L'image du miroir est parfois crue et vraie, parfois flatteuse ou déformante. Dans le miroir, les gens du théâtre -metteurs en scène, écrivains, comédiens,…- s'observent les uns les autres pour guider l'œil du spectateur.

Critiques spectacles "jeune public"

Critiques 1ère
Quinzaine de mai

Critiques 2ème
Quinzaine d'avril

Critique 1ère Quinzaine d'avril

Critiques 1ère Quinzaine de mars

Critique 2ème Quinzaine de mars

Critiques 2ème Quinzaine de février

Critiques 1ère Quinzaine de février

Critiques 2ème Quinzaine de janvier

Critiques 1ère Quinzaine de janvier

Critiques de décembre

Critiques d'octobre et novembre

 

Nos Reportages multimédias :

(Nos interviews et Chats sont à consulter dans "Le Boudoir")

Diva Nostalgia
Music-Hall au Théâtre du Rond-Point
Jusqu’au 16 juin
Par Cyril Carret

Mémoires d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 23 juin 
Par Catherine Robert

Donner un sens à sa mort
Le tiers restant au Théâtre des Songes
Jusqu'au 2 juin
Par Béatrice Trotignon

Les corps pour le dire
Les jambes à son cou au Théâtre Dunois
Jusqu’au 23 mai
Par Catherine Robert

Les âmes perdues
Oui au Vingtième Théâtre
Jusqu’au 27 mai 
Par Joan Amzallag

Welcome to Sayonara ding-dong bamboula !
Bienvenue à Partoupareil land à l’Espace Château Landon
Jusqu’au 16 Mai 
Par Vladimir Mouveau

Hamlet flambé !
Hamlet ou les suites de la piété filiale au Théâtre de l’Ile Saint-Louis
Jusqu’au 31 mai 
Par Catherine Robert

La lâcheté est-elle combustible ?
M. Bonhomme et les incendiaires au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet
Jusqu’au 3 juin
Par Lise Michel

Dandysme et cartésianisme amoureux
Pour l’humour d’Oscar Wilde au Bec Fin
Jusqu’au 3 Juin
Par Vladimir Mouveau

Du rififi sur la Canebière
Pourquoi j’ai jeté ma grand-mère dans le vieux port au Théâtre National de Chaillot
Jusqu’au 2 Juin 
Par Vladimir Mouveau

Un duo rigolo qui nous fait voir la vie en couleur
Black and White au Théâtre de Dix Heures
Jusqu’au 30 Juin
Par Joan Amzallag
 

Bienvenue à Montmartre !
Autour du Chat Noir au Nouveau Théâtre Mouffetard
Jusqu’au 17 juin
Par Caroline Delage

Bienvenu dans le P.A.G. !
Exces Uomo au Sudden Théâtre
Jusqu’au 3 juin 
Par Cyril Carret

Une femme algérienne
Fatma au théâtre des Trois Bornes
Jusqu’au 31 Mai
Par Vladimir Mouveau

Le Prince : vaillant, mais éprouvant .
Le Prince au Théâtre de Nanterre - Amandiers
Jusqu’au 24 mai 
Par Serge Latapy

" Arrrrrrlequin, mi amor ! "
Arlequin poli par l’amour au Théâtre de Gennevilliers
Jusqu’au 20 Mai
Par Vladimir Mouveau

Echange de merveilleux procédés
37 ans à l’Essaïon de Paris
Jusqu’au 26 mai
Par Christina Anid

Apocalypse Joyeuse
Le drame de la vie au Théâtre Nanterre - Amandiers
Jusqu’au 20 Mai
Par Delphine Bailly

Ca s’est passé près de chez vous …
Jardins barbares au Théâtre de la Cité Internationale 
Jusqu’au 19 mai
Par Delphine Bailly

 

 

« Souriante, lente et désinvolte »
Music-Hall au Théâtre du Rond-Point
Jusqu’au 16 juin
Par Cyril Carret

Un soir morne de Besançon, Jean-Luc Lagarce vit le chanteur Ringo s’éloigner à pied de la boîte de strip-tease où, loin de la gloire post-yéyé en compagnie de sa femme Sheila, celui-ci venait d’interpréter ses anciens succès. De la solitude, du désenchantement de cette nuit noire et d’autres souvenirs est né Music-Hall, émouvante stance à la gloire de l’éphémère.

« Souriante, lente et désinvolte », comme un flacon de parfum au suc jauni cristallisé, abandonné sur le palissandre d’une commode, une femme apparaît doucement dans la lumière. 
Une moue gracieuse et accorte accompagne des yeux au regard affecté et profond, qu’une mèche échappée d’un chignon malhabile vient parfois recouvrir.
Le col de la robe laisse entrevoir une nuque de silice. Des bras démesurés font voler les gazes du fourreau de satin cramoisi. La chair distendue des aisselles donne la mesure du temps. 

Sa voix grave et pathétique alourdit sa présence, et le temps nous la livre ainsi, belle et délicate comme un éventail de soie que l’on ne prend plus le soin de balancer.

Commence alors une rengaine de fado lancinant à la gloire d’un monde qui n’a jamais été. Celui d’une étoile qui n’a jamais luit que pour une aube trop lointaine.
Errance de cabaret, d’une femme artiste vêtue de carmin, offerte à l’indifférence des verres qui se vident et du cliquetis des assiettes qui s’entrechoquent. Elle est livrée à la goguenardise d’une assistance aux yeux creux, donnée en pâture à la laideur du soir.

L’ange, juché sur un trépied de trayeur, fleurit et se déchire, comme se viole la gousse d’un coquelicot encore froissé. L’imperturbable sourire ne parvient pas à se faner car la reine du « mine de rien » en a décidé autrement : briller, resplendir et scintiller, « avancer, souriante et désinvolte », coûte que coûte, vaille que vaille.

Ils sont également présents. Les boys. Improbables Augustes à la démarche syllabaire, Tif et Tondu au rire qui sonne clair. À droite ou à gauche, parfois juste derrière.
Ils martèlent le plancher du décompte de leurs malhabiles pas. Un, deux, un, deux ; petit pas glissé sur le côté ; un, deux, un, deux ; tension des bras, habile balancé. 
Les visages expriment la sagesse de la résignation et l’indolente indifférence qui les replie en leur rôle.

Toujours au second plan mais jamais totalement absents, à la manière du châssis qui tend la toile et son portrait ;
un, deux, un deux. 
Ils apparaissent et s’éclipsent. Ils sourient, lents et désinvoltes, 
ils esquivent les projectiles qui fondent sur une scène bientôt abandonnée.


Le magnétophone à bande crache une mélopée sirupeuse qui pourrait dire un peu ceci : « Ne me dis pas que tu m’adores mais pense à moi de temps en temps, un mot d’amour c’est incolore mais un baiser c’est éloquent. »

La scène qu’illumine un spot à la lueur blafarde s’ouvre sur le vide que vient barrer un tabouret noir. Un tabouret quelconque, un de ceux que l’on ne regarde pas et sur lequel on pose une demie cuisse lorsque le café du bar matinal vient sonner l’heure de la projection dans le mouvement.
Il est là mais ne dit rien ; indispensable et muet comme un travelo rompu dans un cabaret abandonné à la fumée des cigarettes et aux bris des verres répandus sur le pourpre d’une moquette élimée.
Central et invisible comme le devient un monument qui n’est plus à force de quotidien, il est comme une photo depuis trop longtemps accrochée et dont les couleurs palissent d’indifférence.« Souriante, lente et désinvolte »

Des confettis jonchent le sol. 
La fête passée, ils gisent inertes et se gonflent de moiteur. Leur splendeur fut brève. Un bras qui s’étire, une main qui s’ouvre. Un, deux, un, deux, agapes fugaces tombent en spirale désordonnée. Fleur de cactus qui s’ouvre dans le désert. Splendeur éphémère s’offrant à l’ennui. 
On est décidément bien peu de choses …

 

Mémoires d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 23 juin 
Par Catherine Robert

Voilà désormais plus d’un demi-siècle que dorment sous la lourde terre de Stalingrad les soldats allemands envoyés défendre, aux limites du froid et de l’horreur, un drapeau déshonoré. 
Pions méprisés d’un jeu d’échec cynique et brutal, ces hommes achevèrent leur vie comme des rats, retranchés dans les ruines d’une ville anéantie par le feu et les armes. Au seuil de l’enfer, ils écrivirent d’ultimes missives aux leurs. 
La compagnie Laurent Terzieff ressuscite ceux qui moururent trop tôt et trop loin en mettant en scène ces voix d’outre-tombe.

