L'image du miroir est parfois crue et vraie, parfois flatteuse ou déformante. Dans le miroir, les gens du théâtre -metteurs en scène, écrivains, comédiens,…- s'observent les uns les autres pour guider l'œil du spectateur.

Critiques spectacles "jeune public"

Critiques 1ère
Quinzaine de juin

Critiques 2ème 
Quinzaine de mai

Critiques 1ère
Quinzaine de mai

Critiques 2ème
Quinzaine d'avril

Critique 1ère Quinzaine d'avril

Critiques 1ère Quinzaine de mars

Critique 2ème Quinzaine de mars

Critiques 2ème Quinzaine de février

Critiques 1ère Quinzaine de février

Critiques 2ème Quinzaine de janvier

Critiques 1ère Quinzaine de janvier

Critiques de décembre

Critiques d'octobre et novembre

 

Nos Reportages Multimédias :
La Reine écartelée de Christian Siméon/Victor Hugo
Visage de Feu de Marius von Mayenburg
Music-Hall de Jean-Luc Lagarce
Pas à deux de Charlie Kassab
Porte de Montreuil de Léa Fazer

Nos Interviews :
Jacques Bonnaffé pour 54x13
Par Sophie-Pulchérie Gadmer, images Valentine Borlant
Romane Bohringer pour Les sept jours de Simon
Par Joan Amzallag, images Michel Linas

(Les interviews et chats sont à consulter dans "Le Boudoir")

Nos Articles de Fond :
La saga du théâtre et des nouvelles technologies
Par Sabrina Weldman

Les Festivals :
Echappée Belle à Blanquefort (33)
Spectacles de rue et jeune public

Nos Critiques de la Quinzaine :

La paix des lâches
La reine écartelée au Théâtre de l'Etoile du Nord 
Jusqu'au 26 juin
Par Karine Blanc

Terres brûlées
Visage de feu au Théâtre National de la Colline
Par Jeanne Le Gallic
Jusqu’au 24 juin

Dans la solitude du Tour de France
54 X 13 au Théâtre de la Bastille
Jusqu'au 30 juin
Par Karine Blanc

Simon Labrosse, faiseur de malice
Les 7 jours de Simon au Théâtre d’Edgar
Jusqu’au 30 juin
Par Vladimir Mouveau

Mélange des genres éblouissant
Pelahueso, cabaret circassien sous le chapiteau de la Compagnie Gosh 68, Quai de Seine
Jusqu’au 24 juin
Par Christina Anid

De drôles « d'animots »
Le carnaval des animaux et autres au Théâtre Les Déchargeurs
Jusqu'au 28 juin
Par Béatrice Trotignon

Toystory « zero », launchpad ready … go !
Show, chouf à Magic disco au Lavoir Moderne Parisien
Jusqu'au 23 juin
Par Vladimir Mouveau

Le cocu malgré lui
George Dandin à la Chapelle de la Sorbonne
Jusqu’au 28 juin
Par Catherine Robert

Un beau travail du chapeau
Un papillon dans le clocher au Guichet Montparnasse
Jusqu'au 29 juin
Par Samuel Martinez

Petite musique de nuit
Absences de problèmes, au Théâtre Paris-Villette
Jusqu’au 22 juin
Par Catherine Robert

Rouge pâle
Partition rouge à l’Artistic Athévains
Jusqu’au 24 juin
Par David Keller

Le miel et les abeilles
La Locandiera au Théo Théâtre
Jusqu’au 26 juin
Par Cyril Carret

Jean-Rachid de la Bédodière, pour vous servir.
Jean-Rachid « Le cul entre deux chaises » au Théâtre de la Main d’Or
Jusqu’au 30 Juin 
Par Vladimir Mouveau

Lettre morte
Lettre à un jeune poète au Guichet Montparnasse
Jusqu’au 30 juin
Par David Keller

Leçon de fidélité surréaliste
Louison au Lucernaire
Jusqu'au 8 septembre
Par Christina Anid

Y a d’la joie !
Rue de la gaîté, Offenbach au Théâtre des Bouffes Parisiens
Jusqu’au 4 août 
Par Catherine Robert

Sérénade à deux temps pour un Feydeau explosif
Double jeu chez Feydeau, au Théâtre de Nesle
Jusqu’au 31 Juillet 
Par Vladimir Mouveau

La farce et son dindon
Les Fourberies de Scapin au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Jusqu’au 21 juin
Par Cyril Carret

Mémoires d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 23 juin 
Par Catherine Robert

Un duo rigolo qui nous fait voir la vie en couleur
Black and White au Théâtre de Dix Heures
Jusqu’au 30 Juin
Par Joan Amzallag
 

Bienvenue à Montmartre !
Autour du Chat Noir au Nouveau Théâtre Mouffetard
Jusqu’au 17 juin
Par Caroline Delage

Ma jalousie
Mon Isménie au Tremplin Théâtre
Jusqu’au 8 juillet
Par Caroline Delage

Du combat des femmes au 19ème siècle
Duel au canif
à l’Aktéon Théâtre
Jusqu’au 30 juin
Par Joan Amzallag

 

La paix des lâches
La reine écartelée au Théâtre de l'Etoile du Nord 
Jusqu'au 26 juin
Par Karine Blanc

La Reine écartelée de Christian Siméon nous offre un regard neuf sur une pièce classique de Victor Hugo. La mise en scène de Jean Macqueron fait du destin tragique d'Amy Robsart un divertissement poignant. Portée par des comédiens sensibles et justes, cette version du drame est un hommage acéré et bouillonnant à la bravoure féminine.

Photographie de Gérard Nicolas

Cliquez sur l'image pour voir le reportage multimédia.

Si d'aucuns taxèrent l'œuvre de Victor Hugo, alors âgé de 25 ans, d'immature, son Amy Robsart, inspirée d'un personnage historique, n'en reste pas moins un texte d'une grande sensibilité et d'une virtuosité rarement égalée dans l'écriture. Ce postulat n'a pas embarrassé Christian Siméon, qui a adroitement puisé dans la réalité historique de l'œuvre, pour l'altérer et la métamorphoser au gré du drame.

Jean Macqueron, qui signe la mise en scène nous donne une vision tragi-comique très personnelle et très incisive d'un texte qui est déjà le fruit d'une rencontre singulière entre deux auteurs.

Comme celui de toute héroïne tragique qui se respecte, le destin de la jeune Amy est poignant. Le verbe habile et mordant de l’auteur avive le récit de ces vies qui s'entrelacent, gravitant autour de l'amour impossible, de l'avidité de pouvoir et de l'impuissance des êtres face à une fatalité quasi acquise. Le tout sur fond de sentiments exacerbés.

Le spectacle commence avec une musique techno, d'où émergent des éclats de rires étouffés. La lumière nous révèle brutalement une scène ascétique voilée d'un drap immaculé et infini sous lequel semblent s'agiter des corps d'amants : celui, sensuel et enjoué de la jeune Amy qui émerge le premier et celui athlétique et arrogant de son mari Robert Dudley qui parade sous nos yeux dans le plus simple appareil.

 Le ton est donné : malgré les costumes, qui indiquent l'époque, nul besoin de décor ni de conventions pour restituer le cadre du drame. En évitant tout symbolisme ou illustration laborieuse, Jean Macqueron laisse le champ libre à l’imagination du spectateur. La mise en espace est particulièrement soignée, et la scène dépouillée, judicieusement utilisée pour nous raconter les méandres nécessaires à la construction de l'intrigue.

Amy, rayonnante et époustouflante Nathalie Savary, irradie de Bonheur. Elle aime. Et même si l'objet de sa flamme l'a épousée dans le plus grand secret, elle est sienne et prête à tous les sacrifices et tous les renoncements pour vivre la félicité qu'elle découvre dans une extase absolue. 
N'a-t-elle pas déjà fuit sa famille pour suivre le très convoité Robert Dudley ? L'infortunée n'ignore pas que la reine, Elisabeth Tudor a jeté son dévolu sur le jeune pair d'Angleterre. Mais la chair est faible et les grands sentiments auxquels la lie étroitement le drame occultent aisément la menace, quelque pesante qu'elle soit. 

