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Provincial
impromptu
L’Inspecteur
au Théatre de l’Athénée
Jusqu’au 31 mars
Par
Delphine Bailly
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Spirale
fantaisiste du trompe-l’œil
L’illusion comique au Théâtre Hébertot
Jusqu’au 6 mai 2001
Par Catherine Robert.
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Maux muets
Ailes
de papier au théâtre des songes.
Jusqu'au
8 avril.
Par
Gabrielle Laurens.
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Les saveurs d’un pistou baroque
L’Apocalypse joyeuse au Théâtre
Nanterre-Amandiers
Jusqu’au 25 Mars
Par S.Clément
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Maudit
ménage
Feydeau Terminus au Théâtre d’Aubervilliers la Commune
Jusqu’au 7 avril.
Par Serge Latapy
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Sous
les masques
Le grain de sable au Cinq diamants
Jusqu’au 14 avril
Par Hannah Zerbib
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So
far away from me, so far I just can't see...
Le
deuil sied à Electre,
au Rond point des Champs-Elysées
Jusqu'au 8
avril
Jeremy
Laedrich
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Seul au monde.
Le
Journal d’un fou, théâtre de l’Aktéon,
Jusqu’au
1er avril
Par Catherine Robert.
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Les
couleurs du muet
Elle ! Louise Brooks
au Théâtre de Chaillot
Jusqu’au 28 mars
Par Hannah Zerbib
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Chanter avec la
pierre
Fête nationale à l’Aktéon Théâtre
Jusqu’au 27 mars
Par
Luc Bénazet
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Triviale poursuite.
Légendes de la forêt viennoise au Théâtre de la Cité Internationale
Jusqu’au 7
avril 2001
Par Cyril Carret
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Une
hystérique parmi nous
"Un
joyau dans son écrin" au Guichet Montparnasse
Jusqu'au
7 avril 2001
Par
Joan Amzallag
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Étalage
d’intimité terrifiant entre gens de bonne compagnie
Pupazzi au Théo Théâtre
Jusqu’au 25 mars 2001
Par Chistina ANID
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Le Dandin de la farce
George
Dandin, au
Vingtième Théâtre
Jusqu'au 08
Avril
Par Béatrice Trotignon
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Cas de divorce
The Vase au Théâtre des Déchargeurs
Jusqu’au 31 Mars
Par Vladimir Mouveau
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Un
débarquement victorieux
Hashirigaki au Théâtre des Amandiers
Jusqu’au 30 mars 2001
Par David Fauquemberg
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Sonate à Constance ou la constance de
l'épouse d'un génie
Les Amours d'Amadeus au Théâtre du Ranelagh
Jusqu'au 28 avril
Par Diane Valemblois.
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A
la folie
Voix secrètes,
au Théâtre de l’Est Parisien
Jusqu’au
1er Avril 2001.
Par Carlos Obregon.
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Passion
salvatrice
Marie la passante
à l’Essaïon
Jusqu’au 31 mars
Par Hannah Zerbib
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Une
femme, deux hommes, des possibilités infinies
La
répétition au Théâtre Clavel
Jusqu'au 30 avril
Par Christina Anid
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Spirale fantaisiste du trompe-l’œil
L’illusion comique au Théâtre Hébertot
Jusqu’au 6 mai 2001
Par Catherine Robert
Théâtre
dans le théâtre, parangon de la mise en abyme, L’Illusion
comique est sans doute
l’hommage le plus beau et le plus difficile qu’une troupe puisse
rendre à son art. Catherine Schaub relève ce défit avec des acteurs
frais et pétulants et met en scène ce grand texte classique en le dépoussiérant.
Sa force comique n’a, en l’occurrence, rien d’illusoire.

Le vieux Pridamant,
tout au regret d’avoir banni son fils dont il est désormais sans
nouvelles, se rend dans la grotte du magicien Alcandre qui lui propose
de mettre en œuvre ses artifices pour évoquer devant ses yeux la vie
tumultueuse du jeune Clindor. Celui-ci est devenu le valet du vantard
et poltron capitaine Matamore qui courtise Isabelle, promise par son père
au sinistre Adraste. Clindor, tout laquais qu’il est devenu, a éclipsé
les deux soupirants dans le cœur de la belle. Les deux amants
pourraient être heureux, mais une servante perfide, un père
tyrannique, un fiancé belliqueux et des circonstances contraires
luttent contre leur union. De rebondissements en complots, l’amour
triomphera néanmoins. Les méchants
seront punis et les bons réconciliés.
L’Illusion
comique est une pièce riche et complexe puisqu’elle joue des
niveaux de représentation et fait du théâtre le lieu de son propre
dévoilement. Les renversements sont incessants, la tragédie devient
comique et les identités se font et se défont, à la grande inquiétude
de Pridamant et au grand délice du spectateur, ravi d’être ainsi
emporté dans la spirale fantaisiste du trompe-l’œil. Cette pièce
établit le caractère captieux des solutions faciles : entre la
réalité et l’illusion la frontière n’est pas étanche et il
n’est pas si sûr que nos certitudes sérieuses ne reposent pas sur
du sable. Qu’en est-il du monde s’il n’est qu’un jeu ?
Qu’en est-il de notre vie si elle n’est qu’un rôle ? Il
est bien évident que cette «galanterie extravagante», selon les
propres mots de Corneille, a une portée métaphysique qui dépasse
largement la légèreté et la badinerie de son propos.
Il va sans dire que
l’adaptation d’une telle pièce participe de la gageure. Pour
mettre en scène la mise en scène, pour jouer à jouer, pour faire
voir le théâtre au théâtre, il faut éviter le piège de la démonstration
trop appuyée. Catherine Schaub relève assez brillamment ce pari.
Elle parvient, par des trouvailles et des effets fort habiles, à
montrer le caractère kaléidoscopique de toute vision. Et comme pour
rajouter à la complexité de la mise en abyme, elle fait se moquer le
théâtre de lui-même grâce à des partis pris déjantés et
farfelus. Ainsi modernise-t-elle par l’humour le texte de Corneille
avec une insolence des plus savoureuses : Lise lance sa plainte
d’amoureuse délaissée en se goinfrant de chocolat et
l’on rit de la trahison des sages didascalies classiques par
cette illustration de la compensation boulimique.
Lorsque Matamore
– l’excellent Philippe Suberbie – s’avance sur le devant de la
scène pour faire le récit de ses aventures amoureuses avec les déesses
et se met à chanter les alexandrins avec des œillades à la Dario
Moreno et des déhanchés de chanteur d’opérette, on applaudit
l’audace et on se gausse joyeusement. Le cocasse est des plus
plaisants quand, à la fin de la pièce, Alcandre, le mage piriforme
qui semble s’être fait un costume avec des peaux de caniches et des
oreilles de teckels, se relève du tabouret à roulettes qui le
portait jusque-là. A cet égard, au moment où ce dernier énonce la
morale de la farce, il est redevenu l’acteur qui jouait Géronte, le
père d’Isabelle. Ce double rôle n’est pas indiqué dans le texte
de Corneille mais l’astuce est du meilleur effet puisqu’elle
permet d’appuyer le discours sur l’illusion en en faisant le fruit
d’un ultime dévoilement. Laurent Collard, tour à tour magicien délirant
et père autoritaire, montre ainsi sa maîtrise du métier auquel le
discours qu’il tient rend hommage.
La
mise en scène joue donc constamment sur la distance et les acteurs
montrent qu’ils ne sont dupes de rien. Clins d’œil, malice maîtrisée
du jeu, mimiques drolatiques forcent le comique sans tomber dans la
bouffonnerie. C’était là l’écueil du décalage, mais il est évité
avec art et la gravité accompagne toujours la comédie, comme pour
nous rappeler que la limite de l’apparaître n’est sans doute
jamais celle que nous croyons.
Si
la vie n’est pas un songe, elle n’est peut-être qu’un jeu. Mais
si ce jeu est aussi jouissif que le spectacle dont nous pouvons nous régaler
au Théâtre Hébertot, sa cruauté vaut d’être vécue
puisqu’elle s’achève en éclat de rire. Tout est peut-être
masque, mais tout n’est pas nécessairement grimace. Notre rôle est
à bien jouer. Le monde est en branle, notre métier d’homme est
d’y garder l’équilibre en n’adhérant pas naïvement aux
apparences.
