| L'image
du miroir est parfois crue et vraie, parfois flatteuse ou déformante. Dans
le miroir, les gens du théâtre -metteurs en scène, écrivains, comédiens,
-
s'observent les uns les autres pour guider l'il du spectateur.
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Au cur du malaise
Anéantis, au Théâtre Nanterre-Amandiers
Par S.Clément. |
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Et les derniers
seront les premiers
Le cochon noir, au théâtre de la Colline
Par Frédéric Cheminade |
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Le bain glacé de
lHistoire
Auprès de la mer intérieure, au théâtre de Gennevilliers
Par Serge Latapy |
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Dialogues de bêtes
Animaux suivit d'autres animaux, au théâtre Paris Villette
Par Gabrielle Laurens |
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Le couple dans tous ses états
Un couple denfer, au Guichet Montparnasse
Par Joan Amzallag |
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Surfons gaiement
Web site story, au Bec Fin
Par Rodolphe Roletto |
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Un air de famille
Sarcelles-sur-Mer, au Théâtre de la Tempête-Cartoucherie
Par Serge Latapy |
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Où avez-vous rangé
vos ailes ?
Cet infini jardin, au TILF
Par Gabrielle Laurens |
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Amant châtré ou
Maître
" chanteur "
Le chat en poche, au théâtre Mouffetard
Par Vladimir Mouvaux |
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Des femmes et des DOM
La soufrière, au théâtre de l'Epée de Bois-Cartoucherie
Par Gabrielle Laurens |
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Envie à mort
Extrême nudité, à lEssaïon de Paris
Par Frédéric Cheminade |
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Aimer,
cest vivre. Vivre, cest mourir
Juste la fin du monde, au théâtre National de la Colline
Par S. Clément |
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La Tempête dans un bénitier
Lîle de Dieu, au théâtre de l'Aquarium-Cartoucherie
Par Serge Latapy |
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La paix de l'Irlandais
Le baladin du monde occidental, au théâtre 13
Par Cédrick Allmang |
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Epithalame
L'origine rouge, au théâtre de la Colline
par Eleonore van den Bogart |
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Lair du temps
Finalement tout le monde sen fout, au théâtre Clavel
Par Eléonore van den Bogart |
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LHippolyte
de mes rêves
Phaedras love, au théâtre de la Bastille
Par Karine Blanc |
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" CRS
SS ", " De Gaulle au
placard ", embrouilles et compagnie
Sous les pavés la plage, au Théâtre Daunou
Par Diane Valembois |
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La banlieue
dans les quartiers chics
Le Squat, au Théâtre Rive Gauche
par Diane Valemblois |
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Alors !
On le fait le coup ?
American Buffalo, au Théâtre du Rond Point
Par Karine Blanc |
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A la recherche de l'orgasme perdu
Les Monologues du vagin, au théâtre Fontaine
par Alexandra Galibert |
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Broie du noir ? En six lettres ?
Le grain de sable, au théâtre des Cinq Diamants
par Alexandra Galibert |
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Bach sans son cache sexe
La pantera imperial, à lOdéon-théâtre de lEurope
par Vincent Léandri |
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Le goût des moustaches
Les petites femmes de Maupassant, à la Comédie des Champs
Elysées
par Karine Blanc |
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Le
ciel, aujourd'hui est d'un bleu presque blanc...
Lettres d'Algérie, au Vingtième théâtre
par Karine Blanc |
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Mais où
est léléphant ?
Un chapeau de paille d'Italie, au théâtre Silvia Monfort
par Samuel Martinez |
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Lettre à Anne Roumanoff
A la roumanoff, à Bobino
par Samuel Martinez |
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L'amour entre ciel et
terre
Les Femmes savantes, à la Comédie Française, mise en scène de Simon
Eine
par Jérémie Lefebvre |
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Les paroles s'envolent...
Les gens qui sont là, tout près de moi, à l'Atelier du
plateau
par Karine Blanc |
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Un comédien au Paradis
Ildebrando Biribo ou un souffle à l'âme, au
Théâtre du Ranelagh
par Laurent Martin |
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Poésie
au milieu des spoutniks et des moissonneuses
Cahiers brûlés, de Lydia Tchoukovskaia,
au Théâtre de la Tempête-Cartoucherie
Par Laurent Martin |
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Un amour de Japy
Thomas B., au Théâtre de l'Atalante
par Béatrice Trotignon |
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Au
cur du malaise
Anéantis au Théâtre Nanterre-Amandiers
Par S.Clément

" Les plus beaux déploiements de notre vie
amoureuse, nous les devons à la réaction contre les impulsions agressives que nous
décelons dans notre poitrine ". Pas pour cette jeune auteur : Sarah Kane brise
la nuque de Freud et descend avec Anéantis, sans aucune logique et parce que la
" forme est le sens ", " au cur du
malaise ".
La pièce de Sarah Kane est construite en deux
parties : une première qui fonctionne mal et où lon se dit que le comédien
qui joue le personnage de Ian est trop jeune, trop plein de vie, trop propre sur lui. On a
tort. Là nest pas le propos
Une deuxième partie qui explose les cadres
symboliques dans un brusque appel du vide et de lhorreur.
Pourquoi cela ne marche pas au début ? Pourquoi ce jeune comédien, par ailleurs
excellent Jean-Baptiste Marlot, ne parvient pas à incarner la déchéance de ce
personnage ?
Tout simplement parce que cest impossible de suivre lauteur.
Parce que dans pareille pièce, toute tentative de compromis avec le possible sera
initialement vouée au pire. Il ny aura pas déchappatoires. On le sent dès
le début, on lappréhende avec le comédien, et lacuité de Sarah Kane trahit
cette première partie où elle dépose cette petite flamme de Cate Camille Lacôme
qui sévanouit, après de brèves crises épileptiques, chaque fois que les
mots ne peuvent plus dire linsoutenable réalité, ou nommer
la " destrudo " de lhomme quelle aime.
En dautres termes, comment tuer le désir lorsquil ny a plus de
désir ? Comment sauver lamour lorsquil ny a que la mort ?
Artaud disait : " Le désir est une cruauté puisquil brûle des
contingences ". Sarah Kane encule Artaud.
Cest
tout ? Non, cest beaucoup plus subversif que cela et cest pourquoi cette
première partie trouve paradoxalement toute sa justification : de cette déchéance
systématique et destructive de Ian, de cet abandon amoureux et
" amniotique " de Cate, Sarah Kane va extraire lhistoire de
lhumanité toute entière. En partant de simples pulsions danéantissement,
dans ce décor impersonnel de chambre dhôtel, elle va descendre jusquà
lantique horreur grecque où lon sacrifiait, sur lautel des dieux
protecteurs. Sauf que là, sous nos yeux, elle fait exploser lécorce, et par la
voracité dun Ian, tout juste sodomisé par un soldat Jean-Philippe Ricci
qui avant de se suicider lui a arraché les yeux, elle brise toute structure
inconsciente des mythes fondateurs de la loi, de la fratrie, de lamour, et nous
jette à la gueule la bestialité originaire de lêtre humain, victime aveugle de
son prochain, dévorant les entrailles dun nouveau-né.
" Qui a de meilleures dents, le sang ou la pierre " concluait
un autre auteur contemporain.
Pour Sarah Kane, cest le sang, et Christian Benedetti réussit, à la limite du
supportable, à mettre en scène cette irrationalité qui vient violer ces êtres, perdus
dans un monde chaotique de guerre civile et de folie meurtrière, et noffrant à la
lucidité dautres alternatives que le néant, la pierre.

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Surfons
gaiement
Web site story au Théâtre du Bec Fin
Par Rodolphe Roletto
Au cur de Paris, dans lun des plus anciens
café-théâtre,
endroit qui a vu naître entre autres Eric et Ramzi, on découvre une petite salle de
restaurant. Allons-nous dîner pendant le spectacle ? Non, au fond de la salle,
derrière le bar un escalier en colimaçon, nous emmène quasiment sur la scène.
Là une bande-son commerciale nous plonge dans le noir
Mais dans
quel univers allons-nous sombrer ? Une vingtaine de spectateurs se serrent les
coudes, prêt à bondir, lhumeur moite et excitée. WEB SITE STORY est un one
man show.
Jeff Chiche entre en scène, drôle de nom pour un acteur !
Dentée, il enchaîne les sketches, d un voyage de noces exotique, au
bricolage maison
entrecoupés de fausses pubs Internet hilarantes sponsorisées par
une mystérieuse boite de communication ATATAO.COM, partenaire officiel du principal
intéressé, jai cité Jeff Chiche lui-même.
On aime cette dérision inventive de la toile, par le détournement des
noms de domaines, icônes de la nouvelle économie. Jeff Chiche est assez percutant sur
scène et dans ses improvisations avec le publique. Il retranscrit à sa manière
linteractivité du web dans la petite salle au cur Show ! Son jeu
résonne, éclate, senvole
il chante, rap, danse
Il sagit dun spectacle à découvrir durgence et sans
pudeur, aussi drôle que dynamique. Une véritable cure de bonne humeur, ça fait toujours
plaisir.
Pour la petite histoire, WEB SITE STORY a été co-écrit et
co-mis en scène par Jeff Chiche et Olivier Gailliègue. Un binôme qui fonctionne à
merveille, amis denfance, ils signent leurs cinquièmes spectacles comiques en
alliant en parallèle une vie professionnelle dense : Ils sont en respectivement
aiguilleur du ciel et employé de banque.
Ils affirment avoir dautres spectacles dans leurs poches
alors : Avis aux producteurs, un site Internet sera à la disposition des fans début
décembre sur www.atatao.com.