Le personnage qui mène au dénouement fatal et incontournable est admirablement campé par Françoise Vallon. Elle incarne une Elisabeth Tudor tonitruante et fragile, despotique et amoureuse, implacable et lucide.

Dans la chaîne infernale des amours inaccessibles qui se mordent la queue, n'oublions pas l'Ecuyer de Sir Dudley, Richard Varney, calculateur et intègre, dont l'amour qu'il porte à Amy suffit à justifier l'ambiguïté. Il est interprété avec une grande justesse par Christophe Garcia, aussi subtil que son personnage le mérite.

Quelques réserves en revanche pour le Sir Hugh Robsard que Stéphane Auvray-Nauroy nous livre en pâture. Étrangement en recul par rapport à son personnage, singulièrement caricaturé, il joue une autre partition que celle de ses partenaires, ce qui, sans remettre en cause ses qualités de comédien, nous fait prendre un recul dommageable au spectacle. La proposition qu'il nous fait de cet improbable vieillard n'en reste pas moins courageuse.

Revenons à notre reine écartelée, à notre Amy au cœur déchiré, aux illusions brisées, au courage décuplé. Car c'est bien de courage dont il est question ici. Le spectacle de Jean Macqueron nous apporte un éclairage nouveau sur cette substance de la pièce. 

Quand la lâcheté des hommes éclate au grand jour, la bravoure des femmes prend toute sa dimension. La vaillante Amy paie le prix de ses chimères. Lorsque la raison de l'homme prend le pas sur ses sentiments, le rêve assassiné d'une femme justifie l'intégrité la plus absolue. Parce que la mort des braves est souvent le prix de la paix des lâches.

 

Terres brûlées
Visage de feu au Théâtre National de la Colline
Jusqu’au 24/06
Par Jeanne Le Gallic

Pièce du jeune auteur allemand Marius von Mayenburg, dramaturge à la Schaubühne berlinoise, Visage de Feu, mise en scène par Alain Françon, raconte le malaise, le refus et la dérive psychique d’une adolescence révoltée. L’écriture est forte, la scénographie un modèle d’épure, les acteurs inventifs et percutants. 
La force du spectacle réside dans la mise à distance du tragique. La violence et le naturalisme de certaines scènes n’empêchent pas la saveur satirique dénonçant le décalage et l’incompréhension de deux générations au sein d’une même famille.


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Kurt (Rodolphe Congé), est en porte-à-faux avec le monde des adultes. Il refuse de faire le deuil de son enfance et d’appartenir à cet univers formaté que représente ses parents. Il prétend se souvenir de sa naissance. La seule personne qui l’écoute et le comprend est sa sœur Olga.

Cette dernière, remarquablement interprétée par Stéphanie Béghain, veut devenir femme et, en même temps, se sent pourrir parce qu’elle s’éloigne de la pureté. Le sexe l’intrigue et la démange. 
Aussi est-elle souvent entrain de se masturber pendant le début du spectacle, surtout devant son père qui, absorbé par son journal et les meurtres d’un serial killer de prostituées, ne remarque rien. 

L’allusion à l’éveil des sens, au complexe d’Œdipe et d’Electre, sont retranscris sur le plateau par un naturel déconcertant (Kurt rejette sa mère faisant ses ablutions sur un bidet à côté de lui).
La relation exclusive du frère et de la sœur se transforme bientôt en inceste.

Olga rencontre Paul (Stanislas Stanic) qui devient son amant.
Kurt a le visage de la haine, il perd sa seule alliée et sombre peu à peu dans la maladie mentale. Il veut faire table rase, il brûle à l’intérieur d’un feu rédempteur et purificateur :   « celui qui a brûlé brûlera ».
Il se passionne pour les flammes et les explosifs. Son engouement terroriste va jusqu’à l’automutilation.

La ouate moelleuse d’un cocon familial paisible, l’harmonie des repas pris en commun sont les seules obsessions des parents (Evelyne Didi et André Marcon). Ils refusent de prendre en compte les séquelles psychiques de Kurt et la fascination qu'il exerce sur sa sœur. Le drame est en marche.

La maison, unité de lieu et lieu du drame, est remarquablement rendue par une scénographie épurée. La scène représente à la fois la salle à manger, la chambre et l’étage avec la salle de bains. Un échange de regards entre les comédiens suffit à faire changer de pièce.

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L’action se construit de manière indicible, au travers de l’accumulation de saynètes qui, peu à peu, prennent sens. Cette structure fragmentée fait écho à l’innovation dramatique de Georges Büchner dans Woyzec.

L’ensemble se déroule dans une blancheur clinique. Un travail d’ombres portées rend compte de l’étranglement mental des personnages.

Les comédiens participent de cette créativité. Les recherches dans le jeu sont constantes. Ils sont sur un fil fragile. Le conformisme des parents bonhommes et hermétiques aux questionnements douloureux de leurs enfants, l’enfermement et le repli des adolescents révoltés, se traduisent par des actions physiques récurrentes. 
La mère débarrasse la table avec un soin plus que scrupuleux, Kurt se perche comme un oiseau blessé sur le lavabo (position fœtale de Birdy) et s’enroule comme un vers dans son duvet. Olga se dandine et s’immobilise au gré de ses désirs et de sa sclérose …

Le drame s'insinue dans une pièce traitée sous forme de tragi-comédie. Les scènes crues et choquantes, la violence des propos et des situations appellent toujours une mise à distance. Le spectacle est exempt de démonstrations « par a + b », c’est ce qui déroute et qui fait sa force.

La mise en scène de Françon sert parfaitement l'écriture contemporaine, novatrice, brute et forte de Marius von Mayenburg.
La quête de pureté, le terrorisme, la déviance tragique des personnages, le schisme et l’incompréhension des générations renvoient au malaise de nos sociétés occidentales. La pièce invite à la réflexion, sans masturbation intellectuelle, et s'inscrit en lettres de feu dans les mémoires.

 

 

Dans la solitude du Tour de France
54 X 13 au Théâtre de la Bastille
Jusqu'au 30 juin
Par Karine Blanc

Jacques Bonnaffé nous entraîne dans son échappée solitaire et réussit la prouesse de nous faire vivre une heure trente de course au rythme d'une trompette entêtante. Quand le sport et le théâtre se rejoignent dans une performance magistrale… Oubliez tout ce que vous avez toujours cru savoir sur le cyclisme et vivez le Tour comme vous ne l'avez jamais vu.

Photographie d' Alain Dugas

Cliquez sur l'image pour voir l'interview.

Comment raconter la terrible solitude du sportif face à sa performance ? Le théâtre est-il le lieu de figuration des sentiments et des émotions d'un coureur dans l'effort ? Comment raconter la lutte solitaire, la sueur, la pression et l'adrénaline ? Et si le théâtre était justement le vecteur privilégié de transmission de l'enchevêtrement de ressources physiques et mentales que l'athlète débusque dans d'ultimes recours ? Parce que le théâtre est un art vivant et que le sport est spectacle. 

Que connaît-t-on des sportifs anonymes de haut niveau ? Lilian Fauger, anonyme dunkerquois, champion d'un jour, pédale, mouline, développe et nous entraîne dans son sillon. Parce que le véritable héros n'est pas toujours celui qu'on croit. 

Sur la scène du Théâtre de la Bastille, qui laisse décidément le champ libre à des scénographies sensibles et justes : une caravane du Tour de France (qui révèlera mille et une merveilles), deux fauteuils de camping, une table en plastique et un vieux téléviseur.
 Il y règne de faux airs du « camping-caravaning » de Mimizan plage ou autre Grande-Motte … jusqu'à l'arrivée du coureur et de son trompettiste, qui donnent le ton et recentrent le propos : c'est bien de cyclisme dont il s'agit. Malgré le relent estival qui flotte autour de la manifestation, le repos n'a pas sa place ici.

