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L’ombre de la gloire
Orson Welles, réalisateur génial et maudit, vit sa dernière année comme il a toujours vécu, dans la recherche de subventions pour un projet grandiose, un Dom Quixote qui porte en lui tous les espoirs et les regrets de son existence. A l’image de l’hidalgo de Cervantès, il part une dernière fois en lutte contre l’impossible. Il est aidé en cela par un ingénieur du son qui, tel Sancho Pansa, essaie de lui sauver la mise (à défaut de l’honneur), en lui faisant enregistrer des publicités commerciales pour la radio. Entre blessures d’orgueil et reconnaissance de la nécessité, Orson Welles se raconte et se rebelle, égrène les souvenirs d’une vie « bigger than life » et laisse tonner puis s’adoucir cette voix qui a tant fasciné l’Amérique et qui pourrait bien lui survivre.

Il faut d’emblée reconnaître le mérite de l’adaptation de la pièce de Richard France par Jacques Collard en ce qu’elle préserve l’essentiel de la situation dramatique : un subtil entrelacement des souvenirs du grand cinéaste et de ses déboires de vieillesse, un va-et-vient entre le soliloque et le dialogue avec « le metteur en ondes » qui, loin d’écraser l’homme, le rehausse sans rien cacher de sa solitude.
La mise en scène de Jean-Claude Drouot, qui redouble l’espace (le fauteuil, la table d’enregistrement), mais aussi la voix (extraits du Quichotte en voix off, redoublement de la voix enregistrée dans sa version réelle puis dans sa correction idéalisée), épouse adroitement ce double mouvement de la pièce. A cet égard, l’admirable travail sur le son de Michel Winogradoff atteste également de la qualité du spectacle.
Tout est à sa place. L’évocation de l’homme est nette et puissante, le face à face entre Jean-Claude Drouot (massif sans être écrasant, sur le fil ténu de l’évocation distanciée) et Serge Le Lay (à la fois admiratif et roué) est équilibré et tendu. Rien à redire.
On se plaît réellement à se laisser porter au gré des divagations de la mémoire de Welles. Entre l’évocation des moyens d’attirer un producteur (faire jouer ses relations - Churchill par exemple - ou, le cas échéant, son physique), la satire d’Hollywood (un monde où même « les commérages sont syndiqués »), la déploration de l’imbrication de la vie privée et du cinéma (un portrait en creux de Rita Hayworth en femme complexée, manipulée et fragile) : autant de tableaux qui se fixent nettement dans l’esprit, portés par la voix de celui qui est la fois le récit et son conteur.
Il y a vraiment là de quoi satisfaire, sinon le spécialiste, du moins celui qui voudrait « comprendre » l’homme Welles de l’intérieur. Il est d’autant plus dommage alors que la mise en scène, une fois installée, ne varie pas davantage les occasions de mettre la narration en relief. Du fauteuil à la table d’enregistrement, l’espace s’est bien rétréci pour le cinéaste, et la sobriété du jeu risquerait parfois d’éteindre la flamme de l’attention due au grand homme.
Photos : © LOT
David Larre |