 

En février 1943, capitula Stalingrad, marquant ainsi le tournant décisif de la Seconde Guerre mondiale que le camp allié eut alors enfin l’intuition et l’espoir de pouvoir remporter. Juste avant la reddition de l’armée allemande, un avion décolla de la ville en emportant le courrier des derniers soldats de la Wehrmacht qui luttaient encore dans cette souricière glacée. Les lettres furent saisies sur ordre du Führer pour que soit sondé par leur lecture le moral des troupes. 

Dépouillés, inventoriés, classés, ces messages de l’au-delà permirent à une bureaucratie militaire absurde et cruelle d’établir statistiquement l’abomination des massacres, la peine et la douleur des hommes ainsi que l’atrocité de la guerre. 
L’évidence du cœur l’aurait affirmé sans qu’il faille en passer par le viol des intimités et des ultimes mots d’amour, mais le cœur de l’Allemagne avait déjà cessé de battre à Stalingrad. 

Ces dernières lettres du front de l’Est ne furent jamais rendues publiques car le gouvernement nazi les jugea insupportables. Archivées à Postdam, cachées à Berlin, il fallut attendre longtemps avant qu’elles ne resurgissent au grand jour. Parmi ces trente-neuf missives, Laurent Terzieff a sélectionné un bouquet de fleurs de cimetière et a mis en scène leur présentation. Trois acteurs rendent leur voix et leur honneur aux malheureux qui tombèrent au froid. 

Marie Sauvaneix, au centre de la scène, campe une bureaucrate chargée du dépouillement du courrier. Son visage, presque impassible d’abord, se penche sur les piles d’enveloppes. Elle lit d’une voix froide mais où transparaissent bientôt l’émotion, l’angoisse et la compassion, les dérisoires mots d’amour, les encouragements à la famille, les souvenirs du bonheur tranquille de ces hommes éperdus. Par le biais d’un jeu retenu, par le moyen d’un regard qui semble percer derrière la page et parvenir jusqu’aux caves de la ville morte, elle montre le vacillement d’une administration totalitaire devant l’atrocité des actes qu’elle encadre.

 L’actrice semble une Heidi éberluée de découvrir que les si jolis géraniums des balcons bavarois se nourrissent d’un terreau bien fétide, de sang et de colère. Sa lecture, presque mécanique, est relayée par Alexandre Mousset et Stéphane Valensi qui incarnent tour à tour les derniers épistoliers de Stalingrad. 

Figés dans des capotes recouvertes de neige, empesés, glacés, immobiles dans le froid, ivres de résignation ou de colère, ils sont les voix de cette polyphonie douloureuse. Par le regard et par les mots, ils se font les échos fiévreux de ces ultimes combattants de l’inutile.
 A l’instar de la mise en scène, leur jeu est extrêmement économe et fait naître une tension et une émotion parfois aux limites du supportable.
Les loups hurlent en fond sonore, le bruit des mortiers ponctue les tirades, la lumière rouge du fer et du sang tombe des cintres. 

Défilent devant nous ces héros qui s’éteignirent dans  l’épouvante. 
Un pianiste dont les moignons lui interdisent à jamais de retrouver son instrument raconte comment il a entendu renaître Beethoven dans Stalingrad, sur les touches d’un piano retiré des ruines. Un astronome espère pouvoir bientôt rejoindre les étoiles qu’il a longtemps étudiées. Un officier tout de rigueur prussienne se raidit dans l’honneur tragique de sa caste et de son rang. Un tirailleur cynique compte la différence entre ses munitions et les cibles qui l’attendent. Un aumônier extasié fait le récit de la nuit de Noël 42 et loue un Dieu que d’autres fustigent et insultent pour les avoir abandonnés en enfer. Les critiques pointent contre        « Monsieur Hitler » et sa folie de vouloir tenir contre les Russes.

Les corps en miettes, amputés, déchirés, affamés, affaiblis s’arc-boutent dans les hôpitaux de campagne où l’on ne soigne que les moins atteints. Meurent les camarades, meurt l’espoir du retour, meurt la foi en l’Allemagne, ses dirigeants et son Dieu ! 

Restent l’amour d’une femme, celui d’une maîtresse, demeurent le souvenir des enfants et le désir de les voir grandir droitement : les adieux sont déchirants et viennent se briser contre le deuil obligé du pays, du bonheur et du passé. Un très beau texte de Brecht, daté de 1942 vient conclure l’évocation de cette guerre et de sa part maudite et si longtemps occultée. Il dit le souvenir ému des collines allemandes, de la sérénité des paysages pacifiques et la douceur d’un Heimat perdu à jamais.

Les Dernières lettres de Stalingrad sont bien sûr un plaidoyer contre la guerre. Mais ce spectacle ne se réduit pas à cela. Il signifie aussi que tout bonheur se mesure au moment de sa perte et que l’existence n’acquiert tout son sens qu’au point de son achèvement, dans la mesure où le récit des combats alterne toujours avec l’évocation des jours heureux. 

Les derniers soldats d’une armée en déroute en firent l’amère expérience à Stalingrad. En composant le mémorial de leurs peines, ils ressaisirent leurs vies dans leurs mains gourdes et tremblantes. 
S’ils montrèrent que les hommes, même acculés, ont toujours plus d’honneur et de dignité que les rats, si la voix de Laurent Terzieff et la présence intense de ses comédiens en témoignent sur la scène du Lucernaire, c’est que, même au comble de l’horreur, la quête du sens de la vie n’est pas vaine. 

 

Donner un sens à sa mort
Le tiers restant au Théâtre des Songes
Jusqu'au 2 juin
Par Béatrice Trotignon

Quand un pays est transformé en charnier par des                      « fous de Dieu », quand la mort s'infiltre dans tous les cœurs et dans toutes les activités, comment résister ? Comment redonner un sens à la mort qui soit porteur de vie ? 
A ces questions, Mohamed Zaoui répond dans une pièce en forme de conte qui retrace le drame algérien, tout en en soulignant le caractère universel dans le portrait d'une humanité dont on peut tout craindre … et tout espérer.

Selon la légende, nous vivons dans cette partie de la création qui n'est ni le Paradis, ni l'Enfer, mais al thleth al khali, le « tiers restant ». Là où, sans doute, le pire comme le meilleur se mêlent et se déchirent. Sur « l'île aux quatre murs », depuis que l'intolérance et l'extrémisme règnent, le pire impose sa tyrannie cruelle, prétendant faire du monde un « paradis » quand il ne fait que le transformer en « enfer ».

Tayeh, professeur de philosophie, sait que sa tête est mise à prix. On le verra, toute la pièce, une valise à la main, fuyant la mort de ville en village jusqu'à ce que son errance l'entraîne aux portes du désert, dans son village natal. Il est celui qui veut que plus personne ne parle jamais en son nom : ni la famille, ni l'Imam, ni le gouvernement, ni son plus proche ami, le journaliste Kader. Et pourtant, au détour d'une étrange requête, il sera imperceptiblement amené à se faire le porte-parole du peuple et de ses griefs.

Tayeh réclame le droit de disposer de son corps après sa mort pour le faire incinérer, pratique taboue dans son pays. Refusant les armes et la violence, il y voit l'expression la plus radicale de son individualité, de sa liberté et de sa conscience d'homme. La quête de Tayeh, si inclassable, presque absurde au regard de la situation qu'il vit, est le fil rouge de la pièce qui, tout en nous entraînant à la découverte de l'histoire tragique d'un pays, ne s'égare jamais dans la chronique historique.

