La tragédie d'Othello, le maure de Venise

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Chaillot - Théâtre national de la Danse , Paris

Du 26 janvier au 25 février 2001

CLASSIQUE

Après un cycle consacré à des misanthropes et des révoltés - les Alceste, Timon d’Athènes, Oblomov, le Joseph K. du Procès de Kafka, les Franz et Karl von Moor des Brigands - en lutte contre la suffisance et l’hypocrisie de la société courtisane de leur temps et en prise avec les monstres froids sans visag
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Spectacle terminé depuis le 25 février 2001

 

La tragédie d'Othello, le maure de Venise

De

William Shakespeare

Mise en scène

Dominique Pitoiset

Avec

Amiran Amiranachvili

,

Didier Brice

,

Isabelle Carré

,

Yann Collette

,

Nadia Fabrizio

,

Gilles Masson

,

Alice Millet-Dussin

,

Hervé Pierre

,

Richard Piper

,

Philippe Polet

,

Marc Prin

Présentation
A propos d’Othello(…)
La scène de Chypre faisait un effet très neuf
L’origine de la pièce est un fait divers
Résumé de l’Hecatommithi de Cinthio
Date de Composition
Othello dans le théâtre de Shakespeare

Présentation

Après un cycle consacré à des misanthropes et des révoltés - les Alceste, Timon d'Athènes, Oblomov, le Joseph K. du Procès de Kafka, les Franz et Karl von Moor des Brigands - en lutte contre la suffisance et l'hypocrisie de la société courtisane de leur temps et en prise avec les monstres froids sans visage que sont la justice et l'état, Dominique Pitoiset poursuit le parcours de ses personnages exclus en s'arrêtant un moment sur l'Othello de Shakespeare.
Une fable sur la peur et la suspicion, sur la légitimité et le pouvoir, sur la haine de l'autre et le doute de soi, sur le statut de l'étranger et la citoyenneté, sur les guerres extérieures et intimes.

Le jeu monstrueux de l'intérêt individuel l'emportera sur la confiance et le soutien mutuel. Les complots succèderont aux complots. Il s'agit de faire chuter l'autre et de l'exécuter. Beaucoup y perdront leur raison, plusieurs leur vie.

Othello a cru qu'un Noir peut s'assimiler et ne plus être convoqué sur ses origines. En épousant la blanche Desdémone, il rêvait d'un destin lumineux ; il s'est enfoncé dans un cauchemar en se livrant à “ l'honnête Iago ”.

A propos d’Othello

(…) J’ai toujours senti que je n’ai jamais lu une mise à nu plus terrible de la faiblesse humaine – de l’universelle faiblesse humaine – que la dernière grande tirade d’Othello. (J’ignore si quelqu’un d’autre a jamais adopté cette vue, et elle pourra paraître subjective et fantaisiste à l’extrême.) On s’accorde généralement à lui donner sa valeur évidente ; elle exprime la grandeur dans la défaite d’une âme noble, mais fourvoyée :

Soft you ; a word or two before you go.
I have done the state some service, and they know’t ;
No more of that. I pray you, in your letters,
When you shall these unlucky deeds relate,
Speak of me as I am ; nothing extenuate,
Nor set down aught in malice : then, must you speak
Of one that loved nat wisely but too well ;
Of one not easily jealous, but, being wrought,
Perplex’d in the extreme ; of one whose hand,
Like the base Indian, threw a pearl away
Richer than all his tribe ; one of whose subdu’d eyes,
Albeit unused to the melting mood,
Drop tears as fast as the arabian threes
Their medicinal gum. Set you down this ;
And say, besides, that the Aleppo once,
Where a malignant and turban’d Turk
Beat a Venitian and traduc’d the state,
I took by the throat the circumcised dog,
And smote him thus (Stabs himself)

