Baron Samedi

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Théâtre de la Cité Internationale , Paris

Du 09 au 17 novembre 2012

MUSIQUE & DANSE

Baron Samedi se livre sans peur et sans reproche aux esprits vaudous et invite sur scène fantômes et ombres pour explorer la transe et autres frénésies des corps.
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Spectacle terminé depuis le 17 novembre 2012

 

Baron Samedi

De

Kurt Weill

Mise en scène

Alain Buffard

Avec

Nadia Beugré

,

Hlengiwe Lushaba

,

Seb Martel

,

Dorothée Munyaneza

,

Sarah Murcia

,

Olivier Normand

,

Will Rawls

,

David Thomson

Le titre n'est pas ici une légende mais un point de départ. Ce perturbateur de cérémonies réglées que symbolise la figure de Baron Samedi appartient au panthéon vaudou mais introduit surtout l'idée du carnavalesque. Que cela ait retenu l'attention d'Alain Buffard ne surprendra pas. Son travail s'attache à mettre à jour en quoi la précarité évidente des identités sociales et catégories culturelles ne repose que sur un mouvement chaotique, désespéré et souvent douloureux, dont jaillissent parfois de fiers conflits comme d'audacieuses fusions. L'attention se porte alors sur le dérisoire des hiérarchies, des embrigadements et croyances aux simulacres sociaux qui conduirait à penser que l'on est bien ce que l'on est. Une parenté s'avère ainsi évidente entre l ?examen de ces identités fragiles et ce qui s'inscrit dans l'énergie d'un bal de tous les renversements. Le principe du rire et de la sensation carnavalesque du monde qui sont à la base du grotesque détruisent le sérieux unilatéral et toutes les prétentions à une signification et à une inconditionnalité située hors du temps. Il n'y a donc aussi jamais de métissage achevé et la décolonisation des esprits demeure toujours nécessaire.

L'univers des chansons de Kurt Weill anticipe à merveille ces considérations. Chacun se souvient que Kurt Weill dut fuir ceux qui estimèrent sa musique dégénérée parce qu'ils consentaient à être hantés par le fantasme d'un réel pur. On n'en finit jamais d'être attentif à ce qui nous ramènerait par habitude ou facilité à une illusion si dangereuse. La seule certitude concernant l'identité est qu'elle est incertaine tant elle doit aux hasards de la vie, du regard des autres, des migrations souvent imposées, des combats qu'elle doit mener pour ne pas être aliénée à ce qu'elle reconnaît comme radicalement étranger à elle-même. Préserver sa possibilité dynamique n'est pas pour autant une invitation à l'égarement. Les rôles choisis ou assignés glissent au gré de dévoilements successifs, parfois recommencés, comme autant de vêtements plus ou moins sérieux, empruntés au vestiaire des familiarités décomposées comme pour mieux les dénoncer. Chacun se souviendra peut-être de l'ivresse de sa première glissade lorsque, recroquevillé sur une petite luge de fortune, le corps balançait entre l ?envie de se jeter en bas et la crainte de s'abandonner à la chute. Chuter n'est pourtant pas nécessairement décader : qui, une fois en bas, n'a de cesse de renouveler le plaisir de la descente ? Les bas-fonds recèlent tant de séduisantes créatures, de si humaines abjections, de nobles vulgarités. Kurt Weill ouvre aussi à un monde de nouveaux gueux à jamais scintillants.

La pièce, musicale surtout, réplique à l'envie cette perturbation des contours et échappe à toute catégorisation évidente. Fidèle à la liberté de la musique de Weill s'émancipant des attentes classiques et modernes, personne n'incarne sur le plateau un art ou un genre convenu qu'il conviendrait de marier à l'autre. Au contraire, le danseur chante, l'acteur danse, le musicien sort de son rang et surgissent de nouveaux artistes, tous fiancés du pirate pouvant dire « Vous n'avez pas aujourd'hui qui je suis ». Les pulsions du monde, visibles si on soulève un coin du tapis fragile sur lequel nous évoluons, embrouillent ce que l'on pensait familier et nous emmènent au large du port auquel on se croyait attaché. Au gré des déplacements en soi, hors de soi et entre soi, I'm a stranger here myself.

François Frimat

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