Jacques Bonnafé mouille sa chemise au sens propre du terme. Il souffle, on souffre … parce qu'il a réussi l'échappée et qu'aujourd'hui est peut-être son jour de gloire. 54X13 est un développé idéal, il le sait. 
C’est la formule magique qui lui permettra peut-être de gagner sa première étape et de connaître ne serait-ce que quelques heures les feux des projecteurs. Alors il pense à son père, à sa mère, à ses concurrents, à son manager, au carnaval de Dunkerque et aïe la crampe et ouf une descente… Et cette arrivée qui n'arrive pas ! 

Photographie d'Alain DugasLa trompette d'Eric Le Lann rythme la course et l'étrange
chorégraphie de Jacques Bonnaffé.
Ce dernier, en chemise blanche et nœud papillon, n'a pas besoin de bicyclette pour être un coureur.

L'incessant mouliné de ses bras, son déhanché soutenu, son souffle court, et son phrasé cadencé, nous racontent parfaitement la danse héroïque du cycliste. Son corps s'expose et explose. 
Le duo parfaitement symbiotique nous fait vivre les montées, les descentes, les faux plats et les flonflons des arrivées passées ou imaginaires. 

La dialectique du cycliste est simple : continuer ou s'arrêter, souffrir ou renoncer, gagner ou perdre. Etre le premier quoi qu'il en coûte, parce qu'être deuxième, c'est déjà perdre et que certaines places sont plus douloureuses que la souffrance physique.

Photographie d'Alain Dugas

À l'heure du dopage et de la dérive du sport professionnel, le texte de Jean-Bernard Pouy efface la distanciation entre le coureur et son public. Le média a toujours sa place ici à travers les écrans qui nous projettent en gros plan le visage de Philippe Duquesne pour nous enseigner le code "Wegmüller" ou l'honneur du cycliste. 

On entre dans le domaine de l'intime, avec une grande pudeur pour partager quelques instants l'authenticité d'un sport dont les récentes diffractions pouvaient nous faire douter de la légitimité du terme.

La performance de Jacques Bonnaffé va au-delà de la réussite de l'exercice périlleux que constitue le monologue. Il accomplit sous nos yeux un véritable exploit sportif : Lilian s'échappe et Jacques s'envole sous nos yeux fascinés et il nous laisse le souffle court, l'esprit serein et l'âme lavée par l'intégrité douloureuse d'un sportif à l'échelle humaine. 

 

Simon Labrosse, faiseur de malice
Les 7 jours de Simon au Théâtre d’Edgar
Jusqu’au 30 Avril 2001
Par Vladimir Mouveau

Simon Labrosse est un spectacle mis en scène par Romane Bohringer et interprété par de jeunes comédiens au talent fougueux, à la perspicacité juste et à la prestance originale. Le genre est difficile à classer, entre le spectacle comique interprété par une troupe jeune et créative et le one man show véritable. La constitution est en tout état de cause agréable et l’on ressort fier d’avoir fait partie de la vie de Simon le temps de sa petite semaine.


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Sur la petite scène du Théâtre d’Edgar, le décor est chaleureux. On se retrouve dans une sorte de bungalow avec une ambiance africaine en fond de décor ; des planches sont fixées au mur, un paysage de plage et de cocotier, des bruits de savane une paillasse par-terre et une petite boîte aux lettres meublent la scène. Une atmosphère de vacances et d’oisiveté plane sur les planches

Simon est un personnage qui court derrière les idées, qui les rattrappe, les devance, leur donne forme. Au chômage, il cherche à se faire employer pour les petites qualifications originales qu’il possède : Donner de la joie aux gens, donner de l’espoir, trouver des idées, etc. Il rencontrera ainsi tour à tour des personnages malheureux, à la dérive, à qui il proposera d’embellir la vie, de nourrir le quotidien de sa présence et de sa joie. 

Ainsi il se fera le « public » et le flatteur d’une femme jolie mais peu sûre d’elle ; il se proposera de prendre sur lui tous les malheurs d’un jeune homme en crise de haine contre son père, il tentera de se faire le « finisseur de phrases » de gens qui n’arrivent pas à aller au bout de leurs idées, qui n’arrivent pas à terminer leurs phrases et trouver leurs mots, etc. contre la modique somme de quelques dollars.

La pièce offre un moment frais et 
léger dans lequel on rit souvent. Les comédiens ont un talent indéniable et on se sent rapidement leur copain. 
A mi-chemin entre la production sérieuse de grande dimension et le petit théâtre expérimental de quartier, l’atmosphère est piquante et confine à la complicité. 
Les sièges sont d’ailleurs collés à la scène en arc de cercles, le public fait presque partie de la pièce et du jeu.

On saluera la mise en scène de Romane Bohringer qui a su créer ce côté très « potes » et très complice. Le spectacle est à tendance un peu féminine toutefois ; la majeure partie du public est constitué de femmes. Le beau Simon, sous ses airs de fournir tout à tout le monde et d’ « assurer » en toute circonstance, se pose en effet un peu comme l’idéal féminin du lieu.

Les sept jours de Simon vous revigoreront donc ; il s’agit d’un spectacle complet, plutôt peut-être dédié à une génération « cool » en mal d’existence qu’à des octogénaires attirés par la énième version du Malade Imaginaire de Molière. Ce spectacle vous transportera dans un petit univers bien particulier où espoir et joie sont deux qualificatifs essentiels dans un monde en pleine bascule.

 

Mélange des genres éblouissant
Pelahueso, cabaret circassien sous le chapiteau de la Compagnie Gosh 68, Quai de Seine
Jusqu’au 24 juin
Par Christina Anid

 

La compagnie Gosh déballe ses roulottes et ses chapiteaux pour installer sur un bout de quai de Seine son univers merveilleux. On peut y dîner en rêvant, y boire un verre en riant. Devant les loufoqueries de clowns acrobates, de serveurs équilibristes ou encore de musiciens comiques, le dépaysement est garanti.
Que ce spectacle soit du cirque, du cabaret ou du théâtre, peu importe car la magie est là, véritablement forte.

La tête sous les étoiles de ce chapiteau, les artistes s’accordent le droit de nous surprendre sans cesse. Ils nous dévoilent tour à tour leurs talents divers et les mêlent pour notre plus grand bonheur. Ce lieu est un véritable espace de liberté, tout y est étonnant, tout y est joli.

Le spectacle débute alors que les serveurs s’affairent, déjà acteurs du spectacle auquel le public semble également participer. Les artistes arpentent quatre allées bordées de tables de bistrot où des inconnus ravis d’être assis ensemble rient en chœur.
Dans un coin se trouve un orchestre. 
Il joue des airs ayant subi toutes sortes d’influences musicales, du jazz à la musique tzigane. 
Dans un autre se situe un boudoir ou encore un bar où éclate une bagarre de saloon.

Tout semble pouvoir arriver alors que s’envole au dessus de nos têtes une acrobate volontairement gaffeuse et indéniablement gracieuse. Puis Hercule en tutu se met à danser, à escalader, les siamois « Roger et Roger » déclinent ensuite leur curriculum vitae de concert pour les producteurs présents dans l’assistance. Les têtes tournent dans tous les sens pour ne pas perdre un instant d’éblouissement.

La scène et la salle se confondent dans ce rêve éveillé. Avec paillettes, froufrous et nœuds papillons, ce spectacle est un melting pot d’époques, de couleurs et talents.
Au sortir du chapiteau, on a la tête qui tourne de tant de fantaisie. La compagnie Gosh distribue des rêves à profusion. Ce spectacle là est euphorisant.

