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Démons en liberté
Dämonen au Théâtre National de Chaillot
Par Jeanne Le Gallic |
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Mobile du crime
Le crime du XXIème siècle au Théâtre de la Colline
Vu par Lionel Spycher (auteur) |
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Bondages
Le crime du
XXI ème siècle, au Théâtre de la Colline
Vu par Serge
Latapy (journaliste) |
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L’absence d’évènements
privilégiés
$ Shot
au Théâtre de la Bastille
Par S. Clément
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Tranche de
vie à huis-clos
Gouaches au Théâtre Ouvert
par Vladimir Mouveau
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L'abîme
des sentiments qui abîment
Mon ami, au Théâtre Paris la Villette
Par Frédéric Cheminade
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L’art
de l’enfance
Les Habits du Dimanche au Théâtre 71 de Malakoff
Par Serge Latapy.
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Un
tapis de cordes ... volant
Perspectives au Théâtre Sylvia Montfort
Par Samuel Martinez
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Maux
croisés
Trois Poètes par Claude
Mercutio, au
Caveau de la Bohème-
Par Delphine Bailly |
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Le Théâtre contre les
mots
Lettres mortes, au Théâtre National de Chaillot
Par
Frédéric Cheminade. |
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Le
verbe en érection
Régis Mailhot au Bec Fin
Par Vladimir Mouveau |
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Ni ange,
ni démon
Walk away au Théo Théâtre
Par Guillaume Jaspar |
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Beaumarchais à plein régime
Le Mariage de Figaro au Théâtre des Amandiers
Par Serge Latapy |
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Jamais
sans ma mère…
Indépendance
au Tremplin Théâtre
Par Véra
Lee |
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Qu'est ce qui fait courir
David ?
L'Agent culturel au Théâtre proposition
Par Frédéric Cheminade |
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Michèle, à corps
et à chant...
Michèle Atlani en concert au Théâtre des Déchargeurs
Par Hannah Zerbib |
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Frédéric
Lebon
pas mal
Frédéric Lebon au Point Virgule
Par Vladimir Mouveau |
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Un regard essentiel sur la violence
des hommes
Lear au Théâtre de la Ville
Par Marie Fine
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Le
spectacle sera réussi
Entracte manqué au Point Virgule.
Par Caroline Delage
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La femme de papier
Lettre dune inconnue au Sudden Théâtre
Par Eva Héliar |
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Danse avec les fous
Lucky-Mat au Théâtre de la cité internationale
Par Cyril Carret |
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Démons en liberté
Dämonen au Théâtre National de Chaillot
Par Jeanne Le Gallic
Une adaptation libre, très libre des
« Démons » de Dostoïevski, par le très controversé metteur en scène
allemand Frank Castorf. Le spectacle ressemble à une performance hirsute et dégingandée
dans laquelle luvre magistrale est finalement desservie. Mais la saveur
visuelle est intense. Les comédiens de la Volksbühne, la mise en scène et le décor
recèlent dinventivité, déstructurent tout classicisme et ce faisant renouent avec
une tradition théâtrale germanique et russe.

La
mise en scène de Castorf est celle dun artiste contemporain, il nous offre la
vision théâtrale comme en cinémascope dune saga décadente. La traditionnelle
datcha est pour lheure une maison préfabriquée, installée sur un plateau
tournant. Une véranda dévoile un intérieur cosy, canapé en cuir blanc, télévision,
piano et cuisine aménagée.
A lextérieur un bassin, des transats en plastique et une grosse plante verte
délimitent la propriété bourgeoise. La scénographie est époustouflante. On assiste
médusé aux évolutions de la petite société, les uns entrent, sinstallent,
discutent, boivent, les autres sortent, dessaoulent, saiment, se violentent. Le
débat didées se déroule au gré dactions au naturalisme déconcertant.
On
pisse les fesses à lair dans les plantes vertes, on patauge en habit dans le plan
deau, on danse nu comme la succube sous la lune. Les idées philosophiques,
politiques traversent des êtres aux préoccupations organiques, parfois grossières. Le
choc est produit par ce décalage et le mélange de genre des personnages. 
