L'image du miroir est parfois crue et vraie, parfois flatteuse ou déformante. Dans le miroir, les gens du théâtre -metteurs en scène, écrivains, comédiens,…- s'observent les uns les autres pour guider l'œil du spectateur.

Critiques spectacles "jeune public"

Critiques 1ère 
Quinzaine de juillet

Critiques 2ème 
Quinzaine de juin

Critiques 1ère
Quinzaine de juin

Critiques 2ème 
Quinzaine de mai

Critiques 1ère
Quinzaine de mai

Critiques 2ème
Quinzaine d'avril

Critique 1ère Quinzaine d'avril

Critiques 1ère Quinzaine de mars

Critique 2ème Quinzaine de mars

Critiques 2ème Quinzaine de février

Critiques 1ère Quinzaine de février

Critiques 2ème Quinzaine de janvier

Critiques 1ère Quinzaine de janvier

Critiques de décembre

Critiques d'octobre et novembre

 

Nos Reportages Multimédias :
Les limites de la représentation autour du festival de Pierrefonds
Porte de Montreuil de Léa Fazer
La Reine écartelée de Christian Siméon/Victor Hugo
Visage de Feu de Marius von Mayenburg
Music-Hall de Jean-Luc Lagarce
Pas à deux de Charlie Kassab
Les Bonnes de jean Genet  M.en S. A. Arias
Le voyage de Penazar de François Cervantes
Peer Gynt d'Henrik Ibsen
Mots et usage de mots de Vincent Roca

Nos Interviews :
Les interviews et chats sont à consulter dans "Le Boudoir"

Nos Articles de Fond :
Le rideau ou le voile d'Ulysse par Catherine Robert
La saga du théâtre et des nouvelles technologies
par Sabrina Weldman

L'Eté en Festivals :
Festival Off d'Avignon
Festival de Pierrefonds
Festival Nous n'irons pas à Avignon
Festival de Théâtre Européen à Grenoble
Echappée Belle à Blanquefort 

Nos Critiques de la Quinzaine :

 

Le Sage et le Fou
Le Neveu de Rameau au Ranelagh
Jusqu'au 31 juillet
Par Béatrice Trotignon

Les monstres du foireux
Guigon et Compagnie au Cabaret Sauvage de la Villette
Jusqu’au 28 juillet
Par Serge Latapy

Grâce tragique
Médée au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au 30 septembre
Par David Fauquemberg

Des filles de joie qui méritent leur nom 
Les grandes vertus au Café d’Edgard
Jusqu’au 11 septembre
Par Matthieu Lis

Paris sera toujours Paris
Insensé au Théâtre Clavel
Par Karine Blanc
Jusqu’au 28 juillet

Corneille Comique
Mélite au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au 6 août 
Par David Fauquembert

Mémoires d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 3 septembre
Par Catherine Robert

Leçon de fidélité surréaliste
Louison au Lucernaire
Jusqu'au 8 septembre
Par Christina Anid

Y a d’la joie !
Rue de la gaîté, Offenbach au Théâtre des Bouffes Parisiens
Jusqu’au 4 août 
Par Catherine Robert

Sérénade à deux temps pour un Feydeau explosif
Double jeu chez Feydeau, au Théâtre de Nesle
Jusqu’au 31 Juillet 
Par Vladimir Mouveau

 

Le Sage et le Fou
Le Neveu de Rameau au Ranelagh
Jusqu'au 31 juillet
Par Béatrice Trotignon

Quel meilleur cadre que le Ranelagh pour aller découvrir un philosophe, un musicien et un surprenant énergumène dialoguant dans la langue subtile, inventive et jubilatoire de Diderot, au son réconciliateur des musiques de clavecin de Jean-Philippe Rameau ?

N'y dansait-on pas sur ses musiques au 18ème siècle lorsqu'en ce lieu se dressait le théâtre de Riche de la Poplinière, fermier général de Louis XV ? S'il a disparu avec la Révolution, l'esprit de la musique et du divertissement y est resté bien vivant. Reconstruit au 19ème sous la forme d'un salon de musique en bois de chêne sculpté, avec son plafond à caissons décoré de blasons, le Ranelagh vaut toujours le détour.

Aujourd'hui, Madona Bouglione, dont la programmation se veut orientée sur la découverte des nouveaux clowns mais privilégie tout autant l'opéra, la musique classique et le théâtre, accueille un personnage qui en est, en quelque sorte, un formidable condensé: le Neveu de Rameau.

Cet original, ce bouffon, ce composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison, de fraîcheur et de cynisme est cet interlocuteur rêvé par Diderot, lui permettant d'explorer sans manichéisme et avec tout le libertinage d'une pensée en mouvement les thèmes brûlants de son époque. 

