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L'image du miroir est parfois crue et vraie, parfois flatteuse ou déformante. Dans le miroir, les gens du théâtre -metteurs en scène, écrivains, comédiens,…- s'observent les uns les autres pour guider l'œil du spectateur.

Critiques spectacles "jeune public"

Critiques 1ère Quinzaine de mars

Critiques 2ème Quinzaine de février

Critiques 1ère Quinzaine de février

Critiques 2ème Quinzaine de janvier

Critiques 1ère Quinzaine de janvier

Critiques de décembre

Critiques d'octobre et novembre

 

Provincial impromptu
L’Inspecteur au Théatre de l’Athénée
Jusqu’au 31 mars 
Par Delphine Bailly

Spirale fantaisiste du trompe-l’œil
L’illusion comique  au Théâtre Hébertot
Jusqu’au 6 mai 2001
Par Catherine Robert.

Maux muets
Ailes de papier au théâtre des songes.
Jusqu'au 8 avril.
Par Gabrielle Laurens.
Les saveurs d’un pistou baroque
L’Apocalypse joyeuse au Théâtre Nanterre-Amandiers
Jusqu’au 25 Mars
Par S.Clément

Maudit ménage
Feydeau Terminus au Théâtre d’Aubervilliers la Commune Jusqu’au 7 avril.
Par Serge Latapy

Sous les masques
Le grain de sable au Cinq diamants
Jusqu’au 14 avril
Par Hannah Zerbib

So far away from me, so far I just can't see...
Le deuil sied à Electre, au Rond point des Champs-Elysées
Jusqu'au 8 avril 
Jeremy Laedrich

Seul au monde.
Le Journal d’un fou, théâtre de l’Aktéon,
Jusqu’au 1er avril 
Par Catherine Robert.

Les couleurs du muet
Elle ! Louise Brooks au Théâtre de Chaillot
Jusqu’au 28 mars
Par Hannah Zerbib

Chanter avec la pierre
Fête nationale à l’Aktéon Théâtre 
Jusqu’au 27 mars
Par Luc Bénazet

Triviale poursuite.
Légendes de la forêt viennoise au Théâtre de la Cité Internationale
Jusqu’au 7 avril 2001
Par Cyril Carret

Une hystérique parmi nous
"Un joyau dans son écrin" au Guichet Montparnasse
Jusqu'au 7 avril 2001
Par Joan Amzallag

Étalage d’intimité terrifiant entre gens de bonne compagnie
Pupazzi au Théo Théâtre
Jusqu’au 25 mars 2001
Par Chistina ANID

Le Dandin de la farce
George Dandin, au Vingtième Théâtre
Jusqu'au 08 Avril
Par Béatrice Trotignon

Cas de divorce
The Vase au Théâtre des Déchargeurs
Jusqu’au 31 Mars 
Par Vladimir Mouveau

Un débarquement victorieux
Hashirigaki au Théâtre des Amandiers
Jusqu’au 30 mars 2001
Par David Fauquemberg

Sonate à Constance ou la constance de l'épouse d'un génie
Les Amours d'Amadeus au Théâtre du Ranelagh
Jusqu'au 28 avril
Par Diane Valemblois.

A la folie
Voix secrètes, au Théâtre de l’Est Parisien
Jusqu’au 1er Avril 2001.
Par Carlos Obregon.

Passion salvatrice
Marie la passante à l’Essaïon 
Jusqu’au 31 mars
Par Hannah Zerbib

Une femme, deux hommes, des possibilités infinies
La répétition au Théâtre Clavel
Jusqu'au 30 avril 
Par Christina Anid
 
 

Spirale fantaisiste du trompe-l’œil
L’illusion comique  au Théâtre Hébertot
Jusqu’au 6 mai 2001
Par Catherine Robert

Théâtre dans le théâtre, parangon de la mise en abyme, L’Illusion comique est sans doute l’hommage le plus beau et le plus difficile qu’une troupe puisse rendre à son art. Catherine Schaub relève ce défit avec des acteurs frais et pétulants et met en scène ce grand texte classique en le dépoussiérant. Sa force comique n’a, en l’occurrence, rien d’illusoire.

Le vieux Pridamant, tout au regret d’avoir banni son fils dont il est désormais sans nouvelles, se rend dans la grotte du magicien Alcandre qui lui propose de mettre en œuvre ses artifices pour évoquer devant ses yeux la vie tumultueuse du jeune Clindor. Celui-ci est devenu le valet du vantard et poltron capitaine Matamore qui courtise Isabelle, promise par son père au sinistre Adraste. Clindor, tout laquais qu’il est devenu, a éclipsé les deux soupirants dans le cœur de la belle. Les deux amants pourraient être heureux, mais une servante perfide, un père tyrannique, un fiancé belliqueux et des circonstances contraires luttent contre leur union. De rebondissements en complots, l’amour triomphera néanmoins. Les méchants seront punis et les bons réconciliés.

L’Illusion comique est une pièce riche et complexe puisqu’elle joue des niveaux de représentation et fait du théâtre le lieu de son propre dévoilement. Les renversements sont incessants, la tragédie devient comique et les identités se font et se défont, à la grande inquiétude de Pridamant et au grand délice du spectateur, ravi d’être ainsi emporté dans la spirale fantaisiste du trompe-l’œil. Cette pièce établit le caractère captieux des solutions faciles : entre la réalité et l’illusion la frontière n’est pas étanche et il n’est pas si sûr que nos certitudes sérieuses ne reposent pas sur du sable. Qu’en est-il du monde s’il n’est qu’un jeu ? Qu’en est-il de notre vie si elle n’est qu’un rôle ? Il est bien évident que cette «galanterie extravagante», selon les propres mots de Corneille, a une portée métaphysique qui dépasse largement la légèreté et la badinerie de son propos.

Il va sans dire que l’adaptation d’une telle pièce participe de la gageure. Pour mettre en scène la mise en scène, pour jouer à jouer, pour faire voir le théâtre au théâtre, il faut éviter le piège de la démonstration trop appuyée. Catherine Schaub relève assez brillamment ce pari. Elle parvient, par des trouvailles et des effets fort habiles, à montrer le caractère kaléidoscopique de toute vision. Et comme pour rajouter à la complexité de la mise en abyme, elle fait se moquer le théâtre de lui-même grâce à des partis pris déjantés et farfelus. Ainsi modernise-t-elle par l’humour le texte de Corneille avec une insolence des plus savoureuses : Lise lance sa plainte d’amoureuse délaissée en se goinfrant de chocolat et  l’on rit de la trahison des sages didascalies classiques par cette illustration de la compensation boulimique.

Lorsque Matamore – l’excellent Philippe Suberbie – s’avance sur le devant de la scène pour faire le récit de ses aventures amoureuses avec les déesses et se met à chanter les alexandrins avec des œillades à la Dario Moreno et des déhanchés de chanteur d’opérette, on applaudit l’audace et on se gausse joyeusement. Le cocasse est des plus plaisants quand, à la fin de la pièce, Alcandre, le mage piriforme qui semble s’être fait un costume avec des peaux de caniches et des oreilles de teckels, se relève du tabouret à roulettes qui le portait jusque-là. A cet égard, au moment où ce dernier énonce la morale de la farce, il est redevenu l’acteur qui jouait Géronte, le père d’Isabelle. Ce double rôle n’est pas indiqué dans le texte de Corneille mais l’astuce est du meilleur effet puisqu’elle permet d’appuyer le discours sur l’illusion en en faisant le fruit d’un ultime dévoilement. Laurent Collard, tour à tour magicien délirant et père autoritaire, montre ainsi sa maîtrise du métier auquel le discours qu’il tient rend hommage.

La mise en scène joue donc constamment sur la distance et les acteurs montrent qu’ils ne sont dupes de rien. Clins d’œil, malice maîtrisée du jeu, mimiques drolatiques forcent le comique sans tomber dans la bouffonnerie. C’était là l’écueil du décalage, mais il est évité avec art et la gravité accompagne toujours la comédie, comme pour nous rappeler que la limite de l’apparaître n’est sans doute jamais celle que nous croyons.

