
C'est autour d'une version « limpide, organique, vivante et visuelle, porteuse de modernité et subversive » de la pièce de Molière que Frédérique Lazarini souhaite réunir les spectateurs, avec la certitude que, même en alexandrins, les maximes de cette « éducation sentimentale » ne sont pas toujours surannées...
C'est l'histoire d'une journée dans la maison d'Arnolphe, ce tuteur qui aime et veut épouser sa pupille, mais qui, pour qu'elle reste bien à lui, l'éduque dans l'ignorance et l'isole du monde extérieur…
On sait que la comédie contrarie son projet et le ridiculise, mais on peut compter sur Frédérique Lazarini, qui la met en scène pour ne pas renoncer pour autant à la complexité du fait amoureux et n'en négliger, de part et d'autre, ni les abus, ni les beautés.
C'est autour d'une version « limpide, organique, vivante et visuelle, porteuse de modernité et subversive » qu'elle souhaite réunir les spectateurs, avec la certitude que, même en alexandrins, les maximes de cette « éducation sentimentale » ne sont pas toujours surannées...
Le destin d'Agnès, confiée à Arnolphe alors qu'elle n'avait que quatre ans et élevée dans un couvent, me permet de reprendre le fil d'un cycle dédié aux héroïnes qui résistent, ou s'affranchissent… se soulevant contre un ordre aussi complexe que tenace. La pièce (un peu à l'image du Cid que j'ai créé en 2024) est l'œuvre emblématique du théâtre classique et certaines interprétations auront marqué l'histoire… C'est sans évacuer cette mémoire que j'avais envie de sonder cette tragi-comédie pour en questionner la complexité, le tragique et la pertinence aussi.
Car, au-delà du discours comique sur le contrat matrimonial en vigueur à l'époque, il y a cette jeune fille confinée, surveillée, la jalousie maladive d'un tuteur… et son initiation à l'amour qui, tout-puissant, transforme les personnages, construisant Agnès, ouvrant les yeux d'Horace et terrassant Arnolphe. Dans ce rituel de passation de la femme, on assiste à la victoire du charme et de la jeunesse sur le modèle ancien, vieux barbon rétrograde dans certaines interprétations, que Cédric Colas rend complexe, troublant… humain, trop humain ?
Quant à la douce Agnès, si sa personnalité émerge, se dessine et s'enhardit, j'avais envie que cette transformation soit mise à nue dans une installation qui ne lui laisse aucune intimité, aucun jardin secret, jusqu'à ce qu'elle ait la force de s'en affranchir pour explorer, libre, ses contours propres.
Maison transparente et caméras de surveillance ont été mes points de départ dramaturgiques, dont le scénographe François Cabanat et le vidéaste Hugo Givort se sont faits les interprètes. La tendre pupille, dans sa chambre d'enfant aux parois de verre, n'a jamais été bercée que par un discours unique et son éducation s'est construite sur les seuls préceptes de son protecteur, jaloux et possessif. Elle est cette enfant à qui l'on refuse le droit de grandir, la liberté de penser, d'explorer et de choisir sa destinée. Constamment surveillée, maintenue sous dépendance, celle qui un jour se confronte au dehors (et à l'amour) a atteint l'âge des bouleversements du corps et des émois du cœur, mais souffre de la naïveté extrême qu'on a soigneusement entretenue en son esprit.
Pourtant, sous l'étoffe de son innocence, chrysalide qui peu à peu se craquelle, Agnès, devenant presque hardie, se tient au seuil de sa métamorphose, prête à exister… et son épanouissement soudain et irréductible entraîne Arnolphe dans une descente aux enfers.
On la sent à l'orée de grandes découvertes, et l'on soupçonne que cette ingénue apprendra très vite à vivre, à aimer. Car dans cette pièce il est bien sûr question d'amour… Arnolphe l'aime, depuis toujours, avec excès, abus et maladive jalousie. Il l'a élevée pour un jour la posséder, il l'a éduquée pour que sa jeunesse puisse « servir » et enchanter sa maturité. Agnès le chérit en retour comme le tuteur qu'il est, comme le père qu'il devrait rester, qui lui assura soins, éducation, affection et protection. Dévouée, crédule et confiante, elle ne s'en méfiera pas… jusqu'à ce que quelque chose en elle se mette à résister.
Car, enfin, elle tombe immédiatement sous le charme d'Horace, ce « jeune homme bien fait » qu'elle aperçoit de son balcon et qui, pourtant bien plus averti, se laisse lui aussi prendre le cœur.
L'initiation d'Agnès se fera donc tantôt par l'amour (celui qui affole les sens), tantôt contre lui (celui qui contraint et emprisonne). Il lui faudra pour l'atteindre sortir de cette cage de verre où le jaloux l'a enfermée et la scrute comme une proie mise à nue, se laissant conter ce qui échappe à sa vigilance maladive par un involontaire confident, Horace, persuadé, lui, d'ouvrir son cœur auprès d'une oreille amie. Arnolphe se verra châtié et couvert de ridicule. Il avancera comme un héros dont on peut rire tant son projet était en décalage avec son statut, son âge… un héros parfois tragique pourtant dans sa tentative désespérée de gagner ses combats, dans son incapacité à renoncer à Agnès, dans son aliénation. On le verra souffrir, sombrer, objet d'une raillerie… cruelle ?
Cette École des femmes questionnera notre monde, tellement sournoisement surveillé lui aussi. Un monde où les Arnolphe sont en principe punis, où les jeunes filles pensent suivre leurs propres inclinations, où les jeunes gens semblent si libres… Un monde où, comme en tout monde, les transports amoureux de ces êtres, qui mutuellement se cherchent, se trouvent, sont inaliénables malgré les obstacles. Et où l'amour et le rire sont parfois sans pitié.
Frédérique Lazarini
45 rue Richard Lenoir 75011 Paris