Le
travail des comédiens est assez fascinant. Il campent des personnages qui pourraient
être sortis dun film hollywoodien, produit par un russe, distribué par un italien
indépendant et monté par un allemand expressionniste. Un cocktail explosif. Anarchistes,
nihilistes, conservateurs et révolutionnaires bourgeois se décomposent sur fond de
névrose, rock et fascination pour le tube cathodique. Les acteurs, de toutes
générations, fournissent un travail physique hallucinant. Ils sont constamment en
mouvement, escaladent, tombent, se débattent avec divers objets. Un tourbillon qui
condamne lennui dun théâtre hiératique.
Les
personnages ont chacun une particularité physique dans leurs démarches, plus ou moins
soulignée. Cette gestuelle travaillée leur confère un caractère social, un statut
quils abandonnent dans les frasques de leur intimité et les spasmes de leurs
possessions. Ils oscillent durant le spectacle entre parade raisonnable et frénésie
démoniaque. Tant et si bien que débauche physique et idéologique se mêlent en une
fange où lêtre sétiole et croît.
Lensemble est tellement dense et
touffu que lon sy perd parfois. Lintrigue est obscure et la puissance de
lécriture dun des esprits les plus brillants et visionnaires du XIXe siècle
passe largement à la trappe. On regrette aussi que le début de la deuxième partie se
veuille un peu trop didactique, comme un rappel de la manière dont on aurait pu aborder
le spectacle et que lon a sciemment rejeté. Mais baste. Le travail densemble
est impressionnant, laissant une part certaine à limprovisation.
Au final, le spectacle prend sens dans
une déconstruction matérielle, le décor du début nest plus quun cloaque,
les murs sont tombés.

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Un
tapis de cordes ... volant
Perspectives au Théâtre Sylvia Mont fort
Par Samuel Martinez
L'
Ensemble orchestral de Paris prezésente une série d'oeuvres d'hier
et d’aujourd’hui.Les
cordes étaient à l'honneur samedi 20 Janvier avec trois compositeurs
: Zoltan Kodaly , le
contemporain Serge Kaufmann et Johannes Brahms
. Un concert tout confort sur un tapis de cordes moelleux...
A
l'initiative de cet intéressant projet le directeur de cet orchestre ,
George Schneider , qui nous livre sa vision de la musique :
" Il n'y a pas une musique classique d'hier , et une musique
contemporaine d'aujourd'hui , il
n'y a pas une musique "actuelle" , par opposition à une
musique "dépassée" . Il y a tout simplement la
musique." Amen ! disons nous avec force . Il y a donc des résistants
à cette manie franco- française de catalogage et d'étiquetage des
genres et styles musicaux.
Trois
pièces pour cordes étaient mises
en une intéressante perspective:
Le
premier quintette à cordes de Johannes Brahms (1883-1897) opus 88
La
sérénade pour deux violons et alto opus 12 de Zoltan Kodaly
(1882-1967)
Selah
la
rhapsodie pour quintette à cordes
de Serge Kaufmann .
On
y retrouve la même beauté chatoyante de la musique slave , cette
dramaturgie qui agrippe l'oreille , née des évènements tendres ou
violents qui se succèdent de manière imprévisible . A mille lieux
des lieux communs des restaurants russes (parfois efficaces pourtant)
, les violons d' Hubert Chachereau et de Mirana
Tutuianu m'ont littéralement transporté. Leur jeu énergique et
précis ont fait merveille à rendre ces motifs colorés qui circulent
d'un instrument à un autre , créant une vibration sonore et dotant
l’œuvre d'une vie propre .
La
sérénade de Zoltan Kodaly (prononcer Kodai)
m'a ainsi été présentée , à mon grand ravissement . Ce
compositeur hongrois est inexplicablement beaucoup moins connu que Béla Bartok dont il était cependant l'ami . Ils partageaient également
un goût pour la pédagogie , tous deux écrivant des musiques destinées
à l'enseignement . Du piano par exemple dans le cas des "microkosmos"
que Bartok écrit et fait déchiffrer
immédiatement à son fils.
