Antigone, Hors la loi

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Théâtre de la Commune , Aubervilliers

Du 17 janvier au 09 février 2007

CLASSIQUE

Anne Théron nous invite à découvrir une Antigone, fidèle à Sophocle, mais qui ouvre les voies à de nouvelles interrogations, et revient sur la problématique de la transmission d'une mère à sa fille.
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Spectacle terminé depuis le 09 février 2007

 

Antigone, Hors la loi

De

 Sophocle

,

Anne Théron

Mise en scène

Anne Théron

Avec

Fanny Avram

,

Jerry Di Giacomo

,

Natalia Wolkowinski

,

Alexandre Zeff

  • La fille d’une lignée maudite

Figure mythique de la révolte et de la résistance au pouvoir établi, Antigone incarne avant tout, dans ce spectacle, la fille d’une lignée maudite. En se condamnant à mourir « vierge », elle s’oppose à la transmission du malheur. Anne Théron crée une Antigone, fidèle à Sophocle, mais qui ouvre la voie à de nouvelles interrogations. Ici, Antigone ne peut mourir que si toute la vérité est dite. C’est la raison pour laquelle elle convoque OEdipe, pour qu’il entende enfin ce qu’elle a toujours su et qui l’a empêchée d’être une enfant, le secret inavouable de Jocaste, personnage essentiel si longtemps oublié du mythe, et qui s’est pendue comme le fera sa fille Antigone. Cette terrifiante déclinaison dans la mort de la mère et de la fille est une invitation à suivre la trace de la filiation ; un thème cher à Anne Théron, déjà au centre de son adaptation de La Religieuse créée en 2004 au Théâtre de la Commune.

"Qu’est-ce que la radicalité ? C’est la question que je me suis posée en abordant le personnage d’Antigone. Ou plus exactement, je me suis demandée ce qui pouvait avoir amené cette jeune femme à une telle radicalité. C’est-à-dire à mettre sa vie en jeu. Comme si la radicalité conduisait forcément à se situer en dehors de la norme et donc à être hors-la-loi, avec les conséquences que cela implique. Et puis, lentement, je me suis aperçue, au fur et à mesure de l’émergence du texte, que c’était cette radicalité, ce « hors-norme » qui autorisait la fiction, parce qu’un personnage qui refuse de négocier avec le monde ouvre forcément la voie à un autre univers."

Anne Théron, novembre 2006

  • Note de mise en scène

Notre texte, Antigone, est directement inspiré de l’Antigone de Sophocle. Dans la pièce de Sophocle, Antigone a deux frères, Polynice et Étéocle. Après le bannissement d’OEdipe, leur père, ceux-ci décident de se partager le pouvoir. Mais une fois qu’Étéocle est sur le trône, il refuse l’alternance convenue avec Polynice. Celui-ci s’allie alors avec une armée étrangère et assiège Thèbes. Les deux frères finiront par s’entretuer, comme l’avait prévu OEdipe, et le pouvoir reviendra à Créon, leur oncle maternel.

Créon donne des funérailles à Étéocle avec les honneurs dûs à son rang, mais refuse qu’on enterre Polynice. Quiconque outrepassera sa décision sera puni de mort.
Antigone refuse de se soumettre à la loi de Créon, contraire, selon elle, à la parole des dieux. Plutôt que de consentir à ce que le cadavre de son frère soit déchiré par les chiens et les vautours, elle choisit de mourir. Elle est donc condamnée à être emmurée vivante et se pend.

Toujours d’après le mythe antique, le choix d’Antigone - son destin diront certains - est engendré par une double malédiction. La première, c’est celle de Pelops qui condamne Laïos à ne pas avoir de fils, sous peine que celui-ci le tue et épouse sa mère. On connaît la suite : Laïos aura - malgré sa volonté - un fils de Jocaste, OEdipe, dont il croira s’être débarrassé mais qui reviendra plus tard accomplir la prophétie. La deuxième malédiction, c’est celle d’OEdipe qui prédit à ses fils qu’ils se tueront l’un l’autre. Antigone, elle, face à cet engrenage funeste, revendique l’amour, ce qu’il faut entendre au sens littéral de vouloir le bien d’autrui.

D’où son choix de mourir vierge, qui exprime son refus de la transmission du malheur et autorise l’idée d’un renouveau. Elle se comporte, en quelque sorte, comme la victime propitiatoire qui rachèterait sa famille aux yeux des dieux. Son sacrifice est d’autant plus volontaire qu’il la délivre d’un monde où elle a non seulement subi sa propre souffrance mais également endossé celle de ses proches.

