
Un père laisse à sa fille le soin d’éclairer son histoire. Le prix Femina 2009 porté à la scène avec éclat.
L’errance dans la folie d’un père mélancolique, sa disparition cruelle et précoce… L’amour qui reste. Voyageant dans un ingénieux abécédaire de A à Z, convoquant James Bond, Dustin Hoffman, Jean-Pierre Léaud, un SDF, un clown et tant d’autres, Gwenaëlle Aubry a pris à cœur de « romancer » le manuscrit inachevé que son père lui a laissé. Un récit familial poignant, interprété finement par Sarah Karbasnikoff, comédienne de la Troupe du Théâtre de la Ville, qui lui donne vie. Seule en scène, la voilà donc, délicate et bouleversante, déroulant le tragique d’une vie et ses joies étincelantes. Un enchantement.
Personne a reçu le Prix Fémina en 2009.
« Partant de l’intime, ce spectacle touche à l’universel. Jamais l’amour d’une fille pour son père ne fut aussi bien célébré. C’est magnifique ! Bouleversante et impressionnante, Sarah Karbasnikoff réalise une performance extraordinaire. » L'Œil d'Olivier
« Un regard éminemment subjectif et littéraire mis en scène et interprété avec doigté, dans un mélange de sobriété et de fébrilité. » Sceneweb
« La mise en scène inventive et subtile d’Elisabeth Chailloux donne au texte de Gwenaëlle Aubry une force que Sarah Karbasnikoff traduit sur scène en ondes de sensibilité. » L’Humanité
« Être touché au plus profond par un spectacle, un seul en scène en prime, ça n'arrive pas tous les jours. On le doit à l'interprète et à son texte, c'est bouleversant. » FIP
C’est Sarah qui m’a donné à lire Personne. J’ai découvert le texte bouleversant de Gwenaëlle Aubry. L’autrice y parle de son père bi-polaire. Un homme avec autant de visages, autant de masques qu’il y a de lettres de l’alphabet. Et derrière les masques, les pelures, comme pour Peer Gynt, un vide vertigineux, personne. Pas de noyau dur.
« Tu es un oignon. Je vais t’éplucher, mon cher Peer ! ... Je vais enlever la couche extérieure... Incroyable la quantité de couches ! Le noyau ne va-t-il pas apparaître un jour ? Tout n’est que pelures ! (Il épluche l’oignon tout entier). Pardieu non, il n’y en a pas ! » Ibsen – Peer Gynt – Acte 5.
L’abécédaire qui donne sa forme au roman contient aussi les fragments d’un texte autobiographique écrit par le père avant sa mort : Le Mouton noir mélancolique. J’ai été saisie par l’histoire de cet homme : issu d’une famille bourgeoise, avocat, professeur de droit à l’ENA, il devient fou – « suicidé de la société ». Avec en filigrane l’histoire de cette société : la guerre d’Algérie, Mai 68...
Nous avons continué à travailler l’adaptation ensemble : à haute voix. Personne est à la fois une enquête, un chant d’amour, un dialogue entre un père et sa fille, et un impossible portrait « à mettre en scène ». Une seule voix pour faire entendre le texte de la fille et celui du père : celle de Sarah, Sarah seule sur scène, qui donne une voix à ces deux langues, un corps à ces deux voix, un visage au défilé des masques.
Nous allons convoquer le public dans notre théâtre d’ombres, pour évoquer une dernière fois le mouton noir mélancolique, essayer de tirer une dernière fois « cet impossible portrait, que chaque jour de sa vie il a tenté, qu’à mon tour j’ai porté pour différer sa mort, ce portrait en vingt-six angles et au centre absent, ce portrait en vingt-six autres et au moi échappé ».
Elisabeth Chailloux
Voilà que je reviens 3 ans en arrière quand j’ai lu Personne que Gwenaëlle Aubry m’avait offert après être venue voir Alice et autres merveilles que je jouais au Théâtre de la Ville. Très vite je me suis mise à le lire à voix haute, ce qui ne m’arrive jamais. J’ai eu le désir d’être traversée par sa voix et l’envie de me l’approprier : de la faire mienne.
Puisque je voulais interpréter cette fille, il m’a semblé évident qu’il fallait aussi que ce soit moi qui dise les mots du père. Ce père bi-polaire qui abritait en lui une multitude de « moi », il y aura donc sur scène un seul corps pour tous, pas de partenaire. Je serai « ce pont suspendu très haut sur l’absence » et (le temps d’une représentation) j’essaierai de réunir encore une fois ce père et cette fille.
