La reine écartelée
de Christian Siméon d'après Victor Hugo

Mise en scène de Jean Macqueron

A l'Etoile du Nord à Paris du 01/06/01 au 24/06/01

- Le reportage de Valentine Borlant
- L'interview de Christian Siméon
- La critique de Karine Blanc
- Le regard de Catherine Robert

 

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La paix des lâches
La reine écartelée au Théâtre de l'Etoile du Nord 
Jusqu'au 24 juin
Par Karine Blanc

La Reine écartelée de Christian Siméon nous offre un regard neuf sur une pièce classique de Victor Hugo. La mise en scène de Jean Macqueron fait du destin tragique d'Amy Robsart un divertissement poignant. Portée par des comédiens sensibles et justes, cette version du drame est un hommage acéré et bouillonnant à la bravoure féminine.

 

Si d'aucuns taxèrent l'œuvre de Victor Hugo, alors âgé de 25 ans, d'immature, son Amy Robsart, inspirée d'un personnage historique, n'en reste pas moins un texte d'une grande sensibilité et d'une virtuosité rarement égalée dans l'écriture. Ce postulat n'a pas embarrassé Christian Siméon, qui a adroitement puisé dans la réalité historique de l'œuvre, pour l'altérer et la métamorphoser au gré du drame.
Jean Macqueron, qui signe la mise en scène nous donne une vision tragi-comique très personnelle et très incisive d'un texte qui est déjà le fruit d'une rencontre singulière entre deux auteurs.

Comme celui de toute héroïne tragique qui se respecte, le destin de la jeune Amy est poignant. Le verbe habile et mordant de l’auteur avive le récit de ces vies qui s'entrelacent, gravitant autour de l'amour impossible, de l'avidité de pouvoir et de l'impuissance des êtres face à une fatalité quasi acquise. Le tout sur fond de sentiments exacerbés.

Le spectacle commence avec une musique techno, d'où émergent des éclats de rires étouffés. La lumière nous révèle brutalement une scène ascétique voilée d'un drap immaculé et infini sous lequel semblent s'agiter des corps d'amants : celui, sensuel et enjoué de la jeune Amy qui émerge le premier et celui athlétique et arrogant de son mari Robert Dudley qui parade sous nos yeux dans le plus simple appareil.

 Le ton est donné : malgré les costumes, qui indiquent l'époque, nul besoin de décor ni de conventions pour restituer le cadre du drame. En évitant tout symbolisme ou illustration laborieuse, Jean Macqueron laisse le champ libre à l’imagination du spectateur. La mise en espace est particulièrement soignée, et la scène dépouillée, judicieusement utilisée pour nous raconter les méandres nécessaires à la construction de l'intrigue.

Amy, rayonnante et époustouflante Nathalie Savary, irradie de Bonheur. Elle aime. Et même si l'objet de sa flamme l'a épousée dans le plus grand secret, elle est sienne et prête à tous les sacrifices et tous les renoncements pour vivre la félicité qu'elle découvre dans une extase absolue. 
N'a-t-elle pas déjà fuit sa famille pour suivre le très convoité Robert Dudley ? L'infortunée n'ignore pas que la reine, Elisabeth Tudor a jeté son dévolu sur le jeune pair d'Angleterre. Mais la chair est faible et les grands sentiments auxquels la lie étroitement le drame occultent aisément la menace, quelque pesante qu'elle soit. 

Le personnage qui mène au dénouement fatal et incontournable est admirablement campé par Françoise Vallon. Elle incarne une Elisabeth Tudor tonitruante et fragile, despotique et amoureuse, implacable et lucide.

Dans la chaîne infernale des amours inaccessibles qui se mordent la queue, n'oublions pas l'Ecuyer de Sir Dudley, Richard Varney, calculateur et intègre, dont l'amour qu'il porte à Amy suffit à justifier l'ambiguïté. Il est interprété avec une grande justesse par Christophe Garcia, aussi subtil que son personnage le mérite.