Si la vie n’est pas un songe, elle n’est peut-être qu’un jeu. Mais si ce jeu est aussi jouissif que le spectacle dont nous pouvons nous régaler au Théâtre Hébertot, sa cruauté vaut d’être vécue puisqu’elle s’achève en éclat de rire. Tout est peut-être masque, mais tout n’est pas nécessairement grimace. Notre rôle est à bien jouer. Le monde est en branle, notre métier d’homme est d’y garder l’équilibre en n’adhérant pas naïvement aux apparences.

 

 

Provincial impromptu
L’Inspecteur au Théatre de l’Athénée
Jusqu’au 31 mars 
Par Delphine Bailly

Auréolé de son succès passé à Avignon, Le Footsbarn Travelling Theatre fait une entrée en fanfare dans la capitale et installe son chapiteau au cœur du jardin des Tuileries. Il revisite ici, de manière décalée et truculente, le texte de Nicolaï Gogol, l’Inspecteur, publié en 1836, qui se révèle d’une curieuse intemporalité à l’heure des fausses factures et autres délits d’initiés…

Le Footsbarn Travelling Theatre est né dans les années 70 quelque part en Cornouailles. En digne héritier du théâtre ambulant du 13ème siècle, il parcours les villes et les villages afin de porter le théâtre là ou d’ordinaire il ne pénètre pas. La troupe cosmopolite est constituée d’acteurs venus d’horizon divers. Adepte du théâtre populaire, les créations du Footsbarn Travelling Theatre sont toujours le fruit de recherches basées sur de longues séances d’improvisations collectives à partir desquelles se bâtira le futur spectacle. Le résultat en est un théâtre total, décapant et décalé à mi chemin entre Comedia del Arte, farce, mime et cirque. En ce qui concerne l’Inspecteur, la troupe dit y avoir trouvé une parfaite corrélation entre ses aspirations propres, la musicalité du texte et cet univers atypique peuplé de personnages farfelus invitant à la satyre, au surréalisme et au spectacle.

On connaissait déjà l’intrigue de Gogol, brillante et acérée comme une lame justicière : dans une ville de province vivant sur les vices et les turpitudes de ses notables dépravés, l’arrivée d’un envoyé spécial du tsar est annoncée.

Un jeune opportuniste petersbourgeois, naufragé dans cette province lointaine, est identifié comme l’inspecteur redouté. S’en suivront malentendus et rebondissements en chaîne jusqu’à l’éclatement finale de cette société corrompue.

Le quiproquo on le sait est la pièce centrale de l’équation comique. Or, sous le chapiteau du Footsbarn Travelling Theatre, la farce règne en maître. Excellant dans la difficile pratique du rire polymorphe, le Footsbarn s’en donne à cœur joie : du rire délicat au rire gras, du rire rebelle au rire consensuel, tout est prétexte à l’hilarité. Le jeu de la troupe et son particularisme phonétique parfois déroutant (les trois quart des comédiens sont anglo-saxons, d’où accents et difficultés en conséquence…) y sont évidemment pour beaucoup.

 Du gouverneur sorte de Groucho Marx tsariste (Joe Cunningham) à l’inspecteur campé par la recrue indienne de la troupe (Shaji Karyat), en passant par la femme nymphomane du gouverneur incarnée par un solide gaillard (Rod Goodall), tous dépeignent une galerie de personnage ubuesque et triviaux qui grâce aux éclairages posés en ras de scène donnent à leurs visages une expressivité particulière semblant venu du fond des âges.

La scène quand à elle, bien que cantonnée au centre du chapiteau, se déroule sur différents niveaux grâce à une structure polyvalente qui permet des acrobaties en tout genre car avec le Footsbarn Travelling Theatre c’est carnaval à tous les étages ! 

Ne dédaignant pas à l’occasion une bonne pétarade ou un expressif jeu de bassin, la troupe s’en donne à cœur joie au grand plaisir de tous, renouant ainsi avec les ficelles ludiques et festives d’un théâtre sans frontière et sans concession envers les grands de ce monde, à l’image de cette scène où les enfants de l’école chantent au gouverneur interloqué ce que lui même et tous les notables à coté de lui sont pour la ville : l’oppression.

Derrière cette galerie de portrait grotesque, l’Inspecteur s’inscrit dans la perspective d’une véritable critique sociale et politique qui dépasse à n’en pas douter la Russie tsariste des années 1830 pour toucher directement à l’universel humain. Gogol souhaitait une pièce « pleine de rire visible et de pleurs invisibles » avec le Footsbarn Travelling Theatre, malgré parfois quelques longueurs, la mission semble avoir été accompli avec les honneurs.

 

Maux muets
Ailes de papier au théâtre des songes.
Jusqu'au 8 avril.
Par Gabrielle Laurens.

Claire Mosser définit son spectacle comme un théâtre dansé, sculpté, sonore, sans parole. De quoi rebuter tous les accrocs du classicisme et attirer les curieux en quête de théâtre expérimental...car il y va presque de l’expérience tant cette entreprise est ambitieuse, risquée et étrangement décalée. Claire Mosser veut dessiner l’homme et la femme dans leur quête d’amour et leurs maux intérieurs, sans un mot....mais avec élégance.

C’est beau. Je n’ai pas tout compris, mais c’est beau. Étonnant. Bizarre même parfois, presque dérangeant. Mais que veut bien  vouloir dire l’auteur de cette création hybride ? Peut être juste ça...c’est beau. 

Devant nos yeux, se forment, se déforment et se transforment incessamment des êtres indéfinis se perdant au milieu de costumes à tiroir, remplis de surprises, de créatures, de triangles et de cercles : homme à trois têtes, femme de papier, costume sans corps mais dansant, abîme d’êtres en souffrance dans les froufrous d’une robe aquatique, triangle rouge contre triangle noire, ou voile peut être, voire monstre encore ; la terre aussi qui tourne, qui roule, danse et se découvre ; et puis les ailes, fragiles, les ailes de papier... surprenant ! 

Et puis, lentement mais sûrement, les créations se dévoilent sur cette musique qui parfois n’en est même pas, qui, comme le dit Stéphane Lahaye, "remplace les mots"...

La question est de savoir si on est obligé de comprendre une pièce, ou un spectacle pour pleinement l'apprécier ? Les réticents au théâtre métaphorique n’ont aucune chance de cautionner ce genre de création qu’ils taxeront d’inutile. Les âmes un peu plus poétiques, ou sensibles à l’image y trouverons certainement leur dose de rêverie. Certains même particulièrement réceptifs comprendrons peut être tout de suite le langage du corps, et du papier, les danses absurdes et les combats ; ou peut être ne chercheront ils pas, se laissant bercer tout simplement par ces images sonores....

 Claire Mosser semble vouloir évoquer l'être entre sublime et douleur, amour et combat. Un peu facile ? Un peu déjà vu ? Oui sans doute. C’est pourquoi, au final, le spectacle ne trouve pas forcément son intérêt dans le sens qu’on en retire. Elle le dit, elle l’explique, elle a recherché « un équilibre entre l’œuvre plastique, l’œuvre musicale et l’être vivant », elle «  ne raconte pas qui est l’homme mais invite à aller à sa recherche et cherche l’équilibre dans la transformation." Au delà de l’histoire et du message, ce satané message des artistes, c’est justement ce concept de métamorphose qui attise l’intérêt. Claire Mosser est admirable, pour son ingéniosité, sa créativité et sa patience : qui sans argent et seule se serait lancé dans une entreprise aussi périlleuse, aussi minutieuse ? 
Une fois inventé, dessiné, découpé, pensé, cousus, recousus, ces costumes hallucinants,  infinis, transformables restent à manier avec un soin extrême et une précision délirante.

 Derrière cette profusion de tissus et de papier, les acteurs sont au final à peine visibles, jouant avec les formes et les pas de danse pour faire apparaître des êtres nouveaux, imaginaires, intérieurs. Sans doute ce principe du costume transformable avait il déjà été exploité, ou tout au mois rencontré, mais cela reste impressionnant,  ambitieux, difficile, et très  courageux car le public n’est que peu friand de ce genre  théâtre ou finalement tout est dit, rien est dit. Sans doute faut il donc être prévenu pour en profiter pleinement, mais au delà du sens, qui tomberait volontiers dans le cliché, , il y a véritablement quelque chose à prendre dans ces images irréalistes…

 Et puis ça ne peut faire de mal à personne de se poser un peu, de souffler, et de n’avoir que deux choses à faire, prendre son temps et regarder.