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Provincial
impromptu
L’Inspecteur
au Théatre de l’Athénée
Jusqu’au 31 mars
Par
Delphine Bailly
Auréolé
de son succès passé à Avignon, Le Footsbarn Travelling Theatre fait
une entrée en fanfare dans la capitale et installe son chapiteau au cœur
du jardin des Tuileries. Il revisite ici, de manière décalée et
truculente, le texte de Nicolaï Gogol, l’Inspecteur, publié en
1836, qui se révèle d’une curieuse intemporalité à l’heure des
fausses factures et autres délits d’initiés…
Le
Footsbarn Travelling Theatre est né dans les années 70 quelque
part en Cornouailles. En digne héritier du théâtre ambulant du 13ème
siècle, il parcours les villes et les villages afin de porter le théâtre
là ou d’ordinaire il ne pénètre pas. La troupe cosmopolite est
constituée d’acteurs venus d’horizon divers. Adepte du théâtre
populaire, les créations du Footsbarn Travelling Theatre sont
toujours le fruit de recherches basées sur de longues séances
d’improvisations collectives à partir desquelles se bâtira le
futur spectacle. Le résultat en est un théâtre total, décapant et
décalé à mi chemin entre Comedia del Arte, farce, mime et cirque.
En ce qui concerne l’Inspecteur,
la troupe dit y avoir trouvé une parfaite corrélation entre ses
aspirations propres, la musicalité du texte et cet univers atypique
peuplé de personnages farfelus invitant à la satyre, au surréalisme
et au spectacle.
On
connaissait déjà l’intrigue de Gogol, brillante et acérée comme
une lame justicière : dans une ville de province vivant sur les
vices et les turpitudes de ses notables dépravés, l’arrivée
d’un envoyé spécial du tsar est annoncée.
Un
jeune opportuniste petersbourgeois, naufragé dans cette province
lointaine, est identifié comme l’inspecteur redouté. S’en
suivront malentendus et rebondissements en chaîne jusqu’à l’éclatement
finale de cette société corrompue.
Le
quiproquo on le sait est la pièce centrale de l’équation comique.
Or, sous le chapiteau du Footsbarn Travelling Theatre, la farce
règne en maître. Excellant dans la difficile pratique du rire
polymorphe, le Footsbarn s’en donne à cœur joie : du
rire délicat au rire gras, du rire rebelle au rire consensuel, tout
est prétexte à l’hilarité. Le jeu de la troupe et son
particularisme phonétique parfois déroutant (les trois quart des comédiens
sont anglo-saxons, d’où accents et difficultés en conséquence…)
y sont évidemment pour beaucoup.
Du gouverneur sorte de Groucho Marx tsariste (Joe Cunningham)
à l’inspecteur campé par la recrue indienne de la troupe (Shaji
Karyat), en passant par la femme nymphomane du gouverneur incarnée
par un solide gaillard (Rod Goodall), tous dépeignent une galerie de
personnage ubuesque et triviaux qui grâce aux éclairages posés en
ras de scène donnent à leurs visages une expressivité particulière
semblant venu du fond des âges.
La
scène quand à elle, bien que cantonnée au centre du chapiteau, se déroule
sur différents niveaux grâce à une structure polyvalente qui permet
des acrobaties en tout genre car avec le Footsbarn Travelling
Theatre c’est carnaval à tous les étages !
Ne
dédaignant pas à l’occasion une bonne pétarade ou un expressif
jeu de bassin, la troupe s’en donne à cœur joie au grand plaisir
de tous, renouant ainsi avec les ficelles ludiques et festives d’un
théâtre sans frontière et sans concession envers les grands de ce
monde, à l’image de cette scène où les enfants de l’école
chantent au gouverneur interloqué ce que lui même et tous les
notables à coté de lui sont pour la ville : l’oppression.
Derrière
cette galerie de portrait grotesque, l’Inspecteur
s’inscrit dans la perspective d’une véritable critique sociale et
politique qui dépasse à n’en pas douter la Russie tsariste des années
1830 pour toucher directement à l’universel humain. Gogol
souhaitait une pièce « pleine de rire visible et de pleurs
invisibles » avec le Footsbarn Travelling Theatre, malgré
parfois quelques longueurs, la mission semble avoir été accompli
avec les honneurs.
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Maux muets
Ailes
de papier au théâtre des songes.
Jusqu'au
8 avril.
Par
Gabrielle Laurens.
Claire Mosser définit
son spectacle comme un théâtre dansé, sculpté, sonore, sans
parole. De quoi rebuter tous les accrocs du classicisme et attirer les
curieux en quête de théâtre expérimental...car il y va presque de
l’expérience tant cette entreprise est ambitieuse, risquée et étrangement
décalée. Claire Mosser veut dessiner l’homme et la femme dans leur
quête d’amour et leurs maux intérieurs, sans un mot....mais avec
élégance.
C’est
beau. Je n’ai pas tout compris, mais c’est beau. Étonnant.
Bizarre même parfois, presque dérangeant. Mais que veut bien
vouloir dire l’auteur de cette création hybride ? Peut être juste
ça...c’est beau.
Devant
nos yeux, se forment, se déforment et se transforment incessamment
des êtres indéfinis se perdant au milieu de costumes à tiroir,
remplis de surprises, de créatures, de triangles et de cercles :
homme à trois têtes, femme de papier, costume sans corps mais
dansant, abîme d’êtres en souffrance dans les froufrous d’une
robe aquatique, triangle rouge contre triangle noire, ou voile peut être,
voire monstre encore ; la terre aussi qui tourne, qui roule, danse et
se découvre ; et puis les ailes, fragiles, les ailes de papier...
surprenant !
Et
puis, lentement mais sûrement, les créations se dévoilent sur cette
musique qui parfois n’en est même pas, qui, comme le dit Stéphane
Lahaye, "remplace les mots"...
La question est de
savoir si on est obligé de comprendre une pièce, ou un spectacle
pour pleinement l'apprécier ? Les réticents au théâtre métaphorique
n’ont aucune chance de cautionner ce genre de création qu’ils
taxeront d’inutile. Les âmes un peu plus poétiques, ou sensibles
à l’image y trouverons certainement leur dose de rêverie. Certains
même particulièrement réceptifs comprendrons peut être tout de
suite le langage du corps, et du papier, les danses absurdes et les
combats ; ou peut être ne chercheront ils pas, se laissant bercer
tout simplement par ces images sonores....
Claire
Mosser semble vouloir évoquer l'être entre sublime et douleur, amour
et combat. Un peu facile ? Un peu déjà vu ? Oui sans doute. C’est
pourquoi, au final, le spectacle ne trouve pas forcément son intérêt
dans le sens qu’on en retire. Elle le dit, elle l’explique, elle a
recherché « un équilibre entre l’œuvre plastique, l’œuvre
musicale et l’être vivant », elle « ne raconte
pas qui est l’homme mais invite à aller à sa recherche et cherche
l’équilibre dans la transformation." Au delà de
l’histoire et du message, ce satané message des artistes, c’est
justement ce concept de métamorphose qui attise l’intérêt. Claire
Mosser est admirable, pour son ingéniosité, sa créativité et sa
patience : qui sans argent et seule se serait lancé dans une
entreprise aussi périlleuse, aussi minutieuse ?
Une fois inventé, dessiné, découpé, pensé, cousus, recousus, ces
costumes hallucinants, infinis, transformables restent à manier
avec un soin extrême et une précision délirante.
Derrière
cette profusion de tissus et de papier, les acteurs sont au final à
peine visibles, jouant avec les formes et les pas de danse pour faire
apparaître des êtres nouveaux, imaginaires, intérieurs. Sans doute
ce principe du costume transformable avait il déjà été exploité,
ou tout au mois rencontré, mais cela reste impressionnant, ambitieux, difficile, et très
courageux car le public n’est que peu friand de ce genre
théâtre ou finalement tout est dit, rien est dit. Sans doute
faut il donc être prévenu pour en profiter pleinement, mais au delà
du sens, qui tomberait volontiers dans le cliché, , il y a véritablement
quelque chose à prendre dans ces images irréalistes…
Et
puis ça ne peut faire de mal à personne de se poser un peu, de
souffler, et de n’avoir que deux choses à faire, prendre son temps
et regarder.
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Maudit
ménage
Feydeau Terminus au Théâtre d’Aubervilliers-la-Commune
Jusqu’au 7 avril.