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Et les derniers seront les premiers
Le cochon noir au théâtre de la Colline
Par Frédéric Cheminade

La vérité détenue par l'innocent du village, chantée par celui-ci comme l'amour
de son pays, des nuages qui courent sur les collines et comme l'amour du ventre des
filles. Roger Planchon choisit l'univers provincial pour dénoncer la manipulation
politique et nous convaincre que seul notre sens du bon (parfois bon sens) est l'étoile
qu'il nous faut suivre.
Pièce de 1973, on peut à raison se demander si le contexte campagnard, en
vogue à l'époque de sa première représentation, n'est pas un peu dépassé
aujourd'hui. Depuis lors, le retour aux valeurs naturelles n'est plus au goût du jours
où s'il en est, cela fait longtemps que les chèvres sont à Paris. On pourra tout de
même apprécier dans ce decorum paysan, le ton juste, attachant et discret employé par
Roger Souza dans le rôle de Gédéon, l'innocent. Au plus près de Mère Nature, logé au
coeur de l'action sans jamais en porter le poids, Gédéon nous conduira à la vérité...
Poussant l'impunité jusqu'à l'inceste, il aurait pu subvertir l'abjection de son acte
s'il n'en était du persistant désarroi, dont nous sommes les témoins impuissants, de sa
fille. Ainsi en est-il des gens et de leur destin, l'un est heureux, l'autre pas "...
and the show must go on."
En
choisissant la Commune comme fond historique à l'action, Roger Planchon nous signifie
cette incommunicabilité entre les gens, acteurs du monde ; le misérabilisme de
l'Histoire. Plus que cela, une humanité besogneuse d'un savoir réconfortant est mise en
garde contre son ignorance tant convoitée par les manipulateurs. Débat typique des
années soixante dix et du post-structuralisme, la réthorique comme une arme à double
tranchant reste un sujet d'actualité. Le Solitaire, vieux rhéteur visionnaire, incarne
le profit que pourrait faire de nos faiblesses un obsédé du pouvoir, habile à manier
quelque lieu commun.
Toutefois, on regrettera de ces personnages, que le monde effleure à peine, de ne pas
plus pouvoir s'animer de la présence d'Elisabeth Vitali. Compagne trop discrète de
Gédéon, l'actrice ne connaît d'ombre que son personnage.


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Le
bain glacé de lHistoire
Auprès de la mer intérieure au théâtre de Gennevilliers
Par Serge Latapy

Comment sauver ceux qui sont déjà morts ? Les obsessions dEdward Bond,
faiseur de mythes et " chantre de la responsabilité humaine ",
prennent forme dans ce conte illustré par Stuart Seide
Un adolescent rattrapé par lHistoire, qui surgit de son lit sous la forme
dune femme en haillons, tentant de sauver son bébé dun génocide imminent.
" Comment sauver ceux qui sont déjà morts ? ", demande le jeune
homme, qui suivra pourtant jusquau bout ce spectre exigeant, cette apparition dont
il ne peut se défaire. Sur leur chemin, une vieille femme hilare qui porte sous ses
jupons les stigmates dune humanité souffrante, un homme en noir déversant
dun toit dune chambre des cristaux de gaz létal, un chur invisible de
mourants qui nen finissent pas de mourir
De lavis de son auteur Edward Bond, cette courte pièce est dabord une
fable pédagogique, commandée il y a quelques années par une troupe de jeunes amateurs
(le Big Brum Theatre), à destination dun public jeune. Une fable centrée non pas
sur le génocide, mais sur la seule faculté qui, selon Bond, peut nous faire connaître
et accepter lhistoire, la seule qui nous rende humains : limagination.
Malgré ses claires intentions didactiques, " Auprès de la mer
intérieure " est tout sauf édifiant. Par sa structure et sa langue
(apparemment) simple, mais aussi par sa poésie et ses étranges digressions, son
écriture tient plutôt de la mythographie moderne. Une mythographie personnelle, porteuse
des obsessions de son auteur, qui mettrait la force dévocation du mythe (son
équivocité, son universalité), au profit dune prise de conscience générale,
dans une démarche quon pourrait qualifier de morbide, mais salutaire.
La première mise en scène de cette version française semble suivre au plus près les
intentions de Bond. Le rythme lent, le jeu découpé, impeccablement réglé, presque
distancié : tout vise dabord à faire entendre le texte, que Stuart Seide
serre au plus juste, au mot, au silence, à lindication près. Comme dans un conte,
le fantastique sinvite naturellement dans le réel ; les personnages ont ce
caractère familier, mais étrangement désincarné, des figures mythiques.
Ce jeu sobre, ce traitement exigeant donnent à la pièce sa cohérence et une certaine
force. Mais la principale contrepartie est quen dépit de quelques moments soutenus
(la performance dEvelyne Istria, en Parque euphorique) et de quelques images
prégnantes (le visage dAlain Rimoux, en ogre grimaçant), lensemble dégage
une constante impression de froideur.
En ce sens, il ne tient pas toutes ses promesses. La volonté de Bond, comme celle de
Seide, est de faire naître des images, de suggérer les génocides et leur cortège de
souffrances, de provoquer limagination du spectateur, de susciter une horreur
personnelle, intime. Il apparaît que ce conte froid, trop froid, sans pathos, mais sans
empathie non plus, peine à y parvenir.

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Dialogues
de bêtes
Animaux suivit d'autres animaux au théâtre Paris Villette
Par Gabrielle Laurens
Pas une histoire mais des histoires, de celles que l'on à jamais entendu, mais qui
répondent peut être illusoirement à nos questions enfantines. " A quoi il pense le
chien ?" . Alain Enjary décentralise le sujet pour que l'homme se repose un peu de
ses éternelles remises en question et de son nombrilisme exacerbé
Enfin, de la
poésie, de la subtilité, quelques fous rires et surtout un morceau de théâtre
exceptionnel !
Animaux
cela vous évoque certainement un théâtre de catéchisme où vont et
viennent coqs à plumes et chats à moustache, chacun armé de son cri et de ses mimiques
grotesques. Autant aller au zoo, ce sont des vrais ! Oui mais voilà, ceux du zoo, eux, ne
parlent pas et c'est là tout l'art de Alain Enjary de parvenir, sans jamais
véritablement chercher à imiter la bête, à leur prêter paroles censées, questions
existentielles, humour, douceur, désespoir et bonne humeur.
Ainsi commence une histoire qui ne finira pas, car elle est éternelle. C'est au
poisson de vouloir enfin connaître la vérité, à l'araignée de philosopher avant de
bien dîner, au chat aigri de s'interroger, aux bufs de se diviser et aux oiseaux
d'observer les curieuses murs amoureuses des hommes, ces hommes qui paraît-il
"vont à poil au plume ! "
Et puis ça n'est pas finit, il y en a d'autres qui viennent nous livrer leurs secrets,
secret de lucioles au derrière diaphane et à la langue bien pendue, secret de souris en
quête de quelques graines à se mettre sous la dent, secrets de chevaux, de moustiques,
d'huîtres
Alain Enjary à voulu " fuir le salmigondis des relations
humaines, individuelles et sociales, l'inextricable labyrinthe psychologique, politique,
etc. , que les hommes tissent entre eux, en eux et autour d'eux".
Alors si tant est que la parole naisse, les relations se construisent et nous voilà
dans un schéma de société, animalière certes, mais de société. Alain Enjary se
défend de cet écueil " il n'y pas de superflu, de résidu, de complaisance, pas
d'abus, d'alibis, c'est clair, l'enquête est faite tout de suite
C'est que les
bêtes sont innocentes."
On ne peut alors se lasser de voir évoluer, sur cette petite scène aux galets lisses
et doux cette "animomalie" du langage. Certains acteurs sont sensationnels ( je
pense notamment à madame la chatte et messieurs les poissons) et tous apportent à la
pièce une part de sa consistance singulière par un charme particulier et par une diction
incroyablement parfaite.
Un jeu très dépouillé, dépourvu de costumes et de singeries décalées
des
hommes pour des bêtes, des bêtes et des hommes parfois, on ne sait plus trop , on s'y
perd et c'est un réel plaisir " Le théâtre nous permet ça : Rendre un instant
réelles, même modestement, la fantaisie et l'utopie, ici ce serait une certaine unité
des êtres, une certaine harmonie légère".
Quelques tirades vouées à une notoriété certaine méritent d'être au moins lues et
peut-être relues. Un spectacle ravissant ( dans le sens être ravi ou peut être capturé
), dans une petite salle intimiste et confortable ou ce carnaval d'animaux joue à nous
faire tourner en bourrique par le noir soudain et la réflexion que cette obscurité
véhicule. Loccupation de l'espace totale puisque de tout côté jaillissent des
bestioles chuchotant derrière nous, surgissant des côtés, se faufilant dessous la
scène. Ils investissent la salle en même temps que nos pensées.
C'est véritablement enchanteur.

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Le
couple dans tous ses états
Un couple denfer au Guichet Montparnasse
Par Joan Amzallag

