
Coup de cœur de la rédaction Le 4 mai 2026
C’est la nuit chez Julia et Paul, la cinquantaine, deux brillants universitaires totalement voués à leurs carrières. Alors que Julia parle à Paul du vide qui a envahi leurs vies et de son absence de désir, sa nouvelle collaboratrice Joséfine et son compagnon Tilman sonnent à la porte…
Créé en 2018 pour la troupe du Deutsche Schauspielhaus à Hambourg, Des hommes endormis est une œuvre de Martin Crimp, auteur qui aime explorer la violence du monde contemporain avec une cruauté tranchante et un humour dévastateur.
À la mise en scène, Ludovic Lagarde propose une étrange nuit, entre rêve et réalité. Un texte puissant dans une traduction en français d’Alice Zeniter.
La révolution numérique a inventé une société liquide dans un capitalisme fluide qui abolit les frontières entre espace privé/intime et espace professionnel/public. L’asservissement au téléphone portable, les injonctions à répondre dans l’instant aux email s professionnels, le système des alertes mis au point par les médias modernes, les écoutes, les ciblages algorithmiques, la surveillance globalisée, tout cela produit, même si on s’en protège, des mutations comportementales chez les humains.
La génération des parents, celle de Paul et Julia, a vu ces nouveaux outils comme une promesse d’émancipation, de transparence, d’accès au savoir et à la vérité. Le travail et leur ambition intellectuelle et professionnelle ont rempli leur sphère intime, leur couple, se substituant à leur sexualité et leur désir d’enfant. Le couple et le travail ont fait famille. Leur appartement est un bureau et vice versa. Ils sont des pionniers du télétravail. Leur corps, leur sexualité, leur rapport au désir se sont progressivement adaptés. Et Julia au début de la pièce énonce à Paul la nature des manques que cela a généré.
La génération des enfants, celle de Josefine et Tilman, aparfaitement adopté les nouveaux modes d’existences façonnés par la société de surveillance. Ils ont déjà commencé à muter. Leur rapport au désir a su s’adapter. Ils sont contaminés par la morbidité contemporaine, se savent instrumentalisés, dépossédés, surveillés, mais leur vitalité et la force de leur imagination les poussent à inventer, à trouver la voie de leur émancipation. Ils ont su développer une attitude critique combative. Alors le choix de Josefine de garder l’enfant qu’elle porte, de ne pas tout sacrifier à la carrière professionnelle qui s’ouvre à elle, le refus donc de reproduire le modèle de Julia, pose à la fin de la pièce un premier acte de résistance.
Des hommes endormis est une commande de Katie Mitchell pour la troupe du Deutsche Schauspielhaus à Hambourg où la pièce fut créée en 2018. La traduction française a été publiée par les éditions de l’Arche en 2019. Elle est signée par la dramaturge et romancière Alice Zeniter. Paul s’appelle Paul comme le personnage interprété par Michel Piccoli dans Le Mépris de Jean‐Luc Godard. Paul m’évoque Paul et ses renoncements. Laurent m’évoque Michel et Christèle/ Julian m’évoque Camille/ Bardot. Ils se regardent droits dans les yeux.
Dans le début de la pièce, Paul, quand il découvre Josefine, lui trouve une ressemblance avec Ulrike Meinhof. Cette remarque qui lui vaudra « un coup de poing dans sa gueule » fait référence à la militante féministe et anticapitaliste qui fut l’idéologue de la Fraction armée rouge en compagnie d’Andreas Baader ; Ulrike Meinhof laissa ses deux jeunes enfants pour s’engager dans la lutte armée. Arrêtée et emprisonnée, elle fut retrouvée morte dans sa cellule en 1976.
Ludovic Lagarde, novembre 2024
Square de l'Opéra-Louis Jouvet, 7 rue Boudreau 75009 Paris