Par Serge Latapy
En septembre 1909, Georges Feydeau fuit le
domicile conjugal, sa femme Marianne et ses quatre enfants pour
s’installer au 189 de l’hôtel Terminus. De cette période
d’exil définitif (il troquera sa chambre dix ans plus tard, contre
un ultime séjour en maison de retraite), il tirera trois courtes pièces,
qui tranchent avec ses productions précédentes. Plus ramassées,
scandaleusement triviales, elle jouent d’un comique quotidien plus féroce
mais aussi plus intime, comme si elles portaient le sceau de la déception
de l’auteur.
Et
si l’incontinent Feydeau avait barbouillé ses pièces d’un
fielleux ressentiment ? S’il n’avait décrit, à travers ces
histoires de gros ventre et de petit pot, que la longue agonie de
l’amour conjugal, que le rire s’acharne à conjurer ?
C’est
précisément cette ambivalence qui intéresse Didier Bezace,
qui a choisi de rassembler les trois pièces en une. Léonie
est en avance, Feu le Père
de Madame et On purge Bébé
figurent ici le parcours existentiel, intime et universel d’un
couple bourgeois qui va bourgeoisement à sa perte. Yvonne et Lucien
s’aiment d’un amour sincère. Une succession d’événements
mineurs – une grossesse nerveuse, un deuil factice, une constipation
enfantine – conjugués à quelques bévues irrattrapables mèneront
leur amour à la faillite.
Pour
illustrer cette mécanique implacable, Didier Bezace a choisi
de faire de la scène un carrousel. Les planchers filent, les murs
virent, les personnages aussi mais ils le font sur un rythme inédit,
plutôt lent pour le genre. En dépit des apparences, ce léger
tassement du tempo ne nuit pas au comique. Traquant les failles, les
silences, il permet encore de trouver des tons interdits à plus haute
vitesse, comme celui de la sincérité. Très bien à sa place dans
son rôle de sorcière mal aimée, Anouck Grimberg use idéalement
de son naturel de femme enfant, aussi insupportable qu’attachante. Thierry
Gibault, son mari à la scène, mobilise de son côté un grand
sens du comique gestuel qu’il sait conjuguer à une intériorité
plus inquiète, plus fragile. En contrepoint à ces deux-là qui se débattent
encore, d’autres viennent mettre leurs force d’inertie au service
de l’effondrement conjugal. Sage femme sévère, valet indiscret
puis moutard capricieux, Alexandre Aubry donne à tous ses
(contre) emplois une note à la fois burlesque et perverse, presque
inquiétante. Dans son travail de sape il peut compter sur Corine
Masiero, en bonniche indolente à souhait et sur Jean Paul
Semadiras, cocu magnifique et hâbleur.

L’ambition
contrariée, les malheurs domestiques, les petites lâchetés
n’offrent pas seulement matière à se tordre. La force du spectacle
est de nous révéler l’aspect tragique de cet implacable destin
social qui fait virer les existences du désir au dérisoire. Une
succession de rien peut nous révéler notre abîme ; lorsque
l’on a pressenti cela, alors oui, on peut en rire.
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Seul au monde.
Le
Journal d’un fou, théâtre de
l’Aktéon.
Jusqu’au
1er avril
Par Catherine Robert.
Auxence Ivanov, petit fonctionnaire timoré et craintif de la grande
Russie, décide de commencer un journal intime pour consigner les
événements de sa terne existence. Il faut dire qu’il vient d’être
témoin d’un étrange phénomène : il a surpris le dialogue
entre deux chiens… Dès lors, vont être rapportés les moments
d’une vie qui sont autant d’étapes d’une lente mais définitive
chute dans la folie.

Le comédien Thierry Jozé s’enfonce avec brio dans ce trou noir de la démence
et nous fait assister, entre le rire et les larmes, aux spasmes et à
l’agonie d’un esprit qui s’égare.
La
musique de Schubert accueille le spectateur dans la petite salle du théâtre
de l’Aktéon, comme pour annoncer d’emblée que le malheur rend
fou.
Un homme est là sur la scène, qui n’attend déjà plus personne.
Assis sur une poubelle, ce rebut anonyme de la grande machine
administrative russe tient sa tête douloureuse dans ses mains.
Une
petite chambre minable, un pauvre lit, une modeste table campent un décor
de misère qui va être le lieu d’une descente infernale. L’homme
alors, se redresse et taille la plume qui va lui permettre de noter le
journal de son exil intérieur.
Ne sont décrits, au début, que les petits événements insignifiants
de la vie d’un homme-rouage pris dans le vaste système d’un etat
absurde : les humiliations, les mesquineries d’un chef de
service, l’amertume d’un homme déclassé qui cache ses pardessus
étriqués et démodés dans l’obscurité des rues froides, les rêves
aussi qui viennent se briser contre les murs imprégnés par l’odeur
de chou… Autant de faits dont on ne s’étonne pas qu’ils
deviennent les causes du malheur dans ce déterminisme monstrueux
d’une société qui affole en même temps qu’elle abrutie.
Parce
que la vie est très laide, Auxence Ivanov l’ensoleille de fantasmes
badins : il rêve d’épouser la fille de son directeur et de
faire taire enfin ce petit chef qui l’écrase de toute sa médiocrité.
Las, le fantasme n’est pas assez fort contre une réalité trop
sordide, le rouage se grippe et la démence installe sa propre
logique.
C’est
cette vérité de la psychose que le texte de Gogol, magistralement
adapté ici, met en lumière : rien de plus logique, rien de plus
rationnel que la folie. Celle-ci n’est pas incohérente, elle est
seulement une autre cohérence du monde : c’est bien là ce qui
rend son spectacle insupportable puisque le fou devient inaccessible
à force d’aliénation. Le monde de la folie est un autre monde, décalque
du monde réel. A cet égard, la mise en scène, riche en trouvailles,
montre génialement ce retournement. Ainsi, le décor noir de la
petite chambre d’Ivanov devient le décor blanc de l’asile où
celui qui se croit devenu Ferdinand VIII, roi d’Espagne, est interné.
Thierry
Jozé, acteur à la présence étonnante et intense, joue de son
corps, de son visage, du feu de son regard avec la puissance du désespoir.
Nous le voyons se cogner contre une réalité à laquelle il tente
vainement de restituer un sens. Le spectateur est entraîné entre le
rire et les larmes dans cette spirale terrorisante qui semble demeurer
le seul échappatoire possible à la cruauté d’une vie où «tout ce qu’il y a de bien (…), c’est toujours pour un général
ou un gentilhomme de la Chambre ». C’est d’ailleurs
notre monde qui est aussi en procès dans cette pièce. La Russie
tsariste devient le modèle universel de toute société qui écrase
et humilie les petits. La critique sociale est percutante et l’on
comprend que si les fous changent de monde, c’est que le monde les y
condamne.
De
Kafka à Foucault, tout a déjà été dit de l’enfermement
concentrationnaire des systèmes humains : l’administration est
totalitaire comme l’est l’hôpital psychiatrique. Auxence Ivanov
passe de l’un à l’autre de ces deux systèmes qui le brisent
pareillement. Son âme est en miettes et la mise en lumière de Pascal
Thang rend au mieux par des flashs éblouissants cet éclatement qui
s’achève dans l’accord parfait et terrorisant avec une musique
russe qui devient hystérique.
Quand
on n’est pas aimé, pas reconnu, pas écouté, quand on vit dans la
misère affective et l’insignifiance sociale, on devient fou. On ne
sait plus qui l’on est, quand on n’est regardé par personne.
Cette leçon - que ce spectacle nous assène - est de tous les temps
et de tous les lieux. Le théâtre donne à voir et les acteurs à
entendre. Ils se posent ici comme des remparts pour éviter la folie
au monde en lui tendant un miroir où contempler son obscure perfidie :
le metteur en scène Olivier Costa le remarque d’ailleurs en notant
à propos d’Ivanov que «sa
folie est un peu le reflet de nos incohérences ».
Pour
éviter la démence, encore faut-il savoir la percevoir. La soirée
passée au théâtre de l’Aktéon est peut-être un des derniers
viatiques pour lutter contre les angoisses et les travers de notre
commune humanité. C’est pour cela qu’il faut courir applaudir le
salutaire travail de la Compagnie du Praticable qui parvient, par
l’exorcisme du rire et le catalyseur de l’émotion, à dénoncer
le monde par le récit de son envers.
