Notre corps utopique

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Théâtre de la Bastille , Paris

Du 07 au 21 janvier 2014
Durée : 1h15

CONTEMPORAIN

,

Conférence

2014 célèbre les trente ans de la mort de Michel Foucault. Mais pour le Collectif F71 c’est surtout dix ans de compagnonnage avec la pensée du philosophe. Leur nouveau matériau est une conférence radiophonique, qui met en jeu la lutte du corps avec lui-même, et les projections utopiques qui en sont nées.
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Spectacle terminé depuis le 21 janvier 2014

 

Photos & vidéos

Notre corps utopique

De

Michel Foucault

Avec

Sabrina Baldassarra

,

Stéphanie Farison

,

Emmanuelle Lafon

,

Sara Louis

,

Lucie Nicolas

,

Lucie Valon

Une communauté où les utopies circulent
Entretien avec le Collectif F71
Extraits

  • Une communauté où les utopies circulent

2014 célébrera les trente ans de la mort de Michel Foucault. Mais pour le Collectif F71 c’est surtout dix ans de compagnonnage avec la pensée du philosophe, figure autour de laquelle se fédèrent six femmes, toutes à la fois comédiennes, dramaturges et metteuses en scène. Elles ont ainsi créé une trilogie sur son engagement intellectuel, la prison et son amour des archives.

Quitter Foucault ? Pas maintenant, leurs attachements sans cesse renouvelés les entraînent vers un quatrième opus. S’enfermer ? Sûrement pas ! Pour elles, la pensée de Foucault est une boite à outils, un opérateur de liberté. Leur nouveau matériau est une conférence radiophonique, Le Corps utopique, qu’elles viendront « trouer » de moments fictionnels. Sur le plateau on comptera six ou vingt-six corps ou plus encore… Demultipliés, ils formeront avec le public une communauté où les utopies circulent dans l’espace du théâtre et traversent les vivants.

Nicolas Transy

D’après Le Corps utopique de Michel Foucault, Nouvelles Editions Lignes - 2009.
Par le Collectif F71.

  • Entretien avec le Collectif F71

Quelle est l'histoire de votre collectif et comment fonctionne-t-il ?
Collectif F71 : Certaines d'entre nous sont issues du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, d'autres du TNS, d'autres sont passées par Sciences-Po. À cinq, nous avons constitué le collectif F71 en 2004, puis Lucie Valon nous a rejointes en 2011. À l’origine, nous étions membres du Comité de lecture du Jeune Théâtre National. C'est dans ce contexte que Philippe Artières, historien et spécialiste de Michel Foucault, nous a soumis l'idée de travailler sur les prises de paroles publiques du philosophe. Peu d'entre nous connaissaient l'œuvre de Foucault. Nous avons d’abord lu des textes de l’année 1971, une année où Foucault se consacre au militantisme, descend dans la rue. Ils nous ont frappées par leur force, leur actualité. C’était une pensée en actes. Nous y avons trouvé une résonance avec ce que nous vivons aujourd’hui.

Quant à notre fonctionnement, il se réinvente continuellement. Nous travaillons collectivement à tous niveaux. Nous sommes à la fois comédiennes, dramaturges, metteuses en scène. Nous participons aussi à la production ou à la technique aux côtés de notre administratrice de production ou de nos régisseurs. C’est aussi un espace d’apprentissage. Il s’agit de porter à plusieurs l’initiative et la responsabilité de la création. L'expérience radicalement collective requiert une grande capacité d'adaptation, beaucoup de temps, des discussions intenses pour parvenir à une communauté de regards. Bien sûr l'expérience de la démocratie n'est jamais une chose acquise... il faut s'y tenir fermement et la réinterroger parfois. Qu'est-ce qu'un pouvoir collectif ?

Nous avons ainsi créé trois spectacles autonomes : Foucault 71, sur l'engagement militant ; La prison, qui interroge les dispositifs de surveillance et de discipline ; Qui suis-je maintenant ? sur l’amour de Foucault pour les archives. Ce triptyque, que nous pouvons jouer séparément, dans le désordre ou en intégrale, est à comprendre comme une trajectoire qui s'est dessinée au fur et à mesure.