Doucement, vous ! Un mot ou deux avant que vous bougiez !
J’ai rendu quelque service à l’Etat, vous le savez :
N’en parlons plus. Je vous prie, dans vos lettres,
Quand vous raconterez ces malheureux événements,
Parlez de moi tel que je suis ; n’atténuez rien,
Ni ne mentionnez rien méchamment : alors vous parlerez
D’un homme qui n’a pas aimé sagement, mais trop bien ;
Pas aisément jaloux, mais, une fois ébranlé,
Embarrassé à l’extrême ; un homme dont la main,
Comme celle d’un vil Indien, jeta au loin une perle
De plus de prix que toute sa tribu ; et dont les yeux vaincus,
Quoique étrangers au mode attendrissant,
Versent des larmes aussi drues que l’arbre d’Arabie
Egoutte sa gomme bienfaisante. Ecrivez donc cela,
Et ajoutez qu’une fois dans Alep,
Où un Turc malfaisant et porteur de turban
Battait un Vénitien et insultait l’Etat,
Je pris à la gorge ce chien de circoncis
Et le frappai, là ! (Il se poignarde)

Ce qu’Othello me paraît faire dans ce discours, c’est se remonter le moral. Il s’efforce d’échapper à la réalité, il a cessé de penser à Desdémone, et c’est à lui-même qu’il pense. L’humilité est la plus difficile des vertus à acquérir ; rien n’est plus difficile à tuer que le désir de penser du bien de soi-même. Othello parvient à se changer en personnage pathétique, en adoptant une attitude esthétique plutôt que morale, dramatisant ainsi son propre personnage sur le plan où il évolue. Il prend le spectateur à son jeu, mais le motif humain est de s’y prendre lui-même. Je ne crois pas qu’aucun écrivain ait jamais mis à nu ce bovarysme, volonté humaine de voir les choses telles qu’elles ne sont pas, plus clairement que Shakespeare.

T. S. Eliot, Essais choisis, Seuil, 1999

(…) La scène de Chypre faisait un effet très neuf

D’abord, par le fait que Chypre n’est pas du tout Venise, celle qu’on représente généralement au théâtre. Chypre, c’est la Turquie. Elle est habitée par des Turcs et non par des Européens, et les figurants furent vêtus en Turcs.

Mais à partir du troisième acte, aucune turquerie ne tient plus. Tout dépend de l’acteur qui porte seul toute la responsabilité… Et où aurais-je pris la formidable technique nécessaire pour jouer Othello, où tout est réglé sur le développement, d’une exactitude mathématique, du sentiment de la jalousie, depuis sa naissance à peine perceptible jusqu’à son paroxysme. Ce n’est pas une plaisanterie que de tracer la ligne ascendante de la jalousie, depuis la confiance enfantine d’Othello au premier acte, jusqu’à l’instant où naît le soupçon, où sourd une passion qui s’exaspérera jusqu’à la bestialité. Et puis, devant l’innocence certaine de la victime, se précipiter des sommets de l’exaltation dans l’abîme du désespoir, dans l’enfer du repentir.

Constantin Stanislavski
Ma Vie dans l’art, Librairie théâtrale, 1934

L’origine de la pièce est un fait divers

L’origine de la pièce est un fait divers, raconté dans l’Hecatommithi de Cinthio, publié en 1565 : « Disdemona, noble Vénitienne de grande beauté et vertu, aime un gentilhomme maure et l’épouse malgré l’opposition de ses parents ».

A l’époque élisabéthaine, encore imprégnée de visions médiévales, les Noirs sont assimilés aux cohortes du diable, aux hommes sauvages. A cet autre soi-même, étranger et proche, qui fascine et qui fait peur.

Et voilà l’histoire d’Othello, valeureux général maure, au service de la très puissante, très riche, très catholique cité de Venise
En séduisant la « douce » Desdémone, il suscite bien des envies et des haines. Seule la raison d’Etat le sauve de la mort.

Il voulait, en épousant Desdémone, devenir citoyen à part entière. Chargé de combattre les Turcs, sans même avoir livré bataille, il est nommé gouverneur de Chypre, île aux avant-postes de la chrétienté, lieu idéal pour le huis-clos tragique d’un trio voué à l’auto-destruction.

Perdue dans un monde de guerriers sans guerre, et qui profitent de la paix pour préparer la guerre, monde clos où règnent passivité et ennui, Desdémone s’enferre dans le piège instruit par Iago.

Iago, humilié de s’être vu refuser une promotion, engage une machination infernale. Il manipule l’entourage d’Othello, chef détesté et vulnérable, qu’il drogue de rumeurs. L’alliance d’Othello avec « l’innocente Desdémone » dès le départ est condamnée.