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Les
couleurs du muet
Elle ! Louise Brooks
au Théâtre de Chaillot
Jusqu’au 28 mars
Par Hannah Zerbib
Autour du
« journal d’une fille perdue » film muet réalisé en
1929 par le cinéaste allemand Georg Wilhem Pabst, Hanna Shygulla et
Roberto Tricarri ont monté un magnifique spectacle, en forme
d’hommage. Porté par la musique de l’un et la présence, la voix,
les chants de l’autre, le film prend une nouvelle dimension, vivante
et inspirée. Captivant.
Elle ! Louise
Brooks est un hommage; un bel hommage. Louise Brooks, une star
mythique dont on connaît l’image souvent bien avant d’avoir vu
les films, car on a bien peu l’occasion de les voir. Avec ses
cheveux noirs sur sa peau blanche, carré lisse et court à mi-visage
et petite frange droite sur le front, ses regards, son sourire, elle
irradie l’écran de sa seule présence. Comme dans « Loulou »,
du même Pabst, elle est belle, sensuelle, parfaitement insoumise et
inconvenante, mais avec la plus grande innocence du monde : une
courtisane généreuse et naïve.
Le
film de G. W. Pabst n’est pas tendre à l’égard de la bourgeoisie
bien pensante de son époque. Avec une grande liberté de ton, censurée
en son temps, il se moque de son puritanisme et de ses hypocrisies
sociales. La modernité du film est surprenante, il porte au mieux ses
72 ans d’âge, cependant le travail de Hanna Shygulla et Roberto
Tricarri lui offre une nouvelle jeunesse et l’occasion de révéler
toutes ses qualités. Avec respect et intelligence, ils habillent
l’image de vie, l’enveloppant de sens et de poésie.
Roberto
Tricarri est au piano, entouré de cinq autres musiciens. Ses
composions sont superbes. Tantôt enjouées et ironiques, tantôt
lancinantes et profondes, elles portent l’émotion, accompagnant le
film avec justesse. L’actrice, elle ! Hanna Shygulla, dit,
chante, récite ses propres mots de sa voix grave aux chaudes
inflexions. Il ne s’agit pas de doublage et ses interventions ne
sont en rien didactiques : de courtes réflexions, des mots, des
phrases, une chanson, comme une poésie qu’elle récite en français
ou en allemand. Spectacles sur scène et à l’écran se répondent, se nourrissent l’un de
l’autre tandis que les deux actrices sont en osmose, touchées,
comme nous, par la grâce. Elles ! Louise Broo
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Une
hystérique parmi nous
"Un
joyau dans son écrin" au Guichet Montparnasse
Jusqu'au
7 avril 2001
Par
Joan Amzallag
Un spectacle qui
manque encore de maturité mais qui révèle parfois quelques
bons passages comiques. Ce qui est sûr, c'est qu' Isabelle Sprung,
qui a fait ses classes au Cours Simon avec l'humoriste Sophie
Forte, ne manque pas d'énergie. Une graine de comique est en train de
naître
Elle a des airs de Anne
Roumanoff et des allures de jeune fille attardée qui ne sait pas
trop quoi faire de son corps. On la sent bien sur scène, à l'aise
dans ses baskets. Elle bouge, saute, se contorsionne dans tous les
sens avec une énergie qui en fatiguerait plus d'un. Pourtant
Isabelle Sprung a du mal à imposer sa présence.
Certes la mise en scène
n'aide pas beaucoup cette jeune comédienne qui occupe l'espace comme
elle peut. Une mise en scène trop sobre qui n'enrobe pas assez le
texte et les situations
Isabelle Sprung
essaie de nous faire rire de ses acrobaties de gamines à qui l'on
refuse des sucettes, ou de son élocution qu'elle a du mal à contrôler.
Parfois cette jeune comédienne y parvient, mais on perd trop vite le
fil de l'histoire malheureuse. L’histoire est celle d'Edith Boullet
son personnage, qui se débat désespérément avec la tragique
histoire de sa vie. Dès la naissance, bébé Boullet ne laissait pas
indifférent. Sorti trois semaines avant terme, elle en veut à la
terre entière, mais surtout à sa mère et à sa sœur.
Le jeu d'Isabelle
Sprung, mise en scène par Sophie Forte, est encore trop fragile.
Elle ne va pas assez loin dans les incarnations des différentes étapes
de sa vie. Tantôt bébé grincheux, tantôt ado incomprise, tantôt
vieille fille amère: les étapes de son existence sont une succession
de tragédies qui auraient pu être propice aux fous rires. Rien n'est
assez marquant. Ni les mimiques, ni les éclats de voix d'une femme en
colère, ni même les excès de cette jeune fille qui porte sa vie
comme un fardeau insupportable.
L'élocution d'Isabelle
Sprung laisse parfois à désirer et ne laisse pas le temps au
spectateur de se délecter des situations. Pourtant on ne peut s'empêcher
de penser que cette jeune comédienne pleine de talent est avant tout,
victime de son manque d'expérience Malgré quelques dérapages,
Isabelle Sprung ne laisse pas indifférente le public et nous
plonge parfois dans un univers franchement délirant. Il s’agit d’
une comique est en train de naître, et ça, ça ne se discute pas..
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Étalage
d’intimité terrifiant entre gens de bonne compagnie
Pupazzi au Théo Théâtre
Jusqu’au 25 mars 2001
Par Chistina ANID
Dans ce petit
théâtre confiné, on a l’impression d’assister par le trou de la
serrure à un dîner entre amis qui vire au cauchemar. Alors que les
protagonistes nous dévoilent leur face cachée, l’intrigue se révèle
dans une mise en scène pleine de rebondissements.
La
pièce débute au son de la voix envoûtante de la chanteuse et comédienne
Alexandra Waiblinger. Elle joue le rôle d’Anne Gaëlle, une
lumineuse « amoureuse de Dieu » auquel elle parle comme à
un vieil ami en préparant un dîner.
Sept personnes
plus ou moins liées se retrouvent dans le décor impersonnel d’un
salon. Les invités aux profils très divers commencent à s’appréhender
mutuellement. Autour d’un apéritif, ils discutent dans une ambiance
bon enfant. Heureusement que les personnages s’amusent, car le
public n’y est pas vraiment.
Après
ce démarrage inégal ponctué d’effets de lumière réussis, un
malaise se laisse entrevoir pour s’imposer ensuite en entraînant
enfin le public dans l’histoire.
Pascal
Laurens, auteur et metteur en scène de la pièce s’est octroyé le
rôle de détonateur de l’intrigue. Il interprète un homme à
l’assurance exaspérante très attaché à l’image de perfection
qui émane de son couple. Prêt à tout pour maîtriser son épouse et
son mariage, cet homme impudique, nous prouvera à quel point il en
tire les ficelles, sous le regard d’une assistance gênée et
sur scène et dans la salle ! Son épouse, jeune femme ingénue,
est jouée par la charmante Sarah Dierdorf. Malgré quelques
maladresses dans ce premier vrai rôle au théâtre, cette danseuse de
claquettes confirmée joue avec fraîcheur et spontanéité.
L’étalage
d’intimité de ce couple se transforme en échange d’aveux
terrifiants. Autour de cette intrigue centrale, chacun des personnages
aura l’occasion de nous révéler sa face cachée. Le public est
tenu en haleine par une série d’apartés, de saynètes
surprenantes. Deux comédiennes interprètent un brillant numéro de
claquettes. Il s’agit de Carmen Brown et surtout de Sarah Dierdorf.
Ludovic Pinette est hilarant dans le rôle du rôle du bon copain qui
fait rire tout le monde. Il nous amuse des jeux de mots faciles
mais efficaces de ses monologues. Quant à Pascal Laurens, il récite
un conte parabolique sur la joie de vivre servi par des effets sonores
inattendus.
Les
personnages sont tous un peu caricaturaux, mais chacun joue de ses
particularités avec humour.
Cette
rencontre plurielle est un étalage de méchancetés,
d’humiliations, de tromperies, de jalousies, agréablement servi par
ces sept comédiens.
Même
si le rythme est inégal, on finit toujours par être saisi à
nouveau, et par rire là où on ne s’y attendait pas. Parfois dense,
d’autres fois léger, ce texte satisfait le spectateur, étonné des
ressources d’imagination que Pascal Laurens puise dans les histoires
des gens normaux
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So
far away from me, so far I just can't see...