Gœthe voyait dans ce dialogue entre le philosophe et le « raté » une véritable « bombe ». Autant dire qu'il n'a rien perdu de sa force, et que les réflexions qu'il ménage avec tant de verve et de subtilité sur la valeur de l'art et la part du génie, la quête effrénée de la célébrité et de la richesse à n'importe quel prix -qu'il fût asservissement moral, social ou intellectuel-, le rôle de l'éducation et la part de l'inné, l'injustice et l'inégalité sociales, trouvent un écho dans notre monde actuel.

Le texte de Diderot a été adapté par les acteurs de ce dialogue, Nicolas Marié (Le Philosophe) et Nicolas Vaude (Le Neveu), ainsi que le musicien Olivier Baumont dont les interprétations et compositions musicales sur scène accompagnent avec un grand bonheur la représentation.

Ces morceaux au clavecin sont autant de contrepoints au texte, ménageant ruptures de rythme et de ton, offrant quelques plages de répit, et comme de méditation, au milieu d'un véritable feu d'artifice scénique.

Le jeu des acteurs est éblouissant. Le philosophe posé, de blanc vêtu, est tout en finesse et en retenue dans son rôle du Sage, mais il sait aussi se laisser aller à la faveur d'une identification avec Rameau le fou, ou à l'aveu de son plaisir des jouissances. Le Neveu, ce chat de gouttière tout à la fois lucide et fou, se postant au balcon ou déboulant du fond de la salle, vient bouleverser les cadres trop strictes de la scène. 

Il est cet élément incontrôlable, tour à tour séduisant et malicieux, grotesque ou admirable, convaincant mais scandaleux, enfantin et soudainement abject, qui insuffle une incroyable énergie au dialogue philosophique.

C'est un spectacle de qualité, riche, mordant et drôle, admirablement servi par ses acteurs et son metteur en scène (Jean-Pierre Rumeau). Le public, d'ailleurs, ne s'y trompe pas.

 

Les monstres du foireux
Guigon et Compagnie au Cabaret Sauvage de la Villette
Jusqu’au 28 juillet
Par Serge Latapy

Les vingt-deux artistes menés par Michèle Guigon ont abandonné le tout-venant pour faire dans le bizarre. Le principe funambulesque du ratage réussi parcours cette revue débridée, lui donnant poésie et grandeur.

Un duo de comiques estoniens (ou magyars ? slaves ?) aux bons mots incompréhensibles. Des acrobates lunatiques relayés par des dompteurs zoomorphes. Une oratrice dyslexique et bigleuse, une magicienne introvertie et minimaliste, une trio de chanteuse (les Amuse Girls) qui hésitent entre 33, 45 et 78 tours… Est-ce du café-concert ? Du cirque ? Du music-hall ? Du cabaret ? Un peu tout, ou rien de tout ça.

Comme si Michèle Guigon, la meneuse de cette revue décousue, avait réuni la lie de la profession pour l’amener ici, dans cet improbable chapiteau de toile planté au milieu du béton de la Villette, avec son intérieur coquet de planchers cirés, de bois vernis et son hémicycle de miroirs magiques. Mais peut-être l’unité et le charme de ce « cabaret à double fond » tiennent-ils là, dans la rencontre de cette forme toujours précaire et de ce lieu définitivement provisoire, dans cet art décalé du foireux, du 
« foirage », ce sens du dérapage qui fait le génie des grands montreurs. 

Michèle Guigon a travaillé avec Deschamps et Makaïef à ses débuts, avant de trouver son style propre et de fédérer ces artistes venus d’horizons différents. Elle a su conserver ce sens du déséquilibre perpétuel, cet art de funambule qui donne aux prestations une autre dimension qu’on qualifiera, faute de mieux, de poétique.

On ne s’y trompe pas pourtant : cet équilibre est fragile. Les cirques pékinois ou moscovites nous ont appris que rien n’est plus ennuyeux qu’un numéro réussi. L’indigence des comiques télévisés nous rappelle que le bide ne saurait être érigé en principe. Si ceux qui se produisent ici nous touchent ou nous surprennent, c’est parce qu’ils montrent qu’ils en ont sous la pédale, qu’ils connaissent et respectent les règles de l’art, qu’ils ont gardé l’amour des revues de grand-papa. 

« Qu’importe l’histoire », chantent ces perdants magnifiques, 
« pourvu qu’elle mène à la gloire ». Du début à la fin - une version polyglotte et hilarante de l’Homme de la Mancha - ce cabaret s’élève et nous entraîne avec lui, comme un fil fragile tendu vers l’inaccessible étoile.

