Quantum

  • De : Gilles Jobin, Julius von Bismarck
  • Avec : Catarina Barbosa, Ruth Childs, Susana Panades-Diaz, Stanislas Charré, Martin Roehrich, Denis Terrasse
Choc des cultures, né d’une résidence d’artistes au CERN à Genève du chorégraphe suisse Gilles Jobin et de l’étoile montante de la scène plastique l’artiste allemand Julius von Bismarck, Quantum est un hymne à la physique des particules pour six danseurs.
  • La frontière entre art et science

Choc des cultures, Quantum est né d’une résidence d’artistes dans le plus grand laboratoire de physique des particules du monde, le CERN à Genève. Le chorégraphe suisse Gilles Jobin y apprend que nous sommes poussière d’étoiles flottant dans l’espace, que la gravité est la plus faible des forces de l’univers – un coup pour un danseur contemporain pétri de la notion d’ancrage au sol ! –, et y rencontre l’étoile montante de la scène plastique, l’artiste allemand Julius von Bismarck. Sous le signe du boson de Higgs, c’est entre eux une collision artistique à haute énergie. Artistes parmi les scientifiques, le chorégraphe et le plasticien se nourrissent avidement de l’univers de nombres et d’abstractions qu’ils découvrent puis, des mois durant, poursuivent de Genève et de Berlin la gestation technique hautement sophistiquée de Quantum, hymne à la physique des particules pour six danseurs, avant d’harmoniser leur partition in situ.

C’est, pour New Settings, le passionnant accompagnement de cette genèse. Un même défi s’impose au chorégraphe, qui a reconnu dans le credo des physiciens, « deconstruct and scale » [déconstruire et mettre à l’échelle], sa propre approche du mouvement, et au plasticien, qui a conçu au CERN avec des chercheurs renommés une impressionnante sculpture luminocinétique : apporter de la physicalité dans l’abstraction. Constituée de quatre lampes en mouvement circulaire constant qui mettent en lumière les principales lois de la physique, l’installation répondra à d’imperceptibles fluctuations selon une programmation millimétrée au rythme de la chorégraphie, lampes et danseurs se parant des mystères de l’antimatière et les arts chorégraphique et visuel réunis réussissant le prodige de doter d’une beauté esthétique les lois de la physique.

  • Entretien avec Gilles Jubin

Cette pièce est née d’une résidence au CERN. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué et pourquoi avez-vous eu envie d’en faire une pièce ?
Une des choses qui m’ont marqué profondément c’est peut-être le fait que dans la physique des particules on décrit d’abordla théorie et ensuite on expérimente. J’étais présent au CERN* le 4 juillet quand l’annonce historique a été faite de la confirmation de la découverte d’une particule qui aurait toutes les caractéristiques du boson de Higgs. M. Higgs était au Cern ce jour-là, et c’est en 1964, qu’avec Brout et Englert, il a fait la prévision de l’existence de cette particule, soit l’année même de ma naissance – la durée de ma vie pour confirmer une hypothèse…

Vous recherchez des mouvements inspirés par les principes de la physique des particules : quel genre de mouvements cela donne-t-il ? Explorezvous des états de corps inédits pour vous ?
Je m’intéresse à plusieurs principes, notamment les forces fondamentales qui sont toutes des forces de « non-contact ». La matière « tient » ensemble sans contact. Nous ne sommes pas un empilement de matière, mais de la matière assemblée par de fantastiques forces. Notre corps, quant à lui, est un assemblage de poussière d’étoiles, déposé comme flottant sur la surface de la terre par un équilibre subtil des forces quantiques. Pour un danseur contemporain formé à l’idée de s’ancrer dans le sol, habitué au contact et au réel, c’est un nouveau paradigme. Nous mettons en action du mouvement « connecté » mais sans contact. Je développe aussi des questions liées aux symétries – il y a énormément de symétries en physique – et je commence à comprendre que la notion d’espace n’est pas seulement une relation de notre corps à l’espace qui l’entoure, mais qu’il y a plein d’espèces d’espaces disponibles avec lesquelles jouer. Je m’intéresse aux diagrammes de Feynman** pour générer le mouvement des danseurs mais aussi à la passion avec laquelle Richard Feynman abordait la science. Quand on parle des phénomènes que le CERN reproduit avec son accélérateur de particules, le LHC, c’est-à-dire de recréer les conditions d’énergie présentes