 

Maudit ménage
Feydeau Terminus
au Théâtre d’Aubervilliers-la-Commune
Jusqu’au 7 avril.
Par Serge Latapy

 

En septembre 1909, Georges Feydeau fuit le domicile conjugal, sa femme Marianne et ses quatre enfants pour s’installer au 189 de l’hôtel Terminus. De cette période d’exil définitif (il troquera sa chambre dix ans plus tard, contre un ultime séjour en maison de retraite), il tirera trois courtes pièces, qui tranchent avec ses productions précédentes. Plus ramassées, scandaleusement triviales, elle jouent d’un comique quotidien plus féroce mais aussi plus intime, comme si elles portaient le sceau de la déception de l’auteur.

Et si l’incontinent Feydeau avait barbouillé ses pièces d’un fielleux ressentiment ? S’il n’avait décrit, à travers ces histoires de gros ventre et de petit pot, que la longue agonie de l’amour conjugal, que le rire s’acharne à conjurer ?

C’est précisément cette ambivalence qui intéresse Didier Bezace, qui a choisi de rassembler les trois pièces en une. Léonie est en avance, Feu le Père de Madame et On purge Bébé figurent ici le parcours existentiel, intime et universel d’un couple bourgeois qui va bourgeoisement à sa perte. Yvonne et Lucien s’aiment d’un amour sincère. Une succession d’événements mineurs – une grossesse nerveuse, un deuil factice, une constipation enfantine – conjugués à quelques bévues irrattrapables mèneront leur amour à la faillite. 

Pour illustrer cette mécanique implacable, Didier Bezace a choisi de faire de la scène un carrousel. Les planchers filent, les murs virent, les personnages aussi mais ils le font sur un rythme inédit, plutôt lent pour le genre. En dépit des apparences, ce léger tassement du tempo ne nuit pas au comique. Traquant les failles, les silences, il permet encore de trouver des tons interdits à plus haute vitesse, comme celui de la sincérité. Très bien à sa place dans son rôle de sorcière mal aimée, Anouck Grimberg use idéalement de son naturel de femme enfant, aussi insupportable qu’attachante. Thierry Gibault, son mari à la scène, mobilise de son côté un grand sens du comique gestuel qu’il sait conjuguer à une intériorité plus inquiète, plus fragile. En contrepoint à ces deux-là qui se débattent encore, d’autres viennent mettre leurs force d’inertie au service de l’effondrement conjugal. Sage femme sévère, valet indiscret puis moutard capricieux, Alexandre Aubry donne à tous ses (contre) emplois une note à la fois burlesque et perverse, presque inquiétante. Dans son travail de sape il peut compter sur Corine Masiero, en bonniche indolente à souhait et sur Jean Paul Semadiras, cocu magnifique et hâbleur. 

L’ambition contrariée, les malheurs domestiques, les petites lâchetés n’offrent pas seulement matière à se tordre. La force du spectacle est de nous révéler l’aspect tragique de cet implacable destin social qui fait virer les existences du désir au dérisoire. Une succession de rien peut nous révéler notre abîme ; lorsque l’on a pressenti cela, alors oui, on peut en rire.

 

 

Seul au monde.
Le Journal d’un fou, théâtre de l’Aktéon. 
Jusqu’au 1er avril 
Par Catherine Robert.  

Auxence Ivanov, petit fonctionnaire timoré et craintif de la grande Russie, décide de commencer un journal intime pour consigner les événements de sa terne existence. Il faut dire qu’il vient d’être témoin d’un étrange phénomène : il a surpris le dialogue entre deux chiens… Dès lors, vont être rapportés les moments d’une vie qui sont autant d’étapes d’une lente mais définitive chute dans la folie. 

Le comédien Thierry Jozé s’enfonce avec brio dans ce trou noir de la démence et nous fait assister, entre le rire et les larmes, aux spasmes et à l’agonie d’un esprit qui s’égare.  
La musique de Schubert accueille le spectateur dans la petite salle du théâtre de l’Aktéon, comme pour annoncer d’emblée que le malheur rend fou. 
Un homme est là sur la scène, qui n’attend déjà plus personne. Assis sur une poubelle, ce rebut anonyme de la grande machine administrative russe tient sa tête douloureuse dans ses mains. 

 

Une petite chambre minable, un pauvre lit, une modeste table campent un décor de misère qui va être le lieu d’une descente infernale. L’homme alors, se redresse et taille la plume qui va lui permettre de noter le journal de son exil intérieur. 
Ne sont décrits, au début, que les petits événements insignifiants de la vie d’un homme-rouage pris dans le vaste système d’un etat absurde : les humiliations, les mesquineries d’un chef de service, l’amertume d’un homme déclassé qui cache ses pardessus étriqués et démodés dans l’obscurité des rues froides, les rêves aussi qui viennent se briser contre les murs imprégnés par l’odeur de chou… Autant de faits dont on ne s’étonne pas qu’ils deviennent les causes du malheur dans ce déterminisme monstrueux d’une société qui affole en même temps qu’elle abrutie.

Parce que la vie est très laide, Auxence Ivanov l’ensoleille de fantasmes badins : il rêve d’épouser la fille de son directeur et de faire taire enfin ce petit chef qui l’écrase de toute sa médiocrité. Las, le fantasme n’est pas assez fort contre une réalité trop sordide, le rouage se grippe et la démence installe sa propre logique. 

C’est cette vérité de la psychose que le texte de Gogol, magistralement adapté ici, met en lumière : rien de plus logique, rien de plus rationnel que la folie. Celle-ci n’est pas incohérente, elle est seulement une autre cohérence du monde : c’est bien là ce qui rend son spectacle insupportable puisque le fou devient inaccessible à force d’aliénation. Le monde de la folie est un autre monde, décalque du monde réel. A cet égard, la mise en scène, riche en trouvailles, montre génialement ce retournement. Ainsi, le décor noir de la petite chambre d’Ivanov devient le décor blanc de l’asile où celui qui se croit devenu Ferdinand VIII, roi d’Espagne, est interné. 

Thierry Jozé, acteur à la présence étonnante et intense, joue de son corps, de son visage, du feu de son regard avec la puissance du désespoir. Nous le voyons se cogner contre une réalité à laquelle il tente vainement de restituer un sens. Le spectateur est entraîné entre le rire et les larmes dans cette spirale terrorisante qui semble demeurer le seul échappatoire possible à la cruauté d’une vie où «tout ce qu’il y a de bien (…), c’est toujours pour un général ou un gentilhomme de la Chambre ». C’est d’ailleurs notre monde qui est aussi en procès dans cette pièce. La Russie tsariste devient le modèle universel de toute société qui écrase et humilie les petits. La critique sociale est percutante et l’on comprend que si les fous changent de monde, c’est que le monde les y condamne.

De Kafka à Foucault, tout a déjà été dit de l’enfermement concentrationnaire des systèmes humains : l’administration est totalitaire comme l’est l’hôpital psychiatrique. Auxence Ivanov passe de l’un à l’autre de ces deux systèmes qui le brisent pareillement. Son âme est en miettes et la mise en lumière de Pascal Thang rend au mieux par des flashs éblouissants cet éclatement qui s’achève dans l’accord parfait et terrorisant avec une musique russe qui devient hystérique.

Quand on n’est pas aimé, pas reconnu, pas écouté, quand on vit dans la misère affective et l’insignifiance sociale, on devient fou. On ne sait plus qui l’on est, quand on n’est regardé par personne. Cette leçon - que ce spectacle nous assène - est de tous les temps et de tous les lieux. Le théâtre donne à voir et les acteurs à entendre. Ils se posent ici comme des remparts pour éviter la folie au monde en lui tendant un miroir où contempler son obscure perfidie : le metteur en scène Olivier Costa le remarque d’ailleurs en notant à propos d’Ivanov que «sa folie est un peu le reflet de nos incohérences ».

