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Fabuleuses divagations
L’homme se voit entouré d’ombres, de silhouettes évanescentes, de lueurs déformées. De personnages étranges, qui semblent le reconnaître, individus aux visages quasi-animaliers sortant du ghetto juif de Prague. De livres qui volent et de figures qui rôdent. Son esprit résonant de souffles et de clameurs diffuses, de grondements sourds, d’échos, de murmures et de pas. Tout cela au sein d’une nuit à la noirceur souveraine de laquelle tentent de surgir les fragments d’une conscience qui se cherche. C’est Le Golem. Un spectacle troublant, aux images ensorcelantes, aux mots parcimonieux. Un condensé d’errements d’une puissance insolite. Une proposition théâtrale du roman de Gustav Meyrink, à travers le regard marionnettiste de la compagnie Pseudonymo.

La légende du Golem renvoie au mystère de l’existence et de la genèse humaine, à la notion d’inaccomplissement, d’état embryonnaire et de matière brute, substance encore informe mais vouée à la vie. Cette créature mythique, façonnée de la main d’un rabbin kabbaliste à partir d’argile rouge et de formules ésotériques, accède à un état de demi-conscience lorsque son créateur glisse un parchemin magique derrière ses dents. Depuis, traversant les siècles, le Golem revient semer la terreur dans la ville, tous les trente-trois ans, tuant au hasard des rues, avant de disparaître.
L’écrivain autrichien place cet être « engagé dans la voie de la mort » sur le chemin du personnage central de son roman fantastique, un homme à l’identité inconnue dont les rêves prennent le tour d’un entrelacs de vagabondages ontologiques. Qui est-il ? Existe-t-il vraiment ? Se nomme-t-il bien Athanasius Pernath, comme le laissent penser de multiples indices ? Quelle attache obscure le relie au meurtrier surnaturel, qui surgit comme un double insaisissable ? Lui-même n’est convaincu de rien, divague dans une réalité sans cesse interrogée pour n’aboutir qu’à une incertitude rêche et déstructurante.

Puisant dans le foisonnement littéraire du Golem, la compagnie Pseudonymo a élagué, recentré, densifié le texte pour se poser en créateurs inspirés et indépendants, donner naissance à une représentation d’à peine une heure. Pascal Adam (adaptateur), David Girondin Moab et Muriel Trembleau (concepteurs dramaturgiques) ne sont en effet pas tombés dans les travers des retranscriptions scéniques exhaustives et besogneuses. Ils ont laissé de côté des pans entiers du roman original, se sont dirigés vers ce qui leur semblait être le substrat du Golem, faisant retentir cette essence thématique à travers la caisse de résonance de leur univers personnel.
Quête de soi. Quête de vérité. Quête du sens, de l’origine, de la portée des choses et de la vie. La jeune compagnie conduit le public au cœur de l’énigme à laquelle est confronté le supposé Athanasius Pernath (Jonathan Capdevielle, en alternance avec David Geselson). Nourri de panoramas scénographiques saillants et ténébreux (la mise en scène est de David Girondin Moab, la scénographie de Muriel Trembleau), ce spectacle, pétri de questionnements, élabore d’intelligents parallèles entre le monde des marionnettes et les illusions auxquelles est soumise la condition humaine. Imbriquant songe et réalité, Le Golem est un acte théâtral intense, aigu. Une vision artistique qui plonge ses racines dans la glaise animée de la pensée et de l’imaginaire.
Photos : © Bellamy.
Manuel Piolat Soleymat |