La physique des particules reconfigure le temps et l’espace qui sont deux fondamentaux de la danse. Sont-ils aussi les sujets de cette pièce et de quelle façon ?
La question du temps et de l’espace quand on parle de physique quantique est délicate... Des particules peuvent être simultanément et instantanément partout à la fois, des objets quantiques peuvent surgir du vide, des particules avoir des propriétés d’ondes quand on ne les regarde pas et de particules quand on les observe... À l’échelle quantique, plus rien ne fonctionne comme à notre échelle en termes de temps et d’espace. Il semblerait que quand on pénètre au plus profond de la matière, à l’intérieur même des quarks qui constituent le noyau de l’atome, le temps et l’espace deviendraient des notions caduques. Ce qui est fascinant c’est que la physique quantique est totalement contre-intuitive et résolument abstraite. Comment utiliser des principes contre-intuitifs et abstraits pour mettre en action du mouvement concret ? Il ne s’agit pas de faire une oeuvre descriptive ou illustrative, mais d’inclure des phénomènes qui soient cohérents du point de vue physique pour générer du mouvement. C’est à ce niveau qu’interviendront les physiciens invités Michael Doser et Nicolas Chanon. La difficulté que je rencontre est une question d’échelle des phénomènes. Comment déposer sur notre timeline des événements basés sur des principes quantiques qui fondamentalement y échappent ?

Comment avez-vous travaillé pour apprivoiser un sujet aussi difficile que les recherches contemporaines en physique ? Avez-vous pris des cours ? Avez-vous invité des physiciens en studio ?
Aborder serait plus proche de la réalité qu’apprivoiser… Mes bases étant faibles, j’ai dû faire un peu de rattrapage. J’avais un petit bureau au Cern pendant quatre mois et j’y ai lu des livres de vulgarisation. Le programme de résidences artistiques Collide@Cern est extrêmement bien conçu par Ariane Koek, et les artistes résidents ont trois jours de séminaires pour se familiariser avec le laboratoire, grâce à différentes rencontres individuelles aussi fascinantes les unes que les autres. Puis chaque artiste résident choisit un « partenaire d’inspiration », un scientifique qui l’accompagne durant toute sa résidence. Je me rappelle la présentation faite par un éminent physicien théorique, Luis álvarez- Gaumé, qui m’a parlé des questions d’échelle. Ce fut essentiel pour moi de comprendre que l’on ne peut observer les choses qu’à leur propre échelle. Cette idée a été la porte d’entrée. Ainsi qu’envisager de travailler avec de nombreuses inconnues. Mais le problème n’était pas tant de me former en physique que de savoir où, quoi et comment chercher du point de vue chorégraphique. Là, j’étais entouré de chercheurs, exactement dans la même énergie. Je me suis donc fondu dans le laboratoire, comme un autre scientifique au travail. Mon but était de trouver des « générateurs de mouvements », des principesde mise en mouvement issus de la physique quantique que je pourrais adapter à notre échelle. Le premier tiers de ma résidence a été consacré à trouver une direction concrète en fonction de mes intuitions initiales. C’est une fois le champ de ma recherche défini que j’ai pu inviter des physiciens au studio et commencer à développer ces fameux « générateurs de mouvements » que j’imagine a priori cohérents du point de vue de la mécanique quantique.

