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Souriez, vous êtes condamnés
Pièce la plus notable du diptyque shakespearien conçu par Jean-Claude Fall pour la fin récente de son mandat au Centre Dramatique National de Languedoc-Roussillon, ce Richard III trouve en David Ayala une incarnation forte, et développe une interprétation pertinente du sanguinaire en enfant-roi, pervers polymorphe que la soif insatiable de pouvoir pousse à faire exécuter successivement tous ses opposants, frère, femme et neveux compris. Dans une scénographie intelligente et épurée, la troupe du Théâtre des Treize Vents et ses invités peine pourtant, à force de tics et de clins d’œil inutiles à l’actualité politique, à rendre à la dramaturgie shakespearienne sa plénitude tragique.

D’emblée, l’ample décor, un grand plateau de bois incliné et courbé, percé par une fosse, et à l’aspect grillagé, semble promettre aux spectateurs de Richard III, ainsi qu’à ceux du Roi Lear (monté dans le même cadre), de splendides effets esthétiques et symboliques. Cette attente est en partie satisfaite, en partie déçue par le spectacle qui soutient inégalement ses intentions les meilleures. À l’acquis de Jean-Claude Fall et de son scénographe Gérard Didier, une lecture pertinente des rapports de force en termes d’espace, un art des déplacements et des déséquilibres qui donne une véritable densité à ce ballet d’ombres funèbres. Un trône perdu en fond de plateau semble constamment vaciller sur la pente de la fosse qui se remplit peu à peu de cadavres, trois femmes se rejoignent lentement dans leur montée vers une tour invisible où deux adolescents de sang royal sont enfermés par leur oncle, les visages des suppliciés surpris par la mort apparaissent projetés, en surimpression, sur toute la surface du plateau. Les images sont simples et claires et leur impact immédiat.
Mais elles ne suffisent pas, loin s’en faut, à nourrir la lecture de la pièce. Il faut donc toute la démesure de David Ayala, qui joue de sa corpulence et de sa voix, d’un mélange unique de désinvolture, de vulgarité et de cruauté enfantine, pour restituer la clarté des enjeux de la pièce. Le rejeton le plus difforme et méprisé de la lignée royale trouve dans la conquête du pouvoir l’occasion d’une vengeance retentissante sur les siens et la concrétisation d’un idéal exacerbé de toute puissance. Rien ne lui résiste, pas même les femmes qui, l’une sur le cadavre sanglant de son mari (Lady Anne, juste Vanessa Liautey), l’autre sur la perte récente de son mari et de ses enfants (La Reine Elisabeth, impeccable Fanny Rudelle), fondent la force du plus juste ressentiment. Les deux scènes, forcément attendues par le connaisseur, sont parmi les plus réussies, en ce qu’elles permettent à la perversion de Richard III de se frayer, par la menace, la séduction sexuelle, mais aussi la fausse vulnérabilité, un chemin dans le cœur de ces femmes affligées et d’atteindre au plus noir de son projet.
Passé ces quelques moments forts, la dynamique de la pièce accuse certaines faiblesses (scènes collectives fades, dans lesquelles la troupe manifeste un jeu inégal, des intentions et une diction approximatives), et tourne parfois soit à l’enlisement, soit à la relance un peu démagogique de l’intérêt dramatique, à coups d’imitations faciles (De Niro), de citations politiques déplacées (Balladur ou Sarkozy dans le rôle des préposés au jeu de massacre), de référents modernes (le téléphone portable) ou de tics de jeu (David Ayala, entre crachats et baisers, n’est pas épargné par la lourdeur symbolique). Si Shakespeare se prête à tout, il ne mérite pourtant pas de retomber à un niveau aussi médiocre, surtout de la part d’une troupe qui, par le passé, et dans l’éclat présent de certains moments de grâce de la représentation, a montré qu’elle savait tendre vers le haut.
Photo : © Marc Ginot
David Larre |