Vous avez donc choisi de poursuivre votre route avec Michel Foucault. Au fond, qu'est-ce qui explique cet attachement profond ?
S.L. : Notre attachement pour Foucault se renouvelle sans cesse. Sa façon de déplacer les interrogations, de révéler « l'inévidence » de l'évidence, de la remettre en question, est un mode de pensée que nous faisons nôtre. Cet art absolu du questionnement sous-tend l'ensemble de notre démarche artistique.
S.F. : Par exemple, se reposer la question de la naissance de la prison qui n'a pas toujours existé. Qu’y avait-il avant ? Sommes-nous satisfaits de cette pénalité ? Si non, pourquoi la conserve-t-on sous cette forme ?, etc. L'œuvre de Foucault nous nourrit à mesure qu’on l'explore et façonne notre regroupement en collectif, qui existe maintenant depuis dix ans.
S.B. : Bien sûr nous avons envisagé de nous détacher de cette figure, mais ce n'est pas pour cette fois ! Nous sommes rattrapées par cette pensée vivifiante, joyeuse. Elle nous porte. Par ailleurs, nous avons chacune des projets hors du collectif, ce qui rend notre parcours d'artiste d'autant plus riche et libre de retourner à Foucault pour creuser sa pensée et la mesurer à l'aune du théâtre.

Êtes-vous devenues des artistes foucaldiennes ?
L.N. et E.L.  : Oui et non.
L.N. : Oui, en ce sens que Foucault n'est pas dogmatique, il construit des outils pour que tous puissent s'en servir. L'intention n'est sûrement pas de véhiculer une morale. Le savoir doit être une arme ou une armure. À chacun de s’en saisir, au théâtre comme ailleurs. C’était un penseur hybride, puisant dans tous les champs des sciences humaines, sautant d'un champ culturel à l'autre, ouvert à tout ce qui peut contribuer à faire avancer une réflexion. C'est pourquoi sa pensée a donné lieu à tant d'applications chez les architectes, les danseurs, les militants, etc. En tout cas, nos choix ne traduisent pas la volonté d'un geste révérencieux, ni biographique à l'égard du philosophe.
E.L. : Et non ! Parce que l’adjectif « foucaldien » spécialise. Foucault lui-même a lutté contre le système institutionnel qui enferme dans des cases. Nous ne sommes pas des spécialistes de Foucault et nous n'avons ni l'envie, ni la prétention, de le devenir. D'ailleurs, c'est une question qui ne se pose pas pour le public qui a vu nos spectacles. Ils parlent avant tout d’expérience théâtrale.

« Mon problème est toujours un problème contemporain ». Est-ce que les théories et problématiques de Foucault vous semblent toujours en prise avec la réalité d'aujourd'hui ?
S.B. :
Notre théâtre est toujours un théâtre contemporain ! On se pose toujours des questions au regard des problèmes contemporains. Foucault dit sa subjectivité, s'en « empare » pour questionner le présent... Nous suivons le même procédé.
E.L. : On nous demande souvent notre opinion, si nous partageons les thèses philosophiques et engagements politiques de Foucault. Être dans la posture de poser des questions suffit amplement. La force de l'interrogation, voilà notre point de vue. Par contre, nous engageons notre subjectivité à plein pour nourrir ces questionnements.

