La tête des autres

Vieux Colombier - Comédie Française, Paris
Du 10 mars au 17 avril 2013

CONTEMPORAIN
Dans une esthétique proche du polar, Lilo Baur met en scène l'acide réquisitoire contre la peine de mort, la corruption et l’illusoire équité de la justice, écrit par Marcel Aymé dans sa comédie grinçante.
Continuer la lecture

Spectacle terminé depuis le 17 avril 2013

 

La tête des autres

De
Marcel Aymé
Mise en scène
Lilo Baur
Avec
Serge Bagdassarian, Clément Hervieu-Léger, Félicien Juttner, Laurent Lafitte, Alain Lenglet, Nicolas Lormeau, Véronique Vella, Florence Viala
  • Comédie grinçante

Une tête de plus ! Le procureur Maillard fête avec son épouse Juliette et son confrère Bertolier la condamnation à mort d’un nouvel accusé, Valorin, mais le trophée s’avère bientôt menaçant et encombrant. Échappé aux mailles des filets de la police, Valorin s’introduit chez Maillard – resté seul avec sa maîtresse, l’épouse de Bertolier – avec la ferme intention de clamer son innocence et de se venger en révélant des secrets compromettants pour l’honneur et la carrière des procureurs. Identifié par Valorin, le vrai coupable s’avère être Alessandrovici, homme de main aux services inavouables…

Romancier, conteur, nouvelliste et dialoguiste, Marcel Aymé (1902-1967) connaît un succès croissant à partir de la publication de son premier roman (Brûlebois) en 1926 avec, notamment, La Table-aux-Crevés (prix Renaudot 1929) et La Jument verte (1933). Après avoir conquis en 1948 les spectateurs avec sa première pièce, Lucienne et le boucher, cet amoureux du théâtre écrit Clérambard (1950), La Tête des autres (1952), et dix autres pièces abordant, avec humour et dérision, les genres et sujets les plus divers, de la comédie musicale au policier fantastique jusqu’à la critique – argumentée par son expérience de chroniqueur judiciaire – de la peine de mort alors communément acceptée.

Dénonçant la compromission entre la justice et le pouvoir, La Tête des autres est menacée d’interdiction mais sa création par André Barsacq est un succès. Face à la polémique et aux pressions de la justice, Marcel Aymé change en 1956 le dernier acte de son audacieuse comédie grinçante.

  • Note du metteur en scène

L'injustice, ou la corruption généralisée
En lisant La Tête des autres pour la première fois, j’ai été frappée par l’actualité du thème de la peine de mort, traité au sein d'une histoire rocambolesque. Un joueur de jazz, condamné à mort à tort, parvient à s’échapper et se retrouve par hasard dans la maison du procureur, face à la femme qui est son seul alibi puisque c'est avec elle qu'il a passé la nuit dans un hôtel le soir du meurtre. J'avais le choix entre les deux versions écrites par Marcel Aymé, j'ai choisi celle de 1952, moins explicative et plus dans l'action que celle de 1956. La pièce a fait scandale à sa création dans le milieu de la magistrature et a frôlé l'interdiction ; j'avais l'impression qu'en la retouchant, l'auteur justifiait en quelque sorte son propos.

Mon choix a surtout été guidé par la suppression, dans la seconde version, d'une figure centrale, Alessandrovici, homme d'affaire mafieux qui a collaboré pendant la guerre avant de se ranger du côté des alliés. Toute la pièce converge vers ce personnage incroyable qui arrive à l'acte IV. Cette version m'a paru doublement intéressante, d'un point de vue historique et de par son actualité. En situant sa pièce en Poldavie, quelque part en Europe, c'est-à-dire aussi « nulle part » comme chez Jarry, Marcel Aymé se donnait une liberté de parole. Aujourd'hui, la peine de mort est abolie depuis plus de trente ans en France, mais si cela peut paraître loin dans les esprits, les exécutions perdurent ailleurs, dans le monde. Cette version a le mérite de dépasser le seul contexte de l'après-guerre pour montrer, dans un État mafieux, une justice aux mains liées à une corruption généralisée, avec des résonances contemporaines. La Tête des autres parle avant tout pour moi de l’injustice, en lien avec une recherche de vérité. Dans une absence totale de jugement de la part de l’auteur, elle met en scène la nature humaine avec son fond de lâcheté et sa soif de pouvoir.

Trouver la vérité dans le jeu
Pour atteindre une tension dramatique qui mette à distance l’aspect purement comique, j'ai pris le parti d'une esthétique cinématographique proche des films noirs. J'adore la comédie, mais ici le thème de la justice méritait un traitement plus dense. L’enchaînement d’événements improbables qui structure l'intrigue m'a orientée vers le polar. Je ne saurais dire combien de gifles sont données, combien de bagarres démarrent, combien de revolvers sont braqués... il fallait sortir du gag pour que l'on sente à chaque instant une menace imminente, qu'on n'oublie jamais le contexte de cette condamnation à mort. Le texte est en lui-même plein d’esprit et d’humour ; en l’inscrivant dans un style plus sombre, on fait ressortir son caractère vif, tranchant.