Un texte admirable de Courteline, sur les accords et désaccords des couples. Seul
Sylvain Savard, qui joue une autre pièce en première partie de soirée, redonne un peu
de rythme à la mise en scène trop sobre, et incarne très justement ses personnages.
Un intérieur bourgeois fleuri fait office de décor. Edouard rencontre Valentine aux
Beaux Arts. Elle ny connaît rien en peinture, il aime sa naïveté. Leur
inclinaison ne tarde pas à naître. Vient le premier rendez-vous puis le mariage et la
vie à deux. Difficile de se supporter à la longue.
" Un couple denfer " retrace lhistoire de plusieurs
couples, bourgeois ou simple ouvrier, au travers des étapes de la vie commune. La
rencontre, lamour, linfidélité et la misogynie des hommes. Tout y passe dans
cette pièce constituée de petites saynètes de la vie quotidienne, tirées de textes
originaux de Courteline. Le discours est admirable et la prose parfaite seulement voilà,
" Un couple dEnfer " souffre de quelques problèmes tant dans la
mise en scène, un peu floue, que dans linterprétation.
Les différents couples ne semblent faire quun. Seul lextinction des
lumières à chaque acte permet de distinguer les différentes situations, puisque le
décor ne change pas. Le rythme nest donné que par linterprétation
intéressante de Sylvain Savard.
Le texte, fidèle à Courteline, est constitué d'extraits de différentes pièces. On
reconnaît " Ma femme est en voyage ", " Le maître des
forges ", " La paix chez soi ", " les
coups ", " La peur des coups ", " Le
Madère ", " La cinquantaine ". Un savant mélange de sept
uvres de lauteur sur fond de musique dOffenbach, pour conter les
péripéties des couples au travers des étapes de leur vie.
La mise en scène classique accentue les accrocs de langage des acteurs, qui deviennent
très gênants pour le spectateur.
Si linterprétation de Sylvain Savard dans le rôle du mari jaloux est très
juste, celle de sa partenaire Hélène Oddos, est moins convaincante. Lactrice
pourtant habituée aux pièces comiques de Molière (Elle a joué plusieurs fois au
Théâtre Montansier de Versailles sous la direction de Francis Perrin), nentre dans
son rôle que sous les traits dune chanteuse de rue à la fin de la pièce.
Il reste au sortir de cette représentation le regret de navoir pas vu du bon
Courteline, celui qui fait rire à en pleurer sur les murs dune époque
révolue. On peut cependant comprendre la difficulté dêtre fidèle à
lesprit dun tel auteur, quand on sait que Sylvain Savard joue en première
partie de soirée, une pièce de Musset dans ce même théâtre.
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Un air
de famille
Sarcelles-sur-Mer au Théâtre de la Tempête-Cartoucherie
Par Serge Latapy
Un passé banlieusard daté mais pas si éloigné, un fils metteur en scène qui
marche sur les pas dun père auteur et un groupe soudé de comédiens surprenants,
dont linattendu Luis Rego. Le tout donne une création originale, en forme de grand
ensemble théâtral. Très dense, mais très habité
Cétait lépoque des grands ensembles et du chacun-pour-soi. Des
intérieurs étroits et des jupes courtes. De la télé à carré blanc et du silence dans
les rangs. Les voyous sappelaient loubards, ils portaient des blousons noirs. Les
Algériens ne sappelaient pas, ils vivaient dans des cabanes de bois, en attendant
le béton. Cétait lépoque où le comédien Jean Pierre Bisson, la trentaine
agitée, écrivait et montait Sarcelles-sur-Mer. Un brûlot poétique et provocateur, à
la fois chronique rageuse de la France pompidolienne et réflexion politico-égotique sur
la place du théâtre, entre mode dintrospection impudique et moyen de libération
collective, fatalement révolutionnaire. Une oeuvre chargée, comme on le voit. Comme
lépoque, coincée entre crises culturelle et pétrolière, étouffante comme une
boîte en béton sous le soleil de juillet, comme une cité-dortoir du Val dOise qui
rêverait de la mer
Trente ans plus tard, un fils de trente ans soulève le couvercle et exhume
luvre de ce père mort récemment, quil a si peu connu. Lhistoire
est belle, elle suffirait à tout expliquer. Pourtant, Stéphane Olivié-Bisson
lassure : cette reprise de " Sarcelles-sur-Mer " nest
pas seulement une recherche en paternité, elle vaut beaucoup plus. Et on veut bien le
croire dès les premiers moments dexposition de ce drôle dobjet, atypique
mais séduisant, quelques semaines après sa création au théâtre de Marseille.
Un mur à gauche, à la fois barre HLM, décor amovible pour logements-tiroirs et
boîtes à malices, forme larmature de ce spectacle à entrées multiples, qui
enchaîne modes et niveaux de jeux. Ceux du burlesque dabord, rythmé et joyeusement
caricatural lorsquil faut dépeindre le quotidien de ces premières familles
standardisées, placardisées, atomisées. Ceux de la comédie musicale ensuite, avec
clins dil appuyés au genre très seventies des gang-band urbains, avec
paroles révoltées et rythmes déhanchés. Ceux de la sincérité, pour décrire les
tourments des paumés ou victimes du racisme ordinaire, arabes ou homos, filles-mères ou
parents indignes. Ceux du jeu de miroirs enfin, lorsque laction sorganise
autour dun metteur en scène ringard et utopique, qui tente denseigner
lart aux zonards et doublier une rupture amoureuse, avec paternité à la
clé.
Constante, la mise en abyme devient troublante, lorsquon sait que Stéphane
Olivié-Bisson, qui joue le rôle, reprend ici le personnage que son père incarnait lors
de la création originale
Malgré tout cela, ce patchwork trouve bien sa cohérence. Par le rythme soutenu et
lénergie dune mise en scène ludique, relevée, mais surtout par la grâce
dun groupe enthousiaste dacteurs jeunes ou chevronnés, tous aussi impliqués.
Parmi eux, Luis Régo, comédien inattendu dans ces parages et pourtant bien à sa place,
qui prête sa gouaille, sa carrure et sa présence inimitables à un personnage de
clochard poivrot et philosophe.
Loeuvre porte bien la marque de la jeunesse de son auteur, des préoccupations
inquiètes de son ego, de son époque. La mise en scène nocculte pas cette
dimension, mais arrive pourtant à faire oublier ce quelle comporte de plus daté,
à mettre à distance lagit-prop de papa, à sauver lensemble de ce
vieillissement précoce qui a déjà affecté les utopies dun monde meilleur, les
tapisseries à fleurs, les buffets en formica et le béton de Sarcelles.
Ludique ou sincère, distant ou nostalgique, ce spectacle éclaté devient ainsi un
joyeux bordel, débordant mais finalement cohérent, porté à bout de bras par
lénergie et le talent dun groupe qui y croit toujours, qui y croit pour nous.
Alors, pourquoi ne pas le suivre ?

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Où
avez-vous rangé vos ailes ?
Cet infini jardin au TILF
Par Gabrielle Laurens
L'enfance n'est
qu'insouciance dit-on. Pensez vous réellement ce que vous dites quand vous évoquez cette
tendre innocence perdue? Susana Lastreto nous aide à nous souvenir
dans un jardin
qui pourrait être celui, sublimé, de notre jeunesse, elle donne la parole aux enfants.
Sans véritablement les dire, ils nous font ressentir ces émotions fragiles et oubliées.
L'enfance est belle, l'enfance dit vrai, c'est une certitude, mais est-elle si simple?
Alors que ce jardin semblait si paisible, harmonieusement construit autour de superbes
hortensias flottants et de majestueuses statues ; alors que ces enfants jouaient
sereinement sous le regard aimant d'une mère au cur tendre
C'est là, trente
ans après, que dans ce même jardin, Hirondelle, l'enfant de la mort et l'artiste se
souviennent de leur petite enfance. Ils en retiennent les jeux interdits, les croyances
absurdes et ; les farces cruelles. Ils se remémorent leur envie de vivre pleinement,
de toutes leurs ailes, leur perception d'un monde de douleur qu'ils attirent à eux puis
rejettent brutalement. Ils se rappellent de leurs douloureuses observations : observations
des violents aléas d'une vie d'adulte désabusé, dépassé par le temps, écrasé sous
le poids du regret, se noyant dans un passé indigeste ; observations des disputes du fond
des âmes, des désamours déchirants, des désaccords destructeurs.
Ils constatent la fuite pour les uns, le renoncement, l'acceptation, le sacrifice pour
les autres
" Tu as de beaux enfants, c'est déjà formidable! ". Mais
ces enfants, que tout semble éloigner de la vérité, qu'en pensent ils? Ils sont les
premiers à voir, à entendre tapis derrière un buisson ce que l'avenir semble leur
réserver et ils refusent pour eux et pour les autres cette injustice du devenir
"
Plutôt mourir! " : obsession de la mort oscillant entre crainte,
fascination et arme terrifiante ; caprices d'artiste apeuré par un monde qu'il lui faut
pourtant recréer. Entre haine profonde, amour débordant, partage et division,
découverte et désillusion, Hirondelle demande alors douloureusement " Dis Lola,
c'est ça l'amour?"
Les trois adultes/enfants jouent à ce qu'ils ont été avec une facilité et une
simplicité surprenante. Il y a cette insouciance teintée de pressentiments ; cette
plénitude de la découverte, ombragée par la crainte du devenir et le passé qui pèse
déjà, celui d'un père et d'une mère, celui d' une famille et de quelques années de
vie.
La justesse de leur ton, leur complicité éloquente rendent ce retour à l'enfance
très réussi sans tomber dans la caricature. Il semble que tout soit tenté pour éviter
au mieux les poncifs ridicules.
Susana Lastreto veut nous toucher à l'âme et au souvenir, nous rendre compte de ce
qu'elle a saisi d'une fragilité et d'une sensibilité à ne pas négliger. Il y va
presque d'une pièce pédagogique. Le texte est riche, plein d'idées et d'instants
suspendus par un bruit de vague, au loin, et le chant des grillons. " Ainsi, je
voudrais faire surgir l'invisible, ce qui n'est pas écrit
ce qui existe sous les
mots : les geste, l'émotion." On peut reprocher à la mise en scène, une
certaine imperfection, un manque de rythme ou quelques longueurs qui traînent de-ci
de-là. On peut être gêné par le jeu inégal et parfois monotone des autres acteurs.
Mais la poésie de certaines scènes, les échos d'une nature tantôt sereine tantôt
violente et ses variations lumineuses rendent le tout riche en contraste et en notes
sensibles.
Susana Lastreto le dit elle-même " Je milite pour un théâtre "
impur", mélanges de mots, de musique, drame, son, tragédie, comédie silence ;
mélange de genres, de formes, de cultures".
Avec Cet infini jardin, Susanna Lastreto évoque fait ressurgir et
interpelle.

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Amant châtré
ou
Maître " chanteur "
Le chat en poche au théâtre Mouffetard
Par Vladimir Mouveaux
Chat en poche est une pièce de théâtre qui essouffle et euphorise. La situation
est alambiquée, dun chanteur quon croyait émasculé à la perversion
dune vieille rombière en mal damants, on découvre les ingrédients
dune pièce de théâtre rebondissante et pleine de quiproquos.

Jean-Laurent Cochet met en scène une pièce de Feydeau dans la plus pure tradition.
Décor ouaté, épais tapis persan, service à thé en argent, le valet, la femme, le
mari, leur fille, lami du mari, sa femme, lamant.
La salle est comble au théâtre Mouffetard et lambiance plutôt euphorique.
Lintrigue commence, dès les toutes premières minutes, par larrivée
dun jeune inconnu recommandé par un ami dans un salon bourgeois parisien. Quiproquo
sur lidentité de larrivant, on emploie ce dernier à représenter la qualité
dun chanteur dopéra dans la capitale. Mené par la plaisanterie parisienne et
par le goût des dames environnantes, Defausset (interprété par Patrick Haudecoeur,
acteur jeune et vif à lair surdoué) se prête au jeu avec ironie et sans
équivoque. Le physique du comédien petit gabarit aux gestes excentriques, emplit
idéalement les contours du faux ténor.
De cascades de mésententes en situations infernales où le jeu et le rôle prennent
deux, parfois trois dimensions, où lami devient amant, lamant mari et le
mari
bien mari, où le faux chanteur fait la démonstration de son talent et le faux
talent celle dune escroquerie en grande forme, on suit avec frénésie et à force
de grands rires ce déroulement de circonstances. Cochet est admirable dans le rôle du
bourgeois repu et avare.
Propriétaire dune fabrique de sucre qui profite de
" lexploitation des diabétiques ", il emmène limbroglio
dans des retranchements rares. Il orchestre les scènes, distribue les rôles,
simpose dès le départ comme lhomme fort de lestrade. Sous son
magnétisme, les comédiens se donnent la réplique et construisent lintrigue de
manière ordonnée, fustigeante et
respectueuse à la fois.
La pièce est entraînante et vivante. Les acteurs tournent dans une sorte de sarabande
burlesque ; ils donnent rythme et consistance à la scène. Ils miment, se cachent,
prennent le spectateur à témoin. Du valet ténébreux désespéré damour pour sa
maîtresse à la petite Julie en passe de se marier avec qui veut bien, chacun trouve sa
place et pose son cachet.