Pour éviter la démence, encore faut-il savoir la percevoir. La soirée passée au théâtre de l’Aktéon est peut-être un des derniers viatiques pour lutter contre les angoisses et les travers de notre commune humanité. C’est pour cela qu’il faut courir applaudir le salutaire travail de la Compagnie du Praticable qui parvient, par l’exorcisme du rire et le catalyseur de l’émotion, à dénoncer le monde par le récit de son envers.

 

Les couleurs du muet
Elle ! Louise Brooks au Théâtre de Chaillot
Jusqu’au 28 mars
Par Hannah Zerbib

Autour du « journal d’une fille perdue » film muet réalisé en 1929 par le cinéaste allemand Georg Wilhem Pabst, Hanna Shygulla et Roberto Tricarri ont monté un magnifique spectacle, en forme d’hommage. Porté par la musique de l’un et la présence, la voix, les chants de l’autre, le film prend une nouvelle dimension, vivante et inspirée. Captivant.

Elle ! Louise Brooks est un hommage; un bel hommage. Louise Brooks, une star mythique dont on connaît l’image souvent bien avant d’avoir vu les films, car on a bien peu l’occasion de les voir. Avec ses cheveux noirs sur sa peau blanche, carré lisse et court à mi-visage et petite frange droite sur le front, ses regards, son sourire, elle irradie l’écran de sa seule présence. Comme dans « Loulou », du même Pabst, elle est belle, sensuelle, parfaitement insoumise et inconvenante, mais avec la plus grande innocence du monde : une courtisane généreuse et naïve.

Le film de G. W. Pabst n’est pas tendre à l’égard de la bourgeoisie bien pensante de son époque. Avec une grande liberté de ton, censurée en son temps, il se moque de son puritanisme et de ses hypocrisies sociales. La modernité du film est surprenante, il porte au mieux ses 72 ans d’âge, cependant le travail de Hanna Shygulla et Roberto Tricarri lui offre une nouvelle jeunesse et l’occasion de révéler toutes ses qualités. Avec respect et intelligence, ils habillent l’image de vie, l’enveloppant de sens et de poésie. 

Roberto Tricarri est au piano, entouré de cinq autres musiciens. Ses composions sont superbes. Tantôt enjouées et ironiques, tantôt lancinantes et profondes, elles portent l’émotion, accompagnant le film avec justesse. L’actrice, elle ! Hanna Shygulla, dit, chante, récite ses propres mots de sa voix grave aux chaudes inflexions. Il ne s’agit pas de doublage et ses interventions ne sont en rien didactiques : de courtes réflexions, des mots, des phrases, une chanson, comme une poésie qu’elle récite en français ou en allemand. Spectacles sur scène et  à l’écran se répondent, se nourrissent l’un de l’autre tandis que les deux actrices sont en osmose, touchées, comme nous, par la grâce. Elles ! Louise Broo

 

Une hystérique parmi nous
"Un joyau dans son écrin" au Guichet Montparnasse
Jusqu'au 7 avril 2001
Par Joan Amzallag

Un spectacle qui manque encore de maturité mais qui  révèle parfois quelques bons passages comiques. Ce qui est sûr, c'est qu' Isabelle Sprung, qui a fait ses classes au Cours Simon avec  l'humoriste Sophie Forte, ne manque pas d'énergie. Une graine de comique est en train de naître

Elle a des airs de Anne Roumanoff et des allures de jeune fille attardée qui ne sait pas trop quoi faire de son corps. On la sent bien sur scène, à l'aise dans ses baskets. Elle bouge, saute, se contorsionne dans tous les sens avec une énergie qui en fatiguerait plus d'un. Pourtant Isabelle Sprung a du mal à imposer sa présence. 

Certes la mise en scène n'aide pas beaucoup cette jeune comédienne qui occupe l'espace comme elle peut. Une mise en scène trop sobre qui n'enrobe pas assez le texte et les situations

Isabelle Sprung essaie de nous faire rire de ses acrobaties de gamines à qui l'on refuse des sucettes, ou de son élocution qu'elle a du mal à contrôler. Parfois cette jeune comédienne y parvient, mais on perd trop vite le fil de l'histoire malheureuse. L’histoire est celle d'Edith Boullet son personnage, qui se débat désespérément avec la tragique histoire de sa vie. Dès la naissance, bébé Boullet ne laissait pas indifférent. Sorti trois semaines avant terme, elle en veut à la terre entière, mais surtout à sa mère et à sa sœur.

Le jeu d'Isabelle Sprung, mise en scène par Sophie Forte, est encore trop fragile. Elle ne va pas assez loin dans les incarnations des différentes étapes de sa vie. Tantôt bébé grincheux, tantôt ado incomprise, tantôt vieille fille amère: les étapes de son existence sont une succession de tragédies qui auraient pu être propice aux fous rires. Rien n'est assez marquant. Ni les mimiques, ni les éclats de voix d'une femme en colère, ni même les excès de cette jeune fille qui porte sa vie comme un fardeau insupportable.

L'élocution d'Isabelle Sprung laisse parfois à désirer et ne laisse pas le temps au spectateur de se délecter des situations. Pourtant on ne peut s'empêcher de penser que cette jeune comédienne pleine de talent est avant tout, victime de son manque d'expérience  Malgré quelques dérapages, Isabelle Sprung ne laisse pas indifférente le public et nous plonge parfois dans un univers franchement délirant. Il s’agit d’ une comique est en train de naître, et ça, ça ne se discute pas..

 

 

Étalage d’intimité terrifiant entre gens de bonne compagnie
Pupazzi au Théo Théâtre
Jusqu’au 25 mars 2001
Par Chistina ANID

Dans ce petit théâtre confiné, on a l’impression d’assister par le trou de la serrure à un dîner entre amis qui vire au cauchemar. Alors que les protagonistes nous dévoilent leur face cachée, l’intrigue se révèle dans une mise en scène pleine de rebondissements.

La pièce débute au son de la voix envoûtante de la chanteuse et comédienne Alexandra Waiblinger. Elle joue le rôle d’Anne Gaëlle, une lumineuse « amoureuse de Dieu » auquel elle parle comme à un vieil ami en préparant un dîner.

Sept personnes plus ou moins liées se retrouvent dans le décor impersonnel d’un salon. Les invités aux profils très divers commencent à s’appréhender mutuellement. Autour d’un apéritif, ils discutent dans une ambiance bon enfant. Heureusement que les personnages s’amusent, car le public n’y est pas vraiment.

Après ce démarrage inégal ponctué d’effets de lumière réussis, un malaise se laisse entrevoir pour s’imposer ensuite en entraînant enfin le public dans l’histoire. 

Pascal Laurens, auteur et metteur en scène de la pièce s’est octroyé le rôle de détonateur de l’intrigue. Il interprète un homme à l’assurance exaspérante très attaché à l’image de perfection qui émane de son couple. Prêt à tout pour maîtriser son épouse et  son mariage, cet homme impudique, nous prouvera à quel point il en tire les ficelles, sous le regard d’une assistance gênée  et sur scène et dans la salle ! Son épouse, jeune femme ingénue, est jouée par la charmante Sarah Dierdorf. Malgré quelques maladresses dans ce premier vrai rôle au théâtre, cette danseuse de claquettes confirmée joue avec fraîcheur et spontanéité.

L’étalage d’intimité de ce couple se transforme en échange d’aveux terrifiants. Autour de cette intrigue centrale, chacun des personnages aura l’occasion de nous révéler sa face cachée. Le public est tenu en haleine par une série d’apartés, de saynètes surprenantes. Deux comédiennes interprètent un brillant numéro de claquettes. Il s’agit de Carmen Brown et surtout de Sarah Dierdorf. Ludovic Pinette est hilarant dans le rôle du rôle du bon copain qui fait rire tout le monde. Il  nous amuse des jeux de mots faciles mais efficaces de ses monologues. Quant à Pascal Laurens, il récite un conte parabolique sur la joie de vivre servi par des effets sonores inattendus.

Les personnages sont tous un peu caricaturaux, mais chacun joue de ses particularités avec humour.

Cette rencontre plurielle est un étalage de méchancetés, d’humiliations, de tromperies, de jalousies, agréablement servi par ces sept comédiens. 