C'est pour les acteurs un support pour trouver une manière de jouer, une intensité de jeu. La lumière accentue les contrastes, la musique permet de tendre les rapports. Nous cherchons, dans un équilibre fragile, une forme de vérité dans l'action. Je pense par exemple aux scènes avec revolvers que l'on travaille parfois avec des musiques de films à suspense. Peu importe que l'on garde ou non ces morceaux au final, l'environnement sonore crée une atmosphère dramatique qui génère une tension supplémentaire. De la même façon, pendant les scènes de bagarre, je m'appuie sur un rythme de jazz en fond sonore. Ce sont de petites choses comme ça qui reviennent au fur et à mesure en créant des déclics. Le jazz... Ne jamais oublier que toute cette affaire arrive à cause d'un joueur de jazz.

La scénographie rejoint cette esthétique. On joue dans un décor de studio de cinéma, un décor amovible avec des changements à vue. Cette machinerie crée une sensation particulière car rien n'est posé au départ, ce sont les éléments du décor et les accessoires qui viennent s'installer autour des personnages déjà en action, comme si rien ne dépendait d'eux.

L'importance que je donne au travail gestuel, physique, vise cette vérité des personnages. L'accusé, Valorin, doit en ce sens être totalement décalé par rapport aux autres. Les procureurs sont des orateurs, un peu comme des prêtres, qui manient brillamment le discours avec l'habitude d'être écoutés et respectés. Je les imagine, dès qu'ils prennent la parole, dans une verticalité là où Valorin est bien plus libre physiquement. Ce musicien de jazz est un instinctif, hors-normes, qui vit uniquement au rythme de la musique ; les procureurs ont leur jargon bien à eux, dont il se fiche éperdument, comme il se fiche du pouvoir mafieux. Alessandrovici, je le vois comme une bête qui avale tout autour de lui, dont tout le monde a peur mais qui a en même temps une certaine douceur enfantine. On travaille ce personnage dans des gestes animalesques qui vont vers quelque chose de monstrueux quand l'attitude tout aussi horrible du procureur Bertolier est plus sèche, un peu à l'image d'une hyène même s'il est moins vif.

Une pièce d'émancipation
Une représentation très moderne de la femme traverse cette pièce écrite dans les années 1950. D’ailleurs, les deux personnages féminins forment avec l'accusé un trio amoureux bien plus passionnant qu'il n’y paraît au départ, si l'on s'attache à l'opposition entre la femme-mère et la femme-putain.

La première, Juliette, est la bourgeoise type de son époque. Face à l'injustice, son regard sur le monde change, et celui qu'elle porte sur l'homme se charge de désir. Même si c'est peut-être avec un côté « bonne soeur » qu'elle prend le parti de l'innocent, du plus faible, elle n'est pas seulement une créature naïve et m'intéresse dans ce qu'elle a de sincère et de courageux. Plus la pièce avance, plus on doit sentir en quoi son désir la transforme. Seule à rester fidèle à elle-même, elle est prête à aller témoigner contre son mari. À travers son histoire d'amour qui est pour moi de l'ordre de l'idéal, purement platonique, son émancipation remet en question l'autorité masculine, et surtout bouleverse totalement son appréhension de la justice et du monde.

L'intérêt n'est pas dans son seul cheminement mais dans son traitement en lien avec l'autre femme, d'une violence inouïe. Plus que deux maîtresses jalouses qui se crêpent le chignon, ce sont bel et bien deux formes d'émancipation qui doivent se mesurer l’une à l'autre pour s'affirmer. Et c'est avec un rejet total de ce qui symbolise l'idéal féminin conventionnel que Roberte l'attaque. Tout autre est l’idéal qu’elle incarne de son côté ; son combat est celui d'une femme qui vit son désir avec la « liberté d’un homme », comme on disait à l'époque... Revendiquant son adultère comme une égale des hommes, elle dénonce l’injustice à laquelle son statut de femme la soumet. Quand l'infidélité de son amant passe inaperçue, et peut même être vue comme une marque de pouvoir dû à son statut social, elle se sait jugée par tous sans exception, c'est une garce.

Je veux faire ressortir la dimension charnelle, sexuelle de cette pièce sous-tendue par le désir. Il faut sentir jusqu'à quel point cette femme est tout d'abord fascinée par le pouvoir que représente son amant, procureur plus jeune et plus brillant que son époux. Auprès de lui, elle se frotte à un pouvoir qui s'exerce sur la vie et sur la mort. Cette attirance est très physique, presque animale ; elle veut sentir sa peau, sa sueur, ce goût de l'assassin. Femme de sang froid et pulsionnelle, elle entre dans une relation sadomasochiste avec le condamné, qui la poussera à un désir de meurtre. Pourquoi ? parce qu'elle est folle de lui et qu'il lui procure un sentiment de grande liberté.

L'impact de cette histoire d'injustice passe avant tout par la force d'attraction et de répulsion qui les unit. Et là où la seconde version de la pièce, que l'on dit plus noire, se finit sur la mort de l'innocent Valorin « exécutant par erreur la condamnation », la première version est, hors de toute morale et loin de la pièce à thèse, d'une injustice humaine terrible. L'amour, passionnel, ouvre une brèche dans l'intégrité de Valorin. Sa résistance lâche et l'éloigne de celle qui a été la seule à le soutenir sincèrement, Juliette. L'injustice serait en nous, au plus profond de notre chair...

Lilo Baur, février 2013
Propos recueillis par Chantal Hurault, communication, Théâtre du Vieux-Colombier

Avis du public : La tête des autres

Donnez votre avis

Spectacles consultés récemment