Si les identités ont du mal à simposer au départ, du fait de limposante
personnalité de Pascarel (Cochet), elles se construisent petit à petit, à mesure que
lhistoire se déroule ; on regrette peut-être le manque de solidité des
personnages féminins sur lensemble de la pièce : une contrepartie au jeu de
Pascarel.
La dynamique est rebondissante, le texte coulant et châtié :
" Monsieur, vous avez beau jeu
", " Madame, que je
vous fisse... ". On rit. On rit du début à la fin. Pas dun fou rire
explosif et intermittent, mais dun rire apaisant et confortable ; un rire qui
vous entretient le corps, vous renouvelle lesprit et vous fait passer une excellente
soirée.

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Des femmes et des DOM
La soufrière au théâtre de l'Epée de Bois-Cartoucherie
Par Gabrielle Laurens
Esclaves ou ouvriers? Département d'Outre-mer ou
colonie? Guadeloupéens ou français? Telles sont les lourdes interrogations que
soulèvent Antonio Diaz-Florian, metteur en scène de la troupe du théâtre de l'épée
de bois. La "Soufrière", inspirée du "procès des guadeloupéens",
nous offre à travers le tableau de ce qu'a été le passage du statut de colonie à celui
de département d'outre-mer, une réflexion sur l'identité, la liberté et le monde
Caraïbe.
De vétustes planches de bois au centre d'un grand espace
vide, une charrette arrêtée dans le coin à droite
à gauche, une table basse et
posé dessus, un marteau, pour le juge. C'est dans ce décors dépouillé et frontal que
Rosanne, Marianne, Rosalinde, Larousse et Rosemarie évoquent, à la manière des
conteuses d'Afrique, le procès des 18 Guadeloupéens. Assurant la transmission de la
mémoire de leur peuple, les cinq femmes, jonglant avec les différents protagonistes de
cette tragédie, racontent avec leur propre sensibilité, le destin de ces hommes de
résistance et de liberté, leur lutte contre la main mise française et sa violence.
Elles nous parlent de cet événement de leur histoire que
nous ignorons tous plus ou moins, et nous répètent l'oppression, l'aliénation, le sang
parfois et la mort.
La Soufrière est ce volcan Guadeloupéen qui fulmine en
elles, prêt à vomir sa lave sur l'inhumain ; elle évoque cette souffrance poignante de
l'esclave qui transparaît dans la virulence de leurs mots et dans leur lutte passionnée.
Solidaires, ces femmes que tout semble éloigner de la politique, se retrouvent seules
pour nous dire le calvaire de leur terre, la négation de leurs ancêtres, la
prédominance du blanc sur le noir. L'homme se bat, la femme dénonce et partage
passionnément par le verbe cette lutte éternelle contre l'injustice et l'oppression.
Tour à tour, incarnant Georges B., 28 ans, instituteur, ou encore Ferdinand R., 34 ans,
ouvrier, elles tentent de mettre en scène de la manière la plus juste et la plus
réaliste le procès de ces 18 guadeloupéens accusés de porter atteinte à l'intégrité
territoriale de la France par leur appartenance au GONG ( Groupe d'Organisation Nationale
de la Guadeloupe).
Ce n'est pas tant l'issue du procès, qui se solde
d'ailleurs par un verdict de clémence, qui importe, mais bien plus toutes les aberrations
et les injustices qu'il révèle à travers les revendications outrées des accusés. Il
soulève très concrètement le problème de la départementalisation de la Guadeloupe,
qui sous couvert d'aide économique et d'organisation politique, a imposé son joug
colonial en exigeant, parfois par la violence, les travaux, lobéissance et
lassimilation à l'Histoire nationale. La Soufrière est un cri de révolte contre
une identité imposée, les arrachant à leurs racines culturelles.
L'entreprise est de taille ; sensibiliser le public de
théâtre aux problèmes politiques des DOM n'est pas chose aisée et l' on ne peut pas
dire que le sujet soit brûlant d'actualité, ni présent à l'esprit de tout un chacun.
L'interprétation des cinq comédiennes est assez statique et frontale. Il y peu de
mouvements; du petit tabouret à la charrette, il n'y a guère que quatre pas à faire.
Cette quasi immobilité des acteurs assimile la scène à une sorte de tableau vivant de
la Guadeloupe dans les années 70, sur lequel défilerait une bande son énergique et
violente. Car s'il est vrai que le mouvement est discret, les voix elles sont criardes,
revendicatrices et passionnées.
On peut reprocher à cette mise en scène un certain manque
de nuance: les voix sont également trop fortes, les intonations des femmes peu variées
et les visages se déforment pareillement sous la prononciation appuyée des mots. Si l'on
peut voir toute leur émotion et toute leur ardeur, on ne peut s'empêcher de trouver
cela, par instant monotone, sans doute parce que le style du
"théâtre-propagande" porte en lui un réel souci pédagogique. Le spectateur
sort interpellé, un peu abruti par sa propre ignorance et désireux d'aller relire tout
cela dans des bouquins d'histoire afin de se forger un avis objectif
Il faut
souligner que tenir un texte de cette densité pendant une heure et quart relève du défi
et l'on sent derrière l'arrogance des mots et les sourires des saluts la mesure de cet
investissement. C'est une pièce pour spectateur averti, une pièce pour ceux que les
luttes pour les droits de l'Homme et la liberté interpellent.
Je ne peux m'empêcher de glisser un dernier mot sur le
lieu lui même, tant l'épée de bois est un théâtre formidablement agréable et
chaleureux. Si vous arrivez une heure avant le spectacle, vous êtes accueillis et servis
par les acteurs en personne, costumés et imprégnés de leur personnage. La salle est
magnifique, le bar accueillant, la nourriture relativement peu chère
le tout sur un
petit fond sonore créole
une mise en condition radicale et exquise.

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Envie à
mort
Extrême nudité à lEssaïon de Paris
Par Frédéric Cheminade
Une femme en proie au désir comme moteur de sa quête identitaire se livre au
regard du public. Une pièce dont la densité sappuie sur une relation étroite
entre les personnages et le décor. Lintimisme qui sen dégage reste parfois
troublant.
Envie de prendre ses moindres
désirs sexuels au sérieux. Envie de dépasser les limites de la morale. Envie
dignorer une société souvent trop réprimante. Envie de faire intensément
lamour. Envie de nexister que par son corps, finalement seule enveloppe qui
nous reste.
Ce qui sest passé dans la vie dAriane, pourrait arriver à nimporte
qui : une quête de lidentité à travers lacte sexuel. Sa rencontre avec
Pierre la fait basculer dans un monde de désir. Aujourdhui Pierre sest
suicidé, pourquoi ? Son corps gît la tête explosée dans la pièce dà
côté. Ariane est seule avec le commissaire et lui confie son passé avec Pierre. La
transgression de la loi vient se loger puissamment dans la réalité. Elle ne regrette
rien et souhaite revendiquer chacun de ses actes, tout en continuant dêtre mère et
enseignante.
Une pièce intense. Le
travail de Hans Peter Cloos tente, comme par le passé, dinsérer laction dans
un lieu. Pour lui, le lieu doit prendre corps avec la thématique de la pièce. Il avait
déjà monté des pièces dans des discothèques, dans la rue, ou, comme pour
" Cabaret Schoenberg ", dans un bunker sous-marin. Par ses choix, il
semble vouloir réaliser une installation digne dun artiste contemporain, un champs
sémantique tente de souvrir entre le personnage, son histoire et le lieu du
déroulement, comme si lunité de lieu, de temps et daction si chères à
notre théâtre classique nétaient plus quune seule et même unité. En cela,
le théâtre de lEssaïon, choisi pour son aspect sous terrain fait de voûtes et de
colonnes taillées dans la pierre, sapproche du donjon sado-masochiste. Mais ce qui
ressort le plus du décor, de léclairage et de la petitesse de la salle, cest
lintimisme de la mise en scène qui nous invite à goûter aux personnages. La
présence du support vidéo nest pas quun objet dans lattirail
pornographique mais offre à laveu de cette femme dêtre présenter comme un
témoignage. La durée et le rythme effréné de la pièce nous rapproche de la
performance. Tous ces éléments dévoilent chez Cloos lintention de faire de ses
pièces une uvre dart proche de lart contemporain.
Cette pièce est aussi loccasion pour Léa Drucker de faire un parcours sans
faute. Son personnage, Esther, puise sa force dans le personnage de sa mère, Ariane. Elle
ne veut pas saffirmer en rejetant sa mère, mais la comprendre pour exister au-delà
dAriane. Pour Mariane Anska, cest loccasion de se faire aimer et
désirer. Elle y parvient à merveille, personnage central de la pièce, cest elle
qui se rapproche le plus du texte et de lauteur, Christiane Liou. Elle lui restitue
toute sa force et son désir de dépassement. Entendre de cette femme les confessions
érotiques les plus troublantes pendant une demi-heure et dun seul coup voir, du
premier rang, en contact avec le même sol, à moins dun mètre de lactrice,
sa mise à nu, radicale et pourtant fiévreuse, vous laisse bouche bée.
Au bout de cette performance,
les acteurs nous ont offert une tranche dhumanité, parfois détestable, parfois
détestée. Le rôle de Jean-Marc Avocat est de nous rassurer sur la nature humaine. Tout
ceci nous apparaît finalement comme une supercherie. Parfois psychanalyste, parfois Dieu,
jamais commissaire, il réalise avec humour et habileté, léquilibre dAriane.
Grâce à lui, la vie sur terre semble enfin possible pour elle. Il ny a de crime
que devant la loi et lui saura pardonner.

