Cendres sur les mains

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Théâtre Ouvert , Paris

Du 04 au 16 février 2002
Durée : 60 minutes

CONTEMPORAIN

Cendres sur les mains : c'est une voix de la réalité. Une voix terrifiante. Telle qu'elle, j'en ai la conviction, elle est inassimilable par le théâtre. Elle dit trop brutalement les choses. Il faut trouver des voies d'écriture pour approcher cela. Par le biais de la langue. Il faut chercher des outils pour appréhender cette histoire. C'est une entreprise risquée, mais elle est importante. La scène doit avoir cette ambition là : celle de s'ouvrir aux fureurs du monde.
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Spectacle terminé depuis le 16 février 2002

 

Cendres sur les mains

De

Laurent Goudé

Mise en scène

Jean-Marc Bourg

Avec

Jacques Allaire

,

Fabienne Bargelli

,

Alex Selmane

    
Présentation
Note de mise en scène
A propos de Cendres sur les mains de Laurent Gaudé
La presse

Cendres sur les mains : c'est une voix de la réalité. Une voix terrifiante. Telle qu'elle, j'en ai la conviction, elle est inassimilable par le théâtre. Elle dit trop brutalement les choses. Il faut trouver des voies d'écriture pour approcher cela. Par le biais de la langue. Il faut chercher des outils pour appréhender cette histoire. C'est une entreprise risquée, mais elle est importante. La scène doit avoir cette ambition là : celle de s'ouvrir aux fureurs du monde.

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L’an passé, durant la période d’élaboration du texte définitif de Cendres sur les mains, nous échangions régulièrement, avec Laurent Gaudé, des questions et des propositions… Il s’en suivait l’envoi de nouvelles versions, corrigées, améliorées, dont les titres, pour aller plus vite, se limitaient aux noms des personnages : Fossoyeurs 1, Fossoyeurs 2… , La rescapée…
Rétrospectivement, il me semble que cette accumulation de titres provisoires en faisait implicitement apparaître un autre : les deux fossoyeurs et la rescapée, titre un peu simpliste, un peu maladroit, pour une fable moderne.
Pourtant, la seule nomination des personnages suffit à éclairer la pièce autrement ; sans nom propre, ne gardant pour toute identité que leurs deux noms communs, ces personnages deviennent archétypes, figures d’une fable, d’un apologue, comme loup et agneau, grenouille et bœuf, laboureur et enfants.
Partant de là, la question de la réalité historique dans laquelle s’inscrit la pièce n’importe que dans la mesure où cette réalité aussi devient emblématique, ce que peut-être traduit le titre définitif : Cendres sur les mains. Que la guerre dont il est question soit ethnique, civile, religieuse ou autre, qu’on l’imagine proche de nous ou lointaine (les exemples ne manquent pas), elle n’est au bout du compte qu’un motif où s’inscrivent les silhouettes de la rescapée et des fossoyeurs.
De là le choix d’une forme abstraite, concise, d’une loupe scénographique posée sur la fable et les figures, et le refus de tout illusionnisme décoratif. Une mise à plat en quelque sorte, une absence de perspective. Trois corps épinglés sur un tableau. Trois paroles dans une chambre d’écoute.

Jean-Marc Bourg

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En septembre 1998, j’ai effectué une résidence d’auteur au « Traverse Theatre » d’Edimbourgh. J’y ai écrit une petite pièce de quinze minutes intitulée « Cendres sur les mains ». Une fois la résidence en Ecosse achevée, j’ai laissé dormir ce texte. Pensant y revenir un jour. Pour l’étoffer. Le développer. Plus d’un an après, dans le numéro du 8 mai 1999 de Libération, la journaliste Marie-Laure Colson relatait l’expérience terrifiante d’une femme kossovare, rescapée du massacre d’un village. J’ai lu cette page. J’en suis resté interdit. Interdit par l’horreur de ce récit. Et stupéfait aussi par les échos qui existaient entre le récit de cette femme et la scène écrite en Ecosse. Je cite certains extraits de l’article de Libération. 

« (…) Ils nous ont séparés en deux groupes. J’avais une de mes filles avec moi. Mon fils pleurait : « Maman, je suis blessé. » Il y avait quatre familles. Nous étions une quarantaine de personnes, des femmes, des enfants, quatre ou cinq hommes. Nous étions dans un genre de café. Ils sont arrivés. Ils étaient très excités. Ils ont tiré des rafales. (…) Moi, je ne bougeais pas. Je tenais toujours mon fils sous moi. Je lui ai dit : « Quand ils nous prendront, ne fais pas de bruit, ne respire pas, puis, on sautera du camion. » Il m’a répondu : « D’accord maman. » Ce sont ces derniers mots. Quand ils l’ont traîné à la porte, l’un a dit : « Il respire encore. » Et ils l’ont abattu. Quand ils m’ont lancé dans le camion (sur les cadavres), malheureuse mère que je suis, j’étais sur la belle-fille de ma belle-sœur, j’avais ma fille de 16 ans sur moi, je ne pouvais plus respirer. Quand j’ai regardé à nouveau, j’avais aussi mon fils au-dessus de moi. J’ai vu mon autre fille un peu plus loin. Un peu plus tard, la belle-fille de mon oncle m’a demandé si je vivais, et j’ai répondu : « Oui, je suis vivante, mais à quoi bon puisqu’ils nous les ont tous tués ? » Elle m’a dit de me taire. J’étais perdue, je ne savais plus où j’étais. »

