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Dans son journal intime, Ionesco écrit : « La
mort n’est pas une vérité neuve, c’est une vérité qu’on oublie ».
L’histoire d’une agonie et d’une résurrection
La cérémonie dans Le Roi se Meurt
Ionesco et le Tibet
Ionesco face à la mort
Pourquoi Le Roi se Meurt ?
Écrite en 1962 à la suite d’une maladie, Le Roi se Meurt
est le tête à tête d’un homme avec sa mort. Bérenger Ier, roi
shakespearien, est mourant. Dans son royaume, peu à peu réduit au seul palais
qui tombe en ruines, un cataclysme extraordinaire est en train de se produire.
Le corps du roi vit au rythme de l’Univers qui se disloque avec lui. Ses
souffrances ouvrent des fissures dans les murs de la salle du trône. Accompagné
d’une servante, d’un garde, d’un médecin-bourreau-astrologue et de ses
deux épouses, il parcourt inexorablement les étapes d’une cérémonie qui
l’achemine vers le néant : ce n’est pas lui qui disparaît, c’est le
monde.
Le Roi se Meurt est l’histoire d’une agonie tout autant que
celle d’une résurrection, tenant du cheminement mystique comme du rituel
carnavalesque : les acteurs, comme la mise en scène, sont voués à se
tenir sur le fil du vertige, là où s’abolit la frontière entre joie et
douleur, tragédie et comédie, dans cette fusion des contraires propres aux états
paroxystiques de transe ou de délire. Là où l’on ne sait plus si c’est la
langue d’un fou ou celle d’un prophète qu’on entend.
En abordant Le Roi se Meurt, nous avons voulu prendre au pied
de la lettre la proposition de Ionesco : le temps de vie qu'il reste au Roi
est celui de la représentation.
La pièce nous propose au travers d'une journée, un cheminement rituel qui
pourrait signifier celui d'une vie, débutant au matin de l'enfance et finissant
au coucher du soleil, lorsque la vie s'en va. C'est pourquoi cette œuvre de
Ionesco, qui reste dans la mémoire collective comme une œuvre burlesque, nous
semble plus proche d'une tragi-comédie dans laquelle il est question de l'homme
face à sa mort.
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Bérenger 1er est mourant. Le médecin l'a dit et déjà tout le royaume en porte les signes. La terre se fend, le mur du palais est
fissuré et le printemps a avorté. Les ministres ont disparu, partis à la pêche ou tombés
dans le ruisseau.
Ecrite en 1962 pendant une maladie, Le Roi se meurt, cette oeuvre, devenue classique de Ionesco, est une
tragi-comédie dans laquelle il est question de l'homme face à sa mort. « Non.
Je ne veux pas mourir. Je vous en prie, ne me laissez pas mourir. Soyez gentils, ne me
laissez pas mourir. Je ne veux pas. »
Le temps de vie qu'il reste au Roi est celui de la représentation (telle est la proposition
de Ionesco). Le Roi parcourt inexorablement les étapes d'une cérémonie qui l'achemine vers
la disparition. Les deux reines, Marie l'hédoniste et Marguerite la douloureuse assistent l'époux presque défunt. Auprès de
lui encore, une servante, un garde, un médecin bourreau et astrologue.
Et accompagnant la pièce, la musique des marches funèbres de la guerre du Chaco, interprétées
par la fanfare bolivienne Boleros de Caballeria.
Marcos Malavia et la Cie SourouS
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Ionesco a été influencé, dans ses lectures, par les rites funéraires tibétains,
la philosophie hindouiste et par le folklore roumain. Ainsi peut-on voir une
analogie frappante entre le déroulement de la pièce et l’eschatologie
bouddhique du Bardo Thödol, Le Livre des Morts Tibétain où il est
question de l’illumination par la libération, de la réincarnation.
Dans Le Roi se Meurt, on retrouve le rituel des mourants, la
liturgie funèbre, les prières, les conseils, les textes sacrés qui aident le
transfert dans le vide parfait.
Bérenger Ier est assis, cette position est celle des tibétains morts.
Marguerite attend les signes à ses côtés. Son cœur ne connaît pas la pitié.
Dès que la mort se profile, elle dicte les ordres. Elle est le Lama qui ne peut
rien sans la volonté du mort, elle représente cette sagesse.
Le Roi invoque les morts afin qu’ils l’aident à franchir le passage.
Comme Ionesco l’écrit dans La Quête Intermittente :
« Je me joue à moi-même ma propre pièce, Le Roi se Meurt,
dans le rôle principal ! ». Bérenger Ier, ainsi que dans Le
Livre des Morts Tibétain, veut que ceux qui l’ont précédé
l’escortent et lui ouvrent la voie. Tous se mettent à prier pour terrasser
les passions, apaiser le corps, paralyser la dispersion de l’esprit. Ionesco a
dû s’inspirer pour cette scène de prière collective, de la mystique
indienne, la Brihadâranyaka Upanisad : « Du non-être conduis-moi à
l’être / De l’obscurité conduis-moi à la lumière / De la mort
conduis-moi à l’immortalité. »
Pour Marguerite, c’est le désir, l’obstacle le plus grave qui s’oppose
à notre délivrance. Elle le délivre des caprices (en lui refusant le
pot-au-feu), puis de la mémoire résiduelle. Elle détache un à un tous les
liens de la vie. Elle effectue le geste antique des Parques en donnant des coups
de ciseaux dans le vide : elle lui ôte ses boulets. Marguerite le prépare.
Pour l’amener au vide, elle recourt à une technique proche du yoga. La
concentration en un seul point, sur un objet, ce qui est le point de départ de
la méditation yoga.