Même si le rythme est inégal, on finit toujours par être saisi à nouveau, et par rire là où on ne s’y attendait pas. Parfois dense, d’autres fois léger, ce texte satisfait le spectateur, étonné des ressources d’imagination que Pascal Laurens puise dans les histoires des gens normaux

 

So far away from me, so far I just can't see...
Le deuil sied à Electre, au Rond point des Champs-Elysées
Jusqu'au 8 avril 2001
Jeremy Laedrich

Eugène O'Neill, dramaturge américain du 20ème siècle livre une vision acerbe de la société américaine dont il subit, par l'intermédiaire de sa famille, les pires travers. Alcoolisme, toxicomanie, violence familiale, répressions des sentiments, c'est cette Amérique là qu'il décrira dans son oeuvre.
Ecrit en pleine effervescence autour de la naissance de la psychanalyse,
Le deuil sied à Electre n'échappe pas à cette règle. On y retrouve tous ses thèmes de prédilection sous la forme d'une tragédie moderne. Une tragédie sans dieux. Une tragédie où les manipulateurs sont des hommes et leurs névroses.


La pièce, adaptation dans l'Amérique de l'après-guerre de Sécession de l'Orestie d'Eschyle s’ ouvre avec le Chœur de cette tragédie moderne.
A l'extérieur d'une "mansion" américaine, au pied de grandes colonnes, on rencontre en premier lieu le vieil homme, un Chœur appelé Niles. Ici, son rôle n'est pas seulement d'informer le spectateur des enjeux, des mystères et des drames à venir, mais aussi d'en informer les protagonistes.
Scénographie simple, comme en apparence cette histoire de famille. Un père retrouve sa famille après la guerre. Quelques années ont passées depuis son départ, des choses ont changées. Peu à peu, l'intrigue se construit, tout comme le décor. On entre très vite dans l'histoire complexe d'une famille de l'Amérique puritaine du milieu du 19ème siècle. Les hommes partent se battre. mais les femmes restent. Dès lors, il est moins question de la guerre que des bouleversement qu'elle a permis.

Pour les hommes, la guerre reste un drame, même quand ils en rentrent, les fantômes des champs de bataille les hantent. Il  n'est pas seulement question de ces morts qui hante les combattants, mais des petites morts qui hantent les combattantes.  Petites morts, ou jouissance permises par le départ d'un mari à la guerre. Pour Christine Mannon, la mère de famille, s’ouvre alors un inestimable  espace de liberté. Le chat  parti, elle a rencontré un autre homme, un marin, qui s'avère être le fils d'une gouvernante chassée de cette même maison trente ans auparavant. C'est un canevas classique: un absent de longue date réapparaît et constate les bouleversements survenus pendant qu'il n'était pas là.

O'Neill esquisse  dans cette pièce la manière dont la répression des sentiments se reproduit d'une génération à l'autre, il nous livre des personnages à la fois  complexes et justes.
 Les thèmes, et les conflits sont plutôt de l'ordre de l'intime et du non-dit ne gardant finalement que la forme de la tragédie. Il y a peu de grandes déclarations dans cette pièce, plutôt des bagarres subtiles, des mouvements en profondeur, des remous qui n'atteignent la surface qu'au moment juste.

Comment ne pas être frappé par l’ambivalence entre l'innovation d’un tel  texte écrit au cœur des années 20 et le manque d'audace, le classicisme de la mise en scène.
Cependant tout sonne juste, la distribution judicieuse, la scénographie riche, mais Martinelli a encore une fois visiblement décidé de se centrer essentiellement sur un texte, et non sur des action.
 
Quelques fois, le jeu paraît presque statique, et on a le sentiment que le metteur en scène n'a pas su ou plutôt n’a pas voulu capter la portée souvent universelle de ce texte.
Répression des sentiments, culpabilité liée au désir, situations incestueuses, de tous ces moments forts, il  fait des scènes presque épiques.

Il pourrait s'agir de nos névroses, de nos angoisses et de nos désirs cachés, mais il y a une telle mise à distance, jusque dans la diction des acteurs, qu'on n'y adhère malheureusement peu. Sur scène, rien ne nous déplace réellement.


On apprécie les techniques mise en oeuvre, mais on ne ressent pas la chair, la substance nous échappe, on ne sent pas bizarrement, les enjeux qui pourraient nous toucher, cachés derrière un certain souci de "faire bien". Cette pièce aussi dense soit elle, s’apparente alors à une photo de musée. 

 

Passion salvatrice
Marie la passante à l’Essaïon 
Jusqu’au 31 mars
Par Hannah Zerbib

Marie de Magdala fut belle et prostituée. Une femme libre et généreuse qui, peu à peu, sombre dans le désespoir. Son salut, elle le doit à une rencontre miraculeuse… Rachel Boulenger raconte l’histoire de Marie-Madeleine, celle que l’on représente classiquement au pied  de la croix, d’après le magnifique texte de Pierre-Marie Beaude. Belle performance pour un beau spectacle.

Marie raconte. Le décor, c’est la salle voûtée de l’Essaïon, aux pierres blondes apparentes, mais ce sont aussi les pierres de Tibériade et de Jérusalem. La mise en scène est intelligemment dépouillée. Eric-Gaston Lorvoire utilise ce petit espace à bon escient, appuyé par un excellent jeu de lumière. Des tons chauds de soleil couchant sur la mer.

Marie raconte. Sa robe et ses cheveux ont visiblement vécu les mêmes épreuves qu’elle… Elle n’est pas seule sur scène. Un homme est là, qui ne dit rien. Qui est t’il ? Un homme qui passe ? Un témoin ? Un de ces « hommes que le sexe rend triste » et qui s’enquiert alors de savoir qui elle est ? Un nom ? C’est en lui rendant son nom, Marie, qu’on l’a rendue à la vie.

Marie raconte. Elle est jeune et belle. On lui a dit que son tour viendrait mais elle est « devenue femme sans être épouse. » Par amour de la liberté et pour le plaisir d’être courtisée. Le texte de P. M. Beaude a des accents de féminisme. Jamais moralisateur. Pourquoi accepter le joug d’une belle-mère ? Marie est une révoltée. Jamais didactique non plus. Subtilement, le nom de Jésus n’est pas cité au cours du spectacle. C’est l’histoire d’une femme et d’une passion quasi charnelle qui nous est, de la bouche même de cette femme, racontée. La scène du lavage des pieds n’est pas dénuée de sensualité et le jeu de la comédienne le traduit parfaitement.

Rachel Boulenger est remarquable de sincérité. Elle est touchante et aussi crédible en nostalgique de l’insouciance de sa jeunesse, tournoyant gaiement sur la scène, en folle criant dans la nuit, sale et usée, qu’en adoratrice de son prince, rendue à la vie. Nous sommes tenus en haleine par l’histoire de Marie et la puissance de son amour. Le spectacle suit sa progression. En crescendo, la tension monte jusqu’à la scène de la crucifixion, l’assassinat de son amour ; et puis comme nous, Marie retrouve la sérénité, dans sa nouvelle demeure : une cabane, face à la mer, où elle garde des poules...

 

 

Chanter avec la pierre
Fête nationale à l’Aktéon Théâtre 
Jusqu’au 27 mars
Par Luc Bénazet

Comment faire spectacle d’un poème ? Philippe Müller et Vincent Vernillat en proposent une version minimale : les pages du livre sont dites comme on allume des feux afin d’arpenter un monde trop obscur. La voix minérale du poète y demeure seule.

Les deux comédiens partagent l’espace : sur le bord du plateau, le premier, immobile, feuillette le livre tandis que le second dit à voix haute les poèmes qui le composent. Un équilibre s’établit entre eux dans la distance qui les sépare. Car jamais ils ne s’adressent l’un à l’autre. L’interprétation des poèmes est frontale, tandis que la lecture silencieuse offre en contrepoint l’image d’une solitude fixée, avec pour seul horizon la page du livre : “ j’avance avec cette langue impotente / ma foi dans l’encre sur la page blanche / comme un amour qui vient toujours trop tard ”. Le poème est alors le lieu où combler ce retard, pris à jamais, sur la vie

La diction claire des poèmes privilégie le rythme de la phrase, sa syntaxe plutôt que la coupe du vers et offre par là une réception aisée des poèmes qui toujours établissent un rapport au sens : “ moi énervé par mes pensées arides / j’ai allumé la lampe et j’ai souri / au vieux métier d’étendre avec de l’encre / des vers qui disent simplement l’envie / d’écrire un peu les choses de la vie ”. William Cliff, né en 1950, vise “ la beauté du langage mesuré ”, écrit une poésie du moi, donc lyrique essentiellement. Vieux métier en effet, moderne au sens strict, vécu comme un “ martyre obstiné délicieux ”, vécu sans doute aussi comme un hommage au poète du XIXe siècle ou du moins à sa figure telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui, quand l’impuissance sociale était au principe d’une vie. 