Selon le principe de New Settings, vous travaillez en commun avec un artiste visuel, Julius von Bismarck. Pourquoi lui ? Et quel type de travail en commun allez-vous mener ?
C’est ce qu’Ariane Koek appelle une « collision créative » ! Julius était résident au Cern juste avant moi, nous nous sommes donc croisés quelques fois. J’aime bien son travail technourbain. C’est un jeune artiste très sérieux qui produit un art engagé qu’il aborde de façon latérale et parfois humoristique. Il a conçu une installation luminocinétique basée sur la gravité. Il s’agit de 4 lampes suspendues, engagées dans un mouvement de pendule circulaire, synchronisées entre elles. Quand j’ai vu la pièce en vidéo lors de sa conférence de clôture, en cinq minutes nous nous sommes mis d’accord : sa pièce semblait conçue pour illuminer de la danse. Julius me confirma que le mouvement et la danse étaient des éléments essentiels de son processus créatif. Il y avait comme une évidence… Mais je ne collabore pas seulement avec un artiste visuel sur cette pièce mais aussi avec Carla Scaletti, compositrice américaine qui travaille directement avec des données issues du LHC pour produire de la musique. Le résultat est étonnant. Pour les costumes, c’est une première collaboration avec le jeune styliste belge Jean-Paul Lespagnard. Chorégraphie, lumières, costumes et musique auront une partition quantique à jouer en parallèle.

* Conseil européen pour la recherche nucléaire.
** Technique mise au point par Richard Feynman pour représenter graphiquement les processus fondamentaux
d’interactions entre les particules dans le cadre de la théorie quantique des champs (source : futura-sciences.com)

Entretien réalisé par Stéphane Bouquet, juin 2013

  • Entretien avec Julius von Bismarck

Vous travaillez beaucoup à la frontière entre art et science. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette rencontre, cette collision ?
Jadis, philosophie, science, art et politique étaient le fait des mêmes personnes. Aujourd’hui, ces champs sont séparés et personne ne les comprend tous – personne n’a de perspective commune. Faire se rencontrer art et science peut déclencher un peu de pensée interdisciplinaire nécessaire à une nouvelle philosophie, une nouvelle façon d’interpréter ce qu’on voit. En tant qu’artiste, j’ai la liberté de choisir ce que je fais, je peux travailler dans le champ que je veux ; dans cette position, je trouve qu’il est de mon devoir de me coltiner ce problème de la rencontre de champs séparés.

Quelle science vous attire le plus ?
La physique, c’est la science qui m’a toujours le plus passionné. Mon grand-père était, et mon frère est, physicien. Et j’aurais parfois voulu en devenir un.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé pendant votre résidence au CERN ? Cela a-t-il influencé votre travail ?
Pendant mon séjour au CERN, la physique des particules est devenue réelle pour moi. Cela influence toute ma pensée et bien sûr mon travail. Je crois qu’on ne peut pas sentir la physique juste en lisant des livres. Il faut vraiment séjourner avec les physiciens. Au début, cela semble très abstrait et parfois mystique mais lentement vous vous habituez à ces différents niveaux d’abstraction et un nouveau monde devient visible.

Pour Quantum, vous allez créer une installation lumineuse. De quel genre sera-t-elle et sera-t-elle liée à la physique des particules ?
La seule partie visible de l’installation sera 4 lampes industrielles standard. Au début, elles sont juste suspendues là comme si elles y étaient, seulement, pour illuminer la scène. Après un temps, elles commencent à bouger très légèrement. Chaque lampe à une vitesse différente, créant une chorégraphie mathématique, qui est fondée sur des nombres très simples. à l’oeil humain, cela semblera parfois du chaos, parfois de l’harmonie, et parfois il sera très difficile de dire ce qui se passe. L’activité cérébrale qui permet aux hommes d’analyser la relation entre différents objets qui bougent en même temps sera à la fois soumise à une épreuve et, je l’espère, réjouie. Mon centre d’intérêt, la plupart du temps, est de chercher à saisir comment les humains comprennent le monde à travers la lumière et le mouvement.

Entretien réalisé par Stéphane Bouquet, juin 2013

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Spectacle terminé depuis le vendredi 8 novembre 2013

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