 

Grâce tragique
Médée au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au 30 septembre
Par David Fauquemberg

Fable éternelle de l’amour, de l’ordre et de la déraison, Médée n’a pas pris une ride. Dans le cadre de l’intégrale Corneille au Théâtre du Nord-Ouest, ce chef-d’œuvre de la tragédie classique rencontre le lieu et la troupe qu’il lui fallait. Un moment de théâtre honnête et passionné, d’une grande intensité.

L’un des principes du Théâtre du Nord-Ouest est de proposer des spectacles sans décor. Ce qui parfois serait une contrainte se révèle ici un réel atout, grâce il est vrai à un intéressant travail de mise en lumière. Car l’intrigue de Médée se déroule aux portes de la forteresse, près de la mer qui signifie l’exil, nulle part vraiment.

Puisque Médée, la sorcière de Colchide, appartient à un monde barbare, où seul le désir est maître, elle n’a pas hésité à commettre les pires crimes pour assurer la gloire de son amant, Jason. Mais ce dernier, las de l’exil auquel les forcent leurs forfaits, brise le pacte de l’amour. Il va épouser Créüse, la fille du roi Créon, et laisser ce dernier bannir une nouvelle fois Médée. Bien sûr, on ne défie pas aussi impunément la colère d’une sorcière délaissée et la pièce s’ouvre sur cette mise en garde.

Mais le fil qui mène aux conséquences d’une décision déjà prise est bien tracé. Telle est la force des personnages de la tragédie classique : s’il leur faut courir à leur perte, ils le feront avec style et démesure. Face à un Jason qui perd peu à peu son arrogante assurance de conquérant, Médée cherche dans sa haine croissante la force de commettre les actes les plus inconcevables, jusqu’à l’infanticide. 

Magnifiquement servi par de brillants acteurs, le texte impose toute la poésie de ses longues tirades, et résonne encore longtemps après le salut final. La Compagnie Théâtre Francophone Internationale fait appel à des comédiens francophones venus de tous les horizons. Dans Médée se côtoient ainsi l’Iran, L’Arménie ou encore l’Inde et le Maroc. Outre des physiques bien éloignés des clichés classiques et qui donnent une plus grande force encore à leurs personnages d’aventuriers apatrides, les acteurs principaux se distinguent par l’originalité de leurs intonations, lesquelles viennent enrichir le rythme des mélopées et ouvrir à nouveau nos oreilles aux finesses des alexandrins. 

Hassam Ghancy campe un Jason félin et puissant, aussi à l’aise à la guerre que dans les jeux de séduction. Dans le rôle-titre, Arévik Martirossian trouble par sa beauté indignée et sa colère tellurique,  est parfois trahie par de sourds grogrements proprement animaux, à en donner froid dans le dos. A la baguette, Damiane Goudet signe une mise en scène dont la lenteur calculée semble la principale force, dès lors qu’elle donne le temps à chaque parole, à chaque émotion de prendre possession de l’espace théâtral. 

 

Des filles de joie qui méritent leur nom 
Les grandes vertus au Café d’Edgard
Jusqu’au 11 septembre
Par Matthieu Lis

Ismael Djema, jeune auteur et metteur en scène de théâtre, avait tourné une série de courts métrages à partir des récits de prostituées italiennes. L'expérience lui fournit matière à cette comédie crue portée par l'interprétation énergique de deux jeunes comédiennes, qui imprime un souffle burlesque à une pièce toute en répliques incisives et situations rocambolesques. 

 

Très concentrée, à quatre pattes, une jeune femme fait des mots croisés tandis qu'un homme s'affaire sur son derrière. De temps à autre, elle pousse un gémissement fort … professionnel. Encourager le client, sans lâcher le stylo. Diable !
La gourgandine a du métier ! Nous sommes dans un « salon de massage » : un matelas, une chaise, un paravent, il ne manque que le bidet à ce décor universel de l'amour à gages. 

Le client (cheveux gras, grosses lunettes et bave aux lèvres) s'en va, Sofia se lève, Juliette arrive. C'est la nouvelle recrue, une belle fille blonde, fraîche et tremblante, plutôt genre « Sainte Nitouche » que star du porno. D'ailleurs, elle ne s'appelle pas Juliette mais Anne-Charlotte de Bonneville. Habituée aux salons très bourgeois de son préfet de père, le trottoir, elle n'en avait pas vraiment la vocation. Manifestement, une formation s'impose. Une bouteille d'Evian pour figurer l'outil de ces messieurs, les conseils avisés d'une collègue avertie, quelques répétitions et la voilà … pas prête du tout. 