 

 

De drôles « d'animots »
Le carnaval des animaux et autres au Théâtre Les Déchargeurs
Jusqu'au 28 juin
Par Béatrice Trotignon

C'est toujours avec de vieilles histoires sur l'origine de la création que l'on fait du neuf. Je veux dire du « n'œuf ». Ainsi, dans l'éternel débat de l'œuf et de la poule, le sculpteur-poète Jean-Paul Douziech apporte un argument de taille, le Bœuf, accompagné d'une preuve irréfutable -une sculpture de bronze- et d'une fable, dont la poésie farfelue et réjouissante ouvre grandes les portes de l'imaginaire.

 

Au commencement de cette « expoésie » était la sculpture, celle de drôles « d'animots » comme le cheval-vapeur, le « rhinoféroce » ou l'étalon aiguille qui honorent le spectacle de leur présence mystérieuse.
Puis, on le sait, vint le Verbe, celui qui justement se délecte des mystères, des passages secrets unissant les lettres et les mots, les mots et les choses, la vie et le rêve… 

Ce sont ces « texticules », -comme ne rechignerait sans doute pas à les définir Jean-Paul Douziech qui se présente comme un « obsédé textuel » -, ces contes à propos de tout et de rien (bref, de ce qui importe), ces fulgurances de mots-valises, de calembours et d'acrobaties « poético-linguistiques » qu'a très habilement mis en spectacle Philippe Le Mercier, jouant autant de rebondissements et d'enchaînements naturels que du coq-à-l'âne et de l'âne à Coluche — euh, pardon, de  l'anacoluthe … 

Des fables de La Fontaine aux figures de Fontanier, la route est semée de curiosités et de surprises, de rencontres extraordinaires et d'interrogations millénaires nées de l'incessant fricotage des lettres entres elles, de la métaphysique des dictons, du détournement des adages et des définitions bornées d'un monde qui n'est, fort heureusement, jamais uniquement ce qu'il paraît être.

L'excellent travail des trois comédiennes  -Catherine Cyler, Christine Guerdon et Eve Rouvière- sert admirablement l'humour et le mystère, parfois inquiétant, de ces textes. Accompagnées d'un musicien, pendant près de cinquante minutes, dans une salle aussi grande qu'un œuf de bœuf, elles se livrent à un exercice périlleux.

Ces funambules jonglent avec les mots, les phrases, les tons et les personnalités des personnages qu'elles campent avec talent et rythme.
Et c'est fondamental, car sans le souffle, que peut faire le Verbe d'une motte de bronze ?

Vous apprendre que vous y entendrez parler du chèvrefeuille de M. Seguin, du vase de Poisson, ou encore de drôles de « marchiens » est déjà trop en dire, car la magie de ces fables courtes tient parfois à un ou deux mots, tombant toujours fort à point. 

Disons simplement que lorsqu'on a pour livre de chevet les BD de Fred et Le catalogue des objets introuvables, qu'on se délecte le matin des Fables Fraîches pour lire à jeun de P. Bettencourt et, la nuit, du Degré Zorro de l'écriture  de J.P. Verheggen, qu'on a des « Papous dans la tête » le dimanche, et l'Ouvroir de Littérature Potentielle sur les genoux la semaine, qu'on dresse l'oreille aux noms de Beck, Vialatte, Perec et Calvino, ou plus simplement, qu'on aime rêver et rire d' « animots » étranges, il ne faut pas hésiter plus longtemps, et aller découvrir ce fabuleux bestiaire.

 

Toystory « zero », launchpad ready … go !
Show, chouf à Magic disco au Lavoir Moderne Parisien
Jusqu'au 23 juin
Par Vladimir Mouveau

La satire la plus délirante de toute l’année sur les institutions médiatiques, les sitcoms à tiroirs, les émissions mièvres et endormantes de notre PAF quotidien.
Quatre êtres bioioniques, sortes de robots plastifiés au babillage fécond, évoluent de façon totalement incohérente dans un espace carré aseptisé. Ils dessinent avec emphase les contours du ridicule quotidien de notre univers médiatique, jusqu’à tomber eux-même dans une ânerie à faire pâlir d’effroi les scripteurs d’Ally Mac Beal. Quand il n’y a plus de limite, il y a toujours de nouvelles limites …
“ Take the blue pill and I’ll show you how deep the rabbit hole goes ” (Matrix).

Non, ce n’est pas une pilule d’ecstasie que l’on a ingurgité avant de mettre un pied dans l’arène du petit théâtre du Lavoir Moderne Parisien (un des plus sympathique de la capitale) ; c’est véritablement un champignon hallucinogène de la plus belle récolte. Cueilli sur les corniches des hautes montagnes de l’Himalaya, là où les antilopes sacrées de l’Orient viennent déposer leurs urines fertiles et délicates.

Le spectacle écrit et orchestré par Laurent Colomb est un chef d’œuvre de la mouvance déjantée actuelle qui pousse les spectacles à rire d’eux-mêmes, la télévision à s’autosinger, l’Internet à se déréguler, à tout faire aller à vau-l’eau dans les univers virtuels ... 

Il met en scène quatre personnages désarticulés, robotisés, numérisés à l’extrême : « Oh ma chérie, ta carte à puce est toute encrassée ! » dit l’un en réalisant que l’autre a des trous de mémoire. « Ce n’est pas grave, je suis con de la lune ! » répond l’autre en regardant le ciel avec un air dubitatif. 

Les propos sont répétitifs et délirants : « Mon Dieu, Niiiick, tu ne m’avais pas dit que Pamela t’avait fait un enfaaaaaaant… ! ». « Mon Dieu, mais il n’est pas de moi, il est de Booooob, qui sort du bloc opératoire et n’a plus de jambes, n’a plus de bras et à qui on a coupé les deux oreilles … c’est formidaaaaaaable !!! ».

C’est du Loftstory puissance dix, à ceci près que Loftstory est la réalité et Show, chouf est l’anti-réalité. Le délire pur et dur. L’artifice poussé à l’extrême, le delirium tremens en direct et sans les caméras, sans filet, sans la rigidité obséquieuse du « faux-vrai-on-sait-plus-reality show » : les seins de Loana, en titane mais pas en silicone.

Les acteurs sont excellents. Non seulement dans le jeu qu’ils servent avec un laisser-aller et une décontraction rare, mais aussi dans leur mise, dans l’expression de leurs visages, dans leurs physiques particuliers. Ils semblent avoir été dessinés pour le rôle. Le grand Günther (le Cowboy) a vraiment des airs de grand dadais désarticulé, Albin le « robot cosmonaute » joue l’idiot à souhait ; Zarbie, la star internationale, déesse de beauté qui assouvit ses passions, est sulfureuse et provocante ; Teresa, qui boit, mange, boit, mange, boit, mange et vomit, décalquée juste comme il faut. 

Tous semblent tirés d’une autre dimension et représentés devant le spectateur pour exciter la nostalgie languide de « Ma sorcière bien-aimée », ou d’une sorte de mélange de toutes ces images, de tous les objets médiatiques cultes de notre souvenir.

Le jeu est tournoyant. Tandis que deux personnages se donnent la réplique de façon sauvage, deux autres se cherchent des noises avec des gestes de robot à l’autre bout de la salle. Tout est emmêlé, enchevêtré et érige l’espèce d’un spectacle délirant, décalé, et plein d’humour. Un humour fin et direct.

La composition n’est pas seulement délirante, elle est aussi mesurée : de grands cris succèdent à de longs monologues, sérieux et inspirés. Par moments, des quasi-chorégraphies surgissent et se dessinent alors doucement les travers d’une comédie musicale, d’un vidéo-clip à succès. 

Les comédiens s’effondrent à la fin comme des jouets inanimés, dans un concert de paroles métalliques et distordues, leurs piles sont mortes. C’est la fin du spectacle.