Toujours
est-il que l'on trouve écrit dans certaines histoires de la musique
que Kodaly est moins
original que Bartok . Il est
vrai que Bartok a poussé
plus loin ses recherches sur la polyrythmie et la poly-harmonie
, qui est le fait d' imbriquer ensemble (et en meme temps)
plusieurs rythmes ou
plusieurs mélodies ce qui rend un tissu musical riche et dense .
Kodaly s'est toujours inspiré du folklore hongrois
, utilisant les mélodies rurales et les thèmes magyars
que les deux compositeurs affectionnent . Il ne suivra pas Bartok , qui part dans des tentatives sérielles
ou dans les Allegro furioso de certains des thèmes d'orchestre . Son oeuvre
comprend de la musique de
chambre , des
pièces pour piano , un opéra comique
et le Psalmus Hungaricus
qui est une cantate pour solo , chœurs et orchestre d' une grande
ampleur . Sa musique de chambre témoigne toujours d'un caractère
populaire loin de la violence de Bartok.
Quoiqu'il en soit , sa sérénade opus 88 est un pur bonheur .
Son apparente simplicité est alliée à une grande expressivité et
les passages en nuance piano donnent des frissons.
Le
premier quintette de Brahms s'ouvre
sur un thème simple et populaire , les cordes de l'ensemble
orchestral de Paris nous donnent une bonne lecture de cette écriture
qui unit les forces contradictoires du classicisme et du romantisme :
un matériau de départ simple qui se transforme et circule au gré de
l'imagination du compositeur . J'ai noté tout de même quelques
imperfections rythmiques des premiers violons , les deux interprètes
passant il est vrai , du trio au quintette avec un altiste et un
violoncelliste supplémentaires
, pour clôturer le concert
La
rhapsodie de Serge Kaufman
s'intitule Selah ce qui
signifie en hébreu une pause , un arrêt dans une prière psalmodiée
. Il y a effectivement comme un temps suspendu dans cette oeuvre et un
recueillement qui est palpable. On y sent peut être toutes les pensées
que l'on peut ressentir à un moment pareil , habité par l'écho de
la prière interrompue . Le choix de cette pièce est entièrement
justifié par les couleurs slaves qu'elle présente : des modes de jeu
variés dans les nuances piano : tremolos , pizzicati , notes
brusquement suraigues ou avec harmoniques , etc . Il est heureux déjà
d'être joué de son vivant mais plus encore me semble-t-il d'être
associé à d'illustres prédécesseurs que l'on admire . C'est le cas de Mr
Kaufman qui travaille avec l'ensemble orchestral de Paris à un
concerto pour clarinette et est en train de d'écrire une cantate
.

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L’absence d’éventant privilégié
$ Shot
au Théâtre de la Bastille
Par S. Clément
Sur
le décalage initial d’un séisme vaginal accouchant d’un simple réveil
corporel, Jennifer Lacey, construit avec
$ Shot une chorégraphie minimaliste, où le narcissisme et
l’incompatibilité de deux corps à vivre leur espace
environnemental, débouchent sur une insoluble appétence sexuelle.
Dans
un décor blanc et sur un sol de tapis plastiques remplis d’eau,
deux corps en petites culottes de couleurs vives, gisent, le bassin
rehaussé par des coussins, l’entre jambe offert au public.
Ce
sera de cet épicentre organique que les machines humaines se mettront
en branle, dans un fracas et des grincements d’une bande son
rappelant les rouages d’un navire se disloquant sous un raz de marée,
ou dans le crissement de tissus vierges déchirés.
En
surface, les corps écartent les jambes vers le ciel et s’extirpent
lascivement de la gravité à laquelle ils s’étaient abandonnés.
Tout le spectacle est construit sur cette confrontation paradoxale, de
candeur et de provocation, de dissonance et de quiétude, de pulsion
et de maîtrise, sans qu’aucun de ces antipodes ne soient pleinement
explorés. Ainsi, dans ce cadre aseptisé, où seuls quelques coussins
ergonomiques témoignent d’une vaine tentative somatique
d’accommodement au monde extérieur, le visage des deux danseuses,
Jennifer Lacey et Erin Cornwell, restent neutres, appliqués à
rechercher les meilleurs poses lymphatiques et impudiques, alternant
avec ce désir d’accolement à l’autre, d’accouplement à la
matière, d’agencement à cet espace clos et étranger.