Au cours de ce récit-conte, habilement rendu par la multiplicité des narrateurs et par le rythme captivant des scènes, c'est aussi le tableau d'une société qui surgit, avec ses personnages marquants, ses intrigues, ses traditions. C'est souvent drôle, plutôt mordant: il y a une véritable veine satirique dans cette pièce, que ce soit dans le portrait du candidat en campagne électorale, du maire véreux ou des dirigeants politiques et militaires.

Il y a aussi les gens du peuple et les saltimbanques, pour lesquels l'auteur -et les acteurs- expriment aussi une profonde tendresse. On devine la douleur et la nostalgie de l'exilé pour son pays, pour ses parfums et sa musique. 
Celle-ci est omniprésente pendant toute la durée du spectacle, grâce aux improvisations de Farid Belkadi ( bendir, percussions et chant ) et de Tahar Hani ( chant et luth ). Acteurs et musiciens, pour certains artistes et journalistes algériens en exil, sont tous excellents, passant d'un registre à l'autre avec une grande maîtrise.

Créé en juin 1998 par le compagnie du Théâtre de l'Orage, dont le metteur en scène est Laurence Labrouche, ce spectacle a été présenté à la Cartoucherie de Vincennes, aux Arènes de Nanterre et il a voyagé en province. A moins qu'il ne reparte en tournée, ce sont là les dernières semaines de représentation d'un spectacle qui vaut le détour.

 

 

Les corps pour le dire
Les jambes à son cou au Théâtre Dunois
Jusqu’au 23 mai
Par Catherine Robert

Les mots sont un moyen commode mais parfois décevant pour exprimer les choses. Pour rendre compte de situations humaines, nous n’avons à notre disposition qu’un arsenal réducteur de concepts inadéquats ou mal taillés. Trop à l’étroit dans le langage, la Compagnie Wood-Delaporte utilise le corps pour essayer d’expliciter l’indicible. 
En abordant le monde par les gestes, elle tord le cou à l’habituel « prêt-à-signifier ».

Interprètes et chorégraphes dans diverses compagnies de danse contemporaine, Charlotte Delaporte et Edwige Wood adressent, pour la deuxième fois depuis le début de leur collaboration, un spectacle au jeune public. La gageure est d’autant plus risquée qu’elles ne transigent pas avec la rigueur. 

Il ne s’agit pas d’abêtir les petits par des fadaises et des niaiseries de patronage, mais de donner à voir quelque chose dont l’intérêt est universel et non pas réservé aux yeux des bambins. Les jambes à son cou ne semble donc pas devoir être nécessairement estampillé au sceau toujours un peu réducteur du spectacle pour enfants. Il est essentiellement un spectacle de danse qui place le corps et l’appréhension du monde en son centre.

Quand on est petit, rien n’est à sa mesure et tout est fait pour les grands. La question de la disproportion des corps, celle de la difficulté de la constitution de l’image de soi et celle de l’insertion physique dans un univers peu à peu découvert sont cruciales pour un petit d’homme qui voit son corps se transformer, se fragmenter, perdre une première unité pour en retrouver une autre au fur et à mesure qu’il grandit. 
Ce spectacle a pour thème principal les métamorphoses du corps et ses distorsions amusantes : il s’adresse donc, de façon évidente et intelligente, autant aux enfants qu’aux puzzles somatiques que sont souvent les adultes.

Des séquences courtes, tour à tour poétiques, oniriques ou drolatiques, composent une féerie totale où le décor, la lumière, les accessoires, les costumes ont un rôle tout aussi important que les corps des danseuses. Coupées par le milieu comme par un dieu malin, les deux femmes recomposent par l’entrelacs de leurs membres un être fantastique qui virevolte dans des gazes bleutées. Elles perdent la tête et la remplacent par une baudruche souriante. Elles se transforment en femme-chaise et en femme-table. Elles jouent ainsi avec les objets en collages surréalistes et mêlent hardiment en des hybrides magiques les choses, les animaux et leurs propres corps devenus bientôt surhumains.

La chorégraphie se détache sur une toile où sont projetées des images qui participent également de l’éclatement et de la restructuration alternés des membres et des organes. Pris entre dislocation et recomposition, l’organisme apparaît alors comme le moyen le plus adéquat pour signifier la complexité que le langage vient si souvent masquer ou affadir.

Les dernières scènes sont à cet égard les plus savoureuses, lorsque les deux complices tordent de façon ludique des expressions populaires dont on a oublié la poésie ou la cocasserie. 

« Avoir le cœur sur la main », « donner sa langue au chat », « vivre sur un grand pied », « avoir des idées plein la tête » : autant de formules « réenchantées » et revisitées avec humour, comme pour tenter de faire dire aux choses ce qu’elles taisaient jusque-là et de forcer le langage à rendre raison de lui-même.

L’ensemble compose un charmant moment de grâce et de légèreté et les enfants présents ne s’y trompent pas. Ils se lèvent pour mieux voir, rient, sont intrigués, applaudissent à tout rompre, prouvant ainsi que l’on gagne toujours en osant avec eux l’ambition et la qualité. 

Mesdemoiselles Wood et Delaporte dansent le monde et montrent l’envers du langage. Elles transgressent les codes habituels de la signification et parviennent à exhiber les choses sous les mots. « Coup de foudre » pour une telle prouesse ! On repart avec, dans la tête, la dernière image projetée sur la toile du décor : plein de petits cœurs roses et scintillants.

 

Les âmes perdues
Oui au Vingtième Théâtre
Jusqu’au 27 mai 
Par Joan Amzallag

Cruauté de la situation et duel verbal en huis clos entre deux hommes que tout oppose. Le texte de Gabriel Arout et la mise en scène superbe de Christophe Luthringer bouleversent. Le tout est magistralement interprété par deux acteurs passionnés : Pascal Laurens et Patrick Martinez.

Deux hommes, Max, le nazi, et Raphaël Schmoss, le tailleur juif, sont enfermés dans la même cellule par les nazis. Ce châtiment d’une cruauté inimaginable provoque une confrontation d’une violence inouïe entre deux êtres que tout oppose profondément. 

On assiste à une escalade verbale entre les deux hommes qui commencent par se haïr puis s’efforcent de cohabiter sans s’entretuer. 
Gabriel Arout place ses acteurs dans une situation tragique au travers d’une réflexion sur la violence humaine et sur les limites de l’homme. 

La situation d’enfermement est symbolisée par le halo de lumière circulaire projeté au sol. Les deux hommes se font face comme deux bêtes sauvages, dans un huis clos forcé. L’un garde les attitudes hautaines et méprisantes des soldats nazis, l’autre courbe l’échine dignement et refuse la violence physique que ses bourreaux lui proposent. 

Pascal Laurens et Patrick Martinez incarnent à la perfection leurs personnages respectifs. Ils évoluent sur la scène comme deux bêtes privées de liberté qui voient leur fin proche. La confrontation sauvage des deux hommes est éprouvante pour l’acteur, pour l’homme et pour le spectateur. Ces rôles, très physiques, vont puiser dans les paroles et dans les gestes de tout ce qu’a de plus vil et de plus noble l’être humain. 

La mise en scène épurée joue sur les mouvements de lumières et les sons. Les musiques symbolisent la présence des bourreaux -omniprésents au début du spectacle- qui observent. Les jeux de lumières accentuent la paranoïa des deux hommes épiés. 

Les mouvements des projecteurs sur la scène ne cessent de nous rappeler l’environnement terrifiant des interrogatoires de la gestapo, ou encore les conduits de gaz dans les chambres de la mort.

Les deux hommes se font rarement face dans cette confrontation. Ils jouent dos à dos tout en restant dans ce cercle lumineux, symbole de la cellule. Pendant dix minutes, le spectacle se poursuit dans le noir total et laisse place à la force des mots et aux confidences. 