C’est la pièce la plus space et la plus percutante de l’année. Un dessin animé live. Un délire, un régal. Pour tous les âges, toutes les fonctions et tous les types d’idioties. Show, chouf à Magic Disco est un spectacle à voir dans l’urgence (jusqu’au 23 Juin seulement !) et avec le risque de jeter sa télévision par la fenêtre en rentrant chez soi. 

 

Le cocu malgré lui
George Dandin à la Chapelle de la Sorbonne
Jusqu’au 28 juin
Par Catherine Robert

Le brave Dandin, aussi benêt que riche, a fait un mariage d’ambition avec la jeune Angélique de Sotenville dont la dot se réduit à sa particule. Mal lui en a pris car la coquine est frivole et Dandin se retrouve le dindon d’une farce humiliante. La Compagnie des Minuits dépoussière ce grand classique du répertoire avec malice et pétulance et nous offre un spectacle intelligent et rafraîchissant. 

Pauvre et malheureux Dandin ! La pièce de Molière commence par le monologue désabusé de ce paysan parvenu tout au regret d’avoir épousé la fille d’un gentilhomme : il n’obtient d’elle que des offenses et de ses parents que des marques de mépris.
Apprenant de la bouche du naïf Lubin, attaché au service de Clitandre, que ce dernier reçoit les faveurs de sa femme, Dandin tente par trois fois de prendre les amants au piège de leur traîtrise et ne parvient jamais qu’à se rendre un peu plus ridicule. 

Désespéré d’être cocu, horrifié de découvrir que la chose est publique, le rustique abusé se plaint auprès du père et de la mère Sotenville qui se drapent dans l’orgueil de la vertu familiale et refusent avec condescendance d’entendre les déboires de leur gendre. 
Maladroit et naïf, Dandin lutte en vain contre la rouerie d’une femme coquette, la fatuité de beaux-parents aveugles et cyniques et la ruse d’une servante malicieuse.

L’argument pourrait faire rire et Molière a l’habitude de railler les barbons trompés par la jeunesse et l’amour sincère. Mais on ne parvient pas à se moquer de Dandin qui doit subir les affronts d’une troupe de coquins malveillants. La fortune du brave paysan ne lui permet pas d’acheter la respectabilité espérée et la morgue des aristocrates auxquels il a voulu s’allier le ravale encore plus bas que sa modeste condition d’origine. 

La pièce est noire et grinçante et on assiste à la victoire de l’intelligence mise au service du mal sur la bonne volonté un peu sotte et pourtant sincère du benêt trahi. Les conventions et l’apparence l’emportent et la vérité est foulée aux pieds par la méchanceté retorse et profiteuse. 

La Compagnie des Minuits a choisi de montrer le désespoir et les gesticulations morales inutiles d’un Dandin dépassé par les événements. 
Le cocu, frêle et pathétique, est pris dans les filets ignominieux que tissent autour de lui sa belle-famille et ses alliés. Dandin est comme la mouche laborieuse dont se délectent des araignées perverses.

Installée à la croisée de la nef et du transept de la Chapelle de la Sorbonne, la scène est un carré qu’entourent les bancs des spectateurs. Sous un velum rouge et blanc, les Sotenville lancent leur fiel et déploient leurs effets. L’espace est utilisé au mieux : les acteurs tournoient en son centre et agrandissent le lieu du drame en occupant par moments les deux chaires latérales de la nef.

L’éclairage original participe à une mise en scène riche en trouvailles et foisonnante d’idées : chaque acteur porte avec lui le lumignon ou la lampe qui va illuminer la scène et son propre jeu. 

Dandin est empêtré par un lampion qu’il porte à la main et qui restreint ses gestes comme pour mieux signifier son embarras et son inadéquation sociale, le malicieux Lubin porte sur la tête la petite loupiote qui le fait ressembler à un pantin malhabile, Claudine porte deux faisceaux dont elle éclaire sa maîtresse et les Sotenville brillent par les extrémités lumineuses de leurs costumes en corolles.

La scène est plongée dans le noir à l’acte I et à l’acte III et de très beaux effets font apparaître les tours et les malices dans la nuit de la duperie. Les costumes font eux aussi assaut d’originalité et les atours des parents sont particulièrement réussis ; empruntant librement à l’opéra chinois et à l’univers fantasmagorique d’Alice au pays des Merveilles, ils font des deux Sotenville les paons ridicules et terribles qui viennent mimer à grand renfort d’esbroufe une grandeur et une vertu de pacotille.

La Compagnie des Minuits, jeune troupe formée d’étudiants ou d’anciens étudiants de la Sorbonne rend par ce spectacle un bien bel hommage à ce haut lieu de l’esprit en prenant possession de la Chapelle avec autant d’intelligence. On peut regretter néanmoins que l’acoustique de l’endroit n’ai pas mieux été étudiée et prise en compte. Il arrive en effet que certaines répliques soient difficilement audibles tant elles résonnent jusqu’aux voûtes …

Pour conclure, signalons le seul défaut véritable de ce spectacle : même en ce début d’été, la Chapelle de la Sorbonne est un endroit glacial. 
Il est prudent de se munir d’une petite laine afin de ne pas attendre d’applaudir à tout rompre pour se réchauffer …

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Un beau travail du chapeau
Un papillon dans le clocher au Guichet Montparnasse
Jusqu'au 29 juin
Par Samuel Martinez

Comment résister à la folie douce et contagieuse de Georges Courteline ? Le titre de la pièce suffit à évoquer le vocabulaire fleuri et métaphorique des personnages, bourgeois cyniques et égocentriques du début du 20ème siècle. En marge du comique de boulevard de son époque, le dramaturge pousse dans leurs retranchements des couples exaspérés et pince-sans-rire, traquant l'absurde et le cocasse avec une écriture qui n'a pas pris une ride.

Ce spectacle est composé de quatre pièces en un acte séparées par des chansons typiquement réalistes  et qui sont peut-être les seuls moments d'humanité: amante délaissée, leçon de couture d'une mère à sa fille ou fanfaronnades masculines, les quatre excellents comédiens Marie-Christine Jeanney, Marylin Langoureaux, Auber Defoy et Christian Garel viennent tour à tour raconter une histoire en musique.

A la différence de son contemporain Eugène Labiche,  Courteline préfère le huis-clos enragé et caustique au comique de situation. Il va bien plus loin dans l'absurde de la faconde obstinée des personnages : il s'agit de s'écouter parler puisque l'autre ne vous écoute pas et de ne pas perdre la face. 
Ainsi pour exclure Mr Des Rillettes (sic) de leur conversation les Boulingrin se parlent brusquement en faux anglais avec la complicité de leur bonne. Loin du trio classique mari-femme-amant, la scène de jalousie de Gustave à sa femme Caroline n'est qu'un prétexte pour révéler la médiocrité de l'un et l'exaspération de l'autre.

Le minimalisme du décor, quelques sièges, un paravent ou un faux miroir, renforce le texte et le jeu des acteurs. Ce clou au mur devient effectivement miroir quand les personnages viennent se planter devant en rectifiant leur cravate ou leur coiffure. Le mari s'en sert d'interlocuteur tout en parlant à sa femme qu'il ne regarde donc pas car ils ne se connaissent que trop bien.

En contre-réaction à un ennui profond, le froid détachement bourgeois laisse place à des bizarreries cyniques chères à Courteline. Gilbert Ponté est fidèle à sa philosophie : l' espace représenté par les comédiens est surtout mental et le réalisme doit laisser place à la réalité des personnages.

Le texte contient suffisamment de surprises et de rebondissements pour ne pas en faire trop sur scène. Ainsi quand Gabrielle vient pleurer chez son amie à propos de l'infidélité de son mari, c'est entre deux rires et anecdotes qui n'ont rien à voir avec son chagrin. Elle n'espère pas de compassion de toute façon et ce n'est pas cette amie qui lui en donnera. La mise en scène traduit bien cet enfermement des personnages qui évoluent ensemble mais de façon solitaire.

