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Le chaos intime des êtres
L’oeuvre humoristique
Radioscopie d’un titre
- Le chaos intime des êtres
Servir… obéir… ne pouvoir être rien… Une tenue de travail, défraîchie, que, chaque soir, on
accroche au mur, à un clou. Seigneur, quelle chose épouvantable que de ne plus se sentir vivre
dans la pensée de personne ! - Dans la rue… - J’ai vu ma vie, je ne sais pas, avec le sentiment
qu’elle n’existait plus, comme si je l’avais rêvée… avec toutes ces choses autour de moi, les
quelques personnes qui passaient dans ce jardin à midi, les arbres… ces bancs… - et je n’ai
plus voulu, je n’ai plus voulu être rien…
Vêtir ceux qui sont nus, acte 1
L’écrivain Ludovico Nota recueille dans son meublé Ersilia, une jeune fille dont la presse vient de
raconter le drame personnel : d’abord renvoyée de son poste de nurse suite à la mort accidentelle de
l’enfant dont elle avait la garde, puis abandonnée par son fiancé, elle a tenté de se suicider. Rien que de
très banal somme toute, mais de quoi éveiller la compassion chez tous les amateurs de mélo, qu’ils
soient lecteurs de faits-divers dans la presse à sensations ou spectateurs d’un théâtre où l’on aime aller
pleurer plus malheureux que soi.
On imagine aisément Ludovico Nota en auteur à succès de ce théâtre lacrymal, prenant Ersilia comme
modèle d’un nouveau personnage. C’est ce que se figure Ersilia en tout cas, avant de comprendre que
l’écrivain s’intéresse plus à sa personne qu’à l’histoire dont elle voudrait être le personnage… Premier
malentendu. Mais surtout, on va vite s’apercevoir que le récit d'Ersilia n’est pas tout à fait conforme à la
réalité, qu’elle a en quelque sorte « habillé » son suicide d'une histoire qui fait d’elle une victime bien
comme il faut. Bref : la malheureuse Ersilia a menti, elle n’a donc pas mérité les larmes qu’on a versées
pour elle. Sa tentative de suicide pourtant n’était pas feinte, et Ersilia par bien des côtés peut revendiquer le titre
de victime qu’on lui dénie à présent. Est-ce la honte d’apparaître à nu comme cette victime-là qui l’aura
conduite à se fabriquer une autre image d’elle-même, mieux vêtue, plus convenable, plus conforme ?
L’histoire d’Ersilia m’a rappelé cette jeune femme qui avait prétendu avoir subi une violente agression
raciste dans le RER : comme si se poser en victime était devenu pour elle le seul moyen d’échapper à
l’anonymat de la vie moderne, le seul moyen d’exister dans une société qui précisément passe son
temps à fabriquer des people, inventant des stars d’un jour ou donnant à des « gens normaux » la chance
de devenir la vedette du reality show de leur propre vie. Exister comme victime, c’est un peu retrouver la
parole qu'on a l'impression de n'avoir jamais eue, c’est se sentir vêtu quand on se croyait nu. Et voilà
qu’avec la complicité de notre compassion et celle des médias toujours prêts à la nourrir - une
compassion singulièrement avide en ces temps de panne de projet politique, où le sentiment prégnant
de notre impuissance à agir nous porte plus à l’empathie avec ceux qui souffrent qu’à l’admiration de
ceux qui tant bien que mal cherchent précisément à agir -, voilà que les victimes se fabriquent comme
les idoles et les stars, qu’il y en a de plus belles que d’autres, de plus émouvantes, de plus tragiques, de
plus héroïques…
Dans Vêtir ceux qui sont nus, Pirandello apporte certainement un éclairage prémonitoire sur ces
processus de victimisation tels que nous les connaissons aujourd’hui dans notre fameuse société du
spectacle parvenue au stade de la « télé-réalité ». Il met en scène aussi - cela va avec - le déballage
public de l’intime, et le processus de déformation ou de reconstruction de la réalité qu’induit tout
discours sur soi. En « humoriste » qui a sans doute bien lu Ibsen, Pirandello ne peut s’empêcher de
scruter le chaos intime des êtres réels derrière les belles images auxquelles chacun voudrait ressembler,
il fait impitoyablement tomber leurs masques tout en sachant peut-être que leur nudité ne donnera pas
accès pour autant à leur vérité… Il sonde et avive ainsi notre regard de spectateur - qui aime s’embuer
du malheur des autres ou percer leur secret - avec l’intention délibérée de ne pas le satisfaire : quand
l’art se fixe l’ambition de laisser la vie surgir dans ce qu’elle a d’informe et d’irréductible, c’est le
spectateur qui est nu.
Stéphane Braunschweig, novembre 2005
Vêtir ceux qui sont nus dans la traduction de Ginette Herry a été publié en janvier 2006 par L’Avant-Scène théâtre.
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“L’homme est un animal vêtu”, dit Carlyle dans son Sartor Resartus. “La société a
pour base la garde-robe”. La garde-robe compose elle aussi, elle compose et
dissimule : deux choses que l’humoriste ne peut souffrir.