Cependant, Antigone ne se comporte pas en victime mais en rebelle. Dans le texte de Sophocle, le discours d’Antigone s’articule autour de sa croyance que les dieux parlent en chacun de nous et que nous sommes à même d’entendre et de traduire ces voix divines. Nous, dans Antigone, nous disons qu’Antigone refuse de taire ce qui parle en elle, c’est-à-dire ce en quoi elle croit, ou plus précisément encore : ce qu’elle est. C’est pourquoi nous utilisons le terme de « conscience ». Cette conscience la conduit à une liberté de choix - celle de se rebeller contre le pouvoir - et, conséquemment, à la responsabilité, celle d’assumer ses actes, donc de mourir. Une mort, et c’est là la particularité de cette très jeune femme, à laquelle elle aspire depuis longtemps, ce qui la pousse à une intransigeance que nul discours ne pourra ébranler.

Nous en étions là à notre première lecture du texte de Sophocle lorsque nous avons soudain « découvert » qu’Antigone se pendait comme sa mère, Jocaste. Cette double pendaison nous a troublés, d’autant que nous étions déjà surpris que le personnage de Jocaste n’apparaisse dans aucune des multiples exégèses du texte, sans compter les innombrables analyses politiques et psychanalytiques de la figure d’Antigone. Or, si l’on reprend l’histoire de Jocaste, on s’aperçoit qu’elle a transgressé par deux fois des interdits fondamentaux.

D’abord au moment de son premier mariage, alors qu’elle est l’épouse de Laïos qui lui refuse son droit légitime à la maternité. Bien qu’elle connaisse la malédiction - le fils qu’elle enfantera tuera son père et épousera sa mère - elle passe outre, enivre Laïos pour l’attirer dans son lit et donne naissance à OEdipe que Laïos lui arrache immédiatement. Le deuxième interdit est encore plus fondamental puisqu’il s’agit de la transgression de l’inceste. Il est plus que probable que Jocaste « reconnaît » son fils dans le jeune homme que Créon lui donne comme second époux. Mais, suprême revanche contre un pouvoir qui a annulé son désir de femme et de mère, elle se tait, épouse son fils et vit une passion qu’elle n’a jamais connue avec Laïos. Il suffit de relire OEdipe Roi et de l’entendre supplier OEdipe de ne pas chercher à connaître ses origines familiales pour comprendre qu’elle a toujours su la vérité. D’ailleurs, elle se pend avant qu’OEdipe ne comprenne enfin à son tour et ce suicide semble révéler, non pas la manifestation d’une quelconque honte, mais surtout son désespoir d’être désormais privée de l’homme qu’elle aime.

Nous sommes donc face à deux femmes rebelles, qui agissent en toute connaissance de cause et qui toutes deux, volontairement, lucidement - quel que soit leur degré de détresse - se pendent. Ce postulat dramaturgique nous a conduits, dans l’écriture de Antigone, Hors-la-loi, à ajouter à la structure de la pièce de Sophocle, un deuxième fil narratif qui sous-tend l’action : le questionnement d’Antigone sur cette mère qui l’a ignorée parce qu’elle-même, en s’autorisant à vivre l’interdit, avait perdu le contact avec une autre réalité, celle d’une progéniture dont elle était à la fois la mère et la grand-mère. Notre interrogation implicite concerne le rôle de la transmission de Jocaste à sa fille. On pourrait formuler la question ainsi : est-ce qu’Antigone aurait manifesté une telle radicalité si elle n’avait pas eu Jocaste pour mère ?

Bien que nous ayons à peu près repris le canevas de la pièce originelle, c’est-à-dire le déroulement de la dernière journée d’Antigone, notre traitement scénique propose en fait un immense flash-back. Le parti pris est d’organiser le récit comme si Antigone, dans un ultime sursaut, la corde déjà autour du cou, revivait cette dernière journée, une série d'événements dont on ne sait plus s’ils sont réels ou hallucinatoires. Notre but est que le spectateur se rende compte à mesure de la progression du récit qu’il est dans la tête d’Antigone. Cette pièce aurait d’ailleurs pu s’appeler « L’ultime fiction d’Antigone ». Ce parti pris implique donc un rythme de plus en plus rapide et soutenu, jusqu’au souffle coupé. MORT/NOIR/SILENCE.

Anne Théron, février 2006

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