Le
deuil sied à Electre,
au Rond point des Champs-Elysées
Jusqu'au 8
avril 2001
Jeremy
Laedrich
Eugène
O'Neill, dramaturge américain du 20ème siècle livre une vision
acerbe de la société américaine dont il subit, par l'intermédiaire
de sa famille, les pires travers. Alcoolisme, toxicomanie, violence
familiale, répressions des sentiments, c'est cette Amérique là
qu'il décrira dans son oeuvre.
Ecrit en pleine effervescence autour de la naissance de la
psychanalyse, Le
deuil sied à Electre n'échappe pas à cette règle. On y retrouve
tous ses thèmes de prédilection sous la forme d'une tragédie
moderne. Une tragédie sans dieux. Une tragédie où les manipulateurs
sont des hommes et leurs névroses.
La pièce, adaptation dans l'Amérique de l'après-guerre de Sécession
de l'Orestie d'Eschyle s’ ouvre avec le Chœur
de cette tragédie moderne.
A l'extérieur d'une "mansion" américaine, au pied de
grandes colonnes, on rencontre en premier lieu le vieil homme, un Chœur
appelé Niles. Ici, son rôle n'est pas seulement d'informer le
spectateur des enjeux, des mystères et des drames à venir, mais
aussi d'en informer les protagonistes.
Scénographie simple, comme en apparence cette histoire de famille. Un
père retrouve sa famille après la guerre. Quelques années ont passées
depuis son départ, des choses ont changées. Peu à peu, l'intrigue
se construit, tout comme le décor. On entre très vite dans
l'histoire complexe d'une famille de l'Amérique puritaine du milieu
du 19ème siècle. Les hommes partent se battre. mais les femmes
restent. Dès lors, il est moins question de la guerre que des
bouleversement qu'elle a permis.
Pour les hommes, la guerre reste un drame, même quand ils en
rentrent, les fantômes des champs de bataille les hantent. Il n'est pas seulement question de ces morts qui hante les
combattants, mais des petites morts qui hantent les combattantes.
Petites morts, ou jouissance permises par le départ d'un mari
à la guerre. Pour Christine Mannon, la mère de famille, s’ouvre
alors un inestimable espace
de liberté. Le chat parti,
elle a rencontré un autre homme, un marin, qui s'avère être le fils
d'une gouvernante chassée de cette même maison trente ans
auparavant. C'est un canevas classique: un absent de longue date réapparaît
et constate les bouleversements survenus pendant qu'il n'était pas là.
O'Neill
esquisse dans cette pièce
la manière dont la répression des sentiments se reproduit d'une génération
à l'autre, il nous livre des personnages à la fois
complexes et justes.
Les thèmes, et les
conflits sont plutôt de l'ordre de l'intime et du non-dit ne gardant
finalement que la forme de la tragédie. Il y a peu de grandes déclarations
dans cette pièce, plutôt des bagarres subtiles, des mouvements en
profondeur, des remous qui n'atteignent la surface qu'au moment juste.
Comment ne pas être frappé par l’ambivalence entre l'innovation
d’un tel texte écrit
au cœur des années 20 et le manque d'audace, le classicisme de la
mise en scène.
Cependant tout sonne juste, la distribution judicieuse, la scénographie
riche, mais Martinelli a encore une fois visiblement décidé de se
centrer essentiellement sur un texte, et non sur des action.
Quelques fois, le jeu
paraît presque statique, et on a le sentiment que le metteur en scène
n'a pas su ou plutôt n’a pas voulu capter la portée souvent
universelle de ce texte.
Répression des sentiments, culpabilité liée au désir, situations
incestueuses, de tous ces moments forts, il
fait des scènes presque épiques.
Il
pourrait s'agir de nos névroses, de nos angoisses et de nos désirs
cachés, mais il y a une telle mise à distance, jusque dans la
diction des acteurs, qu'on n'y adhère malheureusement peu. Sur scène,
rien ne nous déplace réellement.
On apprécie les techniques mise en oeuvre, mais on ne ressent pas la
chair, la substance nous échappe, on ne sent pas bizarrement, les
enjeux qui pourraient nous toucher, cachés derrière un certain souci
de "faire bien". Cette pièce aussi dense soit elle,
s’apparente alors à une photo de musée.
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Passion
salvatrice
Marie la passante
à l’Essaïon
Jusqu’au 31 mars
Par Hannah Zerbib
Marie de Magdala
fut belle et prostituée. Une femme libre et généreuse qui, peu à
peu, sombre dans le désespoir. Son salut, elle le doit à une
rencontre miraculeuse… Rachel Boulenger raconte l’histoire de
Marie-Madeleine, celle que l’on représente classiquement au pied
de la croix, d’après le magnifique texte de Pierre-Marie
Beaude. Belle performance pour un beau spectacle.
Marie raconte. Le décor, c’est
la salle voûtée de l’Essaïon, aux pierres blondes apparentes,
mais ce sont aussi les pierres de Tibériade et de Jérusalem. La mise
en scène est intelligemment dépouillée. Eric-Gaston Lorvoire
utilise ce petit espace à bon escient, appuyé par un excellent jeu
de lumière. Des tons chauds de soleil couchant sur la mer.
Marie raconte. Sa robe et ses
cheveux ont visiblement vécu les mêmes épreuves qu’elle… Elle
n’est pas seule sur scène. Un homme est là, qui ne dit rien. Qui
est t’il ? Un homme qui passe ? Un témoin ? Un de ces
« hommes que le sexe rend triste » et qui s’enquiert
alors de savoir qui elle est ? Un nom ? C’est en lui
rendant son nom, Marie, qu’on l’a rendue à la vie.
Marie raconte. Elle est jeune et
belle. On lui a dit que son tour viendrait mais elle est « devenue
femme sans être épouse. » Par amour de la liberté et pour le
plaisir d’être courtisée. Le texte de P. M. Beaude a des accents
de féminisme. Jamais moralisateur. Pourquoi accepter le joug d’une
belle-mère ? Marie est une révoltée. Jamais didactique non
plus. Subtilement, le nom de Jésus n’est pas cité au cours du
spectacle. C’est l’histoire d’une femme et d’une passion quasi
charnelle qui nous est, de la bouche même de cette femme, racontée.
La scène du lavage des pieds n’est pas dénuée de sensualité et
le jeu de la comédienne le traduit parfaitement.
Rachel Boulenger est remarquable de
sincérité. Elle est touchante et aussi crédible en nostalgique de
l’insouciance de sa jeunesse, tournoyant gaiement sur la scène, en
folle criant dans la nuit, sale et usée, qu’en adoratrice de son
prince, rendue à la vie. Nous sommes tenus en haleine par
l’histoire de Marie et la puissance de son amour. Le spectacle suit
sa progression. En crescendo, la tension monte jusqu’à la scène de
la crucifixion, l’assassinat de son amour ; et puis comme nous,
Marie retrouve la sérénité, dans sa nouvelle demeure : une
cabane, face à la mer, où elle garde des poules...
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Chanter avec la
pierre
Fête nationale à l’Aktéon Théâtre
Jusqu’au 27 mars
Par
Luc Bénazet
Comment
faire spectacle d’un poème ? Philippe Müller et Vincent
Vernillat en proposent une version minimale : les pages du livre
sont dites comme on allume des feux afin d’arpenter un monde trop
obscur. La voix minérale du poète y demeure seule.
Les deux comédiens
partagent l’espace : sur le bord du plateau, le premier,
immobile, feuillette le livre tandis que le second dit à voix haute
les poèmes qui le composent. Un équilibre s’établit entre eux
dans la distance qui les sépare. Car jamais ils ne s’adressent
l’un à l’autre. L’interprétation des poèmes est frontale,
tandis que la lecture silencieuse offre en contrepoint l’image
d’une solitude fixée, avec pour seul horizon la page du livre :
“ j’avance avec cette langue impotente / ma foi dans
l’encre sur la page blanche / comme un amour qui vient toujours trop
tard ”. Le poème est alors le lieu où combler ce retard, pris
à jamais, sur la vie
La
diction claire des poèmes privilégie le rythme de la phrase, sa
syntaxe plutôt que la coupe du vers et offre par là une réception
aisée des poèmes qui toujours établissent un rapport au sens :
“ moi énervé par mes pensées arides / j’ai allumé la
lampe et j’ai souri / au vieux métier d’étendre avec de
l’encre / des vers qui disent simplement l’envie / d’écrire un
peu les choses de la vie ”. William Cliff, né en 1950, vise “ la
beauté du langage mesuré ”, écrit une poésie du moi, donc
lyrique essentiellement. Vieux métier en effet, moderne au sens
strict, vécu comme un “ martyre obstiné délicieux ”,
vécu sans doute aussi comme un hommage au poète du XIXe siècle ou
du moins à sa figure telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui,
quand l’impuissance sociale était au principe d’une vie.