Quelques réserves en revanche pour le Sir Hugh Robsard que Stéphane Auvray-Nauroy nous livre en pâture. Étrangement en recul par rapport à son personnage, singulièrement caricaturé, il joue une autre partition que celle de ses partenaires, ce qui, sans remettre en cause ses qualités de comédien, nous fait prendre un recul dommageable au spectacle. La proposition qu'il nous fait de cet improbable vieillard n'en reste pas moins courageuse.

Revenons à notre reine écartelée, à notre Amy au cœur déchiré, aux illusions brisées, au courage décuplé. Car c'est bien de courage dont il est question ici. Le spectacle de Jean Macqueron nous apporte un éclairage nouveau sur cette substance de la pièce. 

Quand la lâcheté des hommes éclate au grand jour, la bravoure des femmes prend toute sa dimension. La vaillante Amy paie le prix de ses chimères. Lorsque la raison de l'homme prend le pas sur ses sentiments, le rêve assassiné d'une femme justifie l'intégrité la plus absolue. Parce que la mort des braves est souvent le prix de la paix des lâches.

 

Autel de la gloire
La Reine écartelée, à l’Etoile du Nord
Jusqu’au 24 juin
Par Catherine Robert

L’amour véritable est sans doute la forme la plus achevée du
don ; il est ce qui sauve le monde de la toute puissance des putains et des commerçants. Mais lorsqu’il est l’effet des âmes perverses, il devient le moyen dévoyé du pouvoir et l’outil retors de l’asservissement. Ceux qui osent se vendre l’emportent alors. Point d’issue entre oblation et gloire : la première se consume sur le bûcher que dresse la seconde. Ainsi meurt Amy Robsart, d’avoir inconsidérément aimé …

La Reine écartelée, pièce écrite par Christian Siméon est la reprise d’une œuvre de jeunesse de Victor Hugo, Amy Robsart. Pour oser affronter ainsi un des auteurs les plus tempétueux du théâtre classique, il faut l’impertinence et la force du talent. Tel est le cas de Christian Siméon qui a osé modifier le texte initial, mettant ainsi en acte ce qui était demeuré en puissance.

Le souffle pourpre de Hugo, le lyrisme et la démesure de ses personnages nous parviennent comme démultipliés par une réécriture de haute tenue. Jean Macqueron met en scène ce texte magnifique et fait bouillonner, grâce à des acteurs possédés, le torrent des fluides de la puissance : le sang, le sperme et le fiel.

Lorsque les êtres humains se mesurent, c’est au cœur de ce triple écoulement que s’harmonisent ou s’affrontent leurs passions. La Reine écartelée illustre ces exhalaisons. La pièce s’ouvre sur le lit conjugal des amants et se ferme sur le linceul ensanglanté du crime d’Etat. Entre la blancheur initiale et la rouge incandescence de la fin se joue le viol d’Amy Robsart.

La jeune femme, fraîche épousée du fier et farouche Dudley, comte de Leicester et pair du royaume d’Angleterre, est toute à la joie d’une union bienheureuse qui transcende son âme autant qu’elle comble son corps. Elle est devenue amante en même temps qu’elle est devenue femme et sa passion lui donne l’illusion d’être immortelle.

C’est sans compter avec la terrible Elisabeth Tudor qui a hérité de son père Henri VIII trône et cruauté. Mante religieuse dévoreuse et avide, la souveraine aspire à tout posséder en son royaume, sa terre et ceux qui la défendent.
Elle a jeté son dévolu sur Robert Dudley et celui qui a enlevé et épousé en secret l’élue de son cœur se voit bientôt contraint de renoncer à son amour pour ne pas renoncer à sa vie. Elisabeth, non contente d’être reine, entend de surcroît être femme comblée par ce pair de la cour dont elle veut faire son homme de cœur.