Cette orchestration magistrale du texte, élaborée par Christophe Luthringer, donne véritablement sa dimension surnaturelle et grandiose à la situation humaine. L’espace scénique est occupé par les silences, le noir et les mots. C’est tout simplement superbe.

« Oui » est une belle leçon d’humanité, pleine d’espoir, au milieu du chaos de l’année 44, date de cet enfermement. C’est aussi une parabole de la seconde guerre mondiale et des châtiments infligés aux hommes par les nazis. 
La pièce ne verse jamais dans le moralisme ou la démagogie. Il ne s’agit pas de prendre un cours sur les bons et les méchants mais de suivre l’itinéraire de deux hommes au travers de deux acteurs épatants. 

 

Welcome to Sayonara ding-dong bamboula !
Bienvenue à Partoupareil land à l’Espace Château Landon
Jusqu’au 16 Mai 
Par Vladimir Mouveau

Ca « déménage » sur la petite scène de l’Espace Château Landon. La compagnie L’Escadrille anime un spectacle pour enfants coloré et vivant où l’interaction avec le public, les effets de scène, le décor, le jeu des comédiens, à mi-chemin entre la parodie de bande dessinée et le spectacle de cirque, nous transportent aux confins du rire et de l’émerveillement.

Spectacle pour les 5 ans et plus, Bienvenue à Partoupareil land est l’épopée féerique de deux clowns qui se voient contraints de voyager à travers le monde pour faire la promotion du spectacle de leur ancien méchant directeur de cirque : Monsieur Barasini. Sous l’œil malveillant et tortionnaire de Sotrel, un détective privé à qui l’inspecteur Gadget n’a rien à envier ( si ce n’est son mauvais caractère … ), ils maniganceront un stratagème infernal pour prétendre faire le tour du monde et promouvoir le spectacle de Barasini !!!

La pièce est admirablement montée. Les comédiens sont expressifs, expansifs, ils jouent avec le petit public et une véritable relation de complicité se tisse entre les enfants et les acteurs. Les enfants participent au spectacle, à la scène. Sur un mot de Coktel, ils bruitent le vent afin de simuler des effets de Montgolfière, imitent le cri de la mouette, etc. Sur une main avancée de Bretzel pour signifier de faire silence, ils se taisent immédiatement. Lorsqu’il s’agira de dire si Sotrel est un méchant policier envoyé pour nuire à nos deux héros ou un gentil personnage qui a finalement ravalé toute sa haine et changé son caractère, les exclamations fuseront en tout sens. 
« Nan, il est méchant ! ». « Oui, il est gentil ! ». « Nan »,         
« oui ! ». Alors c’est « oui » ou c’est « nan », les enfants ? C’est « oui - nan !! ».

La scène est meublée de caisses en bois et  de divers appareils installés de toutes sortes de manière, qui représentent les décors de pays lointains, des atmosphères de bateau, de train, de voyage … Les nombreux effets de lumière colorés, la musique et le jeu très expressif des comédiens donnent un caractère formidablement exotique à l’atmosphère. Une lumière jaune pour l’Afrique avec un tapis de fausse fougère pour imiter la jungle au crépuscule, des cris d’oiseaux rares dans les arbres, le rugissement d’un lion. 

 Arrivé en Chine, un décor aux senteurs plus épicées se mettra en place, des musiques de mandoline et une atmosphère très typée : baguettes chinoises, bol de riz, chapeaux pointus et costumes traditionnels camperont l’endroit et la circonstance. A New-York, les Gratte-ciel seront plus vrais que nature ; les Américains mangeront du chewing-gum et escroqueront les pauvres touristes, le jazz tambourinera des mélodies de music-hall sur Broadway Avenue et nos trois héros danseront jusqu’à la fin de la nuit.

La salle comble ne s’est pas trompée, en tout cas sur la qualité du spectacle. C’est une création à voir. Tant pour les enfants que pour les parents. Les applaudissements et les cris soutenus de fin de représentation de ces petites voix échauffées mettaient à l’évidence une grande réussite théâtrale du point de vue de la mise en scène, de l’interprétation, des décors, de l’animation ... Les personnages sont à connaître.

Soutenue par la Mairie de Paris, cette compagnie se produit pour la deuxième fois dans les aventures de Coktel et Bretzel. Véritable bande dessinée live à succès, on s’attend à de nouveaux spectacles dans des endroits encore plus grands, avec un public encore plus grand, et des moyens encore plus importants. C’est vraiment du 18 oscars dans le genre.

 

Hamlet flambé !
Hamlet ou les suites de la piété filiale au Théâtre de l’Ile Saint-Louis
Jusqu’au 31 mai 
Par Catherine Robert

« Etre ou ne pas être ? » Cette interrogation incontournable, connue de tout amateur de théâtre, conduit les esprits vers les sommets métaphysiques les plus escarpés. Et si parfois la rigolade pataphysique disait mieux la profondeur des choses que les discours torturés ? La question deviendrait alors « En avoir ou pas ? » : et c’est peu dire qu’il en faut, du courage et du talent, pour adapter et affronter le texte de Jules Laforgue. Pari gagné au Théâtre de l’Ile Saint-Louis : chapeau bas, Monsieur   Roehrich !

Le plus savoureux dans la vie est souvent le plus léger. Rien d’aussi pénible que les démonstrations appuyées, les théorèmes imparables et les esprits sérieux qui les produisent. Pour ne pas être pris dans les filets moroses d’une réalité affligeante.
 Pour ne pas tomber dans le piège dépressif du branle du monde et de l’inanité de nos existences, tordons de rire les choses et jouons des mots en gavottes de plaisir.
 La vie est triste et son terme est certain : qui a dit qu’il fallait en  gémir ? 

Shakespeare a écrit La tragédie d’Hamlet, prince du Danemark et a dépeint l’horreur d’un esprit souffrant, entraînant les siens sur le radeau de la folie et de la mort. La pâle Ophélie, le roi félon, le spectre du père … La pureté inflexible d’une lucidité vengeresse lutte en vain contre la puissance aveuglante du destin. Tout conspire, sans espoir, à n’être que la réalisation de la fatalité. Grave est le propos, effrayante est la leçon ! Laforgue, brillante comète trop tôt disparue, n’avait que vingt-cinq ans lorsqu’il entreprit de réécrire Hamlet. Est-ce sa jeunesse désinvolte, est-ce sa fraîcheur iconoclaste ou est-ce l’intuition, que l’âge vient toujours confirmer, qu’il n’y a rien de moins sérieux que le sérieux, qui le conduisit à prendre le contre-pied sacrilège des mythes et des figures classiques ?

Toujours est-il que l’inventeur du verbe en liberté donna un grand coup de pied dans la fourmilière littéraire patiemment construite et installa la création sur les chemins de traverse où l’incartade remplace la componction. L’ironie est mordante, la satire toujours drôle et jamais pesante et Laforgue réussit la synthèse alchimique de l’impertinence et de la beauté, de la galéjade et de la poésie dans le creuset de son génie novateur et parodique. Jean-Louis Barrault, qui porta le texte de Laforgue sur la scène de l’Atelier en 1939, disait de cet Hamlet qu’ « il avait été réécrit par un autre Hamlet »

Que devient le sombre égaré de Shakespeare passé à la moulinette burlesque de Laforgue ? Un personnage résolument fou, c’est-à-dire d’emblée aléatoire, qui oscille entre le sérieux du désenchantement ( devant les femmes, devant l’amour, devant la puissance et la gloire ) et la mise à distance ironique qui installe son discours dans la brisure sémantique et le délire nihiliste.
 
« Et ta soeur ! » lance-t-il à Laërtes venu pleurer sur la tombe d’Ophélie … « Petite sale »  ose-t-il devant le cadavre de la belle qu’on remonte de l’écluse ! Tout le texte de Laforgue regorge de ces pépites spirituelles et les voir briller à l’intérieur d’une poésie précieuse est un plaisir délicieux.

