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Va au théâtre !
Sois gentil ! Fais du vélo ! Mange tes légumes ! Jardine à poil ! La compagnie de cirque australienne « Acrobat » nous procure ses bons conseils, façon soviétique. Ou comment énoncer des principes pour survivre dans une société de consommation, tout en critiquant l’énonciation. Avec humour, intelligence et sympathie, Jo-Ann Lancaster et Simon Yates – couple dans l’art et dans la vie – et leurs deux jeunes enfants, fabriquent à vue un spectacle de cirque original, hybride de comédie burlesque et de théâtre de performance, porté par une excellente prestation circassienne. Hautement recommandé pour tous les publics.

Quoique bon enfant, le spectacle ne table pas sur le consensus bien-pensant. Tout au long des numéros d’une grande qualité (corde, mât chinois, bascule, portées acrobatiques, vélo…), le mélange et le télescopage d’éléments disparates est source à la fois d’humour et de force critique. Lancaster et Yates glissent aisément des ordres donnés à leurs enfants à des slogans écolos qu’ils emboîtent dans une imagerie totalitaire empruntée à l’iconographie communiste, ils combinent un esprit pacifiste et des images angéliques avec la brutalité drolatique de la comédie burlesque…
Le temps du flower power et des vérités simples d’une aube révolutionnaire est passé. Les acrobates ne nous font donc pas la leçon, mais travaillent avec leur propre expérience d’êtres humains devant survivre dans la jungle contemporaine. Et l’expérience est toujours complexe. Si, après avoir proclamé « Fais du vélo ! », ils font effectivement du vélo – pendant un numéro en solo, puis à deux, épatant de virtuosité – un mégaphone à roulettes les suit et leur aboie, de temps à autre, l’éloquence prosaïque de la rue : « achète-toi une bagnole ! », « montre-moi tes nichons ! », « trouve-toi un boulot ! ». Ce n’est pas un spectacle naïf, mais drôlement politique !
Lorsque le propos est politique, sa pertinence fait son efficacité. Et la pertinence de « Propaganda » tient en partie à sa cohérence : ce n’est pas un produit fabriqué dans une usine spectaculaire à grand budget, mais bien un objet « hand-made », créé et répété dans l’arrière-cour de la maison familiale à Albury, Australie. Teatro povera mais pas misérabiliste, ne boudant ni le rock ni les belles images, dans un dispositif tout simple fait de bric et de broc où tout est à vue.
Cela ne serait qu’une collection de bonnes idées, n’était-ce la solide base circassienne des deux acrobates. Techniquement excellents, ils enchaînent les prouesses l’air de rien, sans les mettre particulièrement en lumière, car le spectacle n’est pas une excuse pour montrer une succession de numéros. Ceux-ci s’intègrent plutôt au mouvement d’un spectacle dont la forme est davantage proche du théâtre de performance que du cirque pur.
Simon Yates est particulièrement remarquable dans l’ineffable séquence du train train matinal (réveil, douche, petit-déjeuner) entièrement réalisée en équilibre sur une corde, sorte d’Acte sans paroles joué par Buster Keaton, qui synthétise ce qui fait la force du spectacle : la technique sert le propos… et le propos sert la technique. Rien que cette séquence vaut assurément le détour. Lancaster, Yeates et leurs enfants Grover et Fidel n’épatent pas les bourgeois, ils chatouillent joliment l’intelligence, et font rire tout le monde.
Photo : © Ponch Hawkes
Guillermo Pisani |