Pendant
d’une solitude vouée à l’écrit, l’ironie ne manque pas de
venir à la bouche du poète : “ et vous fils d’araignées qui
branlez au plafond / fragiles fils chargés du charbon de la ville /
que dites-vous en oyant ma raison débile / vous demander raison (…) ?
”. Ici, le comédien choisit d’identifier le corps du poète aux
mouvements de l’insecte branlant et manifeste avec force le caractère
pathétique de sa position ! Ailleurs, pour un voyage en train, le comédien
redouble, d’un mouvement de main, la métaphore : “ comme
mainte écrevisse à reculons / nos antennes telles les hautes tiges /
bougent dans le ciel pour pomper l’azur ”. Le corps se fait émetteur
de signaux, langage plus élémentaire que les décasyllabes. Corps du
poète qui reste en rade d’un monde à chiffrer et appelé à “ jouir
en entendant la mer jouir / de mourir sur la plage ”.
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Triviale poursuite.
Légendes de la forêt viennoise au Théâtre de la Cité Internationale
Jusqu’au 7
avril 2001
Par Cyril Carret
1931 : la chronique
d’Ödön von Horváth nous plonge au cœur de l’Autriche et entend
nous faire partager l’existence de la petite bourgeoisie viennoise
de l’entre-deux-guerres. Avec la précision et l’objectivité de
l’œil photographique, l’auteur s’est attaché à représenter,
sa vie durant, les faits et gestes de ses concitoyens. Petite histoire
d’une petite communauté bien conventionnelle.
La nature
est ainsi faite que certains sujets remportent l’adhésion a priori d’un large public. C’est justement le cas des légendes
et autres contes populaires qui ne cessent de captiver les générations,
malgré le passage du temps. Ce n’est certes pas une raison pour évacuer
tout un pan des passions humaines et c’est là, sans doute, que réside
l’un des objectifs principaux du théâtre : amener les gens à
connaître, par acteur interposé, des fragments d’existence, que le
spectateur n’aurait pas eu l’occasion de vivre. La mise en scène
est en cela un art difficile, car elle doit se faire le vecteur de
l’enthousiasme entre le dramaturge et l’auditeur. Pas toujours évident.
La
passion d’Ödön von Horváth, dramaturge allemand du début du siècle
dernier, le portait vers le théâtre qu’il aimait à appeler
« populaire », se posant en « fidèle chroniqueur de
son temps ». Son œuvre, courte, à l’image de sa vie qui fut
tragiquement interrompue à 37 ans, est donc toute entière dédiée
à l’exposition de la vie des petites gens qui animent le quotidien,
et en l’occurrence, à l’existence des petits-bourgeois qui
formaient 90% du peuple européen des années trente. Deux postulats
donc : une intrigue triviale présentée au travers de gens
triviaux.
Est-ce donc
la raison qui a poussé Laurent Gutmann, le metteur en scène, à
faire subir un traitement trivial à la pièce ? On peut
l’imaginer étant donné la qualité et la diversité de ses mises
en scène antérieures. On reste cependant pantois face à l’inexpressivité
des moyens mis en œuvre pour présenter
les Légendes de la forêt
viennoise. Point d’orgue de la mise en scène : la grand mère
d’Alfred qui, engoncée dans sa perruque aux macarons impeccables,
tricote durant deux heures un pull-over sur le pas de sa porte, au
second plan, dans le coin gauche de la scène, pull-over que les
spectateurs ébahis pourront voir évoluer « pour de vrai »,
durant toute la représentation. Une question brûlante demeure
cependant en suspend : lorsque sera terminé le rectangle que la
mamie a commencé le jour de la première, le défera-t-elle ou
sera-t-il vraiment intégré à un vrai pull ?
Mais
d’autres problèmes d’ordre technique, liés à la mise en scène,
demeurent dans l’ombre. Est-ce par souci de réalisme que les portes
des trois échoppes où vivent et travaillent nos personnages semblent
tout droit sorties du kit « abri de jardin Martin » du
rayon jardinage du BHV? La réponse à cette question nous éclairera
sans doute également, sur les motifs qui conduisent Ida, la jeune
idiote du quartier, à se promener inlassablement avec LE
sac à carreau en plastique et fermeture éclair qui est l’outil
indispensable de tous les déménagements inter et extraterritoriaux
de notre XXIe siècle qui, malgré les prédictions de Paco
Rabane, semble bien décidé à se dérouler de façon normale. Bon,
va pour le sac, mais que vient donc faire un radiocassette à pile
dans un déjeuner campagnard 1931, ou encore dans la salle de bain du
bourbier où un jeune couple lutte contre la misère physique et
morale ? Là, le spectateur quelque peu attentif ne comprend
plus.
Si
l’on pressent que certains anachronismes sont là pour nous
signifier que l’Europe n’a pas encore et définitivement réglé
le problème des fascismes, que l’on ne se prenne néanmoins pas à
espérer un subtil décalage du drame dans le temps qui évoluerait,
au fur et à mesure de l’intrigue, vers une sorte de
conceptualisation maîtrisée de la dramatisation… Fi de réalisme
et de rationalisation. Grand-mère est suffisamment habile pour écrire
une lettre au stylo Bic, avec le papier posé à même les genoux que
recouvre sa jupe molletonnée, et le jeune Éric maîtrise
parfaitement le tir à balles virtuelles, qu’il feint maladroitement
de retirer de sa cartouchière vide pour les insérer dans un fusil de
chasse au canard de fêtes foraines ; peu importe si les langes
du bébé de huit semaines siéent à merveille à un enfant de cinq
ans et si les paris turfistes d’Alfred sont réalisés sur les
champs de courses français. Ayons néanmoins une pensée pour Éric,
le nationaliste allemand, qui lors de son départ pour la guerre,
arbore un sac à dos de l’armée américaine !
Cessons
ici la liste des invraisemblances afin de reposer la question du préambule
de ce texte : une intrigue triviale présentée au travers de
gens triviaux nécessite-t-elle un traitement trivial ? Pour ceux
qui ne seraient pas convaincus que réalisme et illusion théâtrale
ne sont pas antinomiques, on pourra conseiller la relecture de l’œuvre
théâtrale de Federico García Lorca et la découverte du travail de
la troupe de théâtre L’Empreinte et Cie.
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Sous les masques…
Le grain de sable au Cinq diamants
Jusqu’au 14 avril
Par Hannah Zerbib
Deux jeunes
hommes, une jeune femme en quête d’identité dans une société
futuriste violente, hostile et conformiste peu propice à l’épanouissement
individuel. Avec le grain de sable, Jean-Pierre Bacri signe une pièce
contemporaine et pleine d’humour, servie par trois jeunes comédiens
dynamiques et convaincants.
On peut faire de
la pièce de Jean-Pierre Bacri une double lecture: réflexion sur la
société occidentale contemporaine, d’abord, mais aussi jeu
truculent autour d’un mouvementé trio amicalo-amoureux.
Raf,
Géo et Sérine se retrouvent dans un studio dénudé. Comme
principaux accessoires, trois chaises, un punching-ball et deux
miroirs. Dehors, la société futuriste qu’ils décrivent nous
renvoie une image bien peu flatteuse de la notre. C’est un futur très
proche de nous où les citoyens évoluent maquillés. Nouveau code
social imposé : homme, femme, chacun va masqué, grimé
comme un clown. La métaphore est limpide. Les personnages eux,
s’interrogent et doutent. Pour être heureux, vivons masqués ?
Faut-il entrer dans le moule, rester à sa place et perdre son âme
sous le maquillage ? Douloureuse est la révolte ! Sérine
Aurélie Mériel craque, elle a peur et se rebelle tandis que les
deux compères (Olivier Antoine et Thierry François) répètent des
scènes de vie quotidiennes pour être bien sûrs d’être au point.
Etre fort, se battre toujours, il n’y a guère d’autre choix
contre la violence de la société. Seulement, c’est plus facile à
trois. Il leur reste tout de même cela : l’amitié et
l’amour.