Mais le duo est formé et emporte le spectateur dans une sarabande d'histoires, clients braques, menaces de la mafia, rêves sirupeux, propriétaire véreux et séances d'aérobic, le quotidien de jeunes prostitués défile à toute vitesse. Régulièrement la scène plonge dans le noir, laissant toute l'attention des spectateurs à une bande sonore imaginative mêlant tubes, éclats de voix et extraits du générique de Candy qui revient comme un leitmotiv. 
« Et tous les soirs en s'endormant, elle attend le petit prince des collines … ». Emotion. 

L'obscurité rythme la pièce et découpe des situations qui s'enchaînent comme autant de sketchs, sans laisser de répit au spectateur. La vie de filles de joie telle que vous l'avez toujours imaginé, rien ne manque, pas même le désarroi devant un ventre qui s'arrondit … Tragique ? Triste ? Sordide ? Non, drôle, très drôle, tout est transfiguré par le rire.

Les répliques font mouche et les comédiennes s'en donnent à cœur joie, jusqu'à la farce. Elles servent à merveille un texte qui ne prétend ni éviter les clichés, ni les dépasser, mais les rendre à la vie, nous attendrir devant des situations que l'on croyait définitivement figées dans la gangue des lieux communs. Et c'est sans doute là que réside, la vraie générosité de la pièce, son humanité. Ni apitoiement, ni dénonciation, ni leçon de morale, mais pulsation de vie. 

 

Paris sera toujours Paris
Insensé au Théâtre Clavel
Par Karine Blanc
Jusqu’au 28 juillet

La pièce d’Emmanuel Keravec nous plonge dans le quotidien d’une administration un peu particulière et nous ouvre les bureaux de la société d’un jeune créateur de mode. A quinze jours du défilé, cette petite communauté est on ne peut plus perturbée par le coup de foudre impromptu entre l’administrateur guindé et un beau coursier au passé sulfureux. On se laisse prendre avec délectation par ce spectacle vif et moderne, qui nous place aux premières loges d’un univers in-sen-sé. 

Majestueusement campé sur la scène du Clavel, un travesti distingué nous accueille avec emphase et ouvre le spectacle avec un sens certain du décalage et de la dérision. Il s’agit de Lucille Macaron, rédactrice de mode sur le retour. Elle plante le décor d’une voix chaude et sensuelle : dans quinze jours aura lieu la présentation des modèles qui permettra à Axel Le Kabuc, jeune fashion-designer, d’entrer dans la cour des grands. 

Elle s’efface avec une théâtralité qu’on jurerait innée pour laisser place au bureau, à priori ordinaire, que Benoît Beauchêne partage avec Barbara Porridge. Il est l’administrateur de la société d’Axel Le Kabuc, elle en est la jeune attachée de presse. 

Ils sont manifestement pris dans le speed de l’avant défilé. Alors que Benoît, en costume cravate sobre et élégant apparaît concentré et studieux, la volubile et excentrique Barbara, caricature de l’attachée de presse parisienne, ne tient pas en place. Comme elle se plaît à le répéter, le défilé a lieu dans quinze jours, ce qui psychologiquement est tout à fait différent de deux semaines. Elle a l’impression que rien ne sera prêt à temps, et elle assimile cette sensation au syndrome du baccalauréat qu’elle explique avec le plus grand sérieux à son collègue de bureau. 

C’est alors qu’intervient un jeune coursier, stoppé dès son entrée dans la pièce par une musique éloquente qui illustre avec ironie son coup de foudre réciproque et fulgurant pour Benoît Beauchêne. Alors que ce dernier est subjugué, Barbara, obnubilée par ses angoisses poursuit ses théories sur le stress, rythmées par des élucubrations sentimentales et vestimentaires. Elle reste prodigieusement aveugle à la rencontre des deux hommes. 

Le ton est donné : tandis que Benoît a l’esprit occupé par ses amours, Barbara entre deux expériences 
« esthético-capillaires », vit dans l’espoir qu’un jour, le couturier regardera dans sa direction pour découvrir leur évidente prédestination. En attendant, elle fait des vers quelle couche sur le papier de son journal intime recouvert de fausse fourrure rose, et traîne dans toutes les soirées, cocktails et autres vernissages dont la vie parisienne est féconde.

La relation qui commence entre Benoît et Olivier, le beau coursier, pourrait être idyllique, si Erik Stanz, photographe free lance, engagé pour les besoins du défilé ne reconnaissait en Olivier le jeune acteur porno, qu’il avait photographié des années auparavant dans des situations plus que compromettantes … Les déboires personnels et financiers du photographe ouvrent la porte aux chantages les plus infâmes qui épaississent la trame et donnent du ressort à l’intrigue.

L’espace est intelligemment mis à profit pour nous faire passer des bureaux de la société au café du coin en passant par l’appartement d’Erik avec une certaine subtilité. Le rythme soutenu de la pièce ne laisse aucun répit aux comédiens qui virevoltent avec aisance dans les coulisses de la mode parisienne au son de la musique branchée de Philippe Cohen Solal.