C'est peut-être ce froid constat sur le couple et les relations mondaines qui donne un caractère éminemment moderne à la pièce. Il s'agit de redécouvrir ce vieil auteur qui supporte aisément la concurrence des auteurs contemporains.

Présenté pour la première fois au Festival du Théâtre en Peignoir du Touquet, la compagnie La Salamandre & Co rejouera ce spectacle en juillet pendant le festival d'Avignon au Théâtre des corps saints.

 

Petite musique de nuit
Absences de problèmes au Théâtre Paris-Villette
Jusqu’au 22 juin
Par Catherine Robert

« Il n’y a pas d’ordre pour dire les choses. ». Afin d’illustrer ce constat, la pièce de Jean-Paul Delore présente les différentes facettes de la vie de Carla, prise entre rêve et réalité, fantasme et confidence, lucidité nocturne et brouillard diurne. Par touches successives, est dressé le portrait d’une femme seule qui convoque au parloir de sa mémoire des fantômes avec lesquels elle dialogue en imagination comme pour recomposer sa propre figure déchirée aux bords coupants du solipsisme.

Photographie de Fred Kihn

Absences de problèmes est, selon son sous-titre, une « fantaisie pour une femme seule dans son appartement à cloisons mobiles ». Cette pièce emprunte à la fantaisie toute sa polysémie pour peindre les errances nocturnes d’une vagabonde de l’âme. La structure du texte se fait l’écho du vacillement et de l’incohérence libérée de l’héroïne : rien n’obéit ici aux règles formelles, ni celles de la dramaturgie, ni celle de la raison chevillée au réel. S’élève seulement aux portes de la nuit le discours protéiforme d’une dame un peu drôle dont l’extravagance est composée d’autant d’imprévisibilité et d’originalité que de folie douce et d’humeur capricieuse.

Carla est seule : ce qui la mine est ce qui la sauve. Prise entre souvenirs et fantasmes, elle entretient un dialogue décousu avec un Thomas qu’elle incarne par moments pour s’inventer un interlocuteur aimant, sorte de crase de tous ses hommes. Elle enregistre sa propre voix sur un répondeur fantaisiste et en vient bientôt à discuter avec lui comme elle le fait avec son petit perroquet automate.

Tout lui renvoie en écho l’échec d’une intersubjectivité factice. Nuit après nuit, elle se répète, elle se raconte, elle se rappelle et s’en revient aux berges d’un fleuve au cours improbable dont elle tente de retrouver la source. Elle se débat dans le flot sans fin ni sens de ses mots et de ses silences, jusqu’à y perdre sa propre identité. Le « je », fondement de toute cohérence psychologique, disparaît parfois quand la pensée se fait litanie et que le discours logique et rationnel est remplacé par la liste déstructurée des activités ou des événements de l’existence de cette femme.

Photographie de Fred Kihn

Carla avoue d’ailleurs qu’elle ne sait pas bien quelle forme peut prendre le récit de sa vie. Serait-ce un journal ? Serait-ce un roman ? Puisque la forme est vacillante, demeure la seule possibilité d’une mise en scène de soi. Carla se fait alors le démiurge de l’image d’elle-même, faute de trouver dans le regard de l’autre le moyen de sa propre cohérence.

Du spectacle de sa douce dérive naît l’impérieux constat de la nécessité de l’autre en cette vie. Faute d’un regard porté sur nous-mêmes, faute d’une raison étrangère à la nôtre bornant nos rêves et nos fantasmes, nous prenons le risque d’une schizophrénie douloureuse où notre âme est forcée à l’écho si elle n’est pas sauvée par l’ouverture du dialogue.

Le décor le suggère habilement quand les objets et les meubles de l’univers de Carla se dédoublent, marquant ainsi le conflit tragique du même et de l’autre.

Prise au jeu de son propre spectacle, Carla tourne comme une souris dans sa cage, captive des rets d’un retour sur soi devenu piège à ressasser. 

L’interprétation d’Isabelle Vellay rend toute la complexité du personnage. Gracieuse et mécanique à la fois, éminemment réelle et profondément éthérée, elle joue de son corps et de sa voix, se tend et se recroqueville, murmure et rugit. Elle signifie au mieux, c’est-à-dire dans l’économie, la complexité de la solitude toujours empreinte à la fois de jouissance et de détresse. La mise en scène très précise la fait évoluer dans un décor qui se transforme au gré de ses humeurs et de ses nuits. La musique de Dominique Lentin participe également de cette belle démonstration de l’écartèlement harmonique de l’esprit divaguant. 

Une femme se déplace, erre dans sa maison, se cherche elle-même en réinventant l’altérité et flirte avec l’absurde, qui est la décence du désespoir. Allez donc violer son intimité et partager ses absences, mais allez-y à deux : que le regard de l’autre vienne vous rassurer avant de regagner vos appartements solitaires et nocturnes !

 

Rouge pâle
Partition rouge à l’Artistic Athévains
Jusqu’au 24 juin
Par David Keller

Un comédien, un musicien et un plasticien s’attèlent à donner vie à des poèmes et des chants d’Indiens d’Amérique du Nord. Un choix de textes mêlant mythologie et légendes dont la Nature constitue l’élément sacré primordial. Un bel hommage à la culture indianiste qui, cependant, reste trop proche de notre mode d’expression occidental.

L’espace de jeu est un vaste cercle de sable immaculé. Circulaire, comme le cycle de la vie. Sablonneux, c’est à dire recouvert de ces poussières minérales jusque dans lesquelles la vie et le sacré réussissent à se nicher.

Immaculé mais pas pour longtemps : le plasticien François Cabanat y trace bientôt des lignes de sable coloré, symboles harmonieux et éphémères, dans une sorte de performance in progress, faisant de l’action -bien plus que du résultat- une œuvre d’art.

 Ainsi nos yeux sont-ils sollicités. Nos récepteurs auditifs baignent dans l’atmosphère mystérieuse et éthérée de flûtes et percussions, soutiens et renvois de la matière première de Partition rouge, un long texte poétique des Indiens Navaros, dit par un Claude Guedj habité, sorte de griot rouge. 

La création du monde, l’arrivée des Blancs, l’origine des noms, les contes de Coyote ou les chants des hommes médecine, tout ici se fait ode à la Nature, dont l’Homme est à la fois partie prenante et observateur  … parmi d’autres. 
On est loin de l’Occident et l’Humain ne se cherche pas de place prépondérante ; c’est d’harmonie dont il est question, dans ce vaste concert entre lui, le Ciel, la Terre, l’eau, le vent, le feu, la faune, la flore …

A certains moments, on est sous l’emprise d’une poésie magique où rythmes et mots forment un même tourbillon métaphysique. Citons à ce titre le superbe final, une scansion répétitive qui mène, sans être vindicatif, le spectateur au seuil de cet état de transe, état paroxystique de cette culture shamanique.

Mais on peut regretter que ce grand voyage auquel nous sommes conviés favorise globalement le sens sur l’expression. Pour l’Occidental soucieux de ne pas être bousculé dans sa quête de signifiant toute rationnelle, c’est plutôt bien ; pour le Visage Pâle prêt à s’aventurer sur les terrains fertiles du Grand Manido, c’est frustrant.

 

Le miel et les abeilles
La Locandiera au Théo Théâtre
Jusqu’au 26 juin
Par Cyril Carret

On monte ici sur la scène comme sur un ring. A la façon des catcheurs, s’affrontent plusieurs personnages hauts en couleur qui ne se départiront point du rôle qui leur a été assigné : les fats y sont fats, les obséquieux, obséquieux etc. Entre commedia dell’Arte et drame bourgeois, La Locandiera étourdit de vivacité et de cynisme.

Mirandola est aubergiste et accueille tout un chacun dans sa coquette pension florentine où sont assurés le repos du corps et les tourments de l’âme. Mirandola y reçoit les voyageurs avec une courtoisie accorte et le goût de plaire. Sans doute y vient-on pour elle, plus que pour la bonne table ou le décor dont nous ne connaîtrons rien.

