les codes de cette cérémonie constituent des éléments de la pièce, ils alimentent également les problématiques exposées.

Une tradition détournée de son rôle de rituel
Dans les années 90, on retrouve des traces de cette tradition dans la culture de certaines musiques actuelles, tel le Black Metal. Les personnages représentés par les Perchten continuent à endosser ce rôle originel incarnant l'effroi, matérialisation d'angoisses, mais aussi de désirs, et soulèvent des questions liées à notre rapport à la mort. Certains groupes de jeunes garçons, se revendiquant du courant musical du Black Metal ont, particulièrement en Norvège, mêlé cet univers fantasmatique traditionnel à la réalité. Ils se sont livrés à des actes de vandalisme, imaginant par là-même s'inscrire dans la tradition germanique et scandinave. Leur confusion s'est exprimée dans la transposition de fantasmes, à leur origine mis en scène dans un rituel, à leur manifestation en dehors de ce cadre.

En m'intéressant à la récupération et au détournement de cette tradition par ces adolescents confus, je pose la question du glissement du fantasme à la réalité et de la distinction entre fantasme et pensée rationnelle. Et si, dans nos précédents travaux, la question a été posée dans le domaine de l'érotisme et de l'intime, elle touche, dans notre travail actuel, notre comportement politique et les fantasmes collectifs.

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  • Une mise en scène du glissement des fantasmes

Lorsque le fantasme devient réalité
Kindertotenlieder nous invite à nous interroger sur notre propre expérience de la lecture du réel et du fantasme face à différents registres de représentations. Il s'agit également d'interroger l'expression de nos propres fantasmes, obsessions et frayeurs ainsi que la conscience que l'on en a, au sein de ce qui est représenté, ou au sein des hypothèses que l'on peut imaginer. Sur scène, deux adolescents vivent, au sein d'un groupe, l'expérience de la confusion entre fiction et réalité. Ils se trouvent face à une représentation de ce qui semble être un concert accompagnant des funérailles.

Ce concert est interprété, entre autres, par Stephen O'Malley et Peter Rehberg qui créent une musique à la fois calme, sombre et puissante, rappelant un Black Metal envoûtant. Une vingtaine de personnages déclinent les apparences, qui vont du réalisme à l'artificiel manifeste, grâce à un alphabet qui lie, dans une même écriture, une gestuelle, une parole et un traitement plastique des corps (maquillages, masques...) allant du plus stylisé au plus réaliste. Danseurs, musiciens et poupées de taille humaine, dans une logique souvent inversée, se partagent les rôles et les paroles des morts, des vivants et des revenants.

Cette écriture se développe dans un cadre propice aux projections de fantasmes qui rappelle le romantisme sombre émanant de maints paysages alpins en hiver. Elle permet un dialogue entre une esthétique romantique et l'esthétique liée à la tradition populaire des Perchten. Ce dialogue influence souvent l'esthétique liée au Black Metal. Les liens et les contradictions entre ces univers plastiques, liés à différentes parties de l'histoire, sont les moteurs esthétiques de la pièce. Au fur et à mesure du déroulement de la pièce, le statut de ce qui est représenté change. Le spectacle auquel nous assistons, ainsi que les deux garçons, représentent d'abord la cérémonie du deuil liée aux funérailles de l'un d'entre eux. Par la suite, on assiste à la mise en scène de ce qui a conduit cet adolescent à sa mort.

Cette mort est mise en scène à trois reprises. On assiste à la mise en scène imaginée par le criminel, puis à celle fantasmée par la victime et enfin à celle qui nous est présentée comme la représentation du réel. Cette scène s'appuie sur des indices qui laissent croire à la réalité du fait. Un crime a été enregistré ; l'enregistrement nous en est ici rapporté ; la véracité de ce document ne peut être ni infirmée ni confirmée.

Enfin, la forme de la pièce glisse vers celle d'un concert, dont la théâtralité et les artifices sont exagérément développés, ce qui propose une nouvelle hypothèse de lecture de l'ensemble de la pièce, à savoir, si ce qui a précédé jusque là, ne fait pas partie de la mise en scène de ce même concert.

Les deux adolescents sont hantés par l'idée de tuer ou de mourir. Par la réalisation enfin, présentée comme "réelle" de leurs fantasmes, ils nous font assister à un glissement de leurs passions, de la représentation, donc de la fiction à la réalité. La fiction est représentée par la mise en scène de funérailles, accompagnée d'un concert et par l'imaginaire de l'assassin et de la victime. La réalité est représentée par la troisième scène du crime qui clôt la narration et précède le dernier concert. La distinction entre ces deux espaces est aussi lisible dans ce qui sépare les adolescents de ce qu'ils voient. La représentation de la réalité devient ainsi incertaine.

