
Dans un salon qui s’avère être un décor de tournage, Mum, Dad et leurs filles Phoeb et Ruby performent quotidiennement la famille idéale sur leur chaîne devenue une entreprise lucrative. Jusqu’au jour où une créature ingrate et apathique fait irruption dans leur quotidien, creusant peu à peu le vide.
À partir de 12 ans.
Dans un salon qui s’avère être un décor de tournage, Mum, Dad et leurs filles Phoeb et Ruby, s’exhibent face public. Teintes pastel et mobilier kitsch faussement douillet, créent l’illusion d’un foyer cosy.
Obsédés par leur image, ils performent quotidiennement la famille idéale sur leur chaîne devenue une entreprise lucrative : déballages de cadeaux, placements de produits, gestes calibrés pour la caméra.
Jusqu'au jour où la famille ouvre une boîte très spéciale. À l’intérieur, une créature ingrate et apathique fait irruption dans leur quotidien et en fait vaciller l’image parfaite, creusant peu à peu le vide. Évoluant dans un univers grotesque et virtuel, peuplé de figures clownesques aux corps transformés par des prothèses, Influent Mum livre une satire jubilatoire d’une société en représentation permanente.
« Le rire, parfois grinçant, devient un outil critique pour dénoncer l’absurdité, voire le caractère pathétique, de certaines mises en scène de soi sur les réseaux sociaux. » Cult.news
Je ne cherche pas à livrer un constat sur l’exposition de la maternité en ligne, ni à faire une critique frontale de ce phénomène – même si ses zones d’ombre m’interrogent et seront présentes. Ce qui m’intéresse, c’est de partir de cette situation (celle d’une famille devenue marque) pour aller à la rencontre de chacun de ses membres. Observer ce que cette surexposition fait à l’intime : comment elle modèle les corps, les liens, les regards. Comment elle transforme, peu à peu, la manière même d’exister ensemble.
Chaque famille cultive, consciemment ou non, une certaine image sociale. Ici, ce souci est exacerbé jusqu’à l’absurde. L’artificialité des gestes et l’hypocrisie des attitudes devenus un art du geste tellement sophistiqué qu’il en devient presque une étrange grâce. Au plateau, la taille de l’écran sur lequel sera projeté le contenu de la chaîne familiale, donnera une ampleur outrancière à la plasticité des corps. Faisant de ces corps la matière scénographique même.
L’arrivée d’une intruse, ingrate et amorphe, va peu à peu être un facteur de décomposition de ce petit monde. C’est en partant de cette intuition que m’est revenue une pièce que j’aime beaucoup : Yvonne, princesse de Bourgogne de Gombrowicz. On y découvre une jeune fille mutique et apathique, que le prince choisit d’épouser par défi et dont la passivité éveille les pulsions meurtrières de son entourage.
Relire cette pièce m’a conforté dans l’envie d’explorer cette figure d’Intruse, qui, par sa seule présence, expose l’artificialité du monde qui l’entoure. Dans une famille obsédée par l’image, le contrôle et la mise en scène, ce corps apathique agit comme un miroir du vide. Dans la pièce de Gombrowicz, elle ne dit rien, ne fait rien, et pourtant c’est elle qui fait tout basculer. Elle révèle, malgré elle, la vacuité des liens, l’angoisse, et fait surgir chez chacun·e une vérité enfouie, souvent difficile à affronter.
Mon travail s’ancre dans la physicalité : je m’intéresse particulièrement à la puissance du geste, à la place du corps et à ses infinies métamorphoses, aux figures du clown et du grotesque. Les corps sont donc transformés avec des prothèses, les caractères augmentés, les figures outrées. Et le rapport au langage est tout aussi modifié, le geste se substituant au mot.
La force grotesque m’intéresse pour la faculté qu’elle a de narguer et faire vaciller le réel ; en usant de la déformation, la violence et l’absurdité peuvent s’explorer en profondeur, jusqu’au rire. Le rire recherché n’est ni ironique, ni cynique ou moqueur, mais salvateur, mêlé d’attirance et de répulsion. Je cherche à provoquer une certaine jubilation inquiétante.
L’écriture se fait principalement au plateau, et c’est dans le travail de l’improvisation que nous identifions la portée de cette histoire, explorons ses potentialités, et densifions les personnages et leurs relations.
Pour revenir à Gombrowicz, il disait que quelque soit la posture qu’on prend pour rencontrer nos semblables (nos paroles, nos gestes, nos attitudes), à l’intérieur nous ne sommes jamais que faiblesse, désordre, blessure et immaturité. Il disait « La forme, c’est le costume que nous mettons pour couvrir notre honteuse nudité ». Et c’est précisément dans ce décalage entre la forme imposée et le bordel intérieur que je situe le grotesque et que je cherche ces corps et ces caractères excessifs et pathétiques car en lutte permanente avec le réel. Des corps informes et immatures qui vont jusqu’à contaminer le langage.
Parce que tout vacille quand on perd toute contenance. Et c’est là, dans cette faille, que peut surgir quelque chose de profondément humain.
Asja Nadjar
16, rue Georgette Agutte 75018 Paris