En quelques mots, qu'est-ce qui est en jeu – philosophiquement et théâtralement – dans Le Corps utopique ?
S.L. : Cette conférence radiophonique de 1966 nous accompagne depuis le début - comme une obsession collective - mais n'a jamais trouvé sa place. Nous avons compris qu'il fallait lui en donner une à part entière. C'est un texte dont la prose est simple, imagée, très rythmée, fonctionnant par associations d'idées. Le ton est à la fois ludique, intime et universel. Dans cette conférence, Foucault met au centre le corps. Il lui adjoint la notion d'utopie. Le corps utopique, c’est le lieu (« topie ») de tous les possibles. Il met en relation la non-coïncidence entre ce que le corps perçoit de lui-même (sa perception intérieure) et la manière dont il est perçu. L’homme est le lieu de cette tension, de ce déchirement entre le dedans et le dehors. Et cette lutte donne naissance à l'imaginaire qui trouve sa forme d'expression dans la littérature, les rites, etc. Quelles sont nos frontières corporelles ? Comment accepter notre image dans le miroir ? Peut-on vivre éternellement ? Ce texte met donc en jeu la lutte du corps avec lui-même, et les projections utopiques qui en sont nées.
E.L. : D'ailleurs, Foucault ne cache pas le fait que son propre corps l'obsède, un corps qui le répugne mais qu'il ne nie pas. Il ne cesse alors de se dédoubler, de jouer un double « je ». Il commence par se cacher derrière la voix de Proust, pour parler ensuite de son propre corps. Dire « je » très intimement pour que chacun se projette dans cette introspection. Cet effet d'écho, de miroir ainsi dilaté, se prête formidablement au théâtre.

Y a-t-il une matière théâtrale immédiate dans l’œuvre de Foucault ou faut-il tout transposer et créer sur le plateau ?
L.N. : Nous travaillons essentiellement sur des textes adressés, des entretiens, des conférences et également d’autres matériaux (photos, archives, etc.). Les livres de Foucault s'adaptent mal au théâtre, c’est pourquoi nous puisons nos sources ailleurs. Par contre, il est très bon orateur et se met en jeu dans ses interventions publiques. Il y a quelque chose de fascinant dans sa voix et ses intonations, c’est un formidable personnage. Mais c'est aussi un metteur en scène à sa façon : il agence des textes, des illustrations à l’appui de sa pensée. Enfin, les notions d'espace et de corps si fondamentales au théâtre sont omniprésentes dans sa réflexion.

Comment allez-vous construire collectivement « votre » corps utopique ?
L.V. : Nous avons commencé par rencontrer des philosophes, comédiens, marionnettistes, scénographes, architectes, peintres, afin d'être traversées par d'autres points de vue, d'autres visions du corps. Ce qui a toujours été capital dans nos pièces est le rapport scène-salle, la porosité avec le public. Plus précisément, c'est le rapport entre nos corps et ceux des spectateurs. Comment créer une communauté des corps ? Nous réservons des surprises sur le plateau, nos corps se démultiplieront « utopiquement » ou non...
E.L. : La choralité du jeu sera aussi une donnée importante. Ce texte favorise le dialogue, la multiplicité et l'alternance des voix. Foucault se dédouble au début de son texte : faut-il être à plusieurs pour faire avancer sa pensée ? Le Corps utopique résonne encore une fois avec notre corps collectif.

Vous dites que « votre » corps utopique sera troué de bulles de fiction...
S.F. : Oui, nous souhaitons introduire des bulles de fiction qui viendront se greffer à la colonne vertébrale du corps utopique et s'y frotter. Des textes qui apparaîtraient en parallèle, dans une ligne de contraste ouvrant la pensée et démultipliant le sens. Foucault lui-même, dans son texte, évoque de multiples références littéraires et artistiques.
Actuellement, nous sommes encore en pleine réflexion sur notre montage dramaturgique. Homère, Maupassant, Proust, Dostoïevski, pourraient être convoqués…
S.B. : … ou pas !

« Après tout » le corps utopique n'est-il pas le corps du comédien par excellence ?
S.L. : Chacun, en son corps unique, a une multiplicité de corps : corps d'enfant, corps professionnel, corps fictionnel, etc. Les corps contraires peuvent coexister, c'est tout l'enjeu du Corps utopique de démontrer toute la virtualité du corps qui contient tous les corps, tous les possibles. Nos corps de comédiennes sont pétris de ce paradoxe. Comment représenter l'irreprésentable ? C’est un des défis du théâtre. Qui mieux que le corps du danseur ou comédien, en transformation perpétuelle, peut faire exister cela ?...

Propos recueillis par Nicolas Transy le 29 mars 2013.