Innocente, Desdémone ? Elle joue plus qu’elle ne vit. Joue la justicière venant au secours de Cassio. Joue de sa séduction mielleuse auprès de son époux, au point de lui devenir suspecte.
Othello se souvient de l’avertissement : « Surveille-la, Maure, elle a trahi son père, elle pourrait bien te trahir à son tour ».

Atteint dans sa virilité, Othello traque les preuves de la trahison. Sa jalousie paranoïaque contamine Iago. Ils se greffent l’un à l’autre, se parasitent pour mieux se torpiller.

Iago organise les apparences, leur donne une réalité. Il met en scène les fantasmes d’Othello, les met en jeu, les révèle grâce à un objet fétiche : le mouchoir égaré par Desdémone, qui circulera de mains en mains…

Les complots succèdent aux complots. Jeu périlleux dans lequel beaucoup perdront la raison, plusieurs la vie, dans lequel tous perdront beaucoup. Hormis l’Etat vénitien…

Othello a cru qu’un Noir – mais il pourrait être simplement laid, indésirable – pouvait s’assimiler. A la fin, il ne devient pas dément. Il répond démesurément à ce que les « autres » projettent sur lui. Il se comporte en homme sauvage.

Othello a voulu forcer un destin qu’il voulait lumineux.
En se livrant à « l’honnête Iago », il s’est enfoncé dans un cauchemar.

Un édit royal de 1601 ordonna l'expulsion de tous les Noirs d'Angleterre.
Shakespeare écrivit Othello en 1604.

Résumé de l’Hecatommithi de Cinthio

Une vertueuse dame de Venise, appelée Disdemona, tombe amoureuse d’un grand guerrier maure et l’épouse contre l’avis de ses proches (Brabantio*). Ils vivent quelque temps heureux à Venise, jusqu’à ce que l’Etat vénitien choisisse le Maure pour être commandant à Chypre. Elle l’accompagne là-bas. Le Maure a, dans son entourage, un enseigne de belle allure, d’une nature des plus malfaisantes (Iago*). Il est l’époux d’une vertueuse jeune femme de Venise (Emilia*) mais tombe amoureux de Disdemona qui l’ignore. Il imagine donc qu’elle aime un caporal (Cassio*) qui se rend souvent dans la demeure du Maure.

Pour se venger, l’enseigne accuse Disdemona et le caporal d’avoir une liaison. Aussitôt après, le Maure casse le caporal de son grade pour avoir blessé un soldat (Montano*) pendant son tour de garde. Disdemona essaie de réconcilier le Maure et le caporal. L’enseigne laisse alors entendre au Maure qu’elle l’a fait pour une bonne raison mais ne lui en dit pas plus. Tourmenté, le Maure menace sa femme qui nie toute faute. L’enseigne révèle alors au Maure que sa femme et le caporal sont amants. Furieux, le Maure demande une preuve.

L’enseigne et sa femme (amie de Disdemona) ont une jeune fille de trois ans. Un jour que Disdemona rend visite à sa femme, l’enseigne lui tend l’enfant et, ce faisant, lui dérobe un mouchoir fort précieux. Il laisse ce mouchoir dans la chambre du caporal. Ensuite, ayant placé le Maure dans un endroit où il pouvait les entendre, l’enseigne discute avec le caporal, en riant très fort, et va alors raconter au Maure que le caporal lui a confié son adultère et que Disdemona lui a donné son mouchoir. Un jour, après diner, le Maure lui demande de lui montrer son mouchoir. Croyant l’avoir perdu, elle prétend le chercher et ne le trouve pas. Le Maure, maintenant, pense à tuer sa femme. Elle se rend compte qu’il a beaucoup changé et demande conseil à son amie. Cette dernière, bien qu’au courant de toute l’affaire (l’enseigne ayant essayé d’en faire sa complice) n’ose pas lui parler franchement par peur de son mari. Le caporal demande à une femme qui travaille pour lui (Bianca*) de copier le motif brodé sur le mouchoir. Elle s’exécute. Tandis qu’elle est à son ouvrage, penchée sur le rebord d’une fenêtre, le mouchoir dans les mains, l’enseigne la désigne au Maure. Ce dernier le supplie alors de tuer le caporal. Une nuit, tandis que le caporal sort de la maison d’une courtisane (Bianca), l’enseigne lui transperce la jambe avec son épée, puis s’enfuit. L’enseigne et le Maure battent à mort Disdemona avec un bas rempli de sable. Ils font ensuite s’éffondrer le plafond pour dissimuler le meurtre. Après la mort de Disdemona, le Maure réalise que l’enseigne en est l’instigateur et le prend en haine. L’enseigne dit au caporal que c’est le Maure qui lui a transpercé la jambe et qui a tué Disdemona. Le caporal en informe le gouvernement vénitien. Le Maure, ramené à Venise, est torturé mais n’avoue pas. Il est tout de même banni. Les proches de Disdemona le tuent donc plus tard pour assouvir leur vengeance.
D’après The Arden Shakespeare, Othello, E. A. J. Honigmann

