Ivanov

Colline (Théâtre National) , Paris

Du 18 mars au 30 avril 2004
Durée : 2H20

CONTEMPORAIN

Ivan Ivanovitch Ivanov, c’est-à-dire tout le monde et n’importe qui, est un propriétaire terrien incapable de gérer son domaine, un instituteur incapable d’enseigner, un séducteur aimant sans aimer, un utopiste revenu de tout, dénonçant lui-même son manque de caractère. 
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Spectacle terminé depuis le 30 avril 2004

 

Ivanov

De

Anton Tchekhov

Mise en scène

Alain Françon

Avec

Sandrine Belmont

,

Bruno Blairet

,

Valérie Blanchon

,

Frédéric Cacheux

,

Eric Caravaca

,

Laurent Charpentier

,

Evelyne Didi

,

Eric Elmosnino

,

Alexandra Flandrin

,

Victor Gauthier-Martin

,

Alain Kaufmann

,

Guillaume Lévêque

,

Pierre Mégemont

,

Sophie Rodrigues

,

Jean-Paul Roussillon

,

Hélène Surgère

,

Dominique Valadié

,

Jean-Marie Winling

Il y en a des milliers, des Ivanov… l’homme le plus normal du monde, pas du tout un héros… (Anton Tchekhov)

Platonov - Ivanov
Ivanov I, Ivanov II ou de la comédie au drame
L’histoire
La mélancolie

Correspondance pour Ivanov

En 1887, Tchekhov écrit sa première grande pièce reprenant les thèmes du Platonov de son adolescence. Ivan Ivanovitch Ivanov, c’est-à-dire tout le monde et n’importe qui, en est une sorte de réactualisation, propriétaire terrien incapable de gérer son domaine, instituteur incapable d’enseigner, séducteur aimant sans aimer, utopiste revenu de tout, dénonçant lui-même son manque de caractère.

Une pièce violente, dont l’emportement se retrouve dans la crudité étonnante du style et la progression dramatique inéluctable, une bouffonnerie tragique où le rire se fait de plus en plus grinçant jusqu’au pied de nez final de la mort.

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En 1887,Tchekhov écrit sa première grande pièce, Ivanov, qui reprend les thèmes du Platonov de son adolescence. C’est une pièce jeune, neuve, violente, une comédie en quatre actes et cinq tableaux qu’il écrit en deux semaines ; cet emportement se sent dans le style, qui étonne encore aujourd’hui par sa crudité, et dans la composition, faisant de chaque scène un tableau de la vie de province jusqu’à l’apothéose, la noce finale, presque insoutenable. La pièce provoque un esclandre qui laisse Tchekhov persuadé de n’avoir pas su se faire comprendre.

En 1889, effaçant les côtés comiques et modifiant le dénouement jugé trop étrange, il en fait un drame en quatre actes qui est joué avec un grand succès. Entre les deux versions, de nombreuses variantes composant sur une même trame le spectre de la mélancolie, tantôt plus gris, tantôt plus noir, prenant la lumière de face ou de biais pour accentuer tel ou tel trait, creuser le masque, ouvrir sur le vide de l’angoisse ou forcer la caricature : inachevée, modulable sans fin, Ivanov est, pour peu que l’on se risque dans le réseau de ses variantes, la pièce la plus inquiétante de Tchekhov mais cette inquiétante étrangeté, comme un Daumier dont l’encre viendrait finement sculpter un fusain d’Odilon Redon, appelle à en jouer, à y chercher ses propres gouffres et s’y perdre.

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Du premier Ivanov au second, finalement, peu de changements : Ivanov, c’est n’importe qui, vous, moi, le premier venu. Il a, dans sa jeunesse, voulu changer le monde, il a risqué beaucoup et peu gagné, mais voilà qu’il perd tout : du jour où la force de vie - le vouloir-vivre, l’énergie, le désir de vie : comment désigner ce qu’il ne sait pas désigner lui-même ? - l’abandonne, tout ce qui l’entoure lui semble se couvrir de poussière.

Même sa femme, une jeune juive, qui, en des temps où un tel mariage était impossible, a tout quitté pour le suivre, n’est plus pour lui qu’une ombre de mort qui lui est odieuse parce qu’elle meurt et que sa mort lui est indifférente.

Autour de lui, toutes les figures grotesques du vouloir-vivre - Borkine, celui qui veut faire des affaires, Zinaïda, l’avare, Chabelski, le pique-assiette, tous les autres - font figure de repoussoirs. Et même Sacha, jeune et pure, pleine du désir de le sauver parce qu’elle le comprend et l’admire, ne fera que le perdre.