Pour oser adapter un tel texte et jouer un tel personnage, il faut avoir la force insolente du talent. Tel est le cas de Jacques Roehrich qui vient donner corps et voix à cette œuvre de manière kaléidoscopique. Tour à tour Ophélie frémissante, Kate boudeuse et éplorée, fossoyeur égrillard, Laërtes vertueux, reine compassée et Hamlet sinistre, philosophe, désemparé, illusionné par sa naissante gloire dramatique, sautillant, moqueur, rageur, abattu et exalté, il est le passeur idéal d’un texte protéiforme. Il parvient à rendre par l’économie et la densité virevoltante de son jeu le caractère multiforme du propos de Laforgue. Est-il plus bel hommage au fulgurant auteur que cet acteur qui sait et sert le plaisir des mots ?

 L’intelligence du jeu est en outre soutenue par une mise en scène épurée qui met fort bien le texte en valeur. Des trouvailles du plus haut comique s’inscrivent dans la veine facétieuse de Laforgue : les statuettes expiatoires du roi félon et de la reine traîtresse qu’Hamlet perce au cœur sont ici un nain de jardin et une figurine de Blanche Neige ! Le crâne de Yorick est une éponge que vient animer une main farceuse !

La liberté prenant des libertés avec elle-même, voilà ce que nous montre Jacques Roehrich en acrobate du verbe, s’avançant d’un pied léger et assuré sur le fil de la blague tendu par-dessus le gouffre du désespoir. On oublie presque le péril de l’exercice quand il est aussi brillamment réalisé car la marque du génie est de sembler facile. L’ensemble est épatant !

Quelle est donc la piété filiale ainsi mise en scène au Théâtre de l’Ile Saint-Louis ? Celle d’un Hamlet perdu entre un père assassiné et une mère improbable ? Que nenni ! La véritable et évidente filiation que ce spectacle nous donne à voir, c’est celle du talent virevoltant.

 

La lâcheté est-elle combustible ?
M. Bonhomme et les incendiaires
au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet
Jusqu’au 3 juin
Par Lise Michel

Dans une ville terrorisée par des incendiaires dont les forfaits remplissent les journaux, M. Bonhomme, le plus virulent opposant à ces pratiques, ne peut pas et ne veut pas voir qu’il héberge les coupables chez lui.

« Si chacun prend l’autre pour un incendiaire, où cela nous mènera-t-il ? » répète-t-il avec la mauvaise foi qui fait de lui un héros sartrien. La pièce de Max Frisch, écrite en 1958, est encore d’actualité. Bien que ce genre de pièce « à message » puisse en effrayer certains, celle-ci est une véritable réussite dramatique.

Incarnation parfaite du petit bourgeois, Gottlieb Bonhomme cache sa lâcheté sous de bonnes intentions. Son aveuglement est souligné et dévoilé par la belle mise en scène de Claude     Stratz ( bien plus inspiré ici, d’ailleurs, que pour son Malade Imaginaire, actuellement à la Comédie Française ).

La mise en scène joue de la transparence et de l’opacité, de l’opposition entre l’extérieur, lieu de la lucidité et l’intérieur, royaume de l’inconscience coupable.

Le chœur des veilleurs-pompiers, systématiquement extérieur et observateur, peut alors jouer son rôle tragique traditionnel : il interprète et met en garde ; il prévoit tout, mais ne peut agir. Il est relayé par un acteur qui, dans la salle, au milieu des spectateurs, annonce l’approche du malheur.

En se mentant à lui-même, Bonhomme devient complice malgré lui de ce dont il a le plus peur. Il se trouve dans la nécessité de mentir aux autres, à ceux qui pourraient le sauver. La tension monte, pour arriver, au dernier acte, à des scènes particulièrement inquiétantes qui évoquent la fin d’un Dom Juan. Ainsi la présence silencieuse de la veuve de l’homme que Bonhomme a conduit au suicide, le mépris avec lequel elle est reçue, ou l’arrivée, avant le dîner final, d’une couronne mortuaire qu’on a par erreur destinée à Bonhomme. L’incendie qui clôt la pièce, très attendu, est l’aboutissement inéluctable de cette tension.

Marcel Robert, en lutteur de foire gigantesque, sale, édenté, à la voix rauque, recrée à merveille le personnage de Goulot l’incendiaire, et nous livre avec une justesse et un bonheur d’interprétation des scènes à la fois drôles et terrifiantes. Son apparence physique dans la pièce a d’ailleurs peut-être un effet pervers sur son interprétation : M. Bonhomme semble souvent davantage intimidé par cet invité imposant, qui refuse de quitter son grenier, que mu par des motifs psychologiques complexes.

La leçon de la pièce est intemporelle : « Celui qui craint le changement plus que le malheur, que peut-il faire contre le malheur ? » demande le chœur. Cette leçon n’est pas aussi simple, ni aussi schématique qu’on peut le penser, et l’on se souvient, en sortant, du pathétique Bonhomme posant au public la question sans réponse : « Mais qu’auriez-vous donc fait, messieurs, et à quel moment ? ».

M. Bonhomme et les incendiaires est une réflexion sur la liberté, et sur le destin : « Ce que chacun prévoit à l’avance, c’est quand même ça qui arrive à la fin , cette sottise inextinguible à présent appelée destin ». C’est toute la question de la possibilité d’une tragédie moderne qui est ici soulevée.

 

Dandysme et cartésianisme amoureux
Pour l’humour d’Oscar Wilde au Bec Fin
Jusqu’au 3 Juin
Par Vladimir Mouveau

Esprit de finesse et maniant l'art de la conversation, Oscar Wilde retrace, à travers la mise en scène d’Eric Chatonnier qui recoupe quelques textes chauds de l’auteur, les petites altercations amoureuses de deux mondains en mal d’égayement sentimental.

Cecily et Constant font l’inventaire de leurs opinions sur la société et sur l’attachement amoureux au travers d’un jeu de séduction houleux et provocateur.

La scène du Bec Fin est très exiguë. Le lieu aurait pu se prêter à la réalisation d’une œuvre de confidence comme peuvent l’être certains passages tirés des écrits d’Oscar Wilde. Cependant le spectacle n’arrive pas à donner foi au côté intimiste de la perversion amoureuse dont il est question dans la pièce.

Si la valeur, la finesse du texte et des formules sont sensiblement rendues, une qualité d’excellence et une espèce de dimension dramatique manquent à l’atmosphère. De gros projecteurs éclairent les comédiens et leur donnent plus une forme hollywoodienne que les traits sages et nobles des personnages d’une œuvre littéraire de renom. On sent cette petite tension dans la gestuelle des comédiens qui évoluent avec une certaine difficulté. 

Le texte de la pièce est riche -Oscar Wilde oblige, Oscar Wilde l’oblige !-. On regrette un peu la mise en scène très linéaire. Une sorte de juxtaposition des événements sans construction réelle est organisée autour de la comédie. Les passages sont répétitifs et on reste dans le domaine de la séduction basique.
Mettre en avant un dandysme plus circonstancié, faisant appel à la chaleur du sentiment, à une certaine noblesse désintéressée, n’aurait pas gâté la nature du spectacle. 
La perfidie est trop présente pour marquer le spectateur d’un ton juste et refléter parfaitement l’intelligence de l’écrivain. Il manque « d’honnêteté » dans les propos. 

Le spectacle est court aussi. Dans ce genre de production à l’esprit classique, on s’attend à des sortes d' épopée de deux heures où les fougueux amants transcenderaient leur jeu dans la sueur et le travail. 
La fin du spectacle arrive comme un cheveu sur la soupe … 

Malgré la sévérité de cette critique, la pièce vaut qu’on s’essaye à l’apprécier. La compagnie est une jeune compagnie à l’esprit positif et marqué. Certains traits d’esprit d’Oscar Wilde ravivent le spectateur, entretiennent son énervement cérébral et permettent en tout cas de s’imprégner de son œuvre.

