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Corps à corde
Tous les ans, les étudiants en dernière année du Centre National des Arts du Cirque achèvent leur cursus par un spectacle traditionnellement mis en scène par un artiste non circassien. Cette année, le très audacieux Árpád Schilling s’y est collé. Figure emblématique du renouveau théâtral dans les anciens pays de l’Est, Árpád Schilling offre à cette vingt et unième promotion un spectacle radical où les corps crient et se bousculent, mais avec un humour permanent et salvateur.

Dépouillée de tous ses artifices, la piste ainsi mise à nu dévoile la personnalité et la présence de ces seize artistes en herbe. Une corde tendue vient couper la scène en deux et c’est le plus souvent en équilibre sur ce fil que les partitions de chacun se jouent.
Dans une ambiance années soixante, avec mauvais garçons et pin-up séduisantes, le metteur en scène a joué autour de l’idée de la performance. À quoi sert-elle ? À draguer les filles ? Même pas, puisque la belle, perchée à dix mètres de hauteur, ne baisse jamais le regard sur tous ces mâles qui rivalisent d’audace pour lui plaire. Elle ne descendra de son piédestal que pour venir enlacer le plus fragile, celui qui ne fait pas d’esbroufe, celui qui parfois tombe. Car oui, ici les acrobates tombent, perdent leur équilibre qui ne tient qu’à un fil et le spectateur ne sait plus trop sur quel pied danser. Mais qu’importe, car c’est de voir ces corps qui tremblent, ces corps qui jouent de leurs limites, qui nous touche.
Mais Urban Rabbits, c’est aussi des histoires d’amour, des histoires de couples qui se cognent, qui s’aident et qui s’engueulent, c’est du ras-le-bol, de la fatigue et de la tendresse pêle-mêle. Ce sont des voix, que l’on entend si peu d’ordinaire au cirque, des voix étrangères et françaises avec et sans accent, des voix simples et justes qui racontent l’innommable un pied dans le vide, des voix amplifiées par un micro qui vient saisir une respiration asphyxiée par l’effort. Et les images viennent nous cueillir, portées par une troupe qui hurle sa jeunesse et son envie de liberté, thème ô combien fondamental pour ce metteur en scène hongrois. La représentation s’achève et l’on se surprend à avoir la sensation de connaître chacun, individuellement. Rarement spectacle aura donné si bien à voir des artistes dans toute leur singularité. Pour le coup, la performance est là !
Photo : © Philippe Cibille
Stéphanie Richard |