Françoise Morvan

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C’est le sentiment habituel de notre imperfection. Elle est opposée à la gaieté qui naît du contentement de nous-mêmes : elle est le plus souvent l’effet de la faiblesse de l’âme et des organes : elle l’est aussi des idées d’une certaine perfection, qu’on ne trouve ni en soi, ni dans les autres, ni dans les objets de ses plaisirs, ni dans la nature ; elle se plaît dans la méditation qui exerce assez les facultés de l’âme pour lui donner un sentiment doux de son existence, et qui en même temps la dérobe au trouble des passions, aux sensations vives qui la plongeraient dans l’épuisement. La mélancolie n’est point l’ennemie de la volupté, elle se prête aux illusions de l’amour, et laisse savourer les plaisirs délicats de l’âme et des sens. L’amitié lui est nécessaire, elle s’attache à ce qu’elle aime, comme le lierre à l’ormeau.

Le Féti la représente comme une femme qui a de la jeunesse et de l’embonpoint sans fraîcheur. Elle est entourée de livres épars, elle a sur la table des globes renversés et des instruments de mathématiques jetés confusément : un chien est attaché aux pieds de sa table ; elle médite profondément sur une tête de mort qu’elle tient entre ses mains. M. Vien l’a représentée sous l’emblème d’une femme très jeune, mais maigre et abattue : elle est assise dans un fauteuil, dont le dos est opposé au jour ; on voit quelques livres et des instruments de musique dispersés dans sa chambre, des parfums brûlent à côté d’elle ; elle a sa tête appuyée d’une main, de l’autre elle tient une fleur, à laquelle elle ne fait pas attention ; ses yeux sont fixés à terre, et son âme toute en elle-même ne reçoit des objets qui l’environnent aucune impression.

Denis Diderot, Œuvres complètes rev. sur les éditions originales comprenant ce qui a été publié à diverses époques et les manuscrits inédits conservés à la Bibliothèque de l’Ermitage. Tome seizième, Encyclopédie Loi naturelle-Q. Publiées par Jules Assézat, Paris, Garnier frères, 1876, p. 114-115.

Un sentiment profond de la beauté et de la dignité de la nature humaine, la résolution et la force d’y rapporter comme à un principe universel la brutalité de ses actes, voilà choses sérieuses qui ne s’accordent ni avec un caractère papillonnant et enjoué ni avec l’inconstance d’un étourdi. Elles se rapprocheraient même de la mélancolie dans la mesure où ce sentiment doux et noble naît de l’effroi qu’éprouve une âme remplie d’un grand dessein lorsqu’elle considère les obstacles, les dangers à surmonter et cette difficile et grande victoire qu’il faut remporter sur elle-même.

L’authentique vertu, celle qui s’appuie sur des principes, porte en soi quelque chose qui paraît s’accorder mieux au caractère mélancolique, dans le sens faible du mot.

Emmanuel Kant
Traduction Roger Kempf
Extrait de Observation sur sentiment du beau et du sublime, section II, p.29
Librairie philosophique J. Vrin, Paris, 1997.

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Souvenirs rapportés par P. Serguïenko, confirmés par Korolenko, qui rendit visite en septembre 1887 à Tchekhov
Un jour, j’étais au théâtre de Korch. On donnait une nouvelle pièce. Alambiquée. Détestable. Pas de style, tu comprends. Pas d’idée. Moi je me suis mis, ce qui s’appelle, à la démolir. Et Korch, en ricanant, qui me demande : - et si au lieu de critiquer, vous en écriviez une vous-même ? - je lui dis : - d’accord, je vous l’écris, - ça a donné Ivanov.

10 ou 12 octobre 1887 à son frère Alexandre
Je suis malade et je broie du noir. La plume me tombe des mains, et je ne travaille absolument pas. La banqueroute me guette dans un avenir proche. Si la pièce ne me sauve pas, je succombe dans la fleur de l’âge.[…] Les qualités de la pièce, je ne peux pas en juger. Elle est d’une brièveté suspecte.
Elle plaît à tout le monde.[…] Le sujet est complexe et pas bête. Je termine chaque acte comme mes nouvelles : je mène l’action tout doux, tranquille, et à la fin, vlan, le spectateur prend tout dans la figure.[…]
Dans la pièce il y a 14 personnages, dont 5 de femmes.[…]

24 octobre 1887 à son frère Alexandre
Je reçois de Souverine une lettre que j’ai eu du mal à déchiffrer ; je ne comprends pas : comment les typographes font-ils pour le lire ? Il me parle de sa pièce : « j’ai sué, j’ai sué sur ma comédie, et j’ai laissé tomber quand, cet été, j’ai regardé la vraie vie russe. » Je te crois qu’il a sué ! Les dramaturges contemporains engagent leurs pièces exclusivement avec des anges, des crapules et des bouffons - essaie de les trouver ces trois éléments dans toute la Russie ! [... ] Moi, j’ai voulu donner dans l’originalité : je n’ai pas montré le moindre monstre, pas le moindre ange (même si je n’ai pas su me dispenser des bouffons), je n’ai accusé personne, je n’ai justifié personne… Est-ce que j’ai réussi, je n’en sais rien.[…]

