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Une créature de rêve
Elle avait été Sonia, la petite prostituée qui sauve Raskolnikov de la damnation éternelle en l’incitant à se livrer à la justice des hommes. Mélanie Thierry est aujourd’hui Sophie, une jeune chrétienne blonde de vingt ans, qui se prend pour un vieux juif. Jacques Weber l’a dirigée dans ce difficile monologue où l’attendent des personnalités multiples. « Possession diabolique », diront les catholiques. « Dibbouk », diront les juifs. Et le psychanalyste, qu’est-ce qu’il dit le psychanalyste ? Il ne dit rien, il attend qu’elle parle. Mais ce sont les paroles de Joseph Rosenblath, rescapé d’Auschwitz, qui sortent de ces lèvres de bébé boudeur.

La scène n’est pas encore éclairée qu’un train miniature crache sa fumée en traversant le fond, de cour à jardin. On distingue ensuite la silhouette de la jeune femme, éclairée par la servante de scène, près d’une chaise rouge. Elle est emmitouflée, et porte une sacoche noire. Elle est seule en scène.
Le monologue qu’Amanda Sthers a écrit pour Mélanie Thierry, a certainement été inspiré par la série Histoire d’en parler, qu’elle a réalisé en 2000 pour TFJ, dans laquelle des rescapés délivraient leur mémoire de l’enfer des camps. Elle y ajoute l’humour, et n’est-ce pas déjà manier la dérision que de faire dire d’entrée à cette jeune fille « Je suis né en 1931 », puis d’ajouter qu’en 1940, on lui a offert « un voyage culturel, en Pologne », qu’« il » n’a pas eu « une jeunesse facile », qu’aujourd’hui les jeunes ont « Érasmus », alors que lui a connu « Auschwitz ». Le « vieil Ashkénaze » trouve « étrange le corps » qu’il habite.
Le spectateur se perd un peu entre le « je » de Joseph, et le « je » de la blonde enfant que la mère appelle Sophie, dont le père dit : « elle s’en sortira » et qui révèle : « j’ai vingt ans et on n’a jamais été juif ». Pourquoi cette créature de rêve est-elle schizophrène ? Depuis qu’elle est Joseph, Sophie n’a plus, comme on dit dans la Bible, « ce que les femmes ont accoutumé d’avoir », elle a des maladies de vieux et elle « fait Kippour » au grand dam de sa famille.
Mélanie Thierry pleure de vraies larmes pour évoquer ses malheurs. Elle est non seulement Joseph et Sophie mais aussi sa mère, sa grand-mère, son grand-père, et le psy. Elle est poignante, et acquiert vite la sympathie d’un public attendri.
Peu à peu, on saura qu’elle a « aimé Julien qui aime une autre femme ». On apprendra que ses parents « disent qu’ils ont perdu une fille, qu’elle est morte dans un accident, qu’elle jouait du piano », que pour se consoler la mère « se tape le prof de piano », et que le père ne parle plus.
Puis, la culpabilité change de camp, le père la serre dans ses bras, le sang revient, le train repasse de jardin à cour. On a compris son traumatisme, mais pourquoi un vieux juif ? Après tout, pourquoi pas ?
Danielle Dumas |