 

Du rififi sur la Canebière
Pourquoi j’ai jeté ma grand-mère dans le vieux port au Théâtre National de Chaillot
Jusqu’au 2 Juin 
Par Vladimir Mouveau

Marc Betton met en scène et interprète, avec la gracieuse aide de Céline Betton, le texte d’un Marseillais nostalgique, Serge Valletti, que les tendres années de sa jeunesse à Marseille ont marqué. La mise en scène n’est pas une révélation et le jeu des comédiens parvient tout juste à réveiller en nous quelques rires de circonstances, aux moments qu’il s’agit de contempler l’exagération propre du marseillais bourru et typique. 
La pièce n’a pas grande pertinence, même si le chant des cigales transparaît à travers les accents louvoyants des deux protagonistes.

La scène est simplement confortée de deux chaises, d’une grande malle et de quelques accessoires d’occasion. Un marseillais typique, représentant peut-être d’une époque révolue, vêtu d’un costume de mafioso et accompagné d’une femme-ustensile piquante et de son accent plein d’                    « entrainnnng », explique pourquoi il en est venu, par une douce soirée de Printemps, à jeter sa grand-mère dans le vieux port.

Récit autobiographique d’une vie dans la cité méridionale, le spectacle se pose comme une narration humoristique de la vie d’un marseillais et de sa ville. 
Si les acteurs représentent avec vertu les senteurs délicates de cette partie de l’hexagone, la Côte d’Azur, le registre de ces derniers est limité et l’histoire qu’ils nous servent manque de la saveur du « thymggg » et du « romarainggg ». C’est une sorte de long couplet sur les us et coutumes du voisinage marseillais, de l’enchevêtrement des caractères particuliers d’une famille, de leur façon de vivre, soit disant peu ordinaire. 

En aucun cas malheureusement dans la pièce, il ne s’agira d’éveiller la curiosité du spectateur par quelque moment de suspense, par la mise en marche d’une dynamique particulière dans la mise en scène, dans la description d’un événement … L'intérêt des personnages ne réside que dans leur accent et leur exagération méridionale typique. 

Rien de fort et de marquant ne transparaît à travers la représentation pourtant colorée. Si le titre de la pièce rappelle celui du célèbre roman de Roy Lewis Pourquoi j’ai mangé mon père ( mettant en scène une famille de pithécanthropes attachants ), il ne parvient pas toutefois à recréer un genre particulier, une dynamique comique provocatrice.

Les rires sont  présents dans la salle, de toutes les façons. 
Quelques scènes extravagantes et faisant ressortir le piquant marseillais sont plaisantes. 
Comme lorsque la famille principale, nouvellement installée à Marseille, se raccorde au téléphone ( chose rare à l’époque ). Cette dernière se voit alors dans l'obligation d'assumer les abus de tout le voisinage qui manque d’un point d’appel … 

On retiendra surtout les effets de cœur et de sentimentalité à travers le rappel d’une atmosphère, de lieux connus et communs, tels que le vieux port, la place des Huiles, Dolorès, une grand-mère au caractère fort, … qui terminera malheureusement dans le vieux port.

 

 

Un duo rigolo qui nous fait voir la vie en couleur
Black and White au Théâtre de Dix Heures
Jusqu’au 30 Juin 
Par Joan Amzallag

Des textes impeccables qui évitent les lieux communs sur les thèmes abordés dans les cafés-théâtre, des chutes souvent surprenantes et une interprétation de qualité. Voilà comment résumer ce spectacle des Black and White, jeune duo comique qui nous promet un bel avenir dans l’humour.

Comment réveiller une salle en deuxième partie de soirée, une nuit où la pluie bat son plein ? Direction le théâtre de Dix Heures, pour un spectacle sympathique mené tambour battant par un jeune duo en noir et blanc nommé ironiquement les Black and White.

Deux joyeux lurons à la bonne humeur contagieuse, Sylvestre Amoussou et Sandrine Bulteau, épluchent une thématique bien connue mais de façon toujours originale : le racisme des noirs envers les blancs et inversement, et ce dans toutes ses manifestations dans la vie quotidienne: l’immobilier, le mariage, les flics … 

Les textes écrits par Pierre Sauvil nous interpellent. Il est connu pour sa participation à des pièces à succès comme La surprise avec Darry Cowl ou encore Soleil pour deux  de Roland Giraud.
Un atout de taille qui permet aux deux jeunes comédiens de se lâcher sur leur jeu scénique :  mimiques et  gestuelle débridée s’enchaînent.

Le spectacle est composé d’une série de saynètes marquées par des chutes surprenantes et souvent inattendues. Un spectacle coloré et joyeux qui doit son succès à l’interprétation enjouée des deux jeunes comiques, qui jouent tantôt en solo, tantôt en duo.

Pourtant un petit déséquilibre est à noter dans ce couple théâtral : Sylvestre Amoussou mène la danse pendant tout le spectacle, et prend souvent l’avantage grâce à son phrasé coloré et ses contorsions du visage. 
Sandrine Bulteau joue plus sur le terrain du théâtre classique et freine parfois les élans comiques de son compagnon de jeu.

 

Quant à la mise en scène, elle laisse souvent seuls avec leur texte, les deux comédiens. On aurait quelque fois préféré un peu plus de musique et de couleur, pour faire des quelques rires timides, de vrais grands éclats.

Pour une deuxième partie de soirée, le spectacle et la mission sont plutôt réussies. On ressort de ce spectacle, halluciné de la tournure qu’il prend. Un bel avenir est à prédire à ces deux jeunes talents du rire qui ont déjà connu l’été dernier un grand succès en province.

 

Bienvenue à Montmartre !
Autour du Chat Noir au Nouveau Théâtre Mouffetard
Jusqu’au 17 juin
Par Caroline Delage

Autour du Chat Noir ne cache pas ses intentions : le titre annonce clairement la couleur. Nous voici projetés au début du siècle dernier dans un de ces fameux cabarets montmartrois, Le Chat Noir ou encore Le Lapin Agile, rebaptisé pour l’occasion     « au Lopin à Jules » …
Tout est là pour nous replonger dans cette ambiance si particulière, les décors, les costumes, les extraits choisis, les références historiques … 

Dans un décor de plumes et de fleurs artificielles, quatre comédiens polyvalents, chanteurs, danseurs, acteurs, musiciens, nous transportent de la rue Mouffetard à la « Butte Rouge », au temps de la Belle Epoque …

Alternant chansons, poèmes, monologues ou même du théâtre d’ombres, par fidélité à Rodolphe Satis, créateur du Chat Noir, ils interprètent tour à tour Hugo, Rimbaud, Baudelaire, Verlaine, Offenbach … 

Autant de références qui ne peuvent que séduire le public, qui prend plaisir à participer de lui-même au spectacle. Les textes sociaux à références historiques ne manquent pas, de la commune à l’exposition universelle, en passant par les orléanistes, les anarchistes, et Napoléon. Toute une époque, qui nous revient à la mémoire en chanson. 

Outre le charme des souvenirs évoqués, il faut saluer le talent des quatre comédiens, pleins d’humour et de bonne humeur communicative. Il chantent, dansent, jouent, disent des poèmes, avec beaucoup de professionnalisme et de savoir-faire.

Le musicien, pianiste bien souvent, accordéoniste par moments, chanteur à ses heures, accompagne à merveille chacun de ses compagnons. Dans un moment de complicité avec le public, il exécute même Debussy, le temps d’un clin d’œil …

Les deux divas nous séduisent à coups de mimiques et de simagrées, interprétant avec beaucoup d’humour textes et chansons. Coup de chapeau particulier à Véronique Mensch. Sa prestation est pleine de fraîcheur, d’entrain et d’humour. Quant à Bernard Havette, le poète de la compagnie Crimailleur, on peut saluer tout particulièrement sa magnifique interprétation du         « Revenant », de Jehan Rictus. 

Autant de talents conjugués avec joie de vivre et énergie, pour vous faire passer un excellent moment de souvenirs … Au rythme d’une revue, les numéros s’enchaînent dans les applaudissements. Les spectateurs sortent le sourire aux lèvres, répétant tous la même phrase : « Tu te souviens … ».