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Aimer, cest vivre.
Vivre, cest mourir.
Juste la fin du monde au théâtre National de la Colline
Par S.Clément
Ici, dans ce spectacle au langage épuré, avoir peur, cest se couper des
autres, avoir confiance cest sexposer à la vie et surtout ne pas céder à la
fatigue.
Il faut le répéter si besoin est : -" Jean-Luc Lagarce est un
auteur contemporain majeur. Il a des choses à dire, elles nous parviennent, elles sont
là dans ses pièces. Avec " Juste la fin du monde " par son écriture
épurée, il fait glisser la parole jusquà lessentiel, mots après mots,
heurts après heurts, jusquà lépicentre de la nature humaine, jusquà
son aporie.
Louis est donc là, face à nous,
face aux siens. Il exprime par sa simple présence, par ses silences, par ses phrases
quon lui reproche " elliptiques ", par ses monologues, un mal
être autogène, familial. Antoine Mathieu nous donne le texte de Jean-Luc Lagarce. On
entend lauteur plus quon ne voit le comédien et cest une qualité
lorsque lon interprète pareille uvre. Mais comme le dit Louis à propos de
lui-même, cest " un homme faussement fragile ",
" il lui arrive de mordre ", " de devenir
haineux ", " de vomir toute sa haine ".
Dans lambiguïté de cette altérabilité et de cette cruauté, tout apparaît
subitement transparent et lon pense à Giacometti, à la sculpture de cet homme
fragile, irradié et pourtant vertical, incandescent, en marche jusquau bout.
Alors, on aurait aimé que Joël Jouanneau pousse plus loin, avec son groupe de
comédiens, lexploration de cette uvre et nous en rende lorigine
organique en mobilisant leurs chairs plutôt que de les laisser sarranger des
conséquences dune direction dacteurs où la langue prévaut sur le corps, au
lieu quelle fasse corps. Ils nen sont pas loin et un tel parti pris de
travail, un tel abandon à un texte si limpide, semble être la voie à suivre. Mais si
souterrainement les corps se débattent dans le cadre scénographique, alors le refoulé
ressort lequel ? et vient parasiter la vraie verticalité dramatique et
poétique de lauteur.
Or, lon sent et lon sait
pour lavoir vu, que lécriture de Jean-Luc Lagarce forme un bloc vivant. Ça
existe, on la vu prendre vie, dans la lecture de Redjep Mitrovitsa au Théâtre
Ouvert, dans ce dépouillement physique qui malgré limpuissance motrice,
labandon de vitalité, la lente déchéance de la phase terminale est encore là,
derrière un battement de paupières, comme une autre couleur terrible de la
" encore " vie. Ou encore dans " Jétais dans ma
maison et jattendais que la pluie vienne " remarquablement interprétée,
dans cette même forme pure et fragile, par le noyau de comédiens qui entoure Stanislas
Nordey au TGP de saint-denis. Histoires de solitude ultime ou de familles ?
Cette uvre est forte et exigeante, à la limite du supportable sans doute. Mais
elle répond pour une part et, simplement, à " Pourquoi le
Théâtre ? ".
" Juste la fin du monde " nous touche par les paroles de la
sur Pénélope Pierson- désespérées damour vacant, par les abymes
fondateurs du couple formé par le frère - Marc Duret - et la belle-sur - Christine
Vuilloz -, par la détresse et limpuissance de la mère - Michelle Simonet
face au temps à plusieurs vitesses, par limpressionnante quiétude et
justesse de ce texte sans concession aucune.
Jean-Luc Lagarce ne sest pas offert " le bonheur de pousser un grand et beau
cri ", " un long et beau cri qui résonnerait dans toute la vallée
" mais " le bruit de ses pas sur le gravier " fait maintenant
partie de nous.
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La
Tempête dans un bénitier
Lîle de Dieu au théâtre de l'Aquarium-Cartoucherie
Par Serge Latapy

Dans ce spectacle, Grégory Motton détourne la pièce
de Shakespeare pour une fresque théologique à la fois bouffonne et pessimiste. Résultat
: une création ambitieuse, réjouissante mais inégale.
Voici Dieu, beau comme un éphèbe, en pardessus noir sur le plateau nu. Voici Lucifer,
son double féminin qui entre et ébroue sa crinière. Il a plongé lhumanité sous
les eaux et sétonne de la versatilité du Créateur : pourquoi sauver Noé et pas
les autres ? Pourquoi avoir fait lhomme à son image et sétonner ensuite
quil soit mauvais ?
Dieu est il omniscient ? Il en doute, tout comme il lui arrive de douter
de lui-même, mais il jouera lHistoire jusquau bout. Il faut bien que Genèse
se passe.
Voici donc lIle de Dieu, la Tempête telle que la pensée Grégory Motton :
une fable cosmogonique, qui na pas grand chose à voir avec son référent
élisabéthain et dans laquelle, à la figure démiurgique de Prospero, se substitue celle
de Dieu, metteur en scène puis spectateur de son imparfaite création. Devant lui, une
humanité bouffonne va rejouer les deux testaments, ancien et nouveau. Soit une succession
de saynètes ironiques (le Déluge, Jacob et les douze tribus dIsraël,
limmaculée conception et la passion du Christ), entrecoupées denvolées
dialectiques portant les interrogations du Créateur et de ses interlocuteurs du moment :
Lucifer, Marie et Jésus. On verra dans cette fresque théologique une parabole joyeuse et
désespérée, une métaphore universelle sur la création, quelle soit religieuse,
humaine ou théâtrale. On y verra aussi une joyeuse farce, dans laquelle la vivacité du
texte se marie bien avec celle des douze jeunes comédiens issus de lERAC,
lécole dramatique cannoise.
A partir de cette uvre commandée il y a deux ans au dramaturge anglais,
Catherine Marnas produit une honnête mise en scène, qui ne sent pas trop lexercice
décole et dans laquelle ce qui tient de la figure imposée (en particulier, la
permutation constante des personnages) est compensé par linventivité narrative et
la fraîcheur des comédiens, à la foi visiblement ardente.
La
scénographie, volontairement dépouillée, est relevée par le jeu vif et les nombreux
effets burlesques, dans une veine comique qui peut évoquer pour rester dans les
références anglophones les Monthy Python ou Douglas Adams. Bref, tout se passe
bien, jusqu à ce moment la dernière partie du spectacle - où le
spectateur, sans doute contaminé par la sophistique ambiante, est lui aussi pris par le
Doute :où allons nous ? Parce quil constate que le spectacle souffre sur la fin de
ce net déséquilibre, de cette discordance entre moment de pure farce et envolées
dialectiques. Que les acteurs peinent à incarner ce Verbe, que lattention
sépuise dans cette gymnastique théologique, dans cette sophistique touffue, bien
pensée mais trop écrite. Et quil se demande sil faut en accabler les
créatures ou le créateur
Un éclairage permet peut-être, sinon dabsoudre, du
moins datténuer la responsabilité de comédiens et metteur en scène.
Motton na t-il pas récemment déclaré quil
sintéressait assez peu au destin scénique de ses textes ? Quil vivait son
théâtre dans et par lécrit ? En ce sens, nest- il pas lui même à
limage de son personnage principal : à la fois Dieu et hérésiarque, manipulateur
et irresponsable ? Assez peu soucieux, au fond, de ce que les hommes, fatalement
imparfaits, feront de son Verbe ici-bas, cest à dire sur scène ? On se gardera de
prononcer un jugement dernier sur luvre. On se contentera de relever que
cest dans cette contradiction entre création et réalisation, entre lécrit
et la scène, dans cette ultime (et involontaire ? ) parabole, quelle trouve
ses limites.

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La paix de l'Irlandais
Le baladin du monde occidental au théâtre 13
Par Cédrick Allmang
La paix de lIrlandais soit sur vous et votre maison. Pegeen est seule dans son
auberge pour alcooliques (comment pourrait-il en être autrement ?), un benêt pour
futur mari et la veuve Quin pour concurrente, qui guette le premier homme qui passera la
colline.
Comment comprendre ces Irlandais ? Leurs mots sont durs et graves, leur accent
surprend et ferait rire, leurs cris font sursauter, leurs sanglots étonnent.
Et puis, progressivement, les sons se clarifient. Ce nest pas que les comédiens
aient changé de ton, cest que nos oreilles se font plus compréhensives. Plus
encore, les mots de Synge deviennent familiers, les tirades se sont faites accueillantes,
enfin.
On est dans la taverne avec tous les autres, on est de ces vieux Irlandais qui voient le
monde passer entre leur bière et la chaise du bar quils ne quittent jamais. Une vie
dans une taverne irlandaise, une vie avec ses mots, ses malheurs et son apparition.
Le décor y est pour beaucoup. Epuré à souhait au début, il va shabiller
progressivement des rêves de ces pauvres gens, rêves dun autre monde, rêve de cet
autre occident doù viendrait quelque personnage qui ne pourrait être quun
héros.
La mise en scène de Guy-Pierre Couleau, est un crescendo savamment dosé, dun
début silencieux, presque inaudible, vers une apothéose, qui, pas à pas, suit le génie
de lauteur.
Tout sélève et sabîme ensemble, comme le parfum dun whisky qui fait
surgir larôme en même temps que lodeur de leau tourbeuse. Le héros
devient de plus en plus héros et de plus en plus maudit. Les morts renaissent comme dans
les contes de la lande, toujours plus fantastiques et malgré tout, plus réalistes que
jamais, plus crus que chez Zola. Mahon, le père mauvais, cette figure à tuer comme à
vénérer chez lIrlandais, crève la scène. Christy, le fils raté sauvé par le
parricide, donne le rythme, Pegeen, dune voix douce et rocailleuse exceptionnelle,
séduit et repousse, son père, magnifique de présence, rassure. Il faudrait citer tous
les comédiens, qui se laissent emporter dans ce conte tout en s'accrochant à la
réalité crue du texte.
La scène, les lumières, les sons, même les femmes, sembleront belles, alors que ces
foutus Irlandais, puant de bêtise shabilleront de costumes de lumière. Après le
spectacle, allez boire un vieux Paddy ou une âpre Guinness. Vous aurez goûté à
lessentiel.