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  • Extraits

Ce lieu que Proust, doucement anxieusement, vient occuper de nouveau à chacun de ses réveils, à ce lieu-là, dès que j’ai les yeux ouverts, je ne peux plus échapper. Non pas que je sois par lui cloué sur place - puisqu'après tout je peux non seulement bouger et remuer, mais je peux le « bouger », le remuer, le changer de place -, seulement voilà : je ne peux pas me déplacer sans lui ; je ne peux pas le laisser là où il est pour m’en aller, moi ailleurs. Je peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin, sous mes couvertures, me faire aussi petit que je pourrais, je peux bien me laisser fondre au soleil sur la plage, il sera toujours là où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs. Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps.

Mon corps, topie impitoyable. Et si, par bonheur, je vivais avec lui dans une sorte de familiarité usée, comme avec une ombre, comme avec ces choses de tous les jours que finalement je ne vois plus et que la vie a passées à la grisaille ; comme avec ces cheminées, ces toits qui moutonnent chaque soir devant ma fenêtre ? Mais tous les matins, même présence, même blessure ; sous mes yeux se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage maigre, épaules voûtées, regard myope, plus de cheveux, vraiment pas beau. Et c’est dans cette vilaine coquille de ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer et me promener ; à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé ; sous cette peau, croupir. Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné. Je pense, après tout, que c’est contre lui et comme pour l’effacer qu’on a fait naître toutes ces utopies. Le prestige de l’utopie, la beauté, l’émerveillement de l’utopie, à quoi sont-ils dus ? L’utopie, c’est un lieu hors de tous les lieux, mais c’est un lieu où j’aurai un corps sans corps, un corps qui sera beau, limpide, transparent, lumineux, véloce, colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié, invisible, protégé, toujours transfiguré ; et il se peut bien que l’utopie première, celle qui est la plus indéracinable dans le cœur des hommes, ce soit précisément l’utopie d’un corps incorporel.

Le pays des fées, le pays des lutins, des génies, des magiciens, eh bien, c’est le pays où les corps se transportent aussi vite que la lumière, c’est le pays où les blessures guérissent avec un baume merveilleux le temps d’un éclair, c’est le pays où on peut tomber d’une montagne et se relever vivant, c’est le pays où on est visible quand on veut, invisible quand on le désire. S’il y a un pays féerique, c’est bien pour que j’y sois prince charmant et que tous les jolis gommeux deviennent poilus et vilains comme des oursons.

Mon corps, en fait, il est toujours ailleurs, il est lié à tous les ailleurs du monde, et à vrai dire il est ailleurs que dans le monde. Car c’est autour de lui que les choses sont dispersées, c’est par rapport à lui – et par rapport à lui comme par rapport à un souverain – qu’il y a un dessus, un dessous, une droite, une gauche, un avant, un arrière, un proche, un lointain. Le corps est le point zéro du monde, là où les chemins et les espaces viennent se croiser, le corps n’est nulle part : il est au cœur du monde ce petit noyau utopique à partir duquel je rêve, je parle, j’avance, j’imagine, je perçois les choses en leur place et je les nie aussi par le pouvoir indéfini des utopies que j’imagine. Mon corps est comme la Cité du Soleil, il n’a pas de lieu, mais c’est de lui que sortent et que rayonnent tous les lieux possibles, réels ou utopiques.

Après tout, les enfants mettent longtemps à savoir qu’ils ont un corps. Pendant des mois, pendant plus d’une année, ils n’ont qu’un corps dispersé, des membres, des cavités, des orifices, et tout ceci ne s’organise, tout ceci ne prend littéralement corps que dans l’image du miroir. D’une façon plus étrange encore, les Grecs d’Homère n’avaient pas de mot pour désigner l’unité du corps. Aussi paradoxal que ce soit, devant Troie, sous les murs défendus par Hector et ses compagnons, il n’y avait pas de corps, il y avait des bras levés, il y avait des poitrines courageuses, il y avait des jambes agiles, il y avait des casques étincelants au-dessus des têtes : il n’y avait pas de corps.

Michel Foucault, Le Corps utopique

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