 

 

Une femme algérienne
Fatma au théâtre des Trois Bornes
Jusqu’au 31 Mai
Par Vladimir Mouveau

Cri du cœur de la femme algérienne dans la plus faible représentation, Fatma est un spectacle qui pose l’existence de la condition humaine et du placement de l’individu dans la société.

La scène du théâtre des Trois Bornes est probablement l’une des plus respectables en taille de la capitale. S’y promène, dans un emmêlement de cordes à linge et de vêtements à sécher, une femme de ménage à l’allure dégourdie, à la faconde florissante, non dépourvue d’un certain sens de la critique et de l’autocritique.

Avec force caractère, Fatma, Salima Kheloufi, peint un tableau particulier et naïf des institutions de son pays, des humeurs sociales, de la condition de la femme de ménage etc
Tout en jetant sur le barbecue de sa critique toutes les ouailles vives qui l’entourent et font de l’ombre à son ambition, philosophe, attise le feu d’une pensée saine et vraie, en décalage avec les sortes d’individu qu’elle rencontre. L’actrice fait vivre un personnage entier et profond. Elle érige, fait ressortir les problèmes et les conjonctures avec justesse et précision.

Le jeu de Salima Kheloufi est inspiré. Elle campe avec justesse un personnage décidé, plein d’une ambition déçue mais toujours existante. La jeune actrice sait mobiliser ses émotions et fournir au public une sensibilité adaptée à son personnage, même si la mesure de certaines de ses exclamations fait parfois trembler les murs du petit théâtre de façon un peu inquiétante. On s’attache véritablement à ce personnage, à ce petit bout de femme vêtue d’une robe à fleurs plus déconcertante que celle de Mary Ingalls dans La petite maison dans la prairie.

On saluera ici la foi et la simplicité de la représentation. Il manque toutefois d’un peu de piquant dans le spectacle et le rendu des situations. La mise en scène est un peu trop minimaliste. Le texte aussi, manque d’une certaine force dans l’humour. Souvent présent et fin, cet humour n’est pas exploité au maximum de son potentiel ; l’auteur aurait pu souligner de manière plus drastique les différences entre Fatma et les personnages qu’elle rencontre. Ainsi on rit beaucoup de la confrontation entre le chauffeur du ministre et Fatma (chauffeur qui est plus important que le ministre lui-même pour Fatma).

Le spectacle est donc plutôt dédié à ceux que la confrontation sociale exciterait. 

 

 

Bienvenu dans le P.A.G. !
Exces Uomo au Sudden Théâtre
Jusqu’au 3 juin 
Par Cyril Carret

Vous connaissiez le P.A.F. ? Eh bien venez donc découvrir le P.A.G.: le paysage audiovisuel gay. Le théâtre est-il en droit de devenir aussi trivial que la télé ? La bêtise d’un petit écran mal exploité est-elle transférable à la scène ? Exces Uomo tente de le démontrer. Digressions au pays d’une déconvenue.

Sur un texte incertain, accumulant poncifs et autres aphorismes pesants, des personnages d’une schématisation déconcertante, évoluent dans un décor de boulevard muet d’inanité. Exces Uomo retrace l’itinéraire « amoureux » d’un couple d’hommes mal assortis qui ne cessent de confondre plaisir et bonheur. 

Jacques (Lucien Jérome) théâtreux quinquagénaire tombe sous le charme d’un éphèbe à la lippe gouailleuse (Serge Risquiere). Point de discours abscons : la thématique, le bonheur ou sa malhabile quête, est traitée selon l’esthétique gay du moment, à grands coups de rainbow flags, de tubes disco et techno, de fringues branchées-vulgaires, de bonne-copine-langue-de-pute (Béatrice Costantini et Jean-Marie Rollin). Rien n’est oublié, ni le bon goût des homos à l’intérieur propret, ni leur instabilité affective, ni leurs relations aux femmes-à-pédés et j’en passe. On est en plein talk show TF1.

S’il fallait un théâtre gay (thématique gay + esthétique gay), devrait-il forcément adopter les codes visuels de la communication de masse ? Assez de e-m@le magazine et consorts où l’on ne sait signifier autre chose que le sexe par le sexe, où jeune et glabre is beautifull, ou night is wonderfull, ou glitering gold is so Paris. N’y a-t-il rien derrière tout cela ? L’exposition d’une réalité triviale ne peut-elle s’exprimer que par le moyen de la trivialité ?

D’accord pour un théâtre militant. Oui à la connaissance et la reconnaissance des minorités. OK pour l’autocritique et l’analyse. Mais qui se veut militant doit impérativement joindre à l’action la réflexion.

Les années 70 et leur cortège de revendications nous ont démontré que la théorie n’est rien si elle ne s’allie à la communication qui doit être pensée. Il eut éventuellement fallu se poser certaines questions. Quelle réflexion offre la pièce à un public hétérosexuel qui assiste à la représentation d’autant d’inepties vulgaires ? 

Que peut ressentir un jeune qui découvre son homosexualité face à un tel tableau ? Si les situations décrites dans la pièce sont probables, pourquoi demeurer dans une thématique qui était déjà celle de l’excellent La Cage aux Folles et de ses sous-produits que sont Gazon Maudit et Pédale Douce

Le découpage de la pièce en saynètes ponctuées par des morceaux de musique hurlante revendique l’assimilation de la comédie aux soaps et en adopte les travers : inanité des dialogues, grotesque des situations les plus convenues, fatuité des propos. Et pourtant oui au sexe ( Bruce la Bruce et Bigas Luna ), oui à la légèreté ( My beautifull Laundrette ), oui au plagiat ( Ab. Fab. ).

Pourtant, si plate soit-elle, la pièce porte en elle-même la critique de la trivialité du mimétisme : Jacques, affublé en tarlouse disco pour poursuivre son amant dans les back-rooms devient ridicule. 

On ne va pas au théâtre comme on va au supermarché ou comme on allume sa télé. N’oublions pas que, comme le suggérait Oscar Wilde : « Le but de l’Art n’est pas seulement la vérité mais aussi la beauté dans toute sa complexité. L’Art n’est lui même qu’une forme d’exagération et la sélection, qui est l’esprit même de l’Art, n’est rien d’autre qu’un mode très intense de mise en valeur. ».

Arrêtons donc de donner de telles nourritures à un public qui ne sait plus où donner de la tête, repu de tant de laideur ! 
Gide et Pasolini ne sont pas que morts !

 

Le Prince : vaillant, mais éprouvant
Le Prince au Théâtre de Nanterre - Amandiers
Jusqu’au 24 mai
Par Serge Latapy

En choisissant d’adapter pour la scène le texte de Machiavel, Anne Torrès a fait un pari courageux. Sa mise en scène, ingénieuse, sollicite fortement la vertu et l’écoute des spectateurs, qui risquent pourtant de trouver le temps long.

D’accord, c’est un bel effort. Le résultat d’un ambitieux pari, d’un travail collectif aussi exigeant qu’intelligent qui se joue pour un mois sur la scène de Nanterre. Avant d’aborder ce texte fondateur écrit durant l’hiver 1513 par Nicolas Machiavel, Anne Torres a d’ailleurs fourni un solide travail d’exégèse. L’occasion de faire un sort à la réputation de cynisme retors de son   auteur : en composant cet opuscule qui mêle références bibliques, antiques et modernes, Machiavel n’a pas fait un bréviaire pratique à l’usage des puissants, il a voulu donner à tous les clés du pouvoir, et par là la possibilité de s’en emparer.

On peut donc croire Anne Torres lorsqu’elle affirme que, en dépit de ses archaïsmes et des nombreuses références à son époque ( celle, touffue et fort agitée, des guerres d’Italie ), on peut toujours entendre ce propos universel, rajeuni par la belle traduction de Jaqueline Risset. On peut encore la suivre lorsqu’elle affirme que cette pensée imagée, écrite dans l’urgence et pour l’action, est d’essence quasi-théâtrale. A condition de préciser que, si brillant et percutant soit-il, cet exposé sur la nature du principat, ce discours sans retour n’est pas dramatique pour deux florins. Et c’est bien là que ça coince.