C’est une voix de la réalité. Une voix terrifiante. Telle quelle, j’en ai la conviction, elle est inassimilable par le théâtre. Elle dit trop brutalement les choses. N’offre aucun espace de réflexion, d’images aux spectateurs. C’est une parole du traumatisme, du documentaire, de la brutalité du réel. Pas une voix de théâtre. Mais il doit y avoir une façon de faire que le théâtre, à sa manière, s’ouvre à ces blessures. Qu’il les accueille. Qu’il les fasse résonner. 
Il faut trouver des voies d’écriture pour approcher cela. Par le biais de la langue. Il faut chercher des outils pour appréhender cette histoire. C’est une entreprise risquée, mais elle est importante. La scène doit avoir cette ambition-là : celle de s’ouvrir aux fureurs du monde. 
Comment s’approprier ces histoires ? Les faire tenir au théâtre par un travail de fiction, de construction, de narration ? Comment dire cela ? Cette horreur ? Comment prêter sa voix à ces hommes et femmes-là, avec un ton juste ? Ces enjeux-là sont, pour l’écriture contemporaine, à mon sens, des enjeux capitaux. 

Je veux raconter l’histoire de cette femme, la rescapée, qui traverse, vivante, un enfer comme on traverse un cauchemar dans une nuit de fantôme. Elle est frappée d’une sorte de tétanie. Comme absente à elle même. Elle vit, mais est dans une sorte de mort de la conscience. Une apathie. Cette apathie-là n’est-elle que passagère, c’est tout l’enjeu du personnage. Les événements ont fait d’elle un monstre. Monstre de souffrance. Monstre de culpabilité. Monstre oscillant entre la vie et la mort qui tente de retrouver une forme d’humanité. 
Les deux fossoyeurs, face à elle, forment un couple grotesque. Ils participent à ce massacre, par stupidité, par ignorance, par passivité. Ils n’ont pas, à proprement parlé, de sang sur les mains, mais de la cendre, celle des bûchers. Cela fait d’eux des monstres également. Et des coupables. Par obéissance et imbécillité. C’est l’alternance des deux voix qui m’intéresse. D’un côté ces deux personnages absurdes, plongés dans le quotidien de l’horreur. De l’autre, la voix de la femme, une voix sans âge, qui semble venir de très loin. Brisée. Mais vivante. Parce que pleine de douleur et de rage. 

Laurent Gaudé

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Dans Cendres sur les mains, morts et vivants s’affrontent sur un ring. La langue, superbe, fait alterner familiarité cocasse et lyrisme incantatoire, comme alternent les éclairages chauds et froids, représentations de deux univers qui co-existent sans communiquer. Le fantôme verra mourir les deux vivants et leur refusera la compassion qu’ils demandaient. Puis elle repartira vers l’exode des populations déplacées, vers les siens. Texte hanté par la mort dans la lignée des grands prédécesseurs, de Shakespeare à Beckett. Texte à la langue variée qu’un travail aigu de la diction et un jeu à la gamme étendue révèlent au mieux. Texte qui rappelle l’absolue nécessité des histoires. Car la mémoire et la transmission sont peut-être les derniers remparts contre la barbarie.  Fred Robert La Marseillaise -Le 11 juillet 2001 

À 28 ans, Laurent Gaudé n’est pas de ceux qui aiment à « exhumer le petit tas de secrets que l’on porte en soi » entre tragique antique et celui d’aujourd’hui, sa « soif d’écrire » se nourrit du tumulte des rencontres et du monde, se déploie en ample narration. « Hanté par la mort, par amour de la vie », c’est sur le territoire de l’affrontement que Laurent Gaudé choisit d’exprimer son obsession. « L’écriture qui m’intéresse et m’habite appelle les moments ou l’individu perd les repères de la vie quotidienne ». Quoi de plus « extra-ordinaire » que le monde halluciné des tranchées de 14-18 ? Des photos et documents de « cette guerre de la terre » lui inspirèrent son premier roman, Cris, saisissante polyphonie de douleur et d’effroi. Créée cet été à la Chartreuse, la pièce, inspirée des évènements du Rwanda, parle encore des massacres, pire, de génocide. Laurent Gaudé estime que le théâtre peut « se colleter avec le présent, raconter les mêmes histoires qu’au cinéma, mais il faut le travail de la langue ». La sienne enchevêtre moderne brutalité, et clarté classique, sans craindre le lyrisme. Cette épopée commence dans la nuit des temps et sa voix sans âge est celle de toutes les voix endeuillées qui se rappellent à la mémoire des hommes. Dominique Darzac Télérama juillet 2001