* nom des personnages dans la pièce de Shakespeare

Date de Composition

Le livre des comptes de l’Intendant des Menus Plaisirs, Edmund Tilney, nous apprend que le jour de la Toussaint en 1604 « fut donné dans la Salle des Banquets de Whitehall une pièce appelée Le Maure de Venise. Shaxberd ». C’est la première représentation dont on ait connaissance. Les échos indubitables que l’on trouve dans certains passages de l’Histoire naturelle de Pline, traduite par Philemon Holland (1601), des emprunts possibles à l’histoire générale des Turcs de Richard Knolles, publiée en 1603, invitent à situer la composition de l’œuvre dans les mois qui précèdent sa première représentation connue. Il est aussi à propos de noter que Jacques 1er, qui monte sur le trône en 1603, était l’auteur d’un poème sur la bataille de Lépante auquel les écrivains anglais ne manquaient pas alors de faire référence.

Sources
Les ouvrages dont on vient de parler ont tout au plus donné lieu à des emprunts occasionnels. La source narrative principale est une nouvelle qui fait partie de l’Hecatommithi, le recueil publié à Venise en 1566 par Giovanni Battista Giraldi, dit Cinthio. Il en existe une traduction française par Gabriel Chappuys dans son Premier volume des Cent Excellentes Nouvelles (1584). On n’en connaît pas de traduction anglaise. Des indices donneraient à penser que Shakespeare a pu utiliser et la version française et l’original.

Othello dans le théâtre de Shakespeare

Othello est une œuvre à part dans le théâtre de Shakespeare. Le matériau qu’elle utilise semble fait pour un drame domestique tout ordinaire, même si l’auteur a donné quelque chose d’une aura princière à son héros. Homme de couleur enveloppé de mystère, le Maure peut en effet revendiquer une ascendance royale. Il a une sorte de grandeur épique. A la fois comme celui des aventures fabuleuses, les épreuves et les combats, tels qu’il les récite à Desdémone, lui on valu l’ardente compassion de la jeune fille, mais aussi comme soldat de la chrétienté dans sa lutte contre les Turcs. La perspective de la bataille de Lépante dans laquelle s’inscrit l’épisode lui ajoute le prestige d’un drame de l’histoire. Mais cette gloire retombe quand la campagne tourne court et qu’à Chypre, toute exaltation oubliée, se retrouvent côte à côte un homme et une femme. Un couple qui ne soupçonne pas la malice de la « vipère », de « l’infernal vilain » attaché à leur pas. Ce n’est pas l’élévation d’un grand destin qui, au moment crucial, donne sa puissance tragique à Othello. Elle vient plutôt de la densité des êtres. Chacun dans ce qu’il fait met un enjeu d’absolu. Desdémone, fidèle jusqu’au dernier soupir et disculpant son meurtrier ; Othello « désorienté à l’extrême » par l’aveuglement d’un amour qu’il renie en pensant tout lui sacrifier ; Iago, génial dans sa mise en scène d’une imposture dont il pousse jusqu’au désastre le machiavélisme vertigineux.

Shakespeare de A à Z… ou presque,
Michel Grivelet, Marie-Madeleine Martinet, Dominique Goy-Blanquet, Editions Aubier

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