Reine d’une ruche de courtisans, notre hôtesse se plaît à chavirer les cœurs en préservant le sien de tout abordage. Marquis, comtes et valets s’y livrent une lutte acharnée pour s’attirer les faveurs de l’égérie de la liberté. Arrive alors un chevalier, qui clame haut et fort que les femmes sont ennuyeuses et sources d'ennuis. Aussi, Mirandolina piquée décide-t-elle de le séduire. Les hostilités sont ouvertes.

Dans le rythme effréné de cette comédie réside son intérêt. Pas un silence, pas un songe, des mots, des mots, des mots. Un flot de paroles et de pensées à voix haute envahit la scène pour la combler jusqu’à la lie. 

On retrouve ici l’avidité de Goldoni, insatiable auteur qui écrivit cent-cinquante pièces. Désireux de débarrasser la scène des mascarades, qui formaient la substance des représentations théâtrales, il élabora de véritables pièces de théâtre, qui remplacèrent peu à peu les improvisations bouffonnes de la commedia dell'arte par des comédies de mœurs au texte bien établi. La construction de La Locandiera participe de cet effort de rigueur.

Une mise en scène légèrement décalée vient souligner le fil de l’intrigue et montrer l’intemporalité du discours : pour le dénouement, les costumes d’époque se modernisent sans que n’en soit altéré le propos. Le décor est gentiment peint, les personnages campés à l'ancienne tiennent leur rôle : chacun joue honnêtement sa partition et défend son petit morceau de bravoure.

On aurait cependant aimé un peu plus de fantaisie. Les ombrelles renversées du décor et le paravent-paysage ne suffisent pas toujours à égayer les travers d’une mise en scène somme toute un peu convenue. La perruque des actrices, la musique moderne posée sur le texte, les apartés en italien nous suggèrent que Lucette Mouline a le sens de la dérision. On se prend à regretter qu’elle ne l’ait pas exploité davantage.

 

Jean-Rachid de la Bédodière, pour vous servir.
Jean-Rachid « Le cul entre deux chaises » au Théâtre de la Main d’Or
Jusqu’au 30 Juin 
Par Vladimir Mouveau

Jean-Rachid est un nouveau comique de la scène parisienne. Il nous offre un one-man show plutôt dynamique, avec beaucoup de « beurre » dans ses épinards, un spectacle sans grande prétention qui met en scène à nouveau la formidable mécanique de l’intégration raciale.  « Z’y-va que j’t’en reserve, » ça déménage façon Jamel sur les planches du petit Théâtre de la Main d’Or.

L’estrade, entièrement vide, accueille un comique décontracté à la parole franche et à l’esprit provocant. Jean-Rachid, lorsqu’il ne se fait pas appeler William en soirée pour serrer de la meuf avec son whisky-coca, raconte les bizarreries de sa condition d’arabe « in » sur le territoire national. 

De son institutrice qui le réprimande parce qu’il s’est fait passer pour le fils d’un comptable alors que son père effectue des travaux de chantier sur la voirie, jusqu’à l’échange du prénom de son copain François-Xavier en Abdelaziz pour courtiser une âme tendre en discothèque parce que l’arabe est à la mode, il fait défiler devant nous tous les clichés du « rebeu » en pleine intégration.

Le comédien est à l’aise dans ses basquets. Il communique facilement avec le public, sans freins. Il demande par exemple tout naturellement dans la salle qui est circoncis et qui ne l’est pas. Jean-Rachid est agile dans sa mouvance corporelle, généreux dans les sourires qu’il adresse au public. C’est un comique, un vrai.

Le spectacle est un peu court. Il y manque aussi peut-être de quelques traits de force dans la dérision. Le spectateur rit, mais ses éclats sont plus le fait des mimiques de Jean-Rachid, de ses petits délires en apartés et de ses haussements stridents de voix, que le fait d’une texte décoiffant qui nous emmène aux confins d’un souk de Marrakech pour la négociation d’un tapis en peau de Lama. On rit, on se plait à rire.

Si l’ambiance est euphorisante sous la « tchatche » martelante de Jean-Rachid, le spectacle est au final un peu léger. On attend davantage de longueur, davantage de blagues et peut-être aussi un peu plus d’originalité dans le rendu des situations. On est à la limite de se croire face à Jamel (auquel le comédien fait un clin d’œil sympathique en singeant sa gestuelle en début de spectacle).

Spectacle pour tout public, circoncis ou non ; spectacle concis pour circoncis ou non … Quoiqu’il en soit, un moment de détente acceptable si l’on s’apprêtait à serrer de la meuf avec son whisky-coca ou à chauffer « d’la caillera » gare de l’Est.

 

Lettre morte
Lettre à un jeune poète au Guichet Montparnasse
Jusqu’au 30 juin
Par David Keller

Créé dans la rue lors de l’édition 2000 du Festival de la correspondance de Grignan par la Compagnie Art Métamorphoses, Lettre à un jeune poète est repris en salle. Ce texte de Virginia Woolf, qui traite de la poésie, peine à trouver sa place sur scène.

Au début des années 30, Virginia Woolf rédige une vraie réponse à une fausse lettre d’un poète d’invention, y développant sa vision de la poésie, de sa valeur comme de son objet. Elsa Stirnemann, seule sur scène, « déguisée » en Virginia Woolf, s’adresse à un fauteuil vide, figurant le versificateur-prétexte, dans ce qui ressemble davantage à un dialogue à un qu’à un monologue. 

Woolf la romancière parle donc de poésie. D’entrée, elle se désolidarise de certains de ses confrères prosateurs qui considèrent la poésie comme un exercice vain, que ce soit par esprit de chapelle ou par un complexe inavoué. Woolf, elle, est admirative des poètes, d’autant plus qu’elle ne possède pas leur art. Très exactement de certains poètes, de ceux qui naviguent avec bonheur entre les écueils de la trivialité du monde quotidien et l’opacité d’un univers intérieur.

Laissant au placard la vieille vision romantique de l’inspiration créatrice, le texte n’en est pas moins daté : à titre d’exemple significatif, les limons portés par la vague surréaliste n’ont apparemment pas franchi la Manche ou du moins se sont-ils échoués sur les rivages de la demeure Woolf. Ce qui pose la question de la contemporanéité du texte. 

Sa théâtralité n’est pas moins problématique. Par bonheur, on échappe au docte exposé propre à faire fuir tout spectateur qui, se déplaçant au théâtre, s’attend à y palper un minimum de chair … Mais le propos, emprunt d’un évident souci didactique, ne laisse que peu de place à l’émotion.

C’est peut-être pour pallier ce problème de fond qu’Elsa Stirnemann joue sur un registre particulièrement expressionniste. Las, loin de combler les lacunes émotionnelles, ce parti-pris crée un regrettable décalage. Alors que Woolf, romancière aguerrie d’une cinquantaine d’années, rédige un texte d’impressions tantôt savant, tantôt narquois (quand ce n’est pas condescendant), en tout cas marqué par un certain détachement, la comédienne bouillonne, s’enflamme, alterne phases d’euphorie, de franches colères, de contemplations éthérées. Et on n’y croit pas.

 

Leçon de fidélité surréaliste
Louison au Lucernaire
Jusqu'au 8 septembre
Par Christina Anid

Dans une ambiance Bal des vampires un peu techno, l'univers acidulé de Justine Heynemann insuffle une nouvelle jeunesse, étonnante et un peu folle, au texte écrit par Musset en 1849. Après avoir mis en scène Schnitzler, Molière et Koltès, la jeune Justine s'attaque à Musset. Rythmée par une musique entêtante, sa version de Louison ressemble à un clip.