Entre Amy et Elisabeth, Robert n’hésite que pour la forme et sa lâcheté livre sa femme en pâture à sa suzeraine. Il est guidé en sa traîtrise par son écuyer, Richard Varney, Iago désespéré et cynique. Dans l’ombre du vaillant Dudley, le sombre Varney tisse des filets d’infamie et trame le piège où va sombrer Amy.

Cachée, ignorée, répudiée, la jeune femme se voit proposer un odieux marché : pour que la reine épargne son époux et que leurs deux têtes ne roulent pas sur le billot, il faut qu’Amy accepte de passer aux yeux de tous pour l’épouse de l’écuyer. Blessée dans son amour encore plus que dans son orgueil, elle se cabre, s’insurge, traque Dudley jusqu’aux pieds de la reine. Alors qu’Elisabeth propose son corps et son trône au comte de Leicester, croyant ce dernier célibataire et épris d’elle, Amy vient clamer son amour et sa haine et s’offre en sacrifice.

Comprenant trop tard pour elle et juste à temps pour celui qu’elle aime que sa passion courroucée a mis en branle la fureur d’Elisabeth, elle immole son bonheur et accepte de renoncer à ses liens pour sauver la vie et la carrière de celui qui l’a souillée en la répudiant. Qui a aimé et s’est vu rejeté ne peut que trépasser car il n’y a pas plus grand chagrin.

Amy meurt en hurlant une dernière fois le désespoir absolu de sa désillusion. Elle est donc bien cette reine écartelée qu’elle revendique : reine d’un jour, d’une nuit d’amour qui fut l’apothéose de son corps, ce corps déchiqueté par la torture des méchants et désarticulé par la corde déshonorante où elle pend son rêve assassiné.

Cette pièce magnifique et cruelle illustre l’odieux labyrinthe de la perversion, qui se caractérise par la confusion terrifiante du désir et de la loi. Telle est la figure d’Elisabeth, qui mêle l’énergie de sa volonté et celle de sa frigidité castratrice.
Tel est le masque grimaçant du félon Varney qui tente d’assouvir sa passion impure d’eunuque et de laquais en fomentant des mensonges et des trahisons au service de son ascension sociale et sexuelle.
Tel est le drame d’Amy qui voit se briser son plaisir érotique sous les attaques de ceux qui l’entourent, qui jouissent de faire le mal puisqu’ils ne sont pas doués pour le bonheur.

Les cuisses ouvertes de la jeune femme, sa matrice offerte à la vie, son cœur tout entier disposé à l’amour ne reçoivent que les coups acérés des dagues et des épées de ceux qui n’ont plus que la haine comme moyen de jouissance. Amy se trompe, ignore tout des arcanes psychotiques et n’a plus à incarner que la victime puisque les rôles de bourreaux sont déjà distribués.

Pour mettre en scène et jouer ce drame de la puissance et de ses avatars maladifs, il fallait des acteurs acérés et profonds. Jean Macqueron dirige ici une troupe formidable. Françoise Vallon campe une Elisabeth Tudor teigneuse et tyrannique, prise dans le corset de pierreries d’un odieux pouvoir qui l’a faite homme pour la rendre invulnérable.

Face à sa frigidité désespérée de souveraine condamnée à la cruauté, se dresse Nathalie Savary, Amy Robsart tonitruante et émouvante, amoureuse, possessive, impudique, fière et fragile, magnifique comme une louve menant son combat d’honneur au milieu des chiens qui la déchirent.Christian Garcia, inquiétant et tragique Varney parvient à donner à voir toute la bassesse d’un esprit vil mis au service d’une âme malade et d’un amour impossible.

Les acteurs sont conduits de main de maître dans le flot tumultueux d’un texte à la fois grinçant, drôle, poétique, toujours juste et précis. Les décors épurés et la lumière impeccablement maîtrisée dressent les contours de l’arène sanglante où sont sacrifiées la jeunesse, la beauté et la passion, et participent d’un spectacle de très haute tenue à l’impact éblouissant.