La bonne âme du Setchouan 

Cartoucherie - Théâtre de la Tempête , Paris

Du 09 janvier au 08 février 2004
Durée : 3H00

CONTEMPORAIN

,

Coups de coeur

Wang, le marchand d’eau fait apparaître en songe trois dieux, venus sauver la province du Setchouan, de la misère. Chen Té, la prostituée, est le seul être qu’ils vont rencontrer leur offrant l’hospitalité. La tâche assignée à Chen Té par les dieux : être bonne et prouver que la bonté est possible même dans un monde indigne. 
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Spectacle terminé depuis le 08 février 2004

 

La bonne âme du Setchouan 

De

Bertolt Brecht

Mise en scène

Lisa Wurmser

Avec

Pascale Blaison

,

Pierre-Alain Chapuis

,

Jean-Louis Cordina

,

René Hernandez

,

Nathalie Joly

,

Denis Le Turcq

,

Léon Napias

,

Maryse Poulhe

,

Vittoria Scognamiglio

,

Bruno Subrini

,

Marius Yelolo

La fable
L’origine de la pièce
Notes de mise en scène
Pourquoi Brecht aujourd’hui ?

Wang, le marchand d’eau, fait apparaître en songe trois dieux, venus sauver la province du Setchouan de la misère et du malheur. Seule Chen Té, une prostituée, leur offre l’hospitalité. La tâche assignée par les dieux : prouver que la bonté est possible même dans un monde indigne. Chen Té proteste : comment être bonne quand tout est si cher ? Mais les dieux se moquent des questions économiques. Alors Chen Té s’invente un cousin, inflexible homme de pouvoir. L’ange des faubourgs devient le fléau des faubourgs…

« La méchanceté n’est que l’envers de la bonté, de bonnes actions ne sont rendues possibles que par de mauvaises actions ». (Brecht)

La pièce est une fable poétique et ludique où surgit l’infinie tendresse lyrique de Brecht. Exilé, voyant son pays sombrer dans la guerre et le fascisme, il écrit : « Les tanks de 1940 enterrent sous eux la bonne âme. »

Wang : « n petit rabais sur les préceptes, Inspirés. Un petit allègement de la balle des préceptes, dieux de bonté, eu égard à la dureté des temps... la bienveillance au lieu de l’amour ... l’équité au lieu de la justice, la décence au lieu de l’honneur. »

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L’origine de la pièce remonte à 1926. Cette année-là, Brecht répond à une invitation de lecture à Dresde avec Arnold Bronn et Alfred Döblin en lisant le poème Matinée à Dresde dans lequel trois dieux ne sont pas accueillis sur le fleuve Alibi. Vers 1927, Brecht conçoit l’intrigue : une prostituée voit qu’elle ne peut pas être à la fois « marchandise » et « vendeur », ainsi doit elle tenir la boutique de tabac déguisé en homme. Ce projet reçut le titre de « l’Amour comme marchandise » (die Ware Liebe), jouant de l’homonymie avec « l’Amour vrai ou le véritable amour » (die wahre Liebe). La prostitution apparaissait comme le pendant au commerce bourgeois.

Deux projets indiquent aussi bien un dénouement heureux (la prostituée s’en sort par le commerce) qu’une fin malheureuse (elle est exploitée par son compagnon qui lui fait un enfant). En 1939 Brecht écrit de nombreux plans et des scènes achevées, mais ne peut terminer une rédaction satisfaisante. Il veut éviter de concevoir une pièce qui ne rende compte que des événements économiques et qui apparaisse trop étrangère, trop chinoise. On doit reconnaître ce qui se passe en Europe.

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Une échelle monte vers le ciel. De là viennent les dieux touristes : Ils sont bien nourris, ils ne présentent aucun signe d’une quelconque activité, et ils ont de la poussière sur les chaussures donc ils viennent de loin.

Sur une étendue entre terre et eau vivent les pauvres, refoulés toujours plus loin, hors de la ville et des vieux quartiers détruits. Ils sortent de terre comme des sculptures et errent, itinérants perpétuels, avec leurs palanches et leurs bicyclettes, dormant au détour des chemins.

Les gens de la ville, riches, sont très « in ». La propriétaire, Chou Fou, et l’agent de police apparaîtront comme des publicités de Shanghai, leurs costumes mêlant les années trente et aujourd’hui.

Le choc d’un archaïsme moyenâgeux et d’un capitalisme qui place le profit au cœur de son système dessinera la ligne centrale du spectacle.

Marionnettes et masques nous entraîneront dans la fable avec drôlerie et inquiétude, agilité et force critique. Un théâtre visuel, organique, où les personnages, des êtres arrivés de loin dans un no man’s land évoquant la Chine mais ne la représentant pas, mi-marionnettes, mi-hommes, errent dans un monde entre flaques et boue, l’inanimé et le vivant, dans un espace aérien et transparent.