La vie nue, la nature privée d’ordre tout au moins apparent, hérissée de
contradictions, l’humoriste la juge infiniment éloignée de l’agencement idéal de nos
conceptions artistiques ordinaires, agencement dans lequel il est manifeste que tous
les éléments se soutiennent et coopèrent étroitement. (…) D’où ce je ne sais quoi de
non composé, d’effiloché, de capricieux, cette multitude de digressions que présente
l’oeuvre humoristique en opposition avec l’agencement ordonné, la composition de
l’oeuvre d’art en général. Tout cela est le fruit de la réflexion qui décompose.
Luigi Pirandello, Essence, caractères et matière de l’humorisme,
1908, Folio essais p.159-162
Toutes les fictions de l’âme, toutes les créations du sentiment, nous allons voir qu’elles sont la matière de
l’humoriste, c’est-à-dire que nous allons voir la réflexion transformée en une sorte de petit démon qui
démonte le mécanisme de chaque image, de chaque phantasme engendré par le sentiment : on démonte
afin de voir comment c’est fait, on détend le ressort et tout l’ensemble du mécanisme, agité de
mouvements convulsifs, émet alors des sons stridents. Il peut se faire que parfois cela se produise avec
cette sympathie indulgente dont parlent ceux qui ne connaissent qu’un humorisme bon enfant. Mais il ne
faut pas s’y fier, car si la disposition à l’humorisme présente parfois cette particularité, je veux dire cette
indulgence, cette compassion ou cette pitié, il ne faut pas perdre de vue que ce sont les fruits d’une
réflexion qui s’est exercée sur le sentiment contraire, que cela constitue un sentiment du contraire né
d’une réflexion sur des cas, des sentiments, des hommes qui provoquent simultanément le dépit,
l’irritation, la raillerie de l’humoriste, lequel est aussi sincère en se livrant à ce dépit, à cette irritation, à
cette raillerie qu’en exprimant cette indulgence, cette compassion, cette pitié. (…) Tout sentiment, toute
pensée, tout élan, au moment même où ils jaillissent, se dédoublent, chez l’humoriste, en leur contraire.
(…)
Car le propre de l’humoriste, en raison de l’activité particulière que la réflexion exerce en lui pour
engendrer le sentiment du contraire, c’est de ne plus savoir quel parti adopter, c’est la perplexité, l’état
d’irrésolution de la conscience.
Luigi Pirandello,
Essence, caractères et matière de l’humorisme,
1908, Folio essais p.129-131, p.141
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Vêtir ceux qui sont nus est la troisième des sept oeuvres de miséricorde corporelle que
l’Église catholique propose à la charité de ses fidèles. Les deux premières sont :
nourrir ceux qui ont faim et donner à boire à ceux qui ont soif ; parmi les quatre
autres on trouve : donner asile à ceux qui n’ont pas de logis, et ensevelir les morts. Quant à la miséricorde spirituelle, elle s’efforce, entre autres tâches, de conseiller les
hésitants et de consoler ceux qui souffrent. Ces oeuvres de piété sont aussi des oeuvres
de pitié ; elles invitent à s’émouvoir devant la souffrance d’autrui et à tout faire pour
la soulager sans la craindre. Mais la crainte et la pitié n’étaient-elles pas les ressorts de
la tragédie ? Pour Pirandello, la tragédie est devenue impossible au vingtième siècle.
Quel sort la pièce peut-elle donc faire à la pitié convoquée par le titre ? Et d’abord,
comment la nudité apparaît-elle dans la fable ?
Ersilia Drei, la protagoniste, est nue. Cette nurse chassée par ses maîtres à cause de
l’accident qui a causé à Smyrne la mort de leur petite fille est revenue à Rome
démunie d’argent, sans famille et sans amis, pour y apprendre que le lieutenant de
vaisseau à qui elle se croyait fiancée l’a abandonnée et va épouser une autre femme.
Toute sa vie, une vie de pauvreté et de service, la laisse ainsi métaphoriquement aussi
nue que le séquestre de sa valise, occasionné par son suicide, la laisse ensuite sans
vêtement de nuit et sans vêtement de rechange à sa sortie de l’hôpital (fin acte I,
début acte II).
De plus, sa vie ne lui a jamais donné consistance et elle n’a jamais eu la
force d’être quelque chose : jour après jour et malheur après malheur, elle n’a fait que
subir ce que les choses ont voulu qu’elle soit ; en subir la souffrance. De là à vouloir
ne plus être rien et se donner la mort dans un jardin public… Le hasard fait qu’elle
est sauvée (acte I et II).