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Epithalame
l'Origine rouge au Théâtre de la Colline
par Eléonore van den Bogart

Qui sommes-nous ? Doù venons-nous et surtout où
allons-nous ? Voilà trois questions essentielles qui pourraient à elles seules résumer
les fondements de ce spectacle. Seulement voilà, avec Novarina, ce nest pas si
simple.
Tel un enfant gâté, las de notre vocabulaire, ayant usé, mots et grammaires,
lauteur ne se contente pas de réinventer les codes de langage. Il nous les jette à
la face, avec une incompréhension intelligible, qui ne peut que nous mettre sur la
brèche de notre existence. Que les acteurs nous parlent en morse, en algèbre ou avec des
pancartes, quils tracent des mots sur le sol qui couleront comme coule le sang des
hommes, quils aillent chercher leurs répliques dans des sacs à répliques ou
quils répliquent par des mouvements de corps ou des gestes desprit,
cest de notre vérité cachée dont ils nous éclaboussent. Beaucoup ne le supporte
pas et partent avant la fin. Il sagit de plusieurs heures de jaillissements crus et
pourtant si subtiles, tout est équivoque.
Lorigine rouge parce que les jeux de mots sont des jeux de sang et quun peu
partout dans le monde on meurt par glissement de mots. UN HOMME PAR LA FENÊTRE se
demandera tout haut si ce nest pas le langage qui est acteur. Pardon, mais ici se
sont les acteurs qui sont langage, et quelle performance ! Mot, apostrophe ou virgule :
prologue au ciel, cascade de duos, liturgies de cirque, lamentations, épithalames,
paysage parlé, tarentelles, double drame pronominal ; et puis les diverses apparitions
dUN HOMME EN BOIS, de LHOMME EN MATIERE VIDE, des HOMMES DHECATOMBES et
des dizaines dautres qui se chevauchent, se superposent, se juxtaposent, se
conjuguent
Ils apparaissent tels des mirages, et pourtant chacun de son passage
noircit la page blanche comme on écrit un livre. Ils viennent se demander pourquoi ou
comment. Ils chantent, dansent, cherchent, ils veulent aimer ou tuer, ils établissent le
grotesque de notre société à tel point que ces spectateurs qui senfuient avant la
fin du spectacle, semblent inclus à la mise en scène.
Les pulsations de la pièce sont des pulsations de vie, si riche quelles sont
parfois difficiles à comprendre. Cest comme un cur qui bat, devant nous.
Lorigine rouge avec des hauts et des bas, des trop lents et des trop vites, des trop
loin et des si proches que cela nous touche.
Il met en scène nos phobies, nos désirs, nous qui ne sommes que du vide et pourtant
si plein. Les thèmes senchaînent : le mensonge, la peur, le refus, le suicide.
La petite condition de lhomme, chez Valère Novarina est toujours teintée
dune dimension religieuse ou mystique.
Parce que les mots ici sont de chair et de sang et quils nous parlent à nous,
être de chair et de sang, parce que nous assistons en direct à un tourbillon de couleurs
et de sentiments humains, malgré le u-monde et le e-moi, Lorigine Rouge, cest
avant tout du spectacle vivant, à létat pur.

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Lair
du temps
Finalement tout le monde sen fout au théâtre Clavel
Par Eléonore van den Bogart
Que peut-on dire dun spectacle à la mode, si ce nest quil
sinscrit au palmarès des nouvelles pièces de boulevard qui, depuis la saison
dernière déferlent sur les scènes parisiennes.
Tant dans les créations que dans les mises en scène, la tendance est à la "
prise dotages ".
Au théâtre Clavel, trois
acteurs au bout du rouleau sont en quête de gloire et dargent. Ils décident, non
sans mal, de prendre en otage leur public. La pièce souvre sur une présentation
volontairement grotesque. Les comédiens, perruques de travers, affublés dun style
" Deschiens " sur jouent leur propre rôle pour nous faire " pleurer de
rire ". Puis cest la rupture : Mademoiselle Marine, qui savérera plus
tard être un transsexuel, mène le bal. Elle nous menace maladroitement de son pistolet,
on ne se sent pas vraiment concerné, mais laction semballe : ça crie, ça
hurle et ça " pète les plombs ".
Terrorisés par cet acte inconsidéré, nos trois comédiens sont tendus, nerveux et
bien que très courtois, ils ne ménagent pas vraiment leur audience. Ils savent pourtant
être touchant par une naïveté parfois rafraîchissante. Bravo à Yannick Blivet qui
nous rattache à lhistoire.
Pour respecter le jeu de la
comédie daujourdhui, les auteurs ont truffé le spectacle références. Magie
de lintertextualité ? Quoiquil en soit, les allusions explicites à la
culture mass media sont légions, de la dernière série TV au dernier carton
cinématographique. Il nest pas sûr que la référence à Urgence ou X-Files,
écran à lappui, rapproche du spectateur (même sil est amateur). Malgré ces
sempiternels clins dils, le ton de la pièce est cohérent et leffort
décriture est réel. On peut saccrocher aux gags qui en fin de compte,
viennent coudre la pièce, du " Philippe Bouvard est dans la salle, ils peuvent
demander le gros lot !" à ladjudant-chef Marinez qui nest autre qu
un pédophile pervers, sans oublier les scènes sang-ketchup pour rehausser le tout.
Bref, il y a de la farce, de la sauce tomate et de jeunes comédiens qui se dépensent
sur scène sans compter.
On sort de là content mais avec une impression de déjà vu. Si lon ne rigole
pas franchement, on sourit légèrement de ce rictus tendre qui souligne un : " Allez
les gars, vous avez mis le paquet, ne lâchez pas le morceau parce que contrairement à ce
que vous pensez, le vrai public, lui, ne sen fout jamais.

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LHippolyte de mes rêves
Phaedras love au théâtre de la Bastille
Par Karine Blanc
Un décor ascétique sur un plateau angulaire, géométrique
Un plateau
écrin qui nous offre les acteurs ou un plateau-piège qui va coincer les
personnages. ?
Un peu des deux : il y a du piège et il y a de lécrin dans la
scénographie de Renaud Cojo. Symbolisme troublant pour tenter de redonner vie à Sarah
Kane. Dans le piège écrin, se vautre sous nos yeux un Hippolyte débraillé, crasseux,
libidineux, un Hippolyte dépressif et autodestructeur, qui se goinfre de
" Chamallows " les yeux rivés sur un péplum. Une poignée de chips,
une poignée de bonbons, il renifle une chaussette sale dont le sol autour de lui est
jonché et il se mouche dedans. Il se gratte, il rote, il éternue et il se goinfre
encore, il se masturbe un peu, comme, ça vite fait, il jouit machinalement et hop ! Une
autre poignée de chips.
Le temps sécoule, le spectateur, voyeur, ne peut pas échapper au personnage. On
néchappe pas à Hippolyte. Le Phèdre de Sarah Kane porte bien son nom :
" Phedras love ", lamour de Phèdre : Hippolyte. Tout
gravite autour de lui. Les vies sont suspendues à son souffle Les autres personnages ne
prennent corps que pour lui, quà travers lui. Les marionnettes lui tendent leurs
fils, lamour ne sait plus sil existe, la chair est douloureuse, les âmes se
damnent, les êtres se cherchent sur le plateau incandescent, les personnages
sentrechoquent, se déchirent autour dHippolyte, pour Hippolyte, par
Hippolyte. Il est le bourreau et le martyre
Il transcende le bien et le mal. Le cur dHippolyte sennuie. Plus rien
na dimportance que sa chair. Entraînée dans son sillon la famille royale se
vautre dans la déchéance. Une famille royale qui sennuie, une famille royale
décadente
où Sarah Kane a-t-elle puisé son inspiration ?
On voit là en tout cas lurgence de vivre, même mal, lurgence de dire,
même mal et le refus de toute limite. Sénèque nous avait raconté la passion sublimante
et dévastatrice de Phèdre pour Hippolyte, Sarah Kane a raconté lerrance cynique
et douloureuse dHippolyte, Renaud Cojo tente de raconter Sarah Kane. Y
parvient-il ? Je ne suis pas assez initiée pour pouvoir le dire. Il y a en tout cas
un travail évident et une vraie volonté de traduire limpuissance des êtres, la
force des émotions et lattraction du chaos. Il en ressort un esthétisme cru et
glacé, une figure imposée qui mérite sans doute une bonne note technique et
le
vide. Il manque peut-être une petite flamme pour pouvoir mieux sentir la glace. Parce
quil faut du chaud et du froid pour se sentir vivant.
Il nous reste Thierry Frémont, magnifique Hippolyte, hirsute, le cheveu gras,
sensuellement décadent, comme je naurais jamais osé le rêver. Immensément
présent, puissant et vulnérable étonnamment vivant au milieu de ces marionnettes en
costumes rouges. Entouré de comédiens irréprochables, il est le seul à rayonner en
dehors de lécrin-étau pour atteindre le public. Ce soir, jai vu Hippolyte.
LHippolyte de mes rêves.

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"
CRS
SS ", " De Gaulle au placard ", embrouilles et
compagnie
Sous les pavés la plage au Théâtre Daunou
Par Diane Valembois
Vous êtes dans doute passé à côté des affiches très " racoleuses "
et, soit dit en passant, ratées de ce spectacle. Mais cest ici quil vous
faut, comme on dit, faire abstraction des apparences, et vous précipiter de prendre vos
billets pour aller voir cette comédie explosive quest Sous les pavés la plage.
Revenons 32 ans en arrière, lors des manifestations étudiantes de mai 1968. Qui ne
connaît pas cette page mythique de lhistoire de la Vème République, qui a ouvert
la voie à des murs nouvelles. Cest une époque exceptionnelle où les jeunes,
dans un consensus remarquable, se sont mis soudain à croire au changement. Les étudiants
parisiens, initiateurs du chamboulement, ont été très vite rejoints par leurs
condisciples, puis par les travailleurs, dans leur révolte contre " Grand-père
De Gaulle " et leur volonté de faire sauter toutes les barrières
A
commencer par celles mises en place par les CRS. Notre bonne vieille capitale sen
retrouve toute chamboulée et ceci, la pièce va nous lexpliquer, par la faute
dun imbécile.
En effet, Sous les pavés la plage est lhistoire de Pierre, fabuleusement
interprété par Guy Montagné, sous-fifre à Matignon. Incompétent, le voilà pris dans
la course des " Evénements de mai 68 " et il va enchaîner gaffe sur
gaffe pour tenter de " rétablir lordre " comme il dit.
Ce père de famille habite le 6ème arrondissement de Paris, rue Gay Lussac,
juste sur le passage des "Rouges " pendant ce très chaud mois de mai. Il vit
jusque là tranquillement avec sa femme Madeleine, léclatante et toujours jeune
Danièle Evenou. Elle incarne la parfaite mère au foyer, à la fois résignée et
écervelée, prête à tout pour conserver une certaine entente dans son nid conjugal
douillet.
Mais la pièce semballe. Le spectateur comprend rapidement qui a donné si peu
judicieux lordre aux CRS de faire évacuer la Sorbonne un certain vendredi 3 mai
1968, déclenchant ainsi une cascade de catastrophes qui mettent le feu au quartier Latin.
Ce nest autre ; bien sûr, que Pierre. Ce dernier, aveuglé par son devoir et
par lamour quil porte au Général de Gaulle, ne saperçoit pas même
pas que sa fille Marie-Jo (Mathilde Pernin) sort en cachette pour aller entendre la bonne
parole des gauchistes à la Sorbonne. Le moment où la jeune fille troque sa sage petite
jupe plissée et ses longues chaussettes contre la panoplie " pantalon pat
déph/ haut voyant ". Mais Marie-Jo est manipulée par
Jean-François, un opportuniste, qui lui fait croire à la Révolution alors que seule
lintéresse la bourse détudes quil pourrait recevoir grâce à
lentremise de Pierre, fonctionnaire haut placé. Le conflit de la rue se retrouve
dès lors transplanté dans la famille. Marie-Jo ne jure plus que par Mao et son petit
livre rouge tandis que son père sendort en contemplant le portrait du général de
Gaulle accroché dans le salon. Lincompréhension entre le père et sa fille devient
totale. Les piques fusent. Les dialogues ébouriffés, nés de ce tempétueux conflit de
génération font souvent mouche et les spectateurs rient de bon cur aux saillies
malveillantes des personnages.
Grâce aux bons soins de Marie-Jo, le bel appartement de la rue Gay Lussac se
transforme progressivement en véritable QG révolutionnaire. Parallèlement, Pierre,
dépassé, veut trouver rapidement une solution pour rétablir lordre de la rue et
recevoir les honneurs du Général De Gaulle. Il passe donc journées et nuits à
travailler, sans résultat. Son épouse, délaissée, na plus quune idée
fixe : pouvoir faire son " petit câlin nocturne " hebdomadaire, fixé par
le mari au vendredi soir. Madeleine, frustrée et surexcitée, sapprête à
succomber aux charmes dun beau CRS lancé à la poursuite du " chef de
bande " Daniel Cohn-Bendit, ennemi public n°1 de la police. Ce mois de mai un
peu fou va ainsi changer toute la gentille petite famille très " bon chic bon
genre ".
Cette pièce est un régal dhumour où se mêlent éclats de grenades et éclats
de rires au rythme effréné des quiproquos et des événements de mai 68. Les
soixante-huitards vont adorer et revivre, avec une larme de joie, cette époque qui a tant
marqué leurs esprits. Ils réentendront avec nostalgie les slogans quils ont sans
doute eux-mêmes, scandés. Les spectateurs les plus jeunes imagineront peut être, un
jour, se faire entendre à haute voix comme lont fait leurs parents.
Quant au titre, il suffit daller voir le spectacle pour en comprendre
lastuce.