Mention spéciale pour Charlène Duval qui incarne une Lucille Macaron sulfureuse dont les interventions désopilantes rythment le spectacle de façons tout à fait opportunes. Elle est emblématique à merveille de ce spectacle branché dont l’humour décalé nous baigne d’une ivresse insensée.

 

 

Corneille Comique
Mélite au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au 6 août 
Par David Fauquembert

Le festival Corneille du Théâtre du Nord-Ouest où est présentée jusqu’en décembre l’intégrale de l’oeuvre du dramaturge, permet de découvrir des pièces rarement jouées. Dans Mélite, le futur auteur du Cid révèle une facette moins connue de son talent : celle d’un authentique auteur de comédie. La mise en scène dynamique souligne la virtuosité d’un texte habile et riche.

Une musique latino envahit le grand espace dépouillé, des couples enfiévrés se poursuivent et batifolent sans se soucier des spectateurs. Le décor est planté. Ce qui va se jouer devant nous, c’est la ronde sans cesse renouvelée des amours, avec leur cortège d’espoirs exaltés, de jalousies et de désillusions. 

Voilà deux ans qu’Eraste poursuit en vain de ses ardeurs Mélite dont il vante les mérites à son ami Tirsis. Ce dernier, séducteur cynique, se moque des élans de l’amoureux transi, avant de succomber lui-même aux charmes de la belle. S’ensuivront forcément trahison, jalousie, subterfuges et réconciliation. Car il est encore loin, le tragédien attaché au triomphe de l’honneur et du sang.

Une amitié trahie est aussitôt pardonnée s’il s’agit de séduire, et le happy-end est de rigueur. Si dans la tragédie toute issue est bouchée, ici tout est ouvert, quitte à faire appel au plus invraisemblable des coups de théâtre pour débloquer une situation bien compromise. Mélite est une oeuvre comique à part entière. Par comédie, bien sûr, il faut entendre comédie de mœurs plutôt que grosse farce. On se fend tout au plus de quelques sourires en écoutant les vers mélodieux de Corneille. Pour trouver cela hilarant, sans doute faudrait-il avoir accès à des conventions aujourd’hui désuètes. 

Mais pour ce qui est de dépeindre la futilité des rapports amoureux, de créer le plus artificiel des suspenses, le dramaturge du grand siècle fait preuve d’une étonnante maestria … comme un scénariste de série télé qui aurait pris tout le temps de peaufiner son texte et ferait preuve d’une finesse inaccoutumée … une sorte de comédie sentimentale à l’américaine avant l’heure, en alexandrins s’il vous plaît.

La mise en scène de Jan-Oliver Schroeder, rythmée et enlevée, renforce avec bonheur cette impression d’insouciance et de légèreté, pourtant rarement associée au théâtre classique. Déplacements et transitions sont particulièrement soignés. Du mouvement, de la simplicité, dans le respect du texte mais sans ostentation, le parti pris est louable. Il consiste à rejeter toute tentation de voir en Mélite une tragédie avant l’heure. Une maîtrise prometteuse que l’on ne retrouve pas tout à fait dans la direction des acteurs. 

On peut en effet regretter qu’une telle latitude leur ait été laissée dans l’interprétation de leurs personnages respectifs. Tirsis (Manuel Olinger, excellent) se la joue chevaleresque et fier, Eraste apparaît sous un jour tragi-comique souvent exagéré, et Philandre en rajoute dans la bouffonnerie. Chez les femmes, une Cloris très vaudeville répond à une Mélite grande dame à souhait. « On n’avait pas vu jusque là que la comédie fît rire sans personnage ridicule », soulignait Corneille à propos de sa pièce. Inévitablement, à force de multiplier les registres de jeu, on en arrive à isoler certains personnages dans leur absurdité et à en faire les dindons de la farce contre le gré de l’auteur.

 

Mémoires d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 3 septembre 
Par Catherine Robert

Voilà désormais plus d’un demi-siècle que dorment sous la lourde terre de Stalingrad les soldats allemands envoyés défendre, aux limites du froid et de l’horreur, un drapeau déshonoré. 
Pions méprisés d’un jeu d’échec cynique et brutal, ces hommes achevèrent leur vie comme des rats, retranchés dans les ruines d’une ville anéantie par le feu et les armes. Au seuil de l’enfer, ils écrivirent d’ultimes missives aux leurs. 
La compagnie Laurent Terzieff ressuscite ceux qui moururent trop tôt et trop loin en mettant en scène ces voix d’outre-tombe.