Le
ton de la pièce cependant, est loin d’être grave. Mieux vaut en
rire ! Où l’on reconnaît la patte de Jean-Pierre Bacri dans
l’excellence et la cocasserie des joutes verbales échangées par
les personnages. Maladroits jeux de séduction, rivalités mesquines,
jalousie, complicité, la dynamique du trio est pleinement et
justement exploitée ; d’ailleurs, Christophe Vienne a placé
ses comédiens en triangle, chacun sur sa chaise. Qui aura le cœur de
Sérine ? Qui, la paternité de l’enfant qu’elle porte ?
Les dialogues sont enjoués, souvent drôles et l’on se prend de
sympathie pour ces personnages auxquels les comédiens prêtent un ton
très juste. Dans leurs costumes au futurisme branché, ces trois amis
nous touchent. Musique, pas de danse ou scènes de défoulement sur le
punching-ball, la mise en scène de Christophe Vienne joue le
dynamisme : C’est rythmé, actuel, et convainquant : pas de
quoi s’ennuyer !
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A
la folie
Voix secrètes,
au Théâtre de l’Est Parisien
Jusqu’au
1er Avril 2001.
Par Carlos Obregon.
Cinq lignes de vie, une ligne d’amour, brisée,
aucune ligne de chance. La deuxième pièce du jeune dramaturge Joe
Penhall, s’inscrit dans le cercle du réalisme radical à
l’anglaise. Ode virulente à tous les abandonnés du grand capital,
à tous les naufragés de l’existence, Voix Secrètes pose des
questions brûlantes sur l’altérité et la réversibilité dans un
monde policé par la dictature du socialement correct. Urgent et décapant.
On
remarquera tout de suite les briques rouges des bâtiments populaires
et la tôle qui sous-tend une certaine précarité, quelque chose de
provisoire. Une histoire de briques et de tôle ? Puis l’espace
carcéral qui surplombe la scène apparaît, et fait débuter
l’histoire.
Tom (Vincent
Winterhalter) vient de sortir de l’asile psychiatrique et est
recueillit par son frère Steve (Didier Royant). Steve a repris la
gargote paternelle et rêve d’en faire un restaurant chic. Il
s’est porté garant pour ce frère qu’il voudrait revoir s’intégrer
à la société. Mais Tom rencontre Laura (Claudine Bonhommeau) et
avec elle, c’est sa vie qui bascule…
Ici, de
chaque personnage, se dégage quelque chose qui nous rapproche du plus
profond d’eux-mêmes : de Laura, éternelle femme et future mère,
meurtrit par la vie, à Tom, le schizophrène, digne patient «réussi»
d’une antipsychiatrie, en passant Ives (Aristide Demonico), ce
clochard fou avec cette sagesse immémoriale des années qui passent
et qui voit plus lucidement sa vie passée, à Steve, ce frère
attentionné au point d’en devenir réactionnaire, jusqu’à Dave
(Georges Richardeau), père indigne, amant tragique, antipathique et
violent.
Pas de
doutes possibles : Joe Penhall est bien le digne continuateur
d’une réflexion qui colle de prés à la réalité contemporaine et
à partir de laquelle plusieurs mouvances anglaises, dans plusieurs
disciplines, scientifiques ou artistiques, ont travaillé généreusement.
Ronald D. Lang, David Cooper, Ken Loach sont les noms qui viennent à
notre esprit comme précédents à cette thématique de la «psychiatrie
du quotidien ». A l’instar de Penhall, ils dénoncèrent
l’utilisation des camisoles chimiques ou cathodiques, dicté par des
conventions sociales rigides et normées, restant insensibles à la
misère et à la souffrance de ces gens brimés par un système qui négligea
aussi leurs rêves et leur espoir.
Pourtant
malgré toute la gravité et la tension qui se dégagent des
situations, percent malgré tout, de la tendresse et de l’humour.
Une grandeur digne d’un clochard qui crève, en
lançant au bout de sa vie de lutte, l’accusation de notre
impuissance à être révolutionnaires. Impossibilité de sortir des
carcans tracés sur la chair des ceux qui travaillent pour faire vivre
leurs êtres chers…
Face à
l’incompréhension de certaines réalités humaines, négligées par
manque de temps et de désir, l’altérité reste l’une des
composantes fondamentales de ce récit sobre et violent. La réflexion
sur une remise en question possible de la normalité psychologique
alimente un questionnement sur l’injustice sociale, qui livre ses
vies sans lumière au chômage et à l’alcool.
C’est
aussi la chronique d’une violence ordinaire. Violence physique,
violence psychologique, violence sociale enfin.
Hélène
Vincent fait ici preuve de tout le courage et de la détermination nécessaire
pour aborder ce texte difficile, magnifiquement servit en cela par
l’ensemble des comédiens qui forment la compagnie CRAC. Il est
toujours salutaire de voir aborder ces thèmes simples qui débordent
de profondeur humaine sans pour cela tomber dans le mélodrame
larmoyant.
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Les saveurs d’un pistou baroque
L’Apocalypse joyeuse au Théâtre
Nanterre-Amandiers
Jusqu’au 25 Mars
Par S.Clément
« Personne
aujourd’hui ne pourrait écrire une œuvre de Molière ou de Mozart,
mais un allemand fou pourrait encore écrire Faust (…) et c’est
sans doute un cas unique dans toute l’histoire de la littérature »
écrivait Vitez pour qui l’œuvre de Goethe était l’épicentre de
ses convictions théâtrales.
Olivier Py,
s’est attaqué, sans complexe et avec une
inspiration débordante, à tous les grands thèmes fondateurs,
dont celui, central et récurrent dans sa pièce : du Pacte. Il
s’agit entre autre d’ une grande fresque multicolore en
images, saupoudrée de lucidité joyeuse, d’éclats triviaux,
de tumultes métaphoriques, le tout, sans complaisance,
juste un profond regard sur la souffrance et la condition
humaine. Chaque élément se juxtapose alors, rebondissement sans fin,
pour nous faire savourer
avec grand plaisir cette création du jeune auteur.
L’Apocalypse
joyeuse pourrait
être un spectacle sur le Théâtre, plus que sur le monde et son
apocalypse biblique, puisqu’il faut bien le dire, le théâtre
c’est avant tout la vie ! L’auteur y sert le metteur en scène
qui, lui-même offre cette fresque terriblement jubilatoire à ses comédiens
qui, à leur tour, s’en emparent immodérément et ça marche. Voilà
donc un spectacle terriblement vivant !
On se laisse
séduire et embarquer sur le cours tumultueux de cette « longue
histoire » dont la source trouve son origine dans la querelle
amoureuse de deux frère Acamas et Orion, pour une jeune fille
« Espérance » Jalousie accrue à la mort du père,
à cause d’un petit poisson d’or échu à Orion en héritage.
C’est le
relief accidenté de ce torrent qui sert de
lie dramaturgique, à
cet « enivrement des mots » voulu par l’auteur,
avec des heurts musicaux et braillards des envolées lyriques, des
mythes et des symboles, des références théâtrales, des conventions
de jeu, des clins d’œil burlesques et autres apartés ou effets
comiques. Tout est à la fois célébré et mis à mal : naturalisme,
idéalisme, matérialisme, socialisme, capitalisme, romantisme,
lyrisme, Shakespeare, Py…
Sourcevaine, personnage idéaliste, cherche à dominer le monde
par l’extension de la sardine en boite.
Dans ses projets a la fois totalitaires et utopiques, il bâtira
une conserverie de sardine en Cimérie, pays richement imaginé par
l’auteur.
Orion n’a
de fil que la poésie et l’amour de la vie, il sera couronné roi
des Cimériens, symbolisant alors l’ascension du bien qui amènera
le chaos. Horn, le diable campé par un Michel Fau remarquable,
a la fois trivial et plein d’humour ; apparaît à chaque
tableau comme marionnettiste de l’histoire. Il prendra
successivement différentes apparences pour
en modifier le cours.
Olivier Py serait-il alors le fils prolixe du
théâtre contemporain, doublé d’un arlequin prodigue faisant feu
de tout bois pour faire bouillir la marmite des mots dans laquelle il
aurait jeté pêle-mêle toutes les vieilles et bonnes recettes ?
C’est sans vergogne qu’il a le mérite de faire et d’installer
l’architectonique de sa scénographie alerte au Théâtre des
Amandiers, de jour comme de nuit, pour que le spectacle soit beau.