Deux voix très distinctes, deux générations, mais aussi deux écritures très différentes. Comment passer de l’une à l’autre ? Faire la distinction sans renier la filiation ?
Et puis Elisabeth Chailloux est rentrée dans l’aventure assez simplement : je lui ai raconté Personne, 3 jours plus tard elle l’avait lu et le travail a commencé. Quand j’ai parlé à Gwenaëlle de mon envie de jouer son livre et que j’ai commencé à travailler sur le montage d’une version scénique, elle m’a envoyé un texte dans lequel elle met « deux, trois choses au point sur Personne :
« ... La grande joie, la grande santé de l’écriture tient, je crois, à ce double mouvement : être arrachée à soi, traversée, sans frontières ni barbelés, par tous les autres, foules innombrables, tribus radieuses ; trouver pour dire cela une voix qu’on ne se connaissait pas mais dont on sent, pourtant, qu’elle est en vous un rythme antérieur, une pulsation organique. Écrire, c’est trouver cette voix-là (et c’est pourquoi j’aime tant lire à voix haute), la chercher à chaque livre, avoir peur de la perdre car elle ne vous appartient pas. Quand on l’a trouvée, retrouvée, alors on ne sait plus qui l’on est, mais on sait où l’on est (ancrée au cœur du monde, enfin aux prises avec le réel). On écrit pour survivre, et deux fois : pour vivre par-delà ce qui vous menace, vous terrasse ; mais aussi pour vivre plus fort et plus clair... »
Sarah Karbasnikoff
Personne est un "tombeau", terme employé en musique pour un hommage funèbre et laudatif (le tombeau de Couperin) . ici de la fille à son père . Il est assez rare dans la littérature de "tomber" sur un texte dont la lecture vous imprègne à jamais, comme celui de de Gwenaelle Aubry. Récit à la fois émouvant, profondément sincère, d'une suprême lucidité, car l'autrice tout en s'immergeant dans le passé douloureux de son père, tient à distance tout pathos - une grande pudeur, pour nous "livrer" à travers son abécédaire une œuvre dont elle dit qu'elle lui a permis de changer son deuil en vie, de suturer la faille, l'absence en mémoire, le naufrage en trésor sous un linceul de mots. Magnifique exemple d'une quête personnelle dans l'abnégation et la rédemption - la langue est à la fois intense, charnelle, poignante et in fine salvatrice. Il faut un talent rare pour jouer ce registre, toutes ses nuances subtiles. Sarah Karbasnikof réussit haut la main (haut la voix) de donner à ce diamant noir et blanc une chair théâtrale, que la salle reçoit religieusement. Merci au théâtre 14 de toujours nous offrir ces moments précieux de bonheur théâtre, par la qualité jamais démentie des textes choisis. En un mot, l'autrice, l'actrice, le metteur en scène (Elisabeth Chailloux) avec la complicité des dirigeants du théâtre 14 "honorent l'intelligence" du spectateur pour reprendre une formule chère à Ingmar Bergman.
Réservé via Theatreonline
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Personne est un "tombeau", terme employé en musique pour un hommage funèbre et laudatif (le tombeau de Couperin) . ici de la fille à son père . Il est assez rare dans la littérature de "tomber" sur un texte dont la lecture vous imprègne à jamais, comme celui de de Gwenaelle Aubry. Récit à la fois émouvant, profondément sincère, d'une suprême lucidité, car l'autrice tout en s'immergeant dans le passé douloureux de son père, tient à distance tout pathos - une grande pudeur, pour nous "livrer" à travers son abécédaire une œuvre dont elle dit qu'elle lui a permis de changer son deuil en vie, de suturer la faille, l'absence en mémoire, le naufrage en trésor sous un linceul de mots. Magnifique exemple d'une quête personnelle dans l'abnégation et la rédemption - la langue est à la fois intense, charnelle, poignante et in fine salvatrice. Il faut un talent rare pour jouer ce registre, toutes ses nuances subtiles. Sarah Karbasnikof réussit haut la main (haut la voix) de donner à ce diamant noir et blanc une chair théâtrale, que la salle reçoit religieusement. Merci au théâtre 14 de toujours nous offrir ces moments précieux de bonheur théâtre, par la qualité jamais démentie des textes choisis. En un mot, l'autrice, l'actrice, le metteur en scène (Elisabeth Chailloux) avec la complicité des dirigeants du théâtre 14 "honorent l'intelligence" du spectateur pour reprendre une formule chère à Ingmar Bergman.
Réservé via Theatreonline
2, place du Châtelet 75004 Paris