 

En février 1943, capitula Stalingrad, marquant ainsi le tournant décisif de la Seconde Guerre mondiale que le camp allié eut alors enfin l’intuition et l’espoir de pouvoir remporter. Juste avant la reddition de l’armée allemande, un avion décolla de la ville en emportant le courrier des derniers soldats de la Wehrmacht qui luttaient encore dans cette souricière glacée. Les lettres furent saisies sur ordre du Führer pour que soit sondé par leur lecture le moral des troupes. 

Dépouillés, inventoriés, classés, ces messages de l’au-delà permirent à une bureaucratie militaire absurde et cruelle d’établir statistiquement l’abomination des massacres, la peine et la douleur des hommes ainsi que l’atrocité de la guerre. 
L’évidence du cœur l’aurait affirmé sans qu’il faille en passer par le viol des intimités et des ultimes mots d’amour, mais le cœur de l’Allemagne avait déjà cessé de battre à Stalingrad. 

Ces dernières lettres du front de l’Est ne furent jamais rendues publiques car le gouvernement nazi les jugea insupportables. Archivées à Postdam, cachées à Berlin, il fallut attendre longtemps avant qu’elles ne resurgissent au grand jour. Parmi ces trente-neuf missives, Laurent Terzieff a sélectionné un bouquet de fleurs de cimetière et a mis en scène leur présentation. Trois acteurs rendent leur voix et leur honneur aux malheureux qui tombèrent au froid. 

Marie Sauvaneix, au centre de la scène, campe une bureaucrate chargée du dépouillement du courrier. Son visage, presque impassible d’abord, se penche sur les piles d’enveloppes. Elle lit d’une voix froide mais où transparaissent bientôt l’émotion, l’angoisse et la compassion, les dérisoires mots d’amour, les encouragements à la famille, les souvenirs du bonheur tranquille de ces hommes éperdus. Par le biais d’un jeu retenu, par le moyen d’un regard qui semble percer derrière la page et parvenir jusqu’aux caves de la ville morte, elle montre le vacillement d’une administration totalitaire devant l’atrocité des actes qu’elle encadre.

 L’actrice semble une Heidi éberluée de découvrir que les si jolis géraniums des balcons bavarois se nourrissent d’un terreau bien fétide, de sang et de colère. Sa lecture, presque mécanique, est relayée par Alexandre Mousset et Stéphane Valensi qui incarnent tour à tour les derniers épistoliers de Stalingrad. 

Figés dans des capotes recouvertes de neige, empesés, glacés, immobiles dans le froid, ivres de résignation ou de colère, ils sont les voix de cette polyphonie douloureuse. Par le regard et par les mots, ils se font les échos fiévreux de ces ultimes combattants de l’inutile.
 A l’instar de la mise en scène, leur jeu est extrêmement économe et fait naître une tension et une émotion parfois aux limites du supportable.
Les loups hurlent en fond sonore, le bruit des mortiers ponctue les tirades, la lumière rouge du fer et du sang tombe des cintres. 

Défilent devant nous ces héros qui s’éteignirent dans  l’épouvante. 
Un pianiste dont les moignons lui interdisent à jamais de retrouver son instrument raconte comment il a entendu renaître Beethoven dans Stalingrad, sur les touches d’un piano retiré des ruines. Un astronome espère pouvoir bientôt rejoindre les étoiles qu’il a longtemps étudiées. Un officier tout de rigueur prussienne se raidit dans l’honneur tragique de sa caste et de son rang. Un tirailleur cynique compte la différence entre ses munitions et les cibles qui l’attendent. Un aumônier extasié fait le récit de la nuit de Noël 42 et loue un Dieu que d’autres fustigent et insultent pour les avoir abandonnés en enfer. Les critiques pointent contre        « Monsieur Hitler » et sa folie de vouloir tenir contre les Russes.

Les corps en miettes, amputés, déchirés, affamés, affaiblis s’arc-boutent dans les hôpitaux de campagne où l’on ne soigne que les moins atteints. Meurent les camarades, meurt l’espoir du retour, meurt la foi en l’Allemagne, ses dirigeants et son Dieu ! 

Restent l’amour d’une femme, celui d’une maîtresse, demeurent le souvenir des enfants et le désir de les voir grandir droitement : les adieux sont déchirants et viennent se briser contre le deuil obligé du pays, du bonheur et du passé. Un très beau texte de Brecht, daté de 1942 vient conclure l’évocation de cette guerre et de sa part maudite et si longtemps occultée. Il dit le souvenir ému des collines allemandes, de la sérénité des paysages pacifiques et la douceur d’un Heimat perdu à jamais.