Le
rythme est faussement lent car enfoui : il ne s’anime que de façon
partielle et contenue comme si cette inertie des êtres ne pouvait être
perturbée que par une énergie pulsionnelle inclassable mais
cyclique, qui sera délibérément canalisée, via les articulations,
vers les extrémités du corps, pour qu’advienne alors ce que
pourra.
Hélas,
rien ne se réalise complètement et face à pareil impasse gestuelle,
entéléchie atrophiée, ces deux êtres bifurqueront vers la décharge
physique, l’improbable emboîtement fusionnel, l’impossible retour
à l’origine du monde, mal remplacé par leur courts et
inconfortables assoupissements. Une main viendra se plaquer entre deux
omoplates, les fesses s’érigeront vers la lune, un bassin se
heurtera répétitivement à un mur, ou encore un pied, zone érogène
par défaut, ne devra finalement se contenter que de rechausser son
sabot, imparfait et attendrissant compromis entre l’objet-tout et la
réalité vide.
Spectacle
singulier à mi-chemin entre la chorégraphie et la performance, $ Shot en irritera certainement plus d’uns, mais force est de
constater que le parti pris est tenu du début à la fin et
l’engagement artistique réel, alors…à vous de voir.

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Tranche de
vie à huis-clos
Gouaches au théâtre Ouvert
par Vladimir Mouveau
Les délires et tribulations de trois jeunes
« errants » à la limite de la société. Un regard décalé
et humoriste sur une réalité sombre qui parfois ne nous est pas si
lointaine.
Le Théâtre Ouvert est une sorte de grande
salle qui rappelle davantage un garage désaffecté qu’une scène de
théâtre légitime. Trois jeunes se rencontrent et squattent
l’appartement d’une vieille qui s’avère être la mère de
l’un des trois. Arrivés aux dernières extrémités de la survie,
ils vont, les deux prostituées lesbiennes et le raté de
circonstance, mettre au point leur vision de la vie et la cadrer avec
celle du spectateur. Dans le respect total d’une totale absence de
respect.
La mise en scène est
plutôt réussie ; des délires de lumière et de musique avec un
défoulement des comédiens séparent les scènes de jeu « sérieuses ».
Ces effets spéciaux rendent au spectateur la violence de la
situation, le caractère réel et matériel de la conjoncture dans
laquelle évoluent les personnages. Ces derniers se querellent, se
trahissent, ne pensent parfois qu’à leurs instincts, à se nourrir,
à se procurer la dernière boîte de thon au naturel(par soucis d’économie)
au supermarché du coin « Thon party ce sera ce soir, mes amis ! ».
De véritables moments de poésie naissent, entrecoupés de
moments de froideur et d’un réalisme sec, cru.
Le jeune raté
insulte, il essaye de chasser sa rivale, la prostitué lesbienne dont
il a piqué la petite copine. Sa propre petite copine l’insulte, le
traite de raté, tout en rêvant
à un tête à tête au restaurant avec lui.
Chacun erre dans son
propre délire et établit les règles de sa petite vie. Toute la pièce
se déroule ainsi, sur fond glauque et morbide, dans le dénuement le
plus achevé, mais avec le souci extrême de faire vivre la parole et
l’aspiration humaine. Les comédiens sont jeunes et pétillants ;
ils semblent eux-même issus de milieux difficiles tant ils incarnent
de cette vérité cinglante, les traits de ces jeunes à la dérive.
Mais le théâtre est dur, c’est peut-être aussi la dureté de ce
théâtre qu’ils jouent à travers la mise en scène de Joël
Jouanneau.
Le
texte semble un peu en décalage avec la mise en scène. Cette dernière
paraît un rien trop moderne par rapport aux paroles énoncées.
Les comédiens
semblent avoir une ambition démesurée et restent cohérents.
C’est donc au final un moment agréable que l’on passe,
d’autant plus acceptable que les deux actrices principales de la
représentation ont des charmes à ne pas nous laisser « squatter »
la pièce de la télévision, si vous voyez ce que je veux dire.