Pitié et miséricorde se donnent alors libre cours devant une nudité qui conjugue
dénuement et souffrance. Le journaliste qui l’interviewe après son suicide s’émeut,
et, par son récit émouvant dans le journal, émeut la ville et en particulier l’écrivain
Ludovico Nota qui non seulement offre chez lui à la démunie le vivre et le couvert
mais se déclare prêt à la conseiller et à partager avec elle une nouvelle vie tandis que
la logeuse habille pour la nuit la malheureuse, l’encourage et la console (acte I). De
son côté, bouleversée, la future épouse du lieutenant de vaisseau, rompt ses
fiançailles et envoie le jeune homme repenti réparer sa trahison en offrant à Ersilia de
l’épouser. Un large éventail des oeuvres de miséricorde tant matérielles que
spirituelles se met donc en branle, concurremment, autour de la victime
malheureuse d’une vie qui n’a cessé de la dépouiller ou de la trahir.
Mais, de revêtir son inconsistance, Ersilia s’était occupée elle-même. Juste après avoir
avalé le poison dont elle était certaine qu’il la menait à la mort, elle s’était fabriqué un
linceul dans lequel être ensevelie, le métaphorique habit décent de la fiancée
abandonnée destiné à couvrir sa métaphorique nudité-nullité, ainsi que sa honte
secrète d’avoir été la maîtresse du père de la petite morte, responsable avec elle de
l’accident. Ce vêtement mensonger, ceux qui savent n’auront de cesse de le lui
arracher et, de révélation en révélation, les miséricordieux se muent en ennemis - ou,
au mieux, en indifférents - jusqu’à ce qu’Ersilia se donne à nouveau la mort et
constate l’impossibilité dans laquelle tous se sont trouvés, elle-même comprise, de
vêtir sa nudité. Son vindicatif adieu à la vie, et à ceux par qui elle meurt nue, conclut
la pièce par une sorte de retournement ironique du titre. Ni tragédie ni comédie, mais
farce transcendentale peut-être, la pièce a fait déferler sur les mensonges de
l’apparence une pitié qui s’est effarouchée et a reculé devant la réalité.
C’est que la réalité est la nudité dans sa hideur absolue. La réalité extérieure dont le flux
incessant d’événements, de gens et de bruits vous « étourdit, interrompt, embarrasse,
contrarie, déforme » quand elle ne vous assaille pas pour vous « mettre en pièces ». La
réalité intérieure qui ne coïncide jamais avec l’image que les autres vous renvoient de
vous-même mais est animée par la « bête » - la voracité des pulsions tapies en chacun
de nous. L’une et l’autre réalités sont inaccessibles directement et sur elles aucun
vêtement ne tient longtemps. Seule l’imagination - et non plus la pitié - peut créer
du « roman à vivre » dans la réalité (acte I), elle peut nous arracher au « bourbier de la
vie ordinaire » et sublimer nos élans en pérennisant un moment de bonheur partagé
qui se constitue alors en idéal (acte II, première attente d’Ersilia), elle peut enfin
transformer les « mensonges » en « histoires », belles à écrire et à lire, dans lesquelles,
l’art s’étant emparé des faits pour les transmuer, surgit à nouveau la vie (acte III,
seconde attente d’Ersilia). Ainsi, seul l’art pourrait un jour venger la vie doublement
pitoyable de la malheureuse Ersilia.
En 1922, Pirandello lui-même se sent nu. Toujours strictement vêtu de sombre jusqu’au
menton et se défiant farouchement de tout ce qui est corps, il a cinquante-cinq ans.
Ses fils sont revenus de la guerre mais il a dû se séparer de son épouse, qu’il aime
passionnément mais dont la folle haine jalouse a rendu leur co-habitation
impossible ; il rêve encore pourtant de la ramener à la maison et la privation d’elle
rend parfois furieuse en lui « la bête ». Surtout, Lietta, sa fille chérie, a quitté la
maison, elle s’est mariée en juillet 1921 et suit son mari au Chili en février 1922.
Le
triomphe d’Henri IV (février 1922) qui suit celui des Six personnages en quête d’auteur (été 1921) fait revêtir pour la première fois à Pirandello l’habit du succès, mais ce
vêtement couvre mal le froid du vide dans lequel il se meut et ne modèle en rien son
aspiration à une vie nouvelle - à l’automne 1922, il renoncera à la profession
d’enseignant qu’il exerçait depuis 1897, et en 1925, il ouvrira et dirigera à Rome le
Théâtre d’Art. Mais en avril et mai 1922, on dirait qu’il se venge de la nudité de sa vie
d’homme en inventant l’histoire de l’auteur Ludovico Nota en quête d’un personnage
et la rencontre paradoxale de cet auteur avec une jeune femme qui voudrait enfin
trouver un habit en devenant l’héroïne d’un roman, mais qui ne prendra consistance
qu’en mourant seule et nue. Ce roman, Nota ne l’écrit pas mais Pirandello écrit la « comédie » de cet impossible roman et l’édite dans la série de ses Masques nus ; peut-être
le triomphe de Vêtir ceux qui sont nus à Rome au Théâtre Valle en novembre 1922
a-t-il doublé d’un peu de chaleur intérieure son nouvel habit de succès ?
Ginette Herry, 13 novembre 2005
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