
Après le succès de Masques et nez où il s’adonnait avec humour et passion à une vraie-fausse leçon de théâtre, l’auteur et metteur en scène Igor Mendjisky revient au théâtre de masque avec Notre Humble Avis.
Au sein d’un village, des personnes de tous horizons créent leur propre émission de radio autour de la critique d’art et partagent leurs avis sur une pièce.
Du grotesque au sublime, cette humanité pleine de contradictions rappelle le lien fort entre le plateau et le public et redonne toute sa dimension à l’acte théâtral : provoquer des émotions, ouvrir un dialogue où chaque voix trouve sa place.
Distribution en alternance
Cela fait maintenant plusieurs années que flotte en moi l’idée d’interroger cette chose étrange qu’est la critique. L’interroger de manière ludique, sans la juger mais plutôt en essayant de la comprendre. Comprendre pourquoi reste-t-elle si importante de nos jours, pourquoi depuis qu’elle existe touche-t-elle si violemment le créateur quand elle n’est pas bonne ? et enfin et surtout comment se fait-il qu’elle soit si importante alors qu’au fond elle ne regarde qu’une seule personne, celle qui l’a écrite ?
Je crois que la critique n'est pas seulement une activité intellectuelle ou artistique neutre : en elle se révèle l'ambivalence de notre rapport aux autres, dans notre façon de dialoguer avec eux et de les affronter. Cette duplicité tient au fait que la critique se présente comme une posture intellectuelle alors même qu'elle est aussi et toujours une réaction affective et émotionnelle. Plus profondément encore, elle renvoie à notre façon de percevoir et de comprendre une œuvre qu'un autre a créée.
En ce sens, j’aimerais imaginer un spectacle où la critique pourrait résonner comme un regard purement personnel ; comme avant tout un reflet de la personne, du personnage qui la dessine.
Il est de plus en plus courant de lire des critiques où le journaliste emploie, je ne sais pourquoi, la troisième personne du singulier ou la première du pluriel ; « nous assistons à un spectacle formidable ou déplorable... on retiendra l’immense talent ou l’absence de talent d’une telle ou d’un tel... ». Qui est ce « nous » et ce « on » ? Pourquoi est-il si librement employé ? Cette chose-là me semble toujours assez étrange, car en vérité, le jugement du journaliste n’est que le sien propre et l’avis des spectateurs qui l’entourent n’est parfois absolument pas le même. Et pourtant, la blessure que chaque artiste, moi le premier, ressent face à la mauvaise critique est absolument foudroyante ; car oui, au moment où il lit l’article en question, il croit parfaitement au fait que toute la salle a pensé la même chose que ce journaliste en question ; je dirai même plus ; toute la salle, toute la ville, tout le pays.
Alors comment dessiner de manière ludique un espace où la critique pourrait être le jugement personnel d’un individu ? Un endroit où le spectateur, l’auditeur pourrait s’identifier ou se projeter tout en ayant la curiosité de découvrir un artiste et surtout de se faire son propre avis.
Il y a maintenant plus de quinze ans, j’ai monté un spectacle Masques et nez dans lequel je tentais de raconter à quel point la passion du théâtre pouvait habiter un tout à chacun. Je donnais de la salle un cours de théâtre amateur à des personnages masqués tout en les interrogeant sur le pourquoi du comment de leur présence dans ce cours. Il y avait, je crois, dans ce spectacle, dans cette forme quelque chose de radicalement populaire. La place que je donnais à ces personnages qui venaient tous d’univers complètement différents se révélait être un miroir incroyable des spectateurs qui venaient assister à une représentation. D’une part je crois grâce au fait que ces personnages avaient le droit à l’erreur, qu’ils étaient là pour s’exercer, s’amuser avec passion, et d’autre part car j’ai la certitude que cette matière étrange qu’est le masque donne à voir de manière enfantine, exacerbée parfois grotesque l’âme et l’intimité des acteurs qui se cachent derrière. Fort de cette expérience et passionné par cette matière fabuleuse qu’est le masque, c’est de cette manière-là que j’aimerais explorer ce vaste sujet qu’est la critique.
Imaginer une émission de critiques au sein d’une radio libre animée par des critiques amateurs. Dessiner des personnages masqués de tous bords ; un facteur, un professeur de lettres ou de sport, un restaurateur, une fleuriste... et les inscrire dans une passion commune ; la critique d’art. Peut-être qu’un seul d’entre eux est un universitaire, mais le reste du groupe ne possède pas les codes. Ils sont autour d’une table pendant une petite heure et échangent sur ce qu’ils ont vu et apprécié ou encore détesté. Peut-être que leur objectif n’est pas forcément de commenter l’actualité culturelle mais plutôt d’échanger autour des chefs-d’œuvre de la littérature, du théâtre, de la musique, du cinéma, de la peinture qui ont fortement divisé.
Mettre ces personnages autour d’une table et les faire parler d’art, et à travers cela les faire parler d’eux-mêmes. Ils ont chacun un micro mais ne savent pas forcément bien s’en servir, ce qu’ils ont surtout avec eux, ce sont leurs états, leurs humeurs, leurs notes et leurs envies folles d’échanger. L’animateur comme n’importe quel amateur s’est fortement préparé, il donne maladroitement la parole à chacun, tout en ayant peur de leurs discours et de la polémique que cela pourrait engendrer. Il est passionné par ce moment de vie, de débat qu’il s’offre avec ses camarades chaque samedi ou dimanche et tient à ce que tout cela se passe dans la bonne humeur.
Certains se connaissent, d’autres moins, peut-être qu’ils ne s’entendent pas tous forcément très bien. Comme dans une petite entreprise les rapports de force sont présents, les complexes d’infériorité comme de supériorité se mélangent. Ils nous racontent l’état dans lequel ils étaient au moment de découvrir l’œuvre dont ils parlent, la commentent et donnent leurs humbles avis.
L’émission n’est pas vraiment en direct, bien que le public y assiste, et de la salle je les accompagnerai comme si j’étais le petit producteur de cette émission. Un soir ils doivent échanger autour d’un film comme Le Grand Bleu, d’un roman de George Sand ou encore de la peinture de Turner ou de Miró... Cela change chaque soir comme dans n’importe quelle émission de critiques. Leur envie première est d’échanger sans aucune posture et en toute liberté sur des œuvres majeures qu’ils souhaitent faire découvrir au public. Certains adorent, d’autres pas du tout. Tout cela n’est que leurs avis, ils n’en disent pas plus. Sans doute qu’ils donnent des extraits avec envie mais pas forcément grand talent. L’essentiel est de donner envie de découvrir, d’attiser la curiosité même avec avis contraire.
Disons que mon envie est d’inventer une sorte de radio de village pour raconter le monde comme disait Dostoïevski.
Igor Mendjisky
Square de l'Opéra-Louis Jouvet, 7 rue Boudreau 75009 Paris