Les Dernières lettres de Stalingrad sont bien sûr un plaidoyer contre la guerre. Mais ce spectacle ne se réduit pas à cela. Il signifie aussi que tout bonheur se mesure au moment de sa perte et que l’existence n’acquiert tout son sens qu’au point de son achèvement, dans la mesure où le récit des combats alterne toujours avec l’évocation des jours heureux. 

Les derniers soldats d’une armée en déroute en firent l’amère expérience à Stalingrad. En composant le mémorial de leurs peines, ils ressaisirent leurs vies dans leurs mains gourdes et tremblantes. 
S’ils montrèrent que les hommes, même acculés, ont toujours plus d’honneur et de dignité que les rats, si la voix de Laurent Terzieff et la présence intense de ses comédiens en témoignent sur la scène du Lucernaire, c’est que, même au comble de l’horreur, la quête du sens de la vie n’est pas vaine. 

 

Leçon de fidélité surréaliste
Louison au Lucernaire
Jusqu'au 8 septembre
Par Christina Anid

Dans une ambiance Bal des vampires un peu techno, l'univers acidulé de Justine Heynemann insuffle une nouvelle jeunesse, étonnante et un peu folle, au texte écrit par Musset en 1849. Après avoir mis en scène Schnitzler, Molière et Koltès, la jeune Justine s'attaque à Musset. Rythmée par une musique entêtante, sa version de Louison ressemble à un clip.

Dans un décor de dentelle original et agréable, Louison vêtue d'un costume un peu clownesque s'éveille au son d'une musique synthétique envoûtante. Une chaussure à la main durant la quasi-totalité de la pièce fait d'elle une cendrillon éternelle. 
Le mélange des genres étonne ici au premier abord.

Louison nous séduit sous les traits d'Estelle Vincent qui joue avec sensualité et pudeur le rôle d'une camériste tentant de résister aux assauts de son maître. Même si la mise en scène manque un peu de consistance, son audace amuse et surprend.

Sur scène, deux hommes et surtout trois femmes, Estelle Vincent, Judith Morisseau, Carmen Avila, respectivement la maîtresse potentielle, l'épouse et la mère de l'époux rayonnent. Dans des registres très différents, les femmes sont à l'honneur.

La mise en scène est pleine
des références d'une génération : d'Alice au pays des merveilles  
au plus récent Roméo et Juliette de Baz Luhrmann.
Cette vision nous rappelle 
l'age tendre des protagonistes de l'histoire, égarés dans les épanchements violents de la fin 
de l'adolescence. 

Le symbolisme est très fort et le classicisme du texte se mêle harmonieusement aux fantaisies, aux rêveries de l'imagination si contemporaine de Justine Heynemann.

Avec un modernisme très riche, ce drame classique ravive la flamme ternie d'une valeur morale que l'on pensait un peu démodée : la fidélité.
Un happy-end presque à l'américaine nous fait sourire avant le retour de la lumière. Décidément, ce mélange des genres est plutôt réussi.

 

 

Y a d’la joie !
Rue de la gaîté, Offenbach au Théâtre des Bouffes Parisiens
Jusqu’au 4 août
Par Catherine Robert

La Belle Hélène et la Grande Duchesse de Gérolstein, Coppélius et Dapertutto, Robinson Crusoé et Monsieur Choufleuri arpentent les planches des Bouffes Parisiens sous la houlette de Michel Frantz qui les guide d’un piano malicieux. La troupe de Rue de la gaîté nous offre un florilège plaisant des grands airs de l’œuvre d’Offenbach. Avec verve et bonne humeur, sont ressuscités pour un soir les héros drolatiques et tendres du maître de l’opérette. Sus à la gaîté !

Reproduits sur de grands cartons comme dans un spectacle de marionnettes, les différents théâtres parisiens où officia Offenbach campent le décor de la pièce.
L’intrigue est assez simple : il s’agit d’évoquer la vie et les œuvres d’un des compositeurs les plus prolixes et les plus inventifs de sa génération. 

Dans un coin, assis au piano, Michel Frantz, auteur et interprète sautillant, empruntant les favoris et l’accent allemand du maître, 
soutient et accompagne les quatre chanteurs qui viennent lui donner la réplique. 
Sont ainsi mis en scène les démêlés du compositeur avec les divas hystériques, les administrateurs des théâtres, 
les domestiques et 
les bourgeois qui l’entourent et même avec son coiffeur, intronisé critique musical le temps d’une indéfrisable ! 

Le burlesque et la fantaisie sont omniprésents : Offenbach jette aux orties le sérieux tragique et la componction de l’opéra et du théâtre classiques. Il insère des notes dans les silences des déclamations de Mademoiselle Rachel à la Comédie Française, il vante les mérites du champagne qui fait tourner les têtes et chavirer les cœurs et il va jusqu’à faire l’apologie du jambon de Bayonne, des rillons et des rillettes… 

Major, gantière et bottier, Brésiliens et Espagnols (qui, eux, savent aimer !) défilent avec entrain et allégresse sur la scène. On assiste ainsi à un savoureux éloge de l’opérette, ce genre souvent considéré comme mineur, mais qui réconcilie si bien la légèreté et le talent. 