La pièce de Laurent Gaudé, jeune auteur qui ne devrait pas rester longtemps confidentiel est le troisième plan du triptyque mis en scène par Jean-Marc Bourg. Comment jouer ce théâtre qui nous vient de plus loin que le néant ? Sans doute comme le jouent Fabienne Bargelli, Jacques Allaire et Alex Selmane. Tous trois à moitié effacés, déjà incendiés, dans un dispositif scénique imaginé par Jean-Marc Bourg, un ring quadrifrontal et quatre blocs de spectateurs, autour. « C’est une loupe » explique le metteur en scène. Braquée sur ce trou sombre, ce centre d’absence : la loupe ne nous laisse plus lâcher le théâtre et ses ombres. Danièle Carraz La Provence 2001

Les cendres de la barbarie - Trois personnages pour évoquer l’horreur de la purification ethnique.
Il y a celle-là qui avance, avec une infinie lenteur. Elle émerge de l’obscurité parlant de la fatalité comme d’une personne. « Elle, c’est la guerre ; « Elle s’étendait le long des routes/Engloutissant les villes sur son chemin. /Nous suivions sa progression à la radio » A la vue de suppliciés dans des charrettes, la femme a quitté sa maison : « Ma vie entière tenait en deux valises. Ma vie entière m’encombrait et m’obligeait à m’arrêter souvent… » Au milieu d’un groupe de fuyards semblables à elles, elle fut visée par les exécuteurs. Tous les autres furent abattus. l’écrivain Laurent Gaudé a donné à ce personnage non un prénom mais une qualité : la Rescapée. Macabre besogne. Cendres sur les mains est une de ces pièces auxquelles on repense, un vrai texte de théâtre, qui s’incruste. Des images persistent de la mise en scène simple et sensible de Jean-Marc Bourg. On se souvient des images de Christophe Forey, qui, avec trois hauts rectangles de clarté comme suspendus ici et là rappelle le travail de James Turell, cet artiste californien qui donne une con sistance, une profondeur au vide et une texture à des béances blanches ou grisées. Quand la Rescapée aborde le mouchoir de poche qui, avec son carrelage blanc misérable, tient lieu de plateau, elle provoque la stupeur du tandem des Fossoyeurs. Fossoyeur 1 (Alex Selmane) est en train de se plaindre de la fumée, de sa toux avec crachats de cendres ; Fossoyeur 2 se lave les mains à tous moments pour cause de démangeaisons. Cela plus l’odeur sur les vêtements, la peau, dans les gamelles et jusque dans les draps. Les Fossoyeurs 1 et 2 rêvent que les commanditaires de la macabre besogne remplacent par de la chaux-vive la solution du bûcher. Alors les deux types exténués croient avoir la berlue à l’apparition de la silhouette de Fabienne Bargelli (dans la chemise fantomatique de la Rescapée). Les deux zigues paniquent : « Un cadavre vivant ! »Les tueurs, pensent-ils, n’ont pas accompli leur besogne. Ils pourraient violer la revenante, mais non. Ils lui offrent pitance. Elle ne dit mot, se fait sourde-muette, accepte de collaborer à la tache là-bas, non loin, où les corps se carbonisent. Dans les doigts du duo, d’excellents comédiens, s’avère l’hyperréalité du bloc de savon de Marseille, du seau, avec petite casserole en guise de godet.
Purification. Quant à l’actrice, elle joue en obsessionnelle, fausse muette qui parle aux morts, met ses mains doucement sur leurs visages, les effleure pour en connaître la forme, les traits, le grain de peau. Ce après leur avoir fermé les yeux. Dans l’idée qu’ainsi, de tous et de chacun, elle percevra l’identité. Afin de transmettre leur souvenir, plus tard, aux réfugiés sauvés de la purification ethnique (le mot est tu).Les fossoyeurs ne tireront rien de l’accompagnante. Pas même un mouvement de respect dû aux macchabées, lorsque, à la fin, ils s’intoxiqueront et crameront eux-mêmes avec la chaux-vive enfin livrée. La guerre est au cœur de trois des quatre pièces écrites par Gaudé. Quant à Cris, son roman sur les tranchées de 1914, il a le réalisme des dessins d’Otto Dix. Dans chaque ouvrage, revient le geste de tendresse du survivant passant sa main sur le visage du tué, pour fermer les yeux.

Mathilde La Bardonnie - Libération Théâtre

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