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Alors ! On le fait le coup ?
American Buffalo au Théâtre du Rond Point
Par Karine Blanc
Une vieille brocante, un gangster paternaliste et son jeune
protégé. Il y a un coup dans lair. Il y a de la filature, du pistage, du café
noir et des hamburgers au bacon, des histoires de poker, des tricheurs et des traqueurs.
Il y a le vrai caïd dont on parle, quon ne voit jamais, mais que lon
respecte. Il y a le nerveux, le Joe Pesci, qui sagite et qui gueule, qui
sénerve et qui flippe. Dehors bien sûr il fait bientôt nuit, le tonnerre gronde
et la pluie tombe à torrent, ceux qui sortent reviennent trempés.
Tout ça pour aller braquer un tas de vieilles pièces chez un collectionneur, qui a
dû partir en week-end, cest le gamin qui la dit. Cest le gamin qui
la filé. Quoique finalement cest pas si sûr
il est peut être encore
chez lui. Il faut ruser pour vérifier. De toutes façons on sait pas vraiment comment
entrer
et si les pièces sont dans un coffre ? Qui fera le coup ? Qui ne
le fera pas ? Quest ce que ça peut changer dans la vie de trois gangsters à
la dérive ? La relation entre le gamin et son mentor est-elle vraiment
paternaliste
mmh, un peu plus ambiguë, finalement. Lorage gronde de plus
belle : il y a de lembrouille dans lair
et si on frappait le gosse
pour le faire parler ? Il est pas net ce gosse
Ces bandits paumés sont gentils, on les aime bien
parce quon aime bien
David Mamet. La mise en scène de Michel Fau ne nous dérange pas trop. Tout ça se laisse
regarder
tranquillement. Parfois, Michel Fau est plus brillant, plus aventureux. Le
spectateur ne sera pas choqué.
Linterprétation du metteur en scène et de son comparse est irréprochable. Michel
Vuillermoz est survolté, son entrée en scène donne un coup de fouet salvateur au
spectacle. Ils sont faciles, presque virtuoses.

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Bach
sans son cache sexe
La pantera imperial à lOdéon-théâtre de lEurope
par Vincent Léandri
Une délirante déconstruction sans irrévérence, avec les abandons du plaisir et de
la démesure que suggère la grandeur du génie, avec le soin de couper court aux emprises
paralysantes des conservatismes et des conservatoires : cest ainsi quon
pourrait qualifier le spectacle de Carles Santos, concert abracadabrant où les puissantes
architectures sonores du maître de Leipzig sont aussi bien le prétexte de compositions
minimalistes, dans la lignée dun Steve Reich, que de moments théâtraux où
lampleur du dire et du faire, de la mécanique visuelle qui se déploie en
contrepoint des gestes et des corps, débouche sur de purs moments de danse.
Un spectacle total, donc, où il ne manque que le chant choral qui y était paraît-il
originellement présent, avec le Crucifixus de la Messe en si évidemment
interprété
par un chur disposé en croix. En revanche, malgré la brièveté
des textes, le choix heureux a été fait de ne rien traduire de la langue espagnole. Sans
ôter grand chose à la compréhension pour qui nest pas hispanisant, elle apporte
une délicieuse atmosphère de Movida qui fait pendant au prétendu sérieux de la culture
allemande.
On suit donc avec un enthousiasme rabelaisien la succession des séquences et des
tableaux, qui senchaînent avec autant de souci damplification que de rigueur
méthodique. Sans cette façon daller jusquau bout de chaque possibilité, de
la reproduire sous diverses facettes comme les réexpositions sous différentes figures
dun même motif musical dans une fugue, ce ne serait quun alignement de
sketches ou de gags, tandis quici on bascule jusquau vertige. Une femme dans
la pénombre avec un chandelier à la main décrit inlassablement et avec fougue les
portées chargées de notes dune partition ; un ténor lutine sa dulcinée en
costume baroque et déclame un motif musical avec un enthousiasme qui les conduit tous les
deux jusquà lorgasme ; les revoilà tous les deux frénétiquement en
train de solfier les syllabes des notes et des rythmes, sur un tempo endiablé
dexercice gymnique qui débouche sur une démonstration de flamenco (on est toujours
sur des compositions de Bach) ; sur une partita pour violon seul, des femmes entrent
sur scène, vêtues de robes aux couleurs acidulées, et se déchaussent
précautionneusement avec de se retirer, laissant chacune leurs souliers posés sur une
boîte ; peu après les mêmes reviennent, pendant que deux piano se disputent une
fugue, elles dégrafent leurs robes et les jettent sur le devant de la scène, dans un
lent et majestueux ballet de streap-tease qui nen finit pas ; le tout
sachève sur une démonstration de " piano-tamponneuses ", avec
au centre un piano mécanique livré à lui-même.
Rien nest gratuit dans ce délire visuel qui apparaît plutôt comme une
exploration juste, une mathématique des sensations et de lespace qui amplifie celle
de la musique, et lémotion musicale elle-même est omniprésente. Elle est comme
éclairée par des explorations gestuelles, par des superpositions brutales, par des
déconstructions progressives (enlever à chaque fois une note, " step by
step ", à la même phrase musicale quon reproduit et qui apparaît ainsi
riche dune infinité insoupçonnée de ressources et dévocations).
Lexercice renouvelle lémotion. Linvention formelle la fait rayonner.
Luvre de Bach apparaît donc libérée de son carcan, éminemment
fécondante, exorcisée de son caractère écrasant par les rangées de gigantesques
bustes en faux marbres qui tiennent lieu de pendrillons. " Je nai rien
fait que de très normal ", affirme Carles Santos avec bonhomie lors dune
rencontre avec le public à lissue de la représentation. " Ces images, je
les avais déjà en moi quand japprenais le piano au conservatoire, quand on me
contraignait à jouer avec un livre sous chaque bras. Il me paraissait plus naturel de
jouer en courant derrière le piano ". De nos cultes et de nos astreintes il
faut faire une ascèse du jeu.
A voir à partir du 20 juin, toujours de Carles Santos, Ricardo y Elena

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Le
goût des moustaches
Les petites femmes de Maupassant à la Comédie des Champs-Elysées
par Karine Blanc
Blancs, les poufs autour de la table basse, blanche, la table basse au milieu des
poufs, blanc le paravent, blanc le rideau. Décor immaculé pour accueillir les petites
femmes de Maupassant. Elles arrivent une à une, virginales, quel que soit leur âge. Les
robes sont blanches et les yeux pétillent. Seule présence masculine sur le plateau : un
portrait d'homme, joliment moustachu, accroché au paravent. Les hommes, on ne les voit
pas, mais on en parle. On ne parle que d'eux. Des aventures souvent extra conjugales :
celles là, au moins, on peut les choisir. Des visages entrevus, des mots échangés, des
souffles, des caresses, des étreintes, des avantages de la moustache qui donne du goût
aux baisers. Quatre femmes s'accordent une "parenthèse enchantée". Pour
quelques jours, Céleste, la plus âgée, leur ouvre sa maison. Les histoires de Coralie,
Zoé et Hortense viennent égayer sa solitude. Contes grivois, échos de désir, jeux et
chansons nouent leur complicité dans un souffle de liberté : Elles peuvent se raconter,
enfin, partager leurs émois et leurs dégoûts. Dégoût pour l'homme qu'elles ne
désirent pas et qui les force à s'acquitter du devoir conjugal, et besoin de laisser,
ailleurs, parler leurs corps. On entrevoit les pièges de l'adultère dans les récits de
fantasmes assouvis et inassouvis. Coquetteries, fausses pudeurs, semblant de naïveté.
Elles sont belles et touchantes. Lorsqu'on aperçoit tout à coup un semblant de
moustache, c'est la jeune Coralie qui s'est travestie pour donner la réplique à Zoé
dans une "scénette" parodique, qui amuse leurs aînées. C'est aussi la
moustache d'un domestique sur laquelle Céleste nous fait fantasmer au travers de ses
jumelles, mais dont on ne voit pas l'ombre. La sobriété de la mise en scène et la
justesse des comédiennes laissent au texte tout le champs qu'il mérite. On se laisse
porter par les mots. Les femmes de Maupassant sont des femmes, tout simplement. Moins
émancipées que celles d'aujourd'hui, elles trouvaient leur liberté dans l'hypocrisie
ambiante. Amoureuses et coquines, menteuses et charmeuses, elles ont peur du temps et de
la solitude. Combattantes dans l'ombre, éclatantes au grand jour, elles ne veulent pas
subir leur vie. Elles veulent croire à l'amour. On n'a vraiment rien inventé.

