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Les sociétaires du Français à l’école flamande
La Comédie-Française reçoit trois collectifs issus de l’avant-garde belge et néerlandaise, née dans les années 80 autour du désir commun de mettre sens dessus dessous les codes théâtraux. Convier Damiaan De Schrijver, Peter Van den Eede et Matthias de Koning, respectivement membres des collectifs tg STAN, DE KOE et DISCORDIA, à explorer le répertoire de l’institution revient à confronter deux paradigmes apparemment antagonistes : d’un côté, la conservation des traditions, de l’autre, la dislocation ludique de celles-ci. Cette drôle d’équipe a su trouver un langage commun en replaçant l’acteur au centre du processus de création. Au programme donc, des comédiens s’amusant à faire dérailler toutes les règles théâtrales. Les sociétaires choisis pour l’expérience réalisent cette performance avec un plaisir non dissimulé, improvisant avec aisance à la manière flamande.

Grâce à un bric-à-brac sans nom fait de la carcasse du théâtre – cordes et poulies reliées à des cintres, extincteurs, pancartes indiquant la « cour » et le « jardin » – les trois acteurs-créateurs annoncent d’emblée la couleur : ils joueront avec ce qu’il reste de l’art théâtral quand on le dépouille de ses artifices. Loin d’un discours adressé aux théâtreux, ce spectacle prône au contraire le retour à l’essence ludique du jeu, au contact le plus proche du public. Fouler aux pieds les conventions, les notions de personnage, d’intrigue, d’illusion, se fait donc au milieu des débris du vieux théâtre, parmi lesquels se dressent la porte d’un vaudeville et le rideau rouge.
Le titre Paroles, pas de rôles / Vaudeville résonne comme un manifeste. Pour jouer à jouer, les cinq Comédiens-Français endossent une vingtaine de rôles, indifféremment d’hommes et de femmes, et mettent à exécution une improvisation apparemment sans queue ni tête autour des classiques. Les textes choisis par les acteurs, bribes de Tchekhov, de Racine, d’Apollinaire, concassés et détournés, permettent de mêler au répertoire des conversations, débats d’idées et interrogations multiples, pouvant intervenir librement au cours de la représentation. Le spectacle, différent chaque soir, suit cependant une armature finement construite, même si elle a toujours l’air d’être chaotique.
Passer d’un rôle à l’autre ne se fait pas simplement, surtout quand tous les personnages aux noms vaguement russes s’invitent dans la pièce russe d’un auteur russe et qu’on ne sait plus qui est qui, qui est absent, qui est présent, qui joue, qui ne joue pas. Ce principe, poussé à l’extrême et tourné en dérision, fait rire d’un bout à l’autre du spectacle. Les gestes eux-mêmes sont déréglés : une comédienne tente d’assouplir sa pâte à pain avec un extincteur pendant qu’une autre coupe la poire ou la patate en deux à l’aide d’une hache. Le non-sens règne en maître. Jamais cependant le spectateur n’est exclu, on lui donne toujours les clés absurdes de cette dilapidation sauvage et heureuse du sens.
L’esprit autour duquel se retrouvent les trois collectifs aux styles différents fait régner une certaine démence au Vieux-Colombier. Il faut toutefois prendre garde à ce que la « méthode » flamande ne perde pas de sa brillante radicalité en s’adaptant trop bien à tous les spectacles et que l’on n’y voie pas, un jour, un iconoclasme devenu académique.
Photo : © Christophe Raynaud de Lage
Alice Carré |