
Avec cette nouvelle création, Thibaud Croisy révèle la veine comique du chef d’œuvre de Lorca, sa dimension merveilleuse et les mystères de ses images archaïques. Mais surtout, il réunit une distribution de haut vol pour donner corps à des féminités ambiguës et complexes, multiples et mouvantes, loin des simplifications binaires et des représentations manichéennes de notre temps.
Écrite à l’aube du franquisme et de la Seconde Guerre mondiale, La Maison de Bernarda Alba est l’une des rares pièces du répertoire dont les personnages sont exclusivement féminins. Dans un village de la campagne andalouse, une famille vit repliée sur elle-même. La mère, Bernarda, mène la vie dure à ses cinq filles célibataires, mais lorsque la plus laide s’apprête à faire un mariage d’argent avec le plus bel homme de la région, toute l’organisation de la maison se dérègle. Les masques tombent, les cœurs s’enflamment, la communauté se déchire et les discours se radicalisent dans une folle surenchère…
Après L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer de l’Argentin Copi, Thibaud Croisy poursuit son exploration des auteurs hispanophones et des dramaturgies bigarrées, où le trivial le plus grotesque côtoie les sentiments les plus nobles. Avec cette nouvelle création, il dissèque les effets du repli identitaire sur le langage et nous plonge dans l’ambiance explosive d’un clan tiraillé entre la peur de l’autre et une soif de liberté capable de déplacer des montagnes. Mais surtout, il réunit une distribution de haut vol pour incarner des femmes ambigües et complexes, multiples et mouvantes, loin des simplifications binaires et des représentations manichéennes de notre temps. Alors inspirez un grand coup et entrez dans la forteresse de Bernarda ! Mais restez sur vos gardes et ne vous fiez pas aux apparences, car derrière ces murs où toute une société se barricade, « Satan fouine au milieu de la solitude… »
Les mises en scène des pièces de Lorca se sont parfois apparentées à des espagnolades, c’est-à-dire à des représentations stéréotypées et exotisantes de l’Espagne. Avec Sallahdyn Khatir (scénographe) et Caty Olive (créatrice lumière), nous avons pensé qu’il était vain de proposer une énième reconstitution du folklore andalou des années 1930 et nous avons préféré concevoir un dispositif abstrait, capable de mettre en valeur la dimension onirique de la pièce et les corps de ses interprètes.
Ce dispositif se structure autour des éléments suivants. Le plateau est recouvert d’une solution à base de blanc de Meudon. Cette poudre blanche, proche de la craie, est une matière naturelle utilisée pour faire briller le marbre, lustrer l’argenterie, blanchir les joints ou occulter les vitres. En diluant le blanc de Meudon dans l’eau, nous obtenons un pigment que nous appliquons sur le sol en traçant de longs sillons de cour à jardin.
Cette surface peut faire penser aux sillons des champs, à un sol d’église poussiéreux, à la couleur des draps que tissent les filles de Bernarda ou à celle des linceuls. Elle permet encore de matérialiser le patio du troisième acte et brouille les frontières entre l’intérieur et l’extérieur. Les espaces deviennent indéterminés et réversibles.
La lumière pourra révéler la blancheur de ce sol, le rendre aveuglant, produire cette impression de chaleur caniculaire qui s’abat sur la maison. Mais elle pourra tout aussi bien éteindre le blanc, le tirer vers le gris et transformer l’espace en un lieu obscur et intérieur : une tombe, une prison, une église, un château, une maison hantée…
À ce sol s’ajoute un deuxième élément : une vingtaine de colonnes en fibre de verre, de 4 mètres de haut, qui présentent une certaine opacité. Ces structures scénographient des espaces de jeu où il sera possible de tenir des conciliabules, de s’épier, ou bien de venir s’y insérer pour créer des tableaux, des mouvements de groupe, et former une architecture humaine qui entrera en tension avec celle du décor.
Là aussi, cet élément scénographique est polysémique. Dans ces colonnes, le spectateur pourra voir les fondements de la maison, une métaphore de l’ordre moral que Bernarda s’efforce de préserver – les barreaux de prison, les vestiges d’un temple grec ou encore des présences fantomatiques. Elles contribueront en tout cas à brouiller encore un peu plus les frontières entre l’espace et le temps, tout en étant des surfaces de projection prêtes à accueillir les rêveries de chacun.
Thibaud Croisy
41, avenue des Grésillons 92230 Gennevilliers
Voiture : Porte de Clichy, direction Clichy-centre. Tout de suite à gauche après le Pont de Clichy, direction Asnières-centre.
A 86 Sortie Paris Porte Pouchet. Au premier feu tourner à droite, avenue des Grésillons.