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L'abîme
des sentiments qui abîment
Mon ami, au théâtre Paris la Villette
Par Frédéric Cheminade
Joël Pommerat est
un artiste, chacun de ses spectacles représentés au théâtre
Paris-Villette nous invite dans son monde. Différents,
constants, ces spectacles effleurent les sentiments avec la même
pudeur, une image de l'amour chaque fois fragile et meurtrie.
Cette pièce pose un problème à celui qui à aimé et veut
communiquer le plaisir qu'il a ressenti pendant toute sa durée. Ici
Joël Pommerat nous offre un portrait
presque social, d'une France pauvre et isolée.
Le
texte est vide, il ne désigne rien d'autre que le mot prononcé à
tel point que l'on peut penser que ces gens n'ont rien à dire. Ces
mots sont accompagnés de gestes lents, fragiles mais qui viennent
appuyer lourdement le sens du texte. C'est dans cette surenchère
proche du pléonasme que les personnages prennent corps. La lumière,
dont les couleurs viennent se confondre avec
celles des costumes nous ramène à une dimension réaliste. Costumes
et éclairage agissent comme l'allégorie d'une mise en abîme pour
mieux nous donner l'illusion que l'espace et le temps traversé par
cette fiction se matérialise.
Au
milieu du spectacle, le texte change de rythme pour se
reconstruire à nouveau. Les mots ne sortent plus aussi naturellement,
les personnages ne sont plus du tout sûr de ce qu'ils avancent. C'est
le moment du doute, le début de leur remise en question. Chacun d'eux
cherchent à comprendre et veut trouver une raison à la disparition
de cet ami, de ce fils.
A
son tour, la quête sentimentale est mise en abîme
entre le songe et l'interprétation. Le meilleur ami du défunt découvre
un sens à sa vie et nous le communique
à travers ses rêves. L'histoire ne nous dit jamais s'il a
raison.
Le
sens est caché dans un film qui ne doit jamais être vu. L'auteur
semble dire que la création artistique renferme tous les secrets de
la vie mais que ceux ci n'appartiennent qu'à l'artiste.
La pièce, dans cette évidence apparente nous donne le vertige. .Elle
ne fait qu'affirmer ce sentiment.

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L’art
de l’enfance
Les Habits du Dimanche au Théâtre 71 de Malakoff
Par Serge Latapy.
Le père de François
Morel fabriquait du camembert. De cette enfance vécue ou rêvée
l’artiste tire un spectacle bien fait et agréablement coulant,
d’une tendre pâte arrivée à maturité.
ça
sent le savon à bulles, la mousse au chocolat et le camembert au lait
cru, chez François Morel. ça
sent surtout l’enfance, une enfance made in Normandie d’un
garçon né dans une famille de français moyens, coincé entre une
grande sœur coquette et un petit frère grassouillet, entre un père
fromager qui rêve de succéder au patron et une mère aux fourneaux
qui rêve d’être artiste. Un garçon qui ne comprend pas les
paroles de la Marseillaise, qui aime rêver aux seins d’une amie de
sa sœur ou jouir, du fond de son lit, de la vision de sa propre mort.
Un garcon-narrateur qui s’appelle Adrien mais qui ressemble
furieusement à François, ce petit gars bien de chez nous devenu
artiste à la ville.
Parce
que, autant le rappeler, François Morel n’est pas seulement cette
figure familière, popularisée par ses improvisations au sein des
Deschiens et ses seconds rôles dans nombre de comédies à la française. Pas seulement ce comique plus ou moins troupier dont le
physique – de dadet niais, plouc ou rêveur, selon les emplois –
fait recette. Il est aussi un auteur à part entière, porteur d’un
humour (révélé notamment dans ses prestations radio) et d’un
univers très personnels.
Il
le montre à qui en douterait dans ce spectacle solo, sorte de
chronique autobiographique d’une jeunesse rêvée, qu’il propose
pour un mois à Malakoff. Et même si le ton peut rappeler celui
d’illustres précurseurs (on pense à Marcel Aymé et surtout à René
Goscinny et son Petit Nicolas) il
porte bien le label, l’appellation d’origine contrôlée du fils
du fromager. On veut dire par là que Morel sait parler de
l’enfance. D’ailleurs, à bien y regarder, il n’a jamais cessé
d’en parler ; et ce rapport particulier qu’il entretient avec elle est
bien à la source de son
comique, de ce mélange particulier de poésie et de burlesque.