20 novembre 1887 à son frère Alexandre
Bon, la pièce a été jouée… Je dis tout dans l’ordre. Avant toute chose : Korch avait promis dix répétitions, il ne m’en a donné que quatre, dont seulement deux méritaient le nom de répétitions, car les deux autres ressemblaient plutôt à des tournois pendant lesquels Mrs et Mmes les artistes s’exerçaient à la joute verbale et à l’invective. Seuls Davydov et Glama [Alexandra Glama-Mechtcherskaïa jouait le rôle de Sarah et Davydov celui d’Ivanov] savaient leur rôle, les autres comptaient sur le souffleur et leur intime conviction.[…]
Au total : fatigue et sentiment immense de dépit. Déprimant, même si la pièce a eu un franc succès (nié par Kitcheïev et C°). Les théâtreux disent qu’ils n’ont jamais vu une telle agitation dans un théâtre, des applaudissements et des sifflets aussi généraux, et que jamais de leur vie il ne leur était arrivé d’entendre autant de débats qu’ils en ont vu et entendu pendant ma pièce. Et, chez Korch, il n’y a jamais eu de cas où l’auteur ait été rappelé après le 2ème acte.
La pièce sera jouée une deuxième fois le 23, avec une variante et des changements - je vire les témoins.

24 novembre 1887 à son frère Alexandre
Le lendemain du spectacle, Le Feuillet de Moscou a publié un compte rendu de Piotr Kitcheïev qui traite ma pièce de délire cynique, insolent et immoral. Dans Les Nouvelles de Moscou, on en dit du bien.[…]

5 ou 6 octobre 1888 à A. S. Souvorine
Dans Ivanov, j’ai transformé radicalement les actes 2 et 4. J’ai donné un monologue à Ivanov, j’ai retouché Sacha etc. Si, maintenant, on ne comprend pas mon Ivanov, je le jette dans le poêle et j’écris une nouvelle, Assez ! [Titre d’une nouvelle de Tourgueniev, 1865] Le titre, je ne le changerai pas. C’est embêtant. Si la pièce n’avait jamais été jouée, ç’aurait été autre chose.[…]

30 décembre 1888 à A.S. Souvorine
Le metteur en scène considère Ivanov comme un homme inutile dans le goût de Tourgueniev ; Savina demande : Pourquoi Ivanov est-il une crapule ? Vous écrivez : « Il serait indispensable de donner à Ivanov quelque chose qui permette de comprendre pourquoi deux femmes lui tombent dans les bras et pourquoi c’est une crapule et le docteur un grand homme. » Si, tous les trois, vous m’avez compris comme ça, mon Ivanov ne vaut pas un clou.[…]
Si le public sort du théâtre avec l’idée que les Ivanov sont des crapules et les docteurs Lvov de grands hommes, je n’ai plus qu’à prendre ma retraite et jeter ma plume aux orties. Les corrections et les ajouts n’y feront rien. Aucune correction ne peut renverser un grand homme de son piédestal, et aucun ajout n’est capable de faire d’une crapule un pêcheur ordinaire. On peut remettre Sacha à la fin, mais ni pour Ivanov ni pour Lvov je ne suis plus capable d’ajouter quoique ce soit. Je ne sais pas le faire. Quand bien même j’ajouterais quelque chose, je sens que je gâcherais encore davantage. Faites confiance à ce sentiment, c’est un sentiment d’auteur.[…]
Je n’ai pas su écrire cette pièce. Bien sûr c’est dommage. Ivanov et Lvov se présentent à mon imagination comme des êtres vivants. Je vous le dis en conscience, sincèrement, ces gens sont nés dans ma tête, non pas de l’écume de mer, non pas de préjugés, pas de mon «intellectualisme», pas par hasard. Ils sont le résultat de mes observations, de mes études de la vie. Ils restent dans mon cerveau et je sens que je n’ai pas menti d’un pouce, ni inventé d’un iota. Si, sur le papier, ils sont sans vie et obscurs, la faute ne leur en incombe pas à eux, mais à mon incapacité à transmettre mes pensées.
Donc, il est encore trop tôt pour moi d’écrire des pièces.

4 février 1889 à D.T. Saveliev
Ma pièce a eu un succès énorme et je suis rentré couronné de lauriers. Tu pourras voir les détails dans Les Temps nouveaux.

4 février 1889 à A. S. Souvorine
Depuis que les acteurs ont joué mon Ivanov, je les considère comme des membres de ma famille. Ils me sont aussi proches que ces malades que je suis arrivé à guérir ou que ces enfants dont j’ai jadis été l’instituteur ; […] il y a tout plein de choses que je ne peux pas oublier, même si, avant, j’avais la cruauté d’admettre qu’il est indécent pour un homme de lettres de paraître sur scène main dans la main avec un acteur et de saluer devant ceux qui applaudissent. Au diable l’aristocratisme, s’il est mensonger.

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Par

Michel M. (3 avis) 25 mars 2004

Ivanov la piece à voir en priorite l'interpretation est sublime entre un humour decapant et une certaine melancolie destructrice, cette piece est un regal dont on ne voit pas le temps passer. tres recommendable
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