- Comme un cri, un appel urgent à respirer
Lors d’un “dîner artistique” donné par les époux Auersberger en l’honneur d’un vieux comédien du Burgtheater, le narrateur, assis dans un fauteuil à oreilles, observe l’intelligentsia viennoise, avec qui il avait rompu depuis presque trente ans.
Le même jour ont eu lieu les obsèques de Joana, artiste en marge qui s’est suicidée et auxquelles les commensaux ont assisté.
Alceste moderne, le narrateur, double à peine déguisé de l’auteur, ressasse son exaspération devant ce petit monde étouffant.
Depuis longtemps, Claude Duparfait arpente l’œuvre de Bernhard comme un territoire familier, un chemin de connaissance. Avec Célie Pauthe et cinq autres acteurs, ils s’emparent de l’urgence de ce roman majeur, bouleversant, où Thomas Bernhard mène implacablement le procès des artistes et de leurs admirateurs.
La colère de Bernhard fait résonner chez les deux metteurs en scène, un appel urgent à respirer contre une société étouffante et nocive. Une quête brûlante habite ce projet : retrouver la vraie promesse de l’art, celle d’une pleine respiration et entrer dans la pénombre des sentiments.
Traduction de l'allemand par Bernard Kreiss.
- Contexte d'écriture et de publication
Le roman, paru en 1984, est très inspiré d’une partie de l’existence de Thomas Bernhard. Les protagonistes évoquent un cercle d’amis qu’il fréquentait assidument au cours des années cinquante. Ainsi, on peut reconnaître, sous les traits de Jeannie Billroth, la romancière Jeannie Ebner. Elle rencontre Thomas Bernhard, en 1954, par l’intermédiaire de son collaborateur, Hans Weigel, éditeur de la revue Stimmen der Gegenwart (La voix du présent). Ebner et Bernhard entretiennent une amitié pendant plusieurs années. Elle refusera de se reconnaître dans le personnage de Jeannie Billroth, pourtant la parution du livre conduira à une brouille entre les deux écrivains, qui se réconcilieront un peu avant la mort de l’auteur Des arbres à abattre.
En 1957, Thomas Bernhard sort du Mozarteum et Jeannie Ebner, lui présente le compositeur Gerhard Lampersberg et sa femme Maja, facilement identifiables dans les époux Auersberger. Une collaboration artistique et une amitié fusionnelle s’instaurent entre les Lampersberg et Bernhard. L’auteur effectue de fréquents et longs séjours dans la propriété du couple, la “Tonhof”, à Maria Zaal, en Carinthie. “L’intense commerce artistique” (Les Arbres à abattre) entre les Lampersberg et Bernhard donnera notamment naissance à un opéra Die Köpfe (Les Têtes) qui sera joué dans la grange de la “Tonhof” transformée en salle de spectacle. Celle-ci accueillera aussi des courtes pièces de théâtre rédigées par Thomas Bernhard, par exemple Gartenspiel für den Besitzer eines Lusthauses in Kärnten (Jeu de jardin pour le propriétaire d’une maison de plaisance en Carinthie) ou encore Nachspiel zu Rosa (Suite pour Rosa). De plus, les Lampersberg, deviennent des mécènes pour Thomas Bernhard. Ils financent l’impression de ses poèmes, Die Irren Die Häftlinge (Les Fous, Les Détenus) et Psalm (Psaume) notamment. Par ailleurs, les époux le présentent à des personnalités reconnues du monde artistique viennois, qui fréquentent la “Tonhof”. Le domaine s’apparente à un lieu d’accueil de l’avant-garde littéraire et artistique, viennoise. Bernhard y croise notamment les écrivains Hans Carl Artmann, Christine Lavant, Wolfgang Bauer ou encore le dramaturge Peter Turrini.
C’est, sans doute, dans ce contexte, que l’auteur Des Arbres à abattre rencontre Fritz Riedl, sculpteur et tapissier et sa femme, artiste peintre, Joana Thul (Elfriede Slukal), évoqués dans le roman sous les traits de la Joana et du Fritz. La nature de ses relations avec le couple reste floue, on suppose “un ménage à trois”, qui n’est pas sans rappeler celui qu’il a entretenu avec les Lampersberg. En juillet 1960, une brouille autour des droits à percevoir pour les oeuvres représentées (l’opéra Les Têtes notamment) dans la grange du “Tonhof” mettra un terme aux relations entre les Lampersberg et Thomas Bernhard.
Vingt-quatre ans après, la parution Des Arbres à abattre déclenche un scandale. Gerhard Lampersberg croit se reconnaître dans le personnage de Auersberger et porte plainte pour diffamation. Le tribunal de Vienne décide alors de la saisie de l’oeuvre. Celle-ci est retirée des librairies et interdite de publication et de diffusion. Bernhard riposte alors, au cours d’une conférence de presse, et interdit la distribution de ses livres en Autriche, pour toute la durée des droits d’auteur, soit 75 ans après sa mort. L’affaire prend de l’ampleur et déclenche un débat, qui dépasse les frontières de l’Autriche, sur la liberté d’expression. Finalement, au terme de six mois de batailles judiciaires l’interdiction est levée. Gerhard Lampersberg abandonne les poursuites, retire sa plainte en 1985, et Thomas Bernhard revient sur sa décision.
« Vieil enfant amer assiégé dans le fauteuil, Claude Duparfait sait tout faire résonner, musique, humour noir, coquetterie. (...) Stupéfiant d’empathie avec son personnage, il maîtrise en effet « à la perfection ». Et offre un peu plus qu’un numéro de théâtre. » René solis, Libération, 31 mai 2012
« Claude Duparfait, Célie Pauthe et toute l’équipe artistique établissent parfaitement le terrain artistique de cette interprétation ouverte, vivante et active du texte de Thomas Bernhard. Leur travail donne un accès authentique à la puissance énigmatique et opérationnelle de l’investigation littéraire de l’auteur (…) » Un Fauteuil pour l’orchestre
« S’emparant de l’un des derniers romans du grand auteur autrichien, Claude Duparfait et Célie Pauthe ont su en restituer à la fois l’émotion et l’ironie grinçante. » Les Trois Coups
« La mise en scène très réussie de Célie Pauthe tend un fil entre rage, humour explosif et quête d'un art vrai. » Télérama sortir
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