Consciente de la difficulté de l’entreprise, la mise en scène a choisi de multiplier les voix et les figures de la narration, de distordre l’espace, d’illustrer ce discours éclairant l’opacité du pouvoir par un habile jeu de lumières et de volumes. 
Pour faire passer la pilule du cours magistral, l’ingénieuse scénographie d’Alwyne de Dardel et les magnifiques éclairages de Joël Hourbeigt sont ainsi justement mis à contribution. 

 

Même bel effort pour les acteurs. Jerôme Kircher prête bien son physique « lorenzaccien » et sa diction hachée -un peu maniérée, toutefois- à la figure machiavélique. L’étonnante Anne Alvaro, avec ses allures byzantines et son timbre étrangement polyphonique, la virginale Agnès Sourdillon et la « farouche » Alexandra Scicluna sont de vivantes allégories, des apparitions magnifiquement apprêtées dans une esthétique léchée, inspirée du symbolisme pictural de la Renaissance.

Tous sont irréprochables, tous tiennent bien la pose.
Mais ni les belles visions, ni les belles paroles, ni encore les phrases jazzy échappées de la trompette de David Lescot ne parviennent à fixer durablement l’attention.

En fait, si l’on ne professe pas un amour sans faille pour ces humanités classiques, une inaltérable bonne volonté culturelle et un sens de l’écoute à l’avenant, on risque fort de trouver le temps long. Car la nature humaine, professerait Machiavel, est par essence méchante ( et paresseuse, versatile, ingrate ). Et ce Prince, même bien vu, bien lu, s’expose alors au boycott des esprits, même les mieux disposés. Dommage. 

 

 " Arrrrrrlequin, mi amor ! "
Arlequin poli par l’amour au Théâtre de Gennevilliers
Jusqu’au 20 Mai
Par Vladimir Mouveau

Si Marivaux avait entendu ou vu la mise en scène de sa célèbre pièce par Jean-Michel Rabeux et Sylvie Reteuna, il est possible qu’il ait joint à l’entreprise et nous ait pondu un chef-d’œuvre plus intense encore que les tribulations de son Arlequin poli par l’amour. La pièce et son caractère fantasmagorique nous traînent jusque dans les abîmes lointains du conte et du fantastique, c’est un régal de voir le texte d’un maître littéraire aussi brillamment accommodé.

Photographie de Bruno DEWAELELa scène est munie d’accessoires divers, de lumières, de sièges, de cadres métalliques. Elle est garnie de façon à nous représenter une sorte de place extra-terrestre, un lieu féerique dans les nuages où se croiseraient des entités à peine existantes, qui relèveraient plus du mythe que de la nature humaine véritable. Un portique accroché en haut de l’immense salle de Gennevilliers tient des cordes et permet à certains comédiens acrobates de virevolter çà et là. Des murs d’ampoules sont placés dans la salle et figurent des sortes de cloisonnements à l’univers.

 On est face à une espèce de palais chaotique universel dans lequel les comédiens évoluent avec grâce. Les vêtements sont brillants et suggestifs. Blanc et noir sont les couleurs principales de l’ambiance ; elles mettent en exergue les rapports contrastés de la haine et de l’amour dans la pièce. Des effets de musique psychédéliques et à percussions basses ajoutent à la précision et à la pureté de l’atmosphère.

Arlequin, homme au corps d’albâtre, beau et désirable, est l’objet des attentions d’une fée possessive. Ce dernier, idiot au départ, va, sous les coups de baguette magique de sa bienfaitrice, découvrir le monde et les hommes. Il rencontre une jeune bergère à l’âme délicate et à l’ardeur bien placée ; tous deux tombent éperdument amoureux et tentent d’échapper à la fée et à ses inquiétants sortilèges. La cavalcade entraîne une paire d’anges, des moutons ainsi que des bergers plus ou moins ragaillardis.

Le jeu des comédiens est bon. Il est agrémenté d’une chorégraphie légèrement suggérée qui donne, avec la musique et les acrobaties, un piquant tout à fait particulier à la pièce. Arlequin, interprété par Franco Sénica, formé à la danse par son métier, encense littéralement la gestuelle de l’ensemble de la pièce. 

Photographie de Bruno DEWAELE En levant les jambes à la manière d’un danseur d’opéra, en prenant des postures particulières sur le sol et dans les airs, ce dernier et un berger confèrent à la représentation un caractère sophistiqué et mystérieux qui ravit le spectateur. L’humour est de ce fait davantage mis en valeur. Ainsi les difficultés que rencontre un berger bègue à déclarer sa flamme à son aimée, assassinent littéralement l’homme devant sa belle. Son bégaiement se transforme en tremblements convulsifs qui ébranlent la salle de théâtre des planches jusqu’au plafond. La jeune éplorée, à son grand malheur et se confiant au public, ne pourra pas lui témoigner le plus léger sentiment.

Les costumes et les rôles sont variés, les acteurs jouent des moutons, des oiseaux de proie maléfiques, des anges. Ils jouent parfois avec un dédain simple et humoristique. En pleine scène par exemple, ils ôtent leur masque et vont se rasseoir près des coulisses. Toute la scénographie se compose ainsi, avec une sorte de dérision maligne tendant à préserver un côté humain et naturel à l’histoire.

C’est donc véritablement un chef-d’œuvre d’adaptation que nous ont servis les deux metteurs en scène de la pièce. Leur création artistique, le côté « érotico-acrobatique » de la gestuelle des acteurs, la valeur dramatique et comique de ces derniers qui s’expriment tantôt en Italien, en Anglais, tantôt pleurent, tantôt rient aux larmes, tantôt s’énervent jusqu’à crier à tue-tête, illuminent vraiment la poésie de Marivaux. On est transporté par la chaleur et la panoplie des sentiments amoureux évoqués, objet principal du texte, et on rit beaucoup.

 

 

Echange de merveilleux procédés
37 ans à l’Essaïon de Paris
Jusqu’au 26 mai
Par Christina Anid

Tout est gris. Le décor se fond dans les murs de pierre de l’Essaïon. Il règne une vague odeur de poussière et le silence hurle l’enfermement. On est en prison. Mais petit à petit, cet espace clos va s’ouvrir et devenir, au contact de deux personnages attachants, le terrain de départ de nouveaux horizons.

Sur cette scène étroite, Pascale Roberts et Antoine Herbez s’affrontent pour mieux s’illuminer mutuellement.
Elle joue superbement le rôle de Nadège qui achève apparemment sereine sa 37ème année d’incarcération. Il incarne avec bonheur Clovis Marx, un journaliste paumé dans sa 37ème année de lutte contre la vie. 
En plus de ce chiffre qui les rapproche, ils ont un autre point commun : l’enfermement. 

Elle est enfermée dedans, lui dehors. Elle regarde la vie, lui la rejette en bloc. En acceptant de se faire interviewer par ce journaliste choisi d’après photo, Nadège provoque le destin auquel lui n’ose plus croire. Tant de beauté dans le décor d’une cellule surprend, mais le texte coule et ravit le public.

D’abord diamétralement opposés, ces deux personnages vont fusionner dans une intense envie de vivre. Nadège devrait se raconter, mais elle mène le jeu et Clovis s’anime sous le flot de ses questions naïves. Tandis qu’ils dansent sur un air de musique pop, ils apprennent à se guider, à s’épauler mutuellement. Les rôles s’inversent et on se demande lequel des deux puisera le plus de force chez l’autre.

L’alchimie entre ces deux comédiens opère si bien que le public est implacablement mené dans le mécanisme de la renaissance des personnages qu’ils incarnent. La belle pièce de David Brusset est l’histoire d’une rencontre choc. Grâce à la découverte de l’autre, deux êtres dépouillés vont se retrouver.