Une belle enfant blonde

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Théâtre de la Bastille , Paris

Du 03 au 05 février 2006

CONTEMPORAIN

,

Coups de coeur

Gisèle Vienne s'amuse à soulever l'ambiguïté des liens entre réel et imaginaire. Le jeu est un autre.
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Spectacle terminé depuis le 05 février 2006

 

Une belle enfant blonde

De

Dennis Cooper

,

Catherine Robbe-Grillet

,

Gisèle Vienne

Avec

Jonathan Capdevielle

,

Catherine Robbe-Grillet

,

Anja Röttgerkamp

  • La mise en scène complexe d’un fantasme

Une belle enfant blonde/A young, beautiful blonde girl fait suite à la création du spectacle I Apologize. Ce travail sur le fantasme lié à la mort est élaboré à partir de variations sur la reconstitution d’un accident, qui remettent en question la représentation univoque de la réalité, et font part du glissement ambigu entre réalité et fantasme.

Une belle enfant blonde développe, d’abord de façon linéaire, l’hypothèse d’un crime, en présence d’un auditoire de poupées articulées aux dimensions d’un corps de jeune fille d’une douzaine d’années. Sa reconstitution, où interprètes réels, poupées, personnages absents oscillent entre personnages réels et fantômes, la remet en question par des erreurs de logique dans la narration.

Ces caractères vivent chacun leur expérience ; cela les mène à s’interroger sur leur propre rapport au fantasme et à la confusion, qui peut se faire ou pas, avec la réalité ; on assiste à la mise en scène complexe, infinie, d’un fantasme, avec ses répétitions, ses nombreuses variations, issues d’une recherche sur la représentation d’un fait et sur l’expression d’une obsession, d’un manque.

Cette pièce décrit la relation entre trois personnes, où les déviances internes apparaissent d’autant plus violemment qu’elles ont lieu dans un cadre organisé aux repères précis. La poupée matérialise un antagonisme dramatique : celui d’un corps qui fait le lien entre l’érotisme et la mort. Bien qu’incarnée, elle peut aussi évoquer l’absence, le manque, le fantôme désincarné. Son corps a un statut intermédiaire entre corps et réel et un autre qui, bien qu’imaginé, simple objet, est un prodigieux tremplin à fantasmes.

Dennis Cooper a écrit un texte autobiographique sur lequel improvise Catherine Robbe-Grillet qui y mêle quelques éléments de sa propre biographie. Jonathan Capdevielle interprète un personnage à l’identité sexuelle trouble qui se dédouble pour mener une enquête sur sa propre mort. Anja Röttgerkamp, victime au départ d’un cadre angoissant, révèle au cours de la pièce un voyeurisme de l’écoute qu’elle exerce manifestement pour son plaisir. Les trois acteurs, tout d’abord interprètes d’une mise en scène, deviennent peu à peu leur propre metteur en scène, jouant de leurs fantasmes personnels, s’interrogeant sur les liens intimes entre érotisme et mort.

Pas moins exaltée qu’I Apologize, Une belle enfant blonde/A young, beautiful blonde girl, reprend une même humeur sombre et passionnée tout en quittant la fièvre adolescente pour aller vers une maturité plus calme et organisée.

  • Deux pièces déroutantes

C'est avec un certain amusement, qui d'ailleurs la caractérise bien, que Gisèle Vienne indique l'année de sa naissance, 1976, comme étant aussi celle de la mort de Pierre Molinier, histoire de nous prévenir que son travail se situe du côté de ces affinités artistiques-là. Le photographe, artiste fétichiste et travesti, n'aurait certainement pas désavoué cette paternité, tant ils partagent tous deux le goût du jeu, du trouble et de la sophistication.

Gisèle Vienne étudie la philosophie et l'art de la marionnette, avant de créer quatre spectacles en collaboration avec Étienne Bideau-Rey, Splendid's de Jean Genet en 2000, ShowRoomDummies en 2001 (Théâtre de la Bastille, 2002), Stéréotypie en 2003 et Tranen Veinzen en 2004. La préoccupation pour ces deux jeunes artistes est de réfléchir aux rapports entre corps vivants et corps inertes, corps réels et corps artificiels, ce qui les fait connaître en dehors du cadre confiné de la marionnette en les situant dans le champ de la chorégraphie. Sans abandonner cette recherche, Gisèle Vienne, désormais seule à la mise en scène, redécouvre, à la faveur de la sortie du roman La Reprise, l'œuvre intégrale d'Alain Robbe-Grillet. Très influencée par l'écriture de cet auteur, elle décide alors d'approfondir une recherche théâtrale qui rendrait compte de la perception de la réalité « par reconstitution avec toutes les lacunes, en n'émettant que des hypothèses plus ou moins avancées ». Et c'est bien ainsi que se présentent les deux pièces Une belle enfant blonde/A young, beautiful blonde girl et I Apologize, qui déroutent le spectateur pour sa plus grande jubilation.

Les deux pièces forment un diptyque, elles racontent toutes les deux la même histoire, celle d'un crime. Les scènes se jouent et se rejouent en des variations qui donnent le tournis. Tout a déjà eu lieu, mais que s'est-il passé au juste ? Devant nous, la reconstitution du réel devient alors une vaste entreprise au service d'un imaginaire débridé qui laisse une large place à la fantaisie et aux fantasmes érotiques. Les artifices théâtraux mis au profit de la confusion narrative sont multiples : travestissement, dédoublement des personnages, hors-champ sonore, indices disséminés dans l'espace, réalisme troublant des pantins... Ils sont, en quelque sorte, ces notes en bas de page que Robbe-Grillet utilise dans son roman La Reprise pour prendre le lecteur à témoin et le mettre en garde sur la véracité des dires du narrateur.

Dans le théâtre de Gisèle Vienne, nous assistons à la mise en doute permanente de ce que nous voyons et de ce que nous entendons. Difficile en effet de suivre la fable dans ce monde aux identités multiples assumées par les mêmes acteurs, difficile de se fier aux actions scéniques quand la vue est sans cesse mise en question par l'oreille, tension dramatique créée par la musique de Peter Rehberg ou bruits provenant de l'arrière-scène. Performances de la déconstruction narrative, ces deux spectacles stimulent, grâce à la perversité brillamment assumée des interprètes, le trouble, le désir et le mystère qui garantissent la jouissance du spectateur.

Aude Lavigne

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