Pendant d’une solitude vouée à l’écrit, l’ironie ne manque pas de venir à la bouche du poète : “ et vous fils d’araignées qui branlez au plafond / fragiles fils chargés du charbon de la ville / que dites-vous en oyant ma raison débile / vous demander raison (…) ? ”. Ici, le comédien choisit d’identifier le corps du poète aux mouvements de l’insecte branlant et manifeste avec force le caractère pathétique de sa position ! Ailleurs, pour un voyage en train, le comédien redouble, d’un mouvement de main, la métaphore : “ comme mainte écrevisse à reculons / nos antennes telles les hautes tiges / bougent dans le ciel pour pomper l’azur ”. Le corps se fait émetteur de signaux, langage plus élémentaire que les décasyllabes. Corps du poète qui reste en rade d’un monde à chiffrer et appelé à “ jouir en entendant la mer jouir / de mourir sur la plage ”.

 

Triviale poursuite.
Légendes de la forêt viennoise au Théâtre de la Cité Internationale
Jusqu’au 7 avril 2001
Par Cyril Carret

1931 : la chronique d’Ödön von Horváth nous plonge au cœur de l’Autriche et entend nous faire partager l’existence de la petite bourgeoisie viennoise de l’entre-deux-guerres. Avec la précision et l’objectivité de l’œil photographique, l’auteur s’est attaché à représenter, sa vie durant, les faits et gestes de ses concitoyens. Petite histoire d’une petite communauté bien conventionnelle.

La nature est ainsi faite que certains sujets remportent l’adhésion a priori d’un large public. C’est justement le cas des légendes et autres contes populaires qui ne cessent de captiver les générations, malgré le passage du temps. Ce n’est certes pas une raison pour évacuer tout un pan des passions humaines et c’est là, sans doute, que réside l’un des objectifs principaux du théâtre : amener les gens à connaître, par acteur interposé, des fragments d’existence, que le spectateur n’aurait pas eu l’occasion de vivre. La mise en scène est en cela un art difficile, car elle doit se faire le vecteur de l’enthousiasme entre le dramaturge et l’auditeur. Pas toujours évident.

La passion d’Ödön von Horváth, dramaturge allemand du début du siècle dernier, le portait vers le théâtre qu’il aimait à appeler « populaire », se posant en « fidèle chroniqueur de son temps ». Son œuvre, courte, à l’image de sa vie qui fut tragiquement interrompue à 37 ans, est donc toute entière dédiée à l’exposition de la vie des petites gens qui animent le quotidien, et en l’occurrence, à l’existence des petits-bourgeois qui formaient 90% du peuple européen des années trente. Deux postulats donc : une intrigue triviale présentée au travers de gens triviaux.

Est-ce donc la raison qui a poussé Laurent Gutmann, le metteur en scène, à faire subir un traitement trivial à la pièce ? On peut l’imaginer étant donné la qualité et la diversité de ses mises en scène antérieures. On reste cependant pantois face à l’inexpressivité des moyens mis en œuvre pour  présenter les Légendes de la forêt viennoise. Point d’orgue de la mise en scène : la grand mère d’Alfred qui, engoncée dans sa perruque aux macarons impeccables, tricote durant deux heures un pull-over sur le pas de sa porte, au second plan, dans le coin gauche de la scène, pull-over que les spectateurs ébahis pourront voir évoluer « pour de vrai », durant toute la représentation. Une question brûlante demeure cependant en suspend : lorsque sera terminé le rectangle que la mamie a commencé le jour de la première, le défera-t-elle ou sera-t-il vraiment intégré à un vrai pull ?

Mais d’autres problèmes d’ordre technique, liés à la mise en scène, demeurent dans l’ombre. Est-ce par souci de réalisme que les portes des trois échoppes où vivent et travaillent nos personnages semblent tout droit sorties du kit « abri de jardin Martin » du rayon jardinage du BHV? La réponse à cette question nous éclairera sans doute également, sur les motifs qui conduisent Ida, la jeune idiote du quartier, à se promener inlassablement avec LE sac à carreau en plastique et fermeture éclair qui est l’outil indispensable de tous les déménagements inter et extraterritoriaux de notre XXIe siècle qui, malgré les prédictions de Paco Rabane, semble bien décidé à se dérouler de façon normale. Bon, va pour le sac, mais que vient donc faire un radiocassette à pile dans un déjeuner campagnard 1931, ou encore dans la salle de bain du bourbier où un jeune couple lutte contre la misère physique et morale ? Là, le spectateur quelque peu attentif ne comprend plus.

Si l’on pressent que certains anachronismes sont là pour nous signifier que l’Europe n’a pas encore et définitivement réglé le problème des fascismes, que l’on ne se prenne néanmoins pas à espérer un subtil décalage du drame dans le temps qui évoluerait, au fur et à mesure de l’intrigue, vers une sorte de conceptualisation maîtrisée de la dramatisation… Fi de réalisme et de rationalisation. Grand-mère est suffisamment habile pour écrire une lettre au stylo Bic, avec le papier posé à même les genoux que recouvre sa jupe molletonnée, et le jeune Éric maîtrise parfaitement le tir à balles virtuelles, qu’il feint maladroitement de retirer de sa cartouchière vide pour les insérer dans un fusil de chasse au canard de fêtes foraines ; peu importe si les langes du bébé de huit semaines siéent à merveille à un enfant de cinq ans et si les paris turfistes d’Alfred sont réalisés sur les champs de courses français. Ayons néanmoins une pensée pour Éric, le nationaliste allemand, qui lors de son départ pour la guerre, arbore un sac à dos de l’armée américaine !

Cessons ici la liste des invraisemblances afin de reposer la question du préambule de ce texte : une intrigue triviale présentée au travers de gens triviaux nécessite-t-elle un traitement trivial ? Pour ceux qui ne seraient pas convaincus que réalisme et illusion théâtrale ne sont pas antinomiques, on pourra conseiller la relecture de l’œuvre théâtrale de Federico García Lorca et la découverte du travail de la troupe de théâtre L’Empreinte et Cie.

 

 

Sous les masques…
Le grain de sable au Cinq diamants
Jusqu’au 14 avril
Par Hannah Zerbib

Deux jeunes hommes, une jeune femme en quête d’identité dans une société futuriste violente, hostile et conformiste peu propice à l’épanouissement individuel. Avec le grain de sable, Jean-Pierre Bacri signe une pièce contemporaine et pleine d’humour, servie par trois jeunes comédiens dynamiques et convaincants.

On peut faire de la pièce de Jean-Pierre Bacri une double lecture: réflexion sur la société occidentale contemporaine, d’abord, mais aussi jeu truculent autour d’un mouvementé trio amicalo-amoureux.

Raf, Géo et Sérine se retrouvent dans un studio dénudé. Comme principaux accessoires, trois chaises, un punching-ball et deux miroirs. Dehors, la société futuriste qu’ils décrivent nous renvoie une image bien peu flatteuse de la notre. C’est un futur très proche de nous où les citoyens évoluent maquillés. Nouveau code social imposé : homme, femme, chacun va masqué, grimé comme un clown. La métaphore est limpide. Les personnages eux, s’interrogent et doutent. Pour être heureux, vivons masqués ? Faut-il entrer dans le moule, rester à sa place et perdre son âme sous le maquillage ? Douloureuse est la révolte ! Sérine Aurélie Mériel craque, elle a peur et se rebelle tandis que les deux compères (Olivier Antoine et Thierry François) répètent des scènes de vie quotidiennes pour être bien sûrs d’être au point. Etre fort, se battre toujours, il n’y a guère d’autre choix contre la violence de la société. Seulement, c’est plus facile à trois. Il leur reste tout de même cela : l’amitié et l’amour.

