
Historique du projet
Présentation
Le drame de la vie
Une petite annonce avant que le
rideau se lève
Il faut tout jouer allegro
Automne 1999 : le Théâtre Nanterre-Amandiers inaugure un nouveau programme de création et de rencontres spécialement destiné aux habitants de Nanterre : Les Amandiers dans la Ville. Au cur de ce dispositif, la création théâtrale : les habitants de Nanterre sont invités en tant quacteurs à sengager personnellement dans deux créations produites selon des critères professionnels et programmées dans le cadre de la saison 2000-2001. Une cinquantaine de personnes se regroupent et constituent les Acteurs Amateurs des Amandiers.
Septembre 2000 : sous la direction dAnne Torrès, les Acteurs Amateurs des Amandiers présentent Lucrèce Borgia de Victor Hugo dans la salle transformable du théâtre. Le succès est immédiat.
Aujourdhui, dirigés par Jean-Pierre Vincent, ils relèvent un nouveau défi : Le Drame de la vie de Valère Novarina et ses 2587 personnages qui entrent et sortent, naissent et meurent, réinventent les paroles du monde.
« Pourquoi organiser la rencontre entre un monde dacteurs néophytes et le monde inouï des paroles de Valère Novarina ? Et pourquoi pas ?! Lapproche de lart se ferait-elle toujours par une lente progressivité, ou plutôt parfois par le choc foudroyant dune aventure inédite ?
Depuis les années 1970, Valère Novarina a exploré, pour lui-même et pour nous, un nouveau monde de la langue et du théâtre. Du Babil des classes dangereuses et du Drame de la vie, jusquà la récente et triomphale Opérette imaginaire, il a mis les mots, les sons français en révolution. Il est descendu dans les profondeurs du corps parlant.
Sa façon de désarticuler et reconstruire la langue française pour lui faire dire ce quelle ne peut pas ou ne veut pas dire est animée dune force comique et tragique à la fois dans laquelle on se laisse entraîner. Les textes de Novarina, on peut les dire, on peut les jouer, les chanter, les danser Cest une fantaisie macabre sur notre monde humain et ses tréfonds.
Cest une nouvelle et burlesque Genèse. Une Divine Comédie qui se libère de la prison de ses cercles. Une saga de lhumanité, reconstruite sur des mots inventés, mais qui sonne très familièrement à nos oreilles : la langue retournée comme un estomac, tripes et boyaux du fond de notre être lancés à lair libre.
Cinquante actrices et acteurs de tous âges et de tous poils vont « entrer-sortir » et faire défiler, depuis Adam et lAnimal du Temps, les 2587 personnages de cet hallucinant cortège de paroles ».
Jean-Pierre Vincent
" Il aurait voulu désapprendre, ne plus parler la langue qui dicte, quon nous a dictée. Il ne cherchait pas à dominer le français, le posséder, mais au contraire à lempirer, à le mener à sa fin. Il écrivait en français crépusculaire. Il pensait perdre la tête. Il croyait habiter une machine qui descend. Encore pire, toujours plus au-dessous, toujours plus bas ( ) Il croyait plonger, descendre là où on ne va pas plus loin. " Valère Novarina, « Entrée dans le théâtre des oreilles », dans Le Théâtre des paroles, P.O.L., 1989
Au moment de me lancer dans cette aventure avec des amateurs en grand nombre, jai immédiatement pensé au Drame de la vie qui me tournait dans la tête depuis sa parution en 1985.
La variété de toutes ces personnes, leurs particularités « non dégrossies » me semblaient tout à fait adaptées à cette farandoles de personnages inouïs. Je crois lintuition juste. Et elle me fut confirmée par Novarina lui-même.
Je cherche, dans lélaboration du spectacle, à installer le moins décrans possibles entre le texte, ces acteurs-là, et le public. Décor minimal, costumes minimaux, pas de bande son. Un théâtre des paroles, des visages, de ces pantins avec « un corps en bois et une tête en viande » qui entrent, sortent, font parfois un petit tour en scène et puis sen vont après avoir joué leur « souffrance comique ».
Monter Le Drame de la vie, aujourdhui, pour moi, cest une entreprise salutaire, un nettoyage de tout ce qui peut encombrer les pratiques et les savoirs accumulés, une occasion de repartir vers des terres vierges.
Jean-Pierre Vincent
Entrer-sortir : cest la clef du Drame de la vie. Il y a 2587 personnages qui font un passage dans lhistoire de la Vie. On pense évidemment à la Bible et particulièrement à la Genèse (et à tous les grands livres racontant religieusement lhistoire de la création). Il y a aussi dans tout cela un rapport avec La Divine Comédie (même si ici les personnages entrent et sortent ), ce catalogue de lhumanité passée et présente. Avec Rabelais, aussi, et tous les pionniers du renouvellement énergétique de la langue française et des formes théâtrales (Lautréamont, Jarry )
Le Drame de la vie fut écrit entre 1975 et 1982, avec pour épicentre 1979 (date citée au début de louvrage édité). Luvre théâtrale de Novarina commence avec LAtelier Volant. On y suit diverses phases de la lutte des classes fortement marquées par les conflits des années 1960 / 1970. On y trouve encore une fable, une sorte dhistoire, des situations, des personnages suivis, etc
Puis Novarina éprouva la nécessité de radicaliser son propos. Le Babil des classes dangereuses fait un pas très sensible vers la création dun poème dramatique où la vie propre de lhomme, sa vie de « viande parlante » est traduite de façon radicalement nouvelle. La parole sy réinvente. « La langue française a été mon professeur dinconnu », dit Novarina.