Les moments de franche rigolade alternent avec des moments plus graves, où affleure l’émotion. La sensibilité d’Offenbach se révèle alors dans des chants d’amour purs et mélodieux : l’esprit peut se moquer de tout sauf du cœur.

Si Offenbach est bien cet insolent qui amusa et railla le Second Empire, son masque tombe quand il s’agit d’évoquer les sentiments. Le compositeur apparaît alors dans toute la complexité de son humanité et une vraie bonté perce sous son ironie.

Michel Frantz a su s’entourer de chanteurs dont le talent n’a d’égal que l’abattage.
Elisabeth Conquet passe de la soubrette malicieuse à la diva capricieuse avec un entrain formidable. 
Ses trois compères, Philippe Ermelier, Christian Dassie et Rodrigue Calderon lèvent la gambette avec brio. 
Ils sont, grâce à une énergie 
débordante, tour à tour valet, coiffeur, gueux et bourgeois, guitariste andalou,
et bien évidemment major de la Duchesse ! 

Maintenant que le soleil est revenu sur Paris, il est temps d’accorder nos loisirs à la bonne humeur du moment. Qu’on se laisse donc aller au rire, à la gaîté et la fraîcheur virevoltante de l’esprit d’Offenbach qui revient pour l’été hanter le théâtre qu’il occupa après avoir quitté la Comédie Française et qu’il baptisa Les Bouffes Parisiens !

 

 

Sérénade à deux temps pour un Feydeau explosif
Double jeu chez Feydeau, au Théâtre de Nesle
Jusqu’au 31 Juillet
Par Vladimir Mouveau

L’une derrière l’autre, ces deux pièces de Georges Feydeau sont deux moments de détente agréables, deux interstices excentriques dans l’œuvre fine et structurée de l’auteur. Curieusement, ces deux pièces trouvent ici une forme un peu différente d’interprétation : plutôt que d’être face à l’humour fin et décalé de Feydeau, tout construit sur le quiproquo et la farce, on se retrouve en présence de deux quasi-sketches à la drôlerie grossière et détonante.

Dans la cave du petit Théâtre de Nesle, le décor est planté comme il y va de coutume pour une pièce de Georges Feydeau : un intérieur chaleureux de salon bourgeois où se produisent plusieurs comédiens à l’énergie utile. Les costumes sont riches, l’atmosphère complice et le parquet, même s’il ne sent pas la bonne cire d’abeille d’un costaud pin landais, se fait piétiner bon train par une brochette de comédiens à la gestuelle survoltée.

La première pièce raconte l’histoire d’une femme de notable qui se promène en tenue décontractée chez elle, et qui, par son insouciance presque malveillante, massacre les ambitions arrivistes de son mari.

Elle va nue, de long en large dans l’appartement. 
Elle prie le maire de la circonscription dans laquelle son mari député a puisé ses nombreuses voix de lui sucer les fesses pour faire disparaître la piqûre d’une guêpe malintentionnée, etc.

La seconde pièce campe un domestique hypnotiseur qui, par son talent, se paie les services de son maître et des amis de son maître pour toutes les tâches ménagères de la maison et l’arrangement de ses affaires. Il montera un jeu de rôles infernal avec la complicité d’un autre valet et finira par tomber lui même sous le coup de son propre pouvoir.

Les deux représentations sont dynamiques et clownesques. Contrairement au Feydeau rigoureux, les comédiens cette fois singent véritablement leurs rôles et mettent en branle les planches pour aviver le comique de leurs gestes.
 Ils font des grimaces, hurlent, se courent après, sautent en tous sens.

Ils perdent même leurs fausses moustaches, l’un son col de chemise … c’est tout juste si la petite culotte de Clarisse Ventroux (Laetitia Lefebvre) lui tient encore délicatement sur son joli postérieur.

Les comédiens ne sont pas excellents de talent. On notera la belle prestance de trois acteurs cependant : Philippe Cavalaria, Gaëlle Durand et Laetitia Lefebvre. Tous trois emplissent à merveille les rôles caractériels et explosifs du spectacle; ils sont tordants. Particulièrement Laetitia Lefebvre. Elle est tordante.

La pièce est finalement un condensé de bonne humeur au look un peu « Buster-Keatonien ». Si le travail ne respire pas la précision d’un vaudeville gigantesque calé au millimètre, il reste néanmoins un bon moment de détente.