Le ton de la pièce cependant, est loin d’être grave. Mieux vaut en rire ! Où l’on reconnaît la patte de Jean-Pierre Bacri dans l’excellence et la cocasserie des joutes verbales échangées par les personnages. Maladroits jeux de séduction, rivalités mesquines, jalousie, complicité, la dynamique du trio est pleinement et justement exploitée ; d’ailleurs, Christophe Vienne a placé ses comédiens en triangle, chacun sur sa chaise. Qui aura le cœur de Sérine ? Qui, la paternité de l’enfant qu’elle porte ? Les dialogues sont enjoués, souvent drôles et l’on se prend de sympathie pour ces personnages auxquels les comédiens prêtent un ton très juste. Dans leurs costumes au futurisme branché, ces trois amis nous touchent. Musique, pas de danse ou scènes de défoulement sur le punching-ball, la mise en scène de Christophe Vienne joue le dynamisme : C’est rythmé, actuel, et convainquant : pas de quoi s’ennuyer ! 

 

A la folie
Voix secrètes, au Théâtre de l’Est Parisien
Jusqu’au 1er Avril 2001.
Par Carlos Obregon.

 

Cinq lignes de vie, une ligne d’amour, brisée, aucune ligne de chance. La deuxième pièce du jeune dramaturge Joe Penhall, s’inscrit dans le cercle du réalisme radical à l’anglaise. Ode virulente à tous les abandonnés du grand capital, à tous les naufragés de l’existence, Voix Secrètes pose des questions brûlantes sur l’altérité et la réversibilité dans un monde policé par la dictature du socialement correct. Urgent et décapant.

On remarquera tout de suite les briques rouges des bâtiments populaires et la tôle qui sous-tend une certaine précarité, quelque chose de provisoire. Une histoire de briques et de tôle ? Puis l’espace carcéral qui surplombe la scène apparaît, et fait débuter l’histoire.

Tom (Vincent Winterhalter) vient de sortir de l’asile psychiatrique et est recueillit par son frère Steve (Didier Royant). Steve a repris la gargote paternelle et rêve d’en faire un restaurant chic. Il s’est porté garant pour ce frère qu’il voudrait revoir s’intégrer à la société. Mais Tom rencontre Laura (Claudine Bonhommeau) et avec elle, c’est sa vie qui bascule… 

Ici, de chaque personnage, se dégage quelque chose qui nous rapproche du plus profond d’eux-mêmes : de Laura, éternelle femme et future mère, meurtrit par la vie, à Tom, le schizophrène, digne patient «réussi» d’une antipsychiatrie, en passant Ives (Aristide Demonico), ce clochard fou avec cette sagesse immémoriale des années qui passent et qui voit plus lucidement sa vie passée, à Steve, ce frère attentionné au point d’en devenir réactionnaire, jusqu’à Dave (Georges Richardeau), père indigne, amant tragique, antipathique et violent. 

Pas de doutes possibles : Joe Penhall est bien le digne continuateur d’une réflexion qui colle de prés à la réalité contemporaine et à partir de laquelle plusieurs mouvances anglaises, dans plusieurs disciplines, scientifiques ou artistiques, ont travaillé généreusement. Ronald D. Lang, David Cooper, Ken Loach sont les noms qui viennent à notre esprit comme précédents à cette thématique de la «psychiatrie du quotidien ». A l’instar de Penhall, ils dénoncèrent l’utilisation des camisoles chimiques ou cathodiques, dicté par des conventions sociales rigides et normées, restant insensibles à la misère et à la souffrance de ces gens brimés par un système qui négligea aussi leurs rêves et leur espoir.

Pourtant malgré toute la gravité et la tension qui se dégagent des situations, percent malgré tout, de la tendresse et de l’humour. Une grandeur digne d’un clochard qui crève,  en lançant au bout de sa vie de lutte, l’accusation de notre impuissance à être révolutionnaires. Impossibilité de sortir des carcans tracés sur la chair des ceux qui travaillent pour faire vivre leurs êtres chers… 

Face à l’incompréhension de certaines réalités humaines, négligées par manque de temps et de désir, l’altérité reste l’une des composantes fondamentales de ce récit sobre et violent. La réflexion sur une remise en question possible de la normalité psychologique alimente un questionnement sur l’injustice sociale, qui livre ses vies sans lumière au chômage et à l’alcool.

C’est aussi la chronique d’une violence ordinaire. Violence physique, violence psychologique, violence sociale enfin. 

Hélène Vincent fait ici preuve de tout le courage et de la détermination nécessaire pour aborder ce texte difficile, magnifiquement servit en cela par l’ensemble des comédiens qui forment la compagnie CRAC. Il est toujours salutaire de voir aborder ces thèmes simples qui débordent de profondeur humaine sans pour cela tomber dans le mélodrame larmoyant. 

 

 

Les saveurs d’un pistou baroque
L’Apocalypse joyeuse au Théâtre Nanterre-Amandiers
Jusqu’au 25 Mars
Par S.Clément

« Personne aujourd’hui ne pourrait écrire une œuvre de Molière ou de Mozart, mais un allemand fou pourrait encore écrire Faust (…) et c’est sans doute un cas unique dans toute l’histoire de la littérature » écrivait Vitez pour qui l’œuvre de Goethe était l’épicentre de ses convictions théâtrales. 

Olivier Py, s’est attaqué, sans complexe et avec une  inspiration débordante, à tous les grands thèmes fondateurs, dont celui, central et récurrent dans sa pièce : du Pacte. Il s’agit entre autre d’ une grande fresque multicolore en  images, saupoudrée de lucidité joyeuse, d’éclats triviaux, de tumultes métaphoriques, le tout, sans complaisance,  juste un profond regard sur la souffrance et la condition humaine. Chaque élément se juxtapose alors, rebondissement sans fin, pour  nous faire savourer avec grand plaisir cette création du jeune auteur. 

L’Apocalypse joyeuse pourrait être un spectacle sur le Théâtre, plus que sur le monde et son apocalypse biblique, puisqu’il faut bien le dire, le théâtre c’est avant tout la vie ! L’auteur y sert le metteur en scène qui, lui-même offre cette fresque terriblement jubilatoire à ses comédiens qui, à leur tour, s’en emparent immodérément et ça marche. Voilà donc un spectacle terriblement vivant !

On se laisse séduire et embarquer sur le cours tumultueux de cette  « longue histoire » dont la source trouve son origine dans la querelle amoureuse de deux frère Acamas et Orion, pour une jeune fille « Espérance » Jalousie accrue à la mort du père, à  cause d’un petit poisson d’or échu à Orion en héritage. 

C’est le relief accidenté de ce torrent qui sert de  lie dramaturgique,  à cet  « enivrement des mots » voulu par l’auteur, avec des heurts musicaux et braillards des envolées lyriques, des mythes et des symboles, des références théâtrales, des conventions de jeu, des clins d’œil burlesques et autres apartés ou effets comiques. Tout est à la fois célébré et mis à mal : naturalisme,  idéalisme, matérialisme, socialisme, capitalisme, romantisme, lyrisme, Shakespeare, Py…

Sourcevaine, personnage idéaliste, cherche à dominer le monde par l’extension de la sardine en boite.  Dans ses projets a la fois totalitaires et utopiques, il bâtira une conserverie de sardine en Cimérie, pays richement  imaginé  par l’auteur.

Orion n’a de fil que la poésie et l’amour de la vie, il sera couronné roi des Cimériens, symbolisant alors l’ascension du bien qui amènera le chaos. Horn, le diable campé par un Michel Fau remarquable, a la fois trivial et plein d’humour ; apparaît à chaque tableau comme marionnettiste de l’histoire. Il prendra successivement différentes apparences pour  en modifier le cours.

Olivier Py serait-il alors le fils prolixe du théâtre contemporain, doublé d’un arlequin prodigue faisant feu de tout bois pour faire bouillir la marmite des mots dans laquelle il aurait jeté pêle-mêle toutes les vieilles et bonnes recettes ? C’est sans vergogne qu’il a le mérite de faire et d’installer l’architectonique de sa scénographie alerte au Théâtre des Amandiers, de jour comme de nuit, pour que le spectacle soit beau.