Afin de rendre compte de cette fluidité, les matières scénographiques utilisées seront le papier, l’eau et les projections. Le débit de tabac sera un radeau aussi fragile que du papier à cigarette. Les seaux du porteur d’eau, des lieux de rêve et d’apparition d’où surgissent des êtres en papier, drôles, naïfs et inquiétants. Chen Té / Chui Ta, funambule oscillant entre le féminin et le masculin, sera le fil du spectacle.

La nuit, le jour, la pluie donneront le tempo d’une partition musicale originale, flottant entre crainte et joie. Le travail chorégraphique accompagnera le travail théâtral afin de créer la légèreté et l’élégance du texte.

L’influence de Karl Valentin sur le théâtre de Brecht est incontestable. Son travail sur le corps grotesque va de pair avec sa contestation politique et ridiculise les corps rigides des tyrans. Chen Te prend le corps d’un homme pour sortir d’une situation impossible, retrouver la liberté de dire et celle d’ordonner. Le corps grotesque de Chui Ta défie Soun, l’aviateur, allège le pas martial du policier, rassure la propriétaire.

La création musicale contemporaine accompagnera les "songs" et donnera violence et douceur aux événements.

Depuis toujours, l’affaire du théâtre, comme d’ailleurs de tous les autres arts, est de divertir les gens. Cette affaire lui confère toujours sa dignité particulière ; il n’a besoin d’aucune autre justification que l’amusement, mais de celui-ci absolument. » 

Petit Organon pour le théâtre. Brecht

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Il est intéressant de voir ce que Brecht aurait dit de nos jours où l’Europe voit une montée des extrêmes droites, le monde s’appauvrir de plus en plus, se réfugier dans le nationalisme et tous les extrémismes. Le rêve d’un monde meilleur, le sort de l’humanité, tout cela appartient-il au passé, tout cela nous laisserait-il indifférent ? Croire les changements possibles individuellement et pour l’ensemble de la société, n’est-ce pas aussi l’utopie du théâtre. Brecht propose un théâtre critique et poétique. Il parle de bonheur, de désir, de lutte.

Brecht en exil n’abdique pas cette attitude critique. Au contraire, pour lui, il s’agit d’abord de lutter, de dénoncer le monde tel que le nazisme voudrait qu’il fût. Son oeuvre sera donc critique de ce monde, d’une « nature » devenue monstrueuse, le cancer nazi n’étant que le produit terrible et révélateur de la société capitaliste, la prolifération de ses chairs mortes. Brecht se tourne vers nous, vers le public... Il nous révèle non seulement la misère des pauvres mais leur méchanceté, non seulement les souffrances des opprimés mais leur culpabilité, leur participation objective au système dont ils sont les victimes, leur impuissance à y échapper, leur enlisement et leur aveuglement progressifs, car ils ne s’instruisent pas plus dans la catastrophe que le cobaye n’apprend la biologie dans le laboratoire. Il nous a fait voir l’homme divisé, obligé de se renier lui-même, ne se possédant plus en propre, aliéné.

A la fin de La Bonne âme un acteur présente ses excuses sous forme d’un épilogue : « cher public, va, cherche le dénouement, il faut qu’il en existe un convenable, il le faut, il le faut ».

Le théâtre critique de Brecht culmine ici, dans cet appel pathétique, angoissé au public. Le monde s’engage dans la seconde guerre mondiale. Le nazisme contamine toute l’Europe ou presque. Il faut trouver un dénouement, une solution à ce drame. Il faut inventer cette solution, une solution qui soit à l’opposé de celle de Chen Té.

« Ce n’est pas l’homme qu’il faut changer, pas soi même, c’est le monde : il faut créer, recréer un monde où il soit possible d’être soi-même, de l’être pleinement, avec les autres et non contre eux. Brecht s’adresse non à notre faculté d’acquiescement mais à notre liberté » Bernard Dort

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Clote C. (1 avis) 21 janvier 2004

RE: La bonne âme du Setchouan On passe vraiment un bon moment et on ne voit pas le temps passer. La mise en scène est judicieuse et inventive et crée des moments de grâce et de rêve. Les acteurs sont impressionnants, surtout qu'ils jouent tous plusieurs rôles. Bref, c'est une très belle pièce, allez-y!!
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Emilie D. (1 avis) 21 janvier 2004

La bonne âme du Setchouan  Une pièce formidable!!! J'ai tout particulièrement aimé le jeu subtil des comédiens, une véritable prouesse. Les 3h de spectacle ne semble qu'un instant. La mise en scène, tout en finesse, fait plonger le spectateur dans un univers empli de féerie, à la limite du réel et de l'imaginaire. La présence de marionnettes et d'effets spéciaux nous amènent aux confins du fantastique. S'il est vrai qu'une bonne âme existe sur terre, elle doit certainement se trouver aux commandes de ce spectacle au sein du théâtre de la Tempête !
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