Dans la mystique orientale hindouiste, l’homme est esclave tant qu’il ne
se détache pas de ce monde éphémère, lieu du non-être. C’est par l’ascèse
qu’il accède à l’être. Il faut se soustraire à toute activité
sensorielle, à la domination des objets extérieurs à la mémoire qui ne peut
que troubler. Tout le but de Marguerite est précisément de guider le Roi dans
ce cheminement. Par là, il accèdera à un état antérieur à la création,
l’état primordial de l’incréé, l’état de Bouddha ?
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Le Roi se Meurt a été rédigée en trois semaines par Ionesco
malade. Le ton plus grave de la deuxième partie s’explique par le fait
qu’elle a été écrite après une rechute. L’univers s’obscurcit. Ionesco
cherche à exorciser la peur de la mort qui l’a hanté et il prête à Bérenger
son attachement à la vie.
Lors d’un voyage en Roumanie en 1927, Ionesco va faire l’expérience de
ce qu’il appellera "un miracle". Les chiens cessent d’aboyer et se
mettent à chanter. Les maisons, le ciel, le soleil, la lumière, tout change
d’aspect. Il a l’impression de quitter la pesanteur. C’est la
transfiguration du monde. Ainsi la mort acquiert une dimension que l’on
retrouvera dans Le Roi se Meurt.
Ionesco, tout au long de son œuvre et de sa vie, restera dans l’obsession
de la mort : depuis la perte de l’enfance et le décès de sa mère,
jusqu’à son vieillissement. Être dans le temps, c’est être dans la fuite,
dans le fini.
Ionesco a été fortement marqué par ses lectures. Ainsi, dans Le Phédon
de Platon, il est question de la mort de Socrate. Ionesco fait la remarque que
la description de la mort est plus convaincante que les arguments pour
l’immortalité de l’âme. Cela peut permettre de comprendre son désarroi
face à la mort.
Ionesco sera également partagé entre le désir de jouissance et le besoin
d’apaiser son angoisse de la mort en se préparant à mourir. Cela peut être
dû à l’influence de la psychanalyse jungienne et de son dualisme pulsionnel :
l’opposition et l’unité de l’instinct de vie et du désir de mort. Dans
son Journal en Miettes il écrit : « Puisque
l’instinct de mort existe au cœur de tout ce qui vit, puisque nous souffrons
de vouloir le réprimer (…) dénouons les liens vitaux, cultivons l’instinct
de mort, (…) arrosons-le comme une plante qu’il grandisse sans opposition.
La souffrance est là, la peur naît dans le refoulement de l’instinct de
mort. Mais non, mais non. Je veux vivre encore. Toujours vivre. Je veux la société
des vivants. En somme, je veux également être et mourir ».
Ce sont ses deux manières d’être au monde. Un conflit constant entre une
mort affreuse, impossible, la dépossession absolue, et la mort sans terreur,
l’homme arraché de la matière, la liberté. Ce conflit est visible dans les
figures des deux reines. Marie a toujours régné dans le cœur du roi car elle
représente l’hédonisme. Mais dès que la mort approche, elle perd son
pouvoir et s’éclipse au profit de Marguerite qui assiste le roi dans l’épreuve,
règle les différents moments du rite de passage.
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Depuis plusieurs années, Marcos Malavia écrit des pièces en langue française.
Son processus de création passe par une imprégnation de l'écriture. De là,
des mises en scène au plus proche de l’essence du texte.
Pourquoi avoir choisi de monter Le Roi Se Meurt de Ionesco ?
Parce que cette œuvre s’inscrit dans la lignée de Malavia-auteur-metteur en
scène. Ainsi, dans ses deux dernières pièces, on retrouve des thématiques
similaires à celles de Ionesco.
Dans La Mort du Général, montée en 1998 au Théâtre de l’Épée
de Bois à la Cartoucherie (Vincennes), il est question d’un général qui vit
ses derniers instants avant une mort rédemptrice en conversant avec son
fossoyeur. À la manière de Bérenger Ier, il passe par le refus avant
d’accepter sa fin, de l’affronter. La fanfare, les musiques sont les restes
de ce qui s’est passé. Les aboiements des chiens lui rappellent son fatal
destin. Là aussi, tout se joue en une journée. Le général effectue son
parcours initiatique jusqu’à faire face. C’est un homme seul avec sa
conscience, avec sa mort.
Puis vient la création du Testament d’un Rémouleur. Cette pièce a été
présentée dans sa version "work in progress" au festival La
Alternativa de Madrid, à Gare au Théâtre à Vitry, et au festival Auteurs
en Acte à l’Isle-sur-la-Sorgue en 2001 puis jouée au Théâtre Essaïon de
Paris en 2002, et enfin au Théâtre Victor Hugo de Bagneux en 2003. La phrase
clé est : « Ce sont les mots qui assassinent ».
Un rémouleur, José, a été comme ‘évidé’ par les mots de sa femme.
Il l’a alors découpée, et de la sorte, en a fait un blason vivant. Ne reste
d’elle que sa tête, et de lui, une enveloppe charnelle qui a refusé de
mourir. José sait que la police est sur le point de le démasquer. Il va vers
sa mort comme le Petit Poucet, suivant dans le journal les morceaux de sa femme
retrouvés par la police, les morceaux de sa vie. Ce chemin lui permet de se
retrouver finalement face à sa mère, sa femme, sa fille ; jusqu’à se
livrer au chien Cerbère, gardien des enfers. Il est mort deux fois… c’est
l’acceptation de la mort physique qui l’achève et le fait définitivement
disparaître.
Le Miroir d’un Naufragé, Le Ventre de la Baleine,
La Boucherie Ardente - les précédentes pièces de Marcos Malavia,
des tragédies, sont d’autres variations sur la mort, différentes
alternatives avec la mort comme seule issue.
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