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Mais où est léléphant ?
Un chapeau de paille d'Italie au théâtre Silvia Monfort
par Samuel Martinez
Si vous naimez pas le nouveau théâtre et si
vous ignorez tout du travail dAntonin Artaud ou de Jean Louis Barrault, allez voir
un chapeau de paille dItalie dEugène Labiche au carré Silvia Monfort à
Paris. Le rôle titre est un sacré farceur qui se promène dans chacun des cinq actes. Le
surréalisme de lécriture dépasse largement le cadre du vaudeville :
cest ce chapeau que Fadinard jeune rentier doit remettre sur la tête de sa
maîtresse parce que son cheval en a dévoré une partie au bois de Vincennes et ce le
jour des noces du jeune homme avec une riche fille de pépiniériste.
Une pianiste au pied de la scène fait une illustration
musicale et accompagne les chansons rigolotes à la Frères Jacques des personnages et vu
quil y a un chur et des arias la pièce bascule fréquemment dans
lopérette. Tout ceci est très réjouissant pour loreille
mais pour
lil un peu moins. Les comédiens, tous excellents, évoluent dans une
atmosphère de film muet en noir et blanc où ils changent eux-mêmes le décor de
carton-pâte entre les actes.
Le régisseur éclaire les apartés des personnages en
flashs couleurs, la pianiste se fait " alpaguer " par Fadinard et doit
monter sur scène, autant déléments qui animent un spectacle qui aurait pu choisir
avec plus daudace la carte du surréalisme.
Avec un tel " hymne à la folie et au
dérèglement " comme il est dit dans le programme on aurait aimé voir
débarquer un éléphant, Pierre Boulez ou pourquoi pas Jean Pierre Papin ? Monsieur
Serge Lipszcyc peut-être y-a-t-il trop de lettres dans votre nom comme le disait
je-ne-sais-plus-qui à propos de Nietzsche
Le spectacle est néanmoins un beau morceau de commedia
dellarte à la française et Fadinard, le parvenu, est un Sganarelle de bon aloi qui
parasite avec merveille cette bourgeoisie conventionnelle.
Ecrire à l'auteur de
l'article

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Le ciel, aujourd'hui est d'un
bleu presque blanc...
Lettres d'Algérie Vingtième Théâtre
par Karine Blanc
Les visages du chur cachés derrière des journaux, des murmures inquiets,
douloureux. Mauvaises nouvelles ? Nouvelles d'Algérie. Quelques notes s'élèvent,
inquiètes, douloureuses. Une jeune femme, entre sur la scène... elle pousse un vélo ?
Elle tient un vélo ? Elle se cramponne au guidon. Un filet de voix sort de sa gorge ;
inquiet, douloureux. C'est une lettre chantée. Paroles saccadées, mouvements nerveux,
échos de gestes anodins, soucis quotidiens d'un pays en guerre. En guerre ? D'un pays
terroriste ? D'un pays terrorisé. Elle poursuit sa route, parce qu'il le faut bien. Le
temps n'est jamais suspendu. La mort plane et la vie suit son cours. La vie dans l'ombre,
la mort dans l'ombre. Le combat fou, désespéré et les lettres. Les mots qu'on envoie
aux proches pour leur dire. Leur dire que la mort plane et que la vie suit son cours. Leur
dire la peur et l'impuissance et leur dire aussi qu'il n'y a plus grand monde dans le
salon de coiffure, qu'il fait quand même beau dehors, que ce serait sympa d'envoyer
"vogue" et "femme actuelle"... que la vie suit son cours. Les
chanteurs, acteurs se succèdent donnant tragiquement vie aux mots des auteurs anonymes
d'Algérie. Ils nous donnent les mots, les cris, les chants, enchevêtrés sur tous les
tons, toutes les octaves, dans des langues et des modes de communication qu'on ne comprend
pas toujours, mais qui, peut être, touchent notre voisin. Curieux mélange qui se fond en
un appel et qui emplit la salle.
On est happé par la rumeur, qui tout à coup part du public pour se joindre au
chur. Puis, c'est la vitalité, l'énergie et l'humour de l'intervention de Monica
Passos qui ajoute à cet "Oratorio en quatre temps" une dimension humaine. Mots
bruts, scène dépouillée lumière crue, voix habitées et le chur vit, se
transperce le cur, explose, papillonne et renaît. Métaphore de l'espoir et de la
force de l'union.
Le spectacle de Béatrice Thiriet, court et dense repose sur l'esthétique du message.
Lorsque la réalité dépasse la fiction, il reste les mots et la musique, il reste l'âme
et l'art. Il reste le pouvoir de dire.

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Lettre
à Anne Roumanoff
A la roumanoff à Bobino
par Samuel Martinez
Chère Anne Roumanoff
Je vous écris pour vous dire que je vous adore vous et
votre nouveau spectacle à Bobino. Mis à part le mauvais humour de votre première
partie, jai beaucoup ri, simplement et avec une telle légèreté que jen ai
oublié les mauvaises chaises et la douche quavait oublié de prendre mon voisin de
devant. Jai compris votre douleur de femme devant la pénurie de papiers WC de votre
mari en plein travail et que (Sainte !) vous allez lui apporter. Et quand vous
imaginez partir sur la lune en vacances dans un futur proche, jen parlais avec un
cousin lété passé !
Bref vous riez de belles choses qui me sont familières.
Vous égrenez les turpitudes de la femme moderne mariée(lêtes-vous ??), les
courses, le ménage qui à lair de vous de causer beaucoup de tort vous devriez
arrêter, les baby sitters, lordinateur, la fille de quinze ans, le mari-enfant, et
ces hommes quen général vous adorez détester. Vous traitez bien celui que vous
faites monter sur scène pour le sketch du prof (et son
irrésistible " rebondir péda " !) Il faut dire que vous le
manipulez comme un taureau dans larène avec votre ensemble rouge pétant.
Apparemment vous savez y faire avec les mecs, cest vrai que vous avez travaillé
chez
Ruquier, vous devez être blindée.
Ah oui, vous imitez très bien les enfants et vous êtes
très touchante en le faisant, sans doute lêtes-vous restée encore
2000 bisous
P.S : cest qui votre DJ pour les musiques ?
Il ou elle assure .

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L'amour
entre ciel et terre
Les Femmes savantes à la Comédie Française, mise en scène de Simon
Eine
par Jérémie Lefebvre
Un arbre, un ciel dautomne, une bibliothèque, des
fragments dhôtel aussi dorés que dérisoires... Le décor est imposant.
Lintérieur et lextérieur sy disputent la scène avant que le premier
vers ait fusé ; et cest aussi par une querelle que commence "Les Femmes
savantes", avant dernière pièce de Molière, qui nen est pas avare. Deux
soeurs sy affrontent, lune entièrement vouée à la science, aux lettres, aux
étoiles, lautre plus terrestre, parlant de se marier. Se marier, mon Dieu, quel
projet vulgaire, lui assène laînée en alexandrins. Ah, pourquoi donc ? répond la
plus jeune de même. Le sujet est lancé, explosif : dans la famille souffle un vent de
révolution. Sous la houlette de lautoritaire Philaminte (Alberte Aveline, en
alternance), sa soeur Bélise (Catherine Salviat, en alternance) et sa fille Armande
(Isabelle Gardien), ont décidé de faire savoir au monde que la femme brille désormais
par son intelligence et depuis, les trois "savantes" ne parlent que
"savoir". Le curieux dans cette affaire est quelles se sont entichées
dun homme pour appuyer ces inclinations, et non des moindres : Monsieur Trissotin
(Yves Gasc, en alternance), littérateur de salons dont la pédanterie na
dégale que la fatuité, et que Philaminte destine à sa cadette Henriette
(Françoise Gillard), laquelle se prétend bête, heureuse de lêtre et disposée au
mariage... mais avec un autre.
"Les Femmes savantes", cest dabord
une comédie du sérieux qui tourne au ridicule. Molière trouvait au rire des vertus non
seulement thérapeutiques, mais aussi rédemptrices, et nous montre ici des personnages
qui, en perdant le sens de lhumour, ont perdu leur identité. Si lon veut
savoir de quelle étoffe étaient taillées les premières féministes, ce nest pas
dans cette parodie quil faut chercher la réponse ; avant dêtre politiques,
ces savantes sont drôles, parce que snobs. A travers cet amalgame, Molière a-t-il voulu
renvoyer la féminité à son ménage ? On pourrait le croire, on aurait peut-être
raison... quoiquà travers laffligeant Trissotin, sa peinture des vanités
masculines est plus féroce encore. Enfin ce nest pas lambition intellectuelle
qui est ici moquée, mais son affectation.
"Les Femmes savantes", cest aussi
lhistoire dun couple, Philaminte et Chrysale, où la femme a pris le pouvoir.
Molière a posé un père lâche et démissionnaire malgré ses opinions contraires à
celles de sa femme. Ici intervient le metteur en scène, Simon Eine, qui choisit
dexpliquer la lâcheté de Chrysale par sa passion pour Philaminte et den
faire un amoureux plutôt quun faible. Michel Favory (en alternance) est étonnant
de subtilité dans la tendresse malicieuse ; le personnage y gagne en intérêt lors des
scènes sans sa femme, mais il rejoint curieusement la caricature dans les discussions en
couple ; et si la pièce sarticule bien autour de deux camps, lun concret,
lautre désincarné, le couple Chrysale-Philaminte ny semble pas central. Sans
doute la direction donnée à Philaminte (Alberte Aveline est magistrale) ne répond-elle
pas à ce pari, car on y sent moins le gant de velours propre à désarmer lamoureux
que la main de fer dune castratrice. Pour faire passer lidée de Simon Eine,
quelques ambiguités entre eux, quelques silences, une relecture enfin plus radicale du
texte eussent sans doute été nécessaires. Dans cette revisite partielle des figures, on
est également étonné dune Armande à linterprétation monochrome et très
visiblement technique. Armande la victime, qui en toute bonne foi réprime ses chairs et
ses sentiments, Armande la grande oubliée de cette histoire, est aussi loubliée
dune mise en scène fine mais inachevée.
A la Comédie Française, les mouvements des corps, la
diction et la justesse des tons sont millimétrés, souvent préfabriqués. Ici beaucoup
moins que dhabitude, et si la musique des vers scandés nous rappelle souvent
quon est au théâtre avec un accent circonflexe, on loublie en
sesclaffant des grandes réussites de jeu, celui de Catherine Salviat - explosive
Bélise - ceux dAlberte Aveline et Michel Favory, celui de Françoise Gillard enfin,
radieuse Henriette, si sincère quon lui pardonne vite dallonger le dernier
pied de chaque vers. Durant deux heures trente, les personnages emplissent la scène,
traversent, se retournent, simmobilisent ; parfois cest de la danse, les poses
se déclinent et les corps perdent leur poids, tirés vers les hautes sphères de leurs
aspirations... parfois cest de la peinture, la lumière est douc | |