Représenter l'effroyable et “l'inquiétante étrangeté”
Je souhaite questionner la représentation de l'effroi, liée à celle de la mort, et la proximité constante qu'elle entretient avec les propriétés humaines, comme l'apparence du corps et le comportement. La représentation de l'effroi, et donc de l'effroyable, rejoint ce que Sigmund Freud qualifie “d'inquiétante étrangeté” : la représentation d'une forme à la fois familière et étrangère, et de ce fait inquiétante. Elle constitue ainsi un ressort privilégié de ces expériences cathartiques qui caractérisent les cérémonies, les rites et les spectacles, comme celle à laquelle nous nous référons.

La scène, dans ce cas particulièrement, et en général, est un lieu où l'on peut évoquer et réanimer le défunt. Entre rêve et réalité, au sein de la pièce, les interprètes se mêlent, dans leur apparence et leur gestuelle, à d'autres caractères incarnés par des corps artificiels ou retouchés, animés ou inanimés, qui permettent de susciter ce sentiment d'inquiétante étrangeté liée à la mort par l'évocation de la vie.

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  • L’espace des fantasmes dans la société

L'interférence entre passions et entendement rationnel
La confusion entre réalité et imaginaire touchant l'expression de nos fantasmes est réellement problématique en ce qui concerne le champ dans lequel la morale doit agir. Cette interférence entre nos passions et notre entendement rationnel est potentiellement dangereuse pour l'épanouissement de notre espace imaginaire. Elle l'est davantage encore pour le cadre de notre activité rationnelle, si nos fantasmes ne peuvent se déployer dans le champ de l'imaginaire. Cette confusion, présente au sein de nos sociétés, ne semble pas prête de se résorber et la nécessité d'identifier des espaces distincts semble s'imposer.

La nécessité des “dépenses improductives”
Dans le texte de Georges Bataille, La Part maudite, le rituel et l'art sont associés à la notion de “dépense improductive”. En effet, cette notion telle qu'elle est traitée dans son texte soulève la question de la place du rituel et de l'art comme activité de dépense pure et de pure perte. Les lieux d'expressions de fantasmes collectifs et intimes se retrouvent donc dans des activités de “dépenses improductives” comme les rituels, les jeux, les spectacles, les arts, l'activité sexuelle détournée de la finalité reproductive. Ces activités ont leur fin en elles-mêmes, et créent des espaces où les passions peuvent s'épanouir.

La mort apparaît comme l'exemple le plus évident de “dépense improductive”. Elle représente la perte et l'indistinction visible du corps au monde, sa disparition ostensible, en raison de sa décomposition. Elle agit, dès lors, aussi comme métaphore de ce sentiment d'indistinction du corps au monde qui apparaît comme une quête, au sein de nos désirs, de perte ou d'abandon, qui se voit assouvie, du moins partiellement, dans différents types de manifestations de “dépenses improductives”... Ainsi la mort apparaît-elle comme une métaphore de l'expérience poétique et érotique.

L'expérience scénique ambitionne de refléter la valeur métaphorique de l'expérience artistique et rappeler ces mots de Georges Bataille dans son introduction à L'Erotisme : « La poésie mène au même point que chaque forme de l'érotisme, à l'indistinction, à la confusion des objets distincts. Elle nous mène à l'éternité, elle nous mène à la mort, et par la mort, à la continuité (...) ».

L'espace artistique comme espace nécessaire de liberté absolue
Rituels et arts peuvent être appréhendés comme jouant ce rôle d'exutoire pour les fantasmes collectifs et individuels. Ces espaces de "dépenses improductives" deviennent, de ce fait, des espaces de libertés, individuelles ou collectives, particulières qui s'affranchissent de la morale régissant notre comportement rationnel. J'envisage ainsi l'espace artistique comme un espace nécessaire de liberté absolue, reflet de nos passions et de nos fantasmes, détaché de notre activité rationnelle et ordonnée. Cet espace, comme celui du rituel, offre aussi la possibilité de faire face à nos fantasmes, de les exprimer, de les découvrir et les interroger.

Et il est essentiel de s'interroger, en toute bonne foi, sur les passions qui nous animent, et dans quels espaces nous souhaitons les vivre. La mauvaise foi qui consiste à nier nos fantasmes, particulièrement ceux qui heurtent violemment notre morale, jusque et y compris dans le domaine propre aux fantasmes, c'est-à-dire, l'imaginaire, amène également à condamner l'expression de certains fantasmes dans le champ artistique. Et si l'expression de nos fantasmes, en toute bonne foi (autant que cela est possible), dans un champ défini, tel celui de l'art ou celui de la cérémonie, semble nécessaire à toute société, on peut aussi imaginer que cette prise de conscience honnête de nos pulsions permet aussi une ouverture d'esprit et une tolérance plus grandes.

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