Avec Le Drame de la vie, il marque définitivement une rupture avec lécriture narrative traditionnelle. Shakespeare, Claudel ou dautres ont pu conjuguer poème dramatique et narration dune fable. Novarina, après les fortes secousses imprimées à la logique du récit par Beckett et Ionesco, décide de se lancer dans linconnu, dans linterdit. Cette transgression consiste à abandonner le récit dune histoire, dune fable. Et pourtant, cest bien de la vie quil sagit et de ce qui pour lui est son Drame. Outre nos conceptions sociales, éthiques, historiques, il y a la « chair de lhomme », sa « viande », ses sons, ses tuyaux. Ce corps est enfermé, corseté, dans la langue perfectionnée, immobile, paralysée/paralysante, mise au point à travers les siècles modernes. Novarina veut sen défaire, la réinventer par un fantastique effort de volonté. Les corps sont lancés en scène avec leurs mots. Ces mots concernent la vie et la mort, les tuyaux et les trous de notre viande qui parle, qui redemande la parole en tant que viande. Cest le drame de la vie biologique qui parle, qui souffre, qui invective.
Dans Le Drame de la vie, le texte vole de locuteur en locuteur, à la fois indépendant deux, et fortement ancré dans les tripes et boyaux de chacun.
Et nous voilà, nous, pauvres créatures agitées de mots, en train de chercher lénigme de la vie, en deçà de toutes les théories accumulées.
Jean-Pierre Vincent
Une petite annonce avant que le rideau se lève
Au sujet du Drame de la vie
Qui n'applaudit ? Qui ne va sur le champ sentir qu'il est là cette fois devant une oeuvre puissamment opérante, mobilisatrice ? Au moment que la vieille littérature ne nous apporte plus que d'insipides rengaines voici tout à coup retentir un branle-bas de cloches qui sonnent le joyeux éveil. Des cloches qui nous stupéfient, en retentit un son jamais entendu, elles sont péremptoires, c'est justement celles-là que nous attendions, qui faisaient si urgent besoin. Ce ne ressemblait pas à la vie ce que nous présentait la vieille littérature avec ses oiseuses mièvreries, mais la vie la voici maintenant, déployée dans son dramatique flamboiement, dans sa turbulence superbe. Terrible assurément, beaucoup plus terrible que tout ce que nous en avions pressenti, mais nous faisions fausse route quand nous refusions de lui faire vaillamment face car c'est de son feu ardent que nous sommes avides, c'est à le voir dans sa splendeur que nous nous sentons justifiés, rétablis avec ravissement dans notre exaltant statut. Comminatoire cet appel à entrer dans la danse ! I1 ne s'agit plus là de futiles divertissements dont nous n'avions que faire, il s'agit de la grande danse primordiale de l'univers, la danse-mère qui précède l'être (l'être est une figure de danse), celle qui magnifie notre vie si merveilleusement dramatique.
Jean Dubuffet
II faut tout jouer allegro. Pas de temps, jamais. Le théâtre classique devait être joué comme ça : Molière ou Shakespeare, ça va à toute allure. Toscanini. Ce sont les metteurs en scène qui s'étendent, commentent, ralentissent. Lacteur va vite, l'écriture va toujours à toute allure. Tartuffe, Héraclius, Coriolan - à la création - ça ne traînait sûrement pas... Parce que le langage surprend et saisit dans sa marche, parce que le langage ne se comprend qu'en allant. Le sens n'apparaît que dans l'aventure déséquilibrée de la marche. Je demandais aux acteurs de toujours chasser les temps. Jamais aucun silence ou presque. Parce que, par les temps s'engouffre l'émotion toute faite, la psychologie. C'est l'homme qu'il faut maintenant chasser du théâtre : son insupportable perpétuel penchant à l'auto-portrait. Au théâtre il faut être des animaux. Interroger en l'écartelant dans l'espace, non notre humanité - mais notre pantinitude. Voir la parole sortir en volute des bouches de bois et s'en étonner. S'étonner de ce ruban matériel qu'on souffle.
Valère Novarina*
*in "La combustion des mots et le sacrifice comique de l'acteur", entretien avec Bruno Tackels et Sabrina Weldman, Mouvement n°70, octobre-décembre 2000.
( )
Je me suis toujours fait une idée assez peu parisienne, plutôt buissonnière, native et itinérante, de notre langue française : loin de lécole, des proses guindées
Baudelaire parle très bien dun « style coulant, cher au bourgeois ».