Il
en a la carrure et sait manifestement s’entourer d’artistes
talentueux. Mention spéciale à Sylviane Duparc, une Circée
aussi énorme que touchante qui nous entraîne tout au long de
l’histoire dans les déboires sordides d’une prostitué
captivante, se vautrant sans pudeur dans la luxure et la perversion.
Pour conclure, il faut saluer
non seulement tous les comédiens qui maintiennent très haut
le rythme de cette mise en scène endiablée, mais aussi les
compositeur, musiciens,.décorateur, et
autres techniciens. La scénographie, des plus inventives est
en perpétuel mouvement. Les éléments de décor entièrement sur
roulettes se transforment a chaque
scène.
Il ne faut
pas se laisser décourager
par la longueur du spectacle, il n’y a pas une seule minute
d’ennuis, le rythme est soutenu du début à la fin. Les personnages
tous très attachants nous lie a ce conte satyrique des plus
contemporains.
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Le Dandin de la farce
George
Dandin, au
Vingtième Théâtre
Jusqu'au
08 Avril
Par Béatrice Trotignon
George
Dandin est une farce, nourrie des contes italiens, de la commedia
dell'arte et des fabliaux, qui fait hurler de rire, mais aussi frémir
au portrait d'une société gouvernée par l'argent et l'hypocrisie.
Si la mise en scène de Francis Sourbié emporte haut la main le rire,
elle reste, à mon goût, un peu trop en demi-ton dans l'évocation de
la violence et de la schizophrénie sous-jacentes au mariage infernal
des Dandin de la Dandinière.
Sans
doute le parti-pris de la sobriété est-elle cause de cette critique,
par ailleurs toute relative.
En situant la pièce en automne, quand les nuits sont encore chaudes,
mais où l'orage menace sans cesse d'éclater, on sent bien la volonté
de révéler l'amertume et la souffrance d'un mariage impossible et
inepte. Quand George Dandin rumine dans son jardin, près de son établi,
de ses haches et de ses scies ; quand il est pris d'un étrange fou
rire en surprenant sa femme et son amant chez lui, on perçoit que sa
frustration et sa colère pourraient prendre une forme autrement plus
inquiétante que celle interprétée par Henri Deus, peut-être trop
passive ou trop intériorisée pour suggérer toute l'impuissance à
laquelle le personnage est soumis.
Mais peut-être George Dandin est-il trop raisonnable et trop riche
pour creuser la faille du désir?
Peut-être George Dandin n'est-il au fond pas prêt à payer de sa
personne, et ne fait-il que réclamer le respect des apparences et des
étiquettes dont, en bon bourgeois, il croit disposer pour se les être
simplement achetés? C'est sans doute le même grain de folie qui
manque dans l'interprétation de Mme de Sotenville, rouage pourtant
essentiel de ce drame: le parti-pris de la faire jouer par un homme
semblait pourtant annoncer une exploitation plus marquée d'un pareil
décalage.
Pour
autant, en dépit de ces «limites» que je ne perçois que comme une
légère sous-exploitation d'éléments pourtant en germe dans cette
mise en scène, la pièce ne manque pas de grincer. Le jeu de Clotilde
Morgiève dans le rôle d'Angélique, vaillante, lucide sur le sort
que cette société lui a réservé et sur les moyens dont elle
dispose pour rester vivante, touche juste. Et plus la pièce avance,
plus l'enfer dure, et plus elle se durcit à son tour et use de moyens
de plus en plus déloyaux et cruels qui ne sauveront ni Dandin, et
surtout ni elle, de l'humiliation.
C'est
une pièce implacable, tant dans son sujet que dans sa structure répétitive.
Le
désespoir est donc tout à fait perceptible dans cette mise en scène.
Mais comme souvent dans les comédies de Molière, il est enrobé de
ridicule, caché au cœur de scènes farcesques extrêmement drôles.
De ce point de vue, la mise en scène et le jeu des acteurs sont très
réussis, et je ris encore du désopilant Lubin, merveilleusement
interprété par Jean-Christophe Dollé, ainsi que de Monsieur et
Madame de Sotenville (joués par Jacques Roehrich et Philipp
Weissert),
dont le nom à lui seul laisse deviner toute la personnalité. Mais le
ridicule ici encore sert le pire, car on comprend que ce sont eux,
malgré tout, qui détiennent le pouvoir d'une société rigide et
mortifère.
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Cas de divorce
The Vase au Théâtre des Déchargeurs
Jusqu’au 31 Mars
Par Vladimir Mouveau
The vase, drame
anglosaxon mettant en scène la tragédie du divorce, révèle une
compagnie talentueuse dont les membres, issus d’au-delà de l’Atlantique
–les USA- (sous l’appellation The Acting Crew), ont pour
vocation de promouvoir le théâtre anglophone à Paris.

La pièce est en
Anglais. Sans être particulièrement un chef-d’œuvre de la représentation
théâtrale moderne, elle est authentique et juste, profonde et
marquante.
Eddie Crew
a bien choisi ses
comédiens. Ce sont des acteurs précis et doués qui s’exécutent
sur la petite scène du théâtre des déchargeurs à Paris. La plus
jeune, Marisa Davison, joue le rôle d’une jeune adolescente
pleine d’enthousiasme ; elle tient à merveille son rôle
Le décor est assez richement planté.
On se croirait dans l’intérieur réchauffé d’un vaudeville
parisien, à ceci prêt qu’en fait de cocus et de légèretés de
mœurs, les protagonistes de la pièce sèchent leurs larmes les uns
sur les autres et tentent de dédramatiser la situation plutôt que
d’accentuer son côté loufoque... L’atmosphère est particulière.
Le texte Anglais donne un style tout à fait spécial à la scène.
Pour qui n’est pas bilingue, il déshabille un peu l’âme et les
sentiments des personnages. Ce n’est pas une pièce facile à suivre.
Il s’agit d’un divorce
familial. La famille se retrouve en compagnie de la « belle
famille », un couple d’homosexuels, et annonce son divorce
lors d’un week-end à la campagne. On sépare les biens de la
maison, et lorsqu’il s’agit de décider de la propriété d’un
vase offert par Bridget à Donald, le couple se pourfend de façon
brutale. A mi-chemin entre l’ironie et une certaine cruauté de la
circonstance, la pièce est ainsi menée autour de l’existence de ce
vase, des sentiments tragiques qu’il impose et des atermoiements
psychologiques de chacun des personnages.
L’histoire n’est pas intéressante.
Elle est profonde. La relation du divorce et les tensions qu’il suggère
sont bien mis en évidence par Eddy Crew. On regrette le côté
humoristique de la pièce. Ou plutôt on regrette le côté comique.
La pièce est en effet un peu trop sérieuse ; il semble manquer
d’un certain rythme, de rebondissements, d’éclats de rire. Les
acteurs sont talentueux, mais ils donnent l’impression de ne pas
s’exprimer au mieux de leurs possibilités ; le décor est
chaud, les objets se prêtent à la cacophonie générale d’un
Labiche ou d’un Feydeau, mais la dynamique est finalement légèrement
plate et manque de sel. On reste un peu sur sa faim....
Si « The Vase » est une
pièce à conseiller à un bilingue parfait qui aurait subi le feu du
divorce par la voie de l’expédition immédiate et rédhibitoire, ce
n’est pas forcément une pièce à conseiller à Pierre Paul ou
Jacques… particulièrement si l’un des trois est marié et tient
à son couple
La compagnie The Acting Crew vaut
pourtant le détour. C’est donc avec impatience qu’on attend de la
revoir sur des planches plus extensibles, avec un public français
plus nombreux –seule la moitié des spectateurs était français- et
un spectacle à la dimension de son talent
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Un
débarquement victorieux
Hashirigaki au Théâtre des Amandiers
Jusqu’au 30 mars 2001
Par David Fauquemberg
Trois
comédiennes-musiciennes-danseuses à forte personnalité, venues
d’horizons disparates se trouvent sur scène comme rarement. Des
textes de Gertrude Stein célébrant avec force et poésie la banalité
des petites vies américaines – et autres.
Un univers sonore et visuel d’une inépuisable inventivité.
Le
dernier spectacle du compositeur et metteur en scène allemand Heiner
Goebbels est une grande réussite. Evoquant la routinière vanité du
quotidien, il donne à regarder, à écouter et à rêver de
l’insolite.
Au
souvenir du Ou bien le débarquement
désastreux, présenté aux Amandiers en 1994 par le même
Goebbels, il y avait de quoi nourrir quelques craintes. Un ensemble de
textes s | |