
Sur les rapports entre la France et l'Algérie, bien des choses restent à raconter... Comment des colons ont-ils pu penser et même affirmer : « C'est notre terre » ? Adaptant un roman de Mathieu Belezi, Célie Pauthe campe une fresque familiale sur plusieurs générations pour ausculter le passé et regarder l'Histoire en face.
À partir de 16 ans.
Par-delà les silences et les blessures mal fermées causés par cent trente-deux ans de colonisation française, C'était notre terre retrace le destin d'une famille de riches colons et de leur nourrice kabyle, percutés par la Guerre d'Indépendance algérienne.
Célie Pauthe s'empare de l'écriture baroque de Mathieu Belezi, où sans cesse le tragique côtoie le grotesque et le lyrique le dérisoire, et fait entendre les différents points de vue qui s'affrontent. Pour la metteuse en scène : « C'est la folie même de tout système colonial qui s'exprime ici, à travers des voix, vivantes, vibrantes, incantatoires. »
De Mathieu Belezi, j’ai d’abord découvert, en septembre 2022, Attaquer la terre et le soleil, son dernier livre, aujourd’hui le plus célèbre, puisqu’il reçut en mai 2023 le prix du livre Inter. Lus d’un trait, les récits enchâssés de Séraphine et du Soldat ne m’ont pas quittée. Bien plus que des récits, ce sont des voix, rescapées de l’enfer oublié de la colonisation algérienne au dix-neuvième siècle, vivantes, vibrantes, incantatoires.
Voulant en savoir plus, je découvre que Mathieu Belezi a consacré, entre autres, au cours des quinze dernières années, trois autres livres à labourer cette même terre. Je les dévore tous les trois et plonge dans un continent littéraire tout à la fois d'une absolue liberté, d’une étonnante cohérence et d’une puissance poétique à couper le souffle.
Le premier opus, C’était notre terre, paradoxalement le plus proche de nous dans le temps puisqu’il prend pour cadre la Guerre d’indépendance algérienne, m’interpelle particulièrement.
La polyphonie de sa structure, les personnages, la langue, les situations qu’il déploie, tout autant que la matière historique dont il s’empare, appellent en tous points le théâtre. Faire retour sur un passé colonial qui n’en a pas fini de hanter notre présent, « regarder l’histoire dans le blanc des yeux », comme disait Heiner Müller, avec les armes d’une littérature incandescente constitue un défi pour la scène en tous points passionnant.
Dans C’était notre terre, six voix se côtoient et s’enchâssent. L’adaptation en garde cinq : Hortense Jacquemain née de Saint-André, héritière d’une famille de riches colons propriétaires depuis plusieurs générations de l’immense domaine de Montaigne, dans le nord de l’Algérie ; Marie-Claire et Claudia, ses deux filles ; Antoine, leur frère ; ainsi que Fatima, nourrice ayant élevé les trois enfants. Son récit, qui est comme un livre dans le livre, constitue le point pivot autour duquel les autres voix se font entendre.
Le projet littéraire, politique, humain et poétique de Belezi consiste à embrasser le point de vue de tous ses personnages, dominés comme dominants, à s’immiscer au cœur de leur intimité et de leurs obsessions, à endosser, jusqu’à l’incantation, leurs mots, le souffle de leurs pensées. On pense à Thomas Bernhard, auprès de qui Belezi dit avoir appris « à ne pas craindre le débordement ». « Ça n’a pas toujours été facile, poursuit-il, de suivre sans broncher le discours de certains de mes personnages. Pas facile d’accepter leur aveuglement, la « nostalgérie » de ceux qui sont retournés en France. Mais précisément mon rôle d’écrivain était de leur donner la parole, de les faire exister sans que je me permette de les contrôler, ni de les censurer. »
Et c’est précisément cette non-censure, ce lâcher-prise, qui confère à cette écriture sa dimension profondément baroque et en ce sens, si théâtrale. Sans cesse le tragique y côtoie le grotesque, le lyrique le dérisoire, et les vivants, les morts. C’est de cette structure polyphonique, gigogne et extravagante, de cette folie théâtrale entre les mondes, dont je souhaite en premier lieu m’emparer.
Faire remonter aujourd’hui sur la scène ces figures, spectres de chair et de sang, tour à tour vainqueurs et vaincus, c’est reprendre ensemble et à bras le corps ce que fut cette folie coloniale, dans sa démesure, son aveuglement et sa sauvagerie ; c’est nous rappeler qu’elle nous constitue, qu’elle a modelé le monde dans lequel nous vivons et irrigue encore singulièrement la société française, que nous sommes toutes et tous nés d’elle et n’avons pas encore fini de la mettre à jour.
Célie Pauthe
Manufacture des Oeillets 1 place Pierre Gosnat 94200 Ivry-sur-Seine