Dans un décor de dentelle original et agréable, Louison vêtue d'un costume un peu clownesque s'éveille au son d'une musique synthétique envoûtante. Une chaussure à la main durant la quasi-totalité de la pièce fait d'elle une cendrillon éternelle. 
Le mélange des genres étonne ici au premier abord.

Louison nous séduit sous les traits d'Estelle Vincent qui joue avec sensualité et pudeur le rôle d'une camériste tentant de résister aux assauts de son maître. Même si la mise en scène manque un peu de consistance, son audace amuse et surprend.

Sur scène, deux hommes et surtout trois femmes, Estelle Vincent, Judith Morisseau, Carmen Avila, respectivement la maîtresse potentielle, l'épouse et la mère de l'époux rayonnent. Dans des registres très différents, les femmes sont à l'honneur.

La mise en scène est pleine
des références d'une génération : d'Alice au pays des merveilles  
au plus récent Roméo et Juliette de Baz Luhrmann.
Cette vision nous rappelle 
l'age tendre des protagonistes de l'histoire, égarés dans les épanchements violents de la fin 
de l'adolescence. 

Le symbolisme est très fort et le classicisme du texte se mêle harmonieusement aux fantaisies, aux rêveries de l'imagination si contemporaine de Justine Heynemann.

Avec un modernisme très riche, ce drame classique ravive la flamme ternie d'une valeur morale que l'on pensait un peu démodée : la fidélité.
Un happy-end presque à l'américaine nous fait sourire avant le retour de la lumière. Décidément, ce mélange des genres est plutôt réussi.

 

 

Y a d’la joie !
Rue de la gaîté, Offenbach au Théâtre des Bouffes Parisiens
Jusqu’au 4 août
Par Catherine Robert

La Belle Hélène et la Grande Duchesse de Gérolstein, Coppélius et Dapertutto, Robinson Crusoé et Monsieur Choufleuri arpentent les planches des Bouffes Parisiens sous la houlette de Michel Frantz qui les guide d’un piano malicieux. La troupe de Rue de la gaîté nous offre un florilège plaisant des grands airs de l’œuvre d’Offenbach. Avec verve et bonne humeur, sont ressuscités pour un soir les héros drolatiques et tendres du maître de l’opérette. Sus à la gaîté !

Reproduits sur de grands cartons comme dans un spectacle de marionnettes, les différents théâtres parisiens où officia Offenbach campent le décor de la pièce.
L’intrigue est assez simple : il s’agit d’évoquer la vie et les œuvres d’un des compositeurs les plus prolixes et les plus inventifs de sa génération. 

Dans un coin, assis au piano, Michel Frantz, auteur et interprète sautillant, empruntant les favoris et l’accent allemand du maître, 
soutient et accompagne les quatre chanteurs qui viennent lui donner la réplique. 
Sont ainsi mis en scène les démêlés du compositeur avec les divas hystériques, les administrateurs des théâtres, 
les domestiques et 
les bourgeois qui l’entourent et même avec son coiffeur, intronisé critique musical le temps d’une indéfrisable ! 

Le burlesque et la fantaisie sont omniprésents : Offenbach jette aux orties le sérieux tragique et la componction de l’opéra et du théâtre classiques. Il insère des notes dans les silences des déclamations de Mademoiselle Rachel à la Comédie Française, il vante les mérites du champagne qui fait tourner les têtes et chavirer les cœurs et il va jusqu’à faire l’apologie du jambon de Bayonne, des rillons et des rillettes… 

Major, gantière et bottier, Brésiliens et Espagnols (qui, eux, savent aimer !) défilent avec entrain et allégresse sur la scène. On assiste ainsi à un savoureux éloge de l’opérette, ce genre souvent considéré comme mineur, mais qui réconcilie si bien la légèreté et le talent. 

Les moments de franche rigolade alternent avec des moments plus graves, où affleure l’émotion. La sensibilité d’Offenbach se révèle alors dans des chants d’amour purs et mélodieux : l’esprit peut se moquer de tout sauf du cœur.

Si Offenbach est bien cet insolent qui amusa et railla le Second Empire, son masque tombe quand il s’agit d’évoquer les sentiments. Le compositeur apparaît alors dans toute la complexité de son humanité et une vraie bonté perce sous son ironie.

Michel Frantz a su s’entourer de chanteurs dont le talent n’a d’égal que l’abattage.
Elisabeth Conquet passe de la soubrette malicieuse à la diva capricieuse avec un entrain formidable. 
Ses trois compères, Philippe Ermelier, Christian Dassie et Rodrigue Calderon lèvent la gambette avec brio. 
Ils sont, grâce à une énergie 
débordante, tour à tour valet, coiffeur, gueux et bourgeois, guitariste andalou,
et bien évidemment major de la Duchesse ! 

Maintenant que le soleil est revenu sur Paris, il est temps d’accorder nos loisirs à la bonne humeur du moment. Qu’on se laisse donc aller au rire, à la gaîté et la fraîcheur virevoltante de l’esprit d’Offenbach qui revient pour l’été hanter le théâtre qu’il occupa après avoir quitté la Comédie Française et qu’il baptisa Les Bouffes Parisiens !

 

 

Sérénade à deux temps pour un Feydeau explosif
Double jeu chez Feydeau, au Théâtre de Nesle
Jusqu’au 31 Juillet
Par Vladimir Mouveau

L’une derrière l’autre, ces deux pièces de Georges Feydeau sont deux moments de détente agréables, deux interstices excentriques dans l’œuvre fine et structurée de l’auteur. Curieusement, ces deux pièces trouvent ici une forme un peu différente d’interprétation : plutôt que d’être face à l’humour fin et décalé de Feydeau, tout construit sur le quiproquo et la farce, on se retrouve en présence de deux quasi-sketches à la drôlerie grossière et détonante.

Dans la cave du petit Théâtre de Nesle, le décor est planté comme il y va de coutume pour une pièce de Georges Feydeau : un intérieur chaleureux de salon bourgeois où se produisent plusieurs comédiens à l’énergie utile. Les costumes sont riches, l’atmosphère complice et le parquet, même s’il ne sent pas la bonne cire d’abeille d’un costaud pin landais, se fait piétiner bon train par une brochette de comédiens à la gestuelle survoltée.

La première pièce raconte l’histoire d’une femme de notable qui se promène en tenue décontractée chez elle, et qui, par son insouciance presque malveillante, massacre les ambitions arrivistes de son mari.

Elle va nue, de long en large dans l’appartement. 
Elle prie le maire de la circonscription dans laquelle son mari député a puisé ses nombreuses voix de lui sucer les fesses pour faire disparaître la piqûre d’une guêpe malintentionnée, etc.

La seconde pièce campe un domestique hypnotiseur qui, par son talent, se paie les services de son maître et des amis de son maître pour toutes les tâches ménagères de la maison et l’arrangement de ses affaires. Il montera un jeu de rôles infernal avec la complicité d’un autre valet et finira par tomber lui même sous le coup de son propre pouvoir.

Les deux représentations sont dynamiques et clownesques. Contrairement au Feydeau rigoureux, les comédiens cette fois singent véritablement leurs rôles et mettent en branle les planches pour aviver le comique de leurs gestes.
 Ils font des grimaces, hurlent, se courent après, sautent en tous sens.

Ils perdent même leurs fausses moustaches, l’un son col de chemise … c’est tout juste si la petite culotte de Clarisse Ventroux (Laetitia Lefebvre) lui tient encore délicatement sur son joli postérieur.

Les comédiens ne sont pas excellents de talent. On notera la belle prestance de trois acteurs cependant : Philippe Cavalaria, Gaëlle Durand et Laetitia Lefebvre. Tous trois emplissent à merveille les rôles caractériels et explosifs du spectacle; ils sont tordants. Particulièrement Laetitia Lefebvre. Elle est tordante.

La pièce est finalement un condensé de bonne humeur au look un peu « Buster-Keatonien ». Si le travail ne respire pas la précision d’un vaudeville gigantesque calé au millimètre,