 Il en a la carrure et sait manifestement s’entourer d’artistes talentueux. Mention spéciale à Sylviane Duparc, une Circée aussi énorme que touchante qui nous entraîne tout au long de l’histoire dans les déboires sordides d’une prostitué captivante, se vautrant sans pudeur dans la luxure et la perversion.   Pour conclure, il faut saluer  non seulement tous les comédiens qui maintiennent très haut le rythme de cette mise en scène endiablée, mais aussi les compositeur, musiciens,.décorateur, et  autres techniciens. La scénographie, des plus inventives est en perpétuel mouvement. Les éléments de décor entièrement sur roulettes se transforment a  chaque scène.

Il ne faut pas se  laisser décourager par la longueur du spectacle, il n’y a pas une seule minute d’ennuis, le rythme est soutenu du début à la fin. Les personnages tous très attachants nous lie a ce conte satyrique des plus contemporains.

 

 

Le Dandin de la farce
George Dandin, au Vingtième Théâtre
Jusqu'au 08 Avril
Par Béatrice Trotignon

George Dandin est une farce, nourrie des contes italiens, de la commedia dell'arte et des fabliaux, qui fait hurler de rire, mais aussi frémir au portrait d'une société gouvernée par l'argent et l'hypocrisie. Si la mise en scène de Francis Sourbié emporte haut la main le rire, elle reste, à mon goût, un peu trop en demi-ton dans l'évocation de la violence et de la schizophrénie sous-jacentes au mariage infernal des Dandin de la Dandinière.

Sans doute le parti-pris de la sobriété est-elle cause de cette critique, par ailleurs toute relative. 
En situant la pièce en automne, quand les nuits sont encore chaudes, mais où l'orage menace sans cesse d'éclater, on sent bien la volonté de révéler l'amertume et la souffrance d'un mariage impossible et inepte. Quand George Dandin rumine dans son jardin, près de son établi, de ses haches et de ses scies ; quand il est pris d'un étrange fou rire en surprenant sa femme et son amant chez lui, on perçoit que sa frustration et sa colère pourraient prendre une forme autrement plus inquiétante que celle interprétée par Henri Deus, peut-être trop passive ou trop intériorisée pour suggérer toute l'impuissance à laquelle le personnage est soumis. 
Mais peut-être George Dandin est-il trop raisonnable et trop riche pour creuser la faille du désir? 
Peut-être George Dandin n'est-il au fond pas prêt à payer de sa personne, et ne fait-il que réclamer le respect des apparences et des étiquettes dont, en bon bourgeois, il croit disposer pour se les être simplement achetés? C'est sans doute le même grain de folie qui manque dans l'interprétation de Mme de Sotenville, rouage pourtant essentiel de ce drame: le parti-pris de la faire jouer par un homme semblait pourtant annoncer une exploitation plus marquée d'un pareil décalage.

Pour autant, en dépit de ces «limites» que je ne perçois que comme une légère sous-exploitation d'éléments pourtant en germe dans cette mise en scène, la pièce ne manque pas de grincer. Le jeu de Clotilde Morgiève dans le rôle d'Angélique, vaillante, lucide sur le sort que cette société lui a réservé et sur les moyens dont elle dispose pour rester vivante, touche juste. Et plus la pièce avance, plus l'enfer dure, et plus elle se durcit à son tour et use de moyens de plus en plus déloyaux et cruels qui ne sauveront ni Dandin, et surtout ni elle, de l'humiliation.

 C'est une pièce implacable, tant dans son sujet que dans sa structure répétitive.

Le désespoir est donc tout à fait perceptible dans cette mise en scène. Mais comme souvent dans les comédies de Molière, il est enrobé de ridicule, caché au cœur de scènes farcesques extrêmement drôles. De ce point de vue, la mise en scène et le jeu des acteurs sont très réussis, et je ris encore du désopilant Lubin, merveilleusement interprété par Jean-Christophe Dollé, ainsi que de Monsieur et Madame de Sotenville (joués par Jacques Roehrich et Philipp Weissert), dont le nom à lui seul laisse deviner toute la personnalité. Mais le ridicule ici encore sert le pire, car on comprend que ce sont eux, malgré tout, qui détiennent le pouvoir d'une société rigide et mortifère.

 

Cas de divorce
The Vase au Théâtre des Déchargeurs
Jusqu’au 31 Mars 
Par Vladimir Mouveau

The vase, drame anglosaxon mettant en scène la tragédie du divorce, révèle une compagnie talentueuse dont les membres, issus d’au-delà de l’Atlantique –les USA- (sous l’appellation The Acting Crew), ont pour vocation de promouvoir le théâtre anglophone à Paris.

La pièce est en Anglais. Sans être particulièrement un chef-d’œuvre de la représentation théâtrale moderne, elle est authentique et juste, profonde et marquante.

Eddie Crew a bien choisi ses comédiens. Ce sont des acteurs précis et doués qui s’exécutent sur la petite scène du théâtre des déchargeurs à Paris. La plus jeune, Marisa Davison, joue le rôle d’une jeune adolescente pleine d’enthousiasme ; elle tient à merveille son rôle

Le décor est assez richement planté. On se croirait dans l’intérieur réchauffé d’un vaudeville parisien, à ceci prêt qu’en fait de cocus et de légèretés de mœurs, les protagonistes de la pièce sèchent leurs larmes les uns sur les autres et tentent de dédramatiser la situation plutôt que d’accentuer son côté loufoque... L’atmosphère est particulière. Le texte Anglais donne un style tout à fait spécial à la scène. Pour qui n’est pas bilingue, il déshabille un peu l’âme et les sentiments des personnages. Ce n’est pas une pièce facile à suivre.

Il s’agit d’un divorce familial. La famille se retrouve en compagnie de la « belle famille », un couple d’homosexuels, et annonce son divorce lors d’un week-end à la campagne. On sépare les biens de la maison, et lorsqu’il s’agit de décider de la propriété d’un vase offert par Bridget à Donald, le couple se pourfend de façon brutale. A mi-chemin entre l’ironie et une certaine cruauté de la circonstance, la pièce est ainsi menée autour de l’existence de ce vase, des sentiments tragiques qu’il impose et des atermoiements psychologiques de chacun des personnages.

L’histoire n’est pas intéressante. Elle est profonde. La relation du divorce et les tensions qu’il suggère sont bien mis en évidence par Eddy Crew. On regrette le côté humoristique de la pièce. Ou plutôt on regrette le côté comique. La pièce est en effet un peu trop sérieuse ; il semble manquer d’un certain rythme, de rebondissements, d’éclats de rire. Les acteurs sont talentueux, mais ils donnent l’impression de ne pas s’exprimer au mieux de leurs possibilités ; le décor est chaud, les objets se prêtent à la cacophonie générale d’un Labiche ou d’un Feydeau, mais la dynamique est finalement légèrement plate et manque de sel. On reste un peu sur sa faim....

Si « The Vase » est une pièce à conseiller à un bilingue parfait qui aurait subi le feu du divorce par la voie de l’expédition immédiate et rédhibitoire, ce n’est pas forcément une pièce à conseiller à Pierre Paul ou Jacques… particulièrement si l’un des trois est marié et tient à son couple

La compagnie The Acting Crew vaut pourtant le détour. C’est donc avec impatience qu’on attend de la revoir sur des planches plus extensibles, avec un public français plus nombreux –seule la moitié des spectateurs était français- et un spectacle à la dimension de son talent

 

Un débarquement victorieux
Hashirigaki au Théâtre des Amandiers
Jusqu’au 30 mars 2001
Par David Fauquemberg

Trois comédiennes-musiciennes-danseuses à forte personnalité, venues d’horizons disparates se trouvent sur scène comme rarement. Des textes de Gertrude Stein célébrant avec force et poésie la banalité des petites vies américaines – et autres. 
Un univers sonore et visuel d’une inépuisable inventivité.

Le dernier spectacle du compositeur et metteur en scène allemand Heiner Goebbels est une grande réussite. Evoquant la routinière vanité du quotidien, il donne à regarder, à écouter et à rêver de l’insolite.
Au souvenir du Ou bien le débarquement désastreux, présenté aux Amandiers en 1994 par le même Goebbels, il y avait de quoi nourrir quelques craintes. Un ensemble de textes s