Ce robinet d'eau tiède est plus ouvert aujourd'hui que jamais. J'aime au contraire les alcools forts, la prose à 120 degrés, les fleuves irréguliers, les torrents à invectives, à blocs charriés, à noyaux noirs, avec des mots inconnus qui passent, des épaves non identifiées. J'ai beaucoup écouté - presque appris - les patois, les argots. J'ai beaucoup lu les concentreurs d'énergie : Lautréamont, Rabelais, Claudel, Bossuet, Cingria... Ce sont les premiers que j'ai vraiment aimé lire. Ils me rappellent que ma langue - que j'ai à désapprendre et oublier tous les jours, que je n'ai jamais possédée -, ce français qu'on dit parfois inaccentué, sec, raisonneur et gourmé, est une langue très invective, très secrète et très arborescente, faite pour pousser. Très native, très germinative. La plus belle langue du monde, parce que c'est à la fois du grec de cirque, du patois d'église, du latin arabesque, de l'anglais larvé, de l'argot de cour, du saxon éboulé, du picard d'oc, du doux-allemand et de l'italien raccourci. Un grand théâtre d'ombres, de transformismes, de variétés rythmées... J'ai voulu aller chercher sous la langue, la violenter, l'entendre autrement, lui faire subir mille traitements, martyriser la syntaxe, produire des mots monstrueux, la faire accoucher d'une autre, étrangère à elle-même.
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Les noms me viennent en rafale, par dictée, jamais retouchés, d'un trait. Sans aucun bricolage, aucun aménagement ; comme par foudre. C'est la seule chose du livre qui se passe dans la pure joie. La pure joie d'être Adam, quand Dieu fit défiler devant lui la création des animaux et lui demanda de les nommer un à un : donner des noms, à toutes les bêtes une à une, à tous les hommes... Les 2587 noms des personnages du Drame de la vie me sont venus comme une dictée, très vite, dans la joie de faire apparaître-disparaître, d'émettre sans cesse des figures humaines. Ce n'est pas chaque nom en soi qui compte, mais leur chaîne, leur enchaînement, leur perpétuelle comptation. J'aime l'art litanique. Répéter les noms jusqu'à l'ivresse tournante. Il y a un passage par les nombres que nous devons faire, par les chiffres, par la fatigue des successions. Répéter inlassablement, égrener le temps, jusqu'au bout de la fatigue : tout au bout de la répétition respiratoire, il y a une joie circulaire à atteindre, un tournoiement, la gravitation des amants, le chant de délivrance des astres, l'attraction amoureuse des paroles... Presque involontairement - en tout cas sans l'avoir prémédité - il faut que je termine mes livres ou mes spectacles sur quelque chose sans fin, sur un mouvement tournant, spiral, respiré. À la fin tout tend au mouvement sans fin, vers quelque chose d'inconnu, dans un autre espace, et qui serait comme un indescriptible tournoiement matériel de l'esprit... Mais comme dans un mouvement comique d'ascensions chutées, avec des phrases qui tombent à faux, et des entrées qui ratent.
Valère Novarina*
*«Travailler pour lincertain ; Aller sur la mer ; Passer sur une planche », dans Inédits et commentaires, LARCHE, 2000.
( ) Il avait utilisé le langage comme un animal, il avait renoncé à sa tête, renoncé d'être, par la langue, le maître des choses. Il s'était défendu de nommer quoi que ce soit. Pour aller aux choses, pour descendre, voir plus bas. Il avait accepté de voir des choses sans avoir de mots pour les désigner. Il avait renoncé à nommer.
Jusqu'à ce que tous les objets en face soient à égale distance, sans intelligence, sans appréhension, sans compréhension, sans action possible. Le monde lui était
incompréhensible, parce qu'il avait renoncé à le nommer, à le tenir dans sa main. Il a offert sa langue aux choses. Il ne faisait plus de différence entre le monde et
sa pensée. Il était entouré d'objets intérieurs et nulle part dans le monde ; lui-même était entièrement dehors. Toute action pensée se produisait. Il n'y avait plus que la pensée qui se produisait. Il croyait avoir touché quelque chose dinterdit, être le seul à avoir vu. Tout faisait bloc, il avait perdu en grande partie la mémoire, la faculté de s'orienter, mais en revanche jouissait d'un nouvel organe, d'un nouveau sens, d'un oeil pour apercevoir dans la nuit, d'une vue aveugle, aiguë, crépusculaire, dun il. ( )
Valère Novarina, « Entrée dans le théâtre des
oreilles »,
dans Le Théâtre des paroles, P.O.L., 1989
7, av. Pablo Picasso 92000 Nanterre
Voiture : Accès par la RN 13, place de la Boule, puis itinéraire fléché.
Accès par la A 86, direction La Défense, sortie Nanterre Centre, puis itinéraire fléché.
Depuis Paris Porte Maillot, prendre l'avenue Charles-de-Gaulle jusqu'au pont de Neuilly, après le pont, prendre à droite le boulevard circulaire direction Nanterre, suivre Nanterre Centre, puis itinéraire fléché.