Bref,
les Habits du Dimanche sont taillés sur les mesures de l’auteur,
tout comme la mise en scène onirique de Michel Cerda,
tendrement décalée mais aussi un peu kitsch, avec ses airs de
mécano géant et de kermesse municipale. Elle convoque toute une série
d’images enfantines, tel ce grand cube montrant les facettes d’un
univers de gosse : un lit, une table familiale, une collection de
boîtes de camembert. Elle convoque aussi une fanfare qui, par trois
fois, fera un petit tour de scène et puis s’en ira. Une de ces
fanfares de cuivre de notre jeunesse, qui joue une jolie petite
balade, tendre et nostalgique, sur un mode mineur.

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Maux
croisés
Trois Poètes par Claude
Mercutio, au
Caveau de la Bohème-
Par Delphine Bailly
Claude Mercutio
redonne droit de citer à un art somme toute délaissée actuellement
sur les scènes parisiennes, la poésie. Pure et sans fard, elle célèbre
à travers les mots tout à la fois truculents et mystiques de trois
poètes méconnus, la vie et le temps qui passe…
Dimey,
Esposito, Mouloudji, trois noms évocateurs, non conformistes et
inclassables. Leurs œuvres hétéroclites parsèment d’une graine
libertaire et passionnée les décennies 50-60. Et pourtant leurs
actes poétiques, comme autant de cris et de larmes versées, restent
largement ignorés du grand public (il faudra attendre 1998, pour que
soit republié certains de leurs ouvrages). Aujourd’hui un homme
seul se propose pour faire revivre ces poètes civils, dignes héritiers
de Villon et de Mac-Orlan.
Dans
le caveau aux pierres claires et aux tables clairsemées, Claude
Mercutio apparaît. Nul besoin d’éclairages artistiques, de décor
fastueux ou musiques languissantes, le verbe est nu et sa beauté en
est d’autant plus saisissante. Dans une temporalité presque éternelle
où la poésie est le parent pauvre de la littérature, ce spectacle
s’offre comme un espace libéré au confluent de trois âmes. La
fluidité et la maîtrise qui s’échappent de ces mots murmurés ou
criés, réamorcent un rapport presque oublié entre l’auditoire, la
poésie et l’artiste.
Car,
c’est de vie dont il s’agit. Une vie jaillissant, tumultueuse et
éphémère. Balade dans le Paris mélancolique des poivrots, des pûtes,
des truands, et autres artistes. Souvenirs de ces femmes aimés, délaissés;
celles des autres et celles de tous. Mais aussi poésies engagés en
ces temps troublés (guerre d’Indochine, guerre d’Algérie, mai
68, Chili…) résolument antimilitaristes, fustigeant sans concession
la bêtise et l’intolérance.
Et
le temps toujours, fuyant comme le sable fin du sablier, et où l’on
s’enfonce sans recours. Lui qui passe, avec son cortège de regrets
et de désillusions amers, alors que le poids des ans se fait sentir,
toujours plus lourd. Les poètes errent alors dans les méandres de
leurs âmes se laissant aller à la tristesse et au désespoir.
La
mort enfin, omniprésente - Dimey, Esposito et Mouloudji se savaient
atteint par la maladie et mourront prématurément - et pourtant
admise comme l’inévitable compagne que l’on porte chaque jour un
peu plus près de soi. Elle seule finira par consumer la verve du poète.
Claude
Mercutio se lance à corps perdu dans ces affres poétiques et nous
laisse troublés par leur intemporalité. Le montage du récital quand
à lui, se structure simplement en une douzaine de poèmes en vers
libres de chaque auteur; les uns et les autres s’entremêlent selon
un choix thématique léger et réversible. Les transitions réduites
à leurs plus simples expressions se composent d’un court silence,
si bien que parfois c’est d’une seule âme que s’expriment nos
poètes devenus pour un temps, indissociables.
Danse
de mots et de complaintes où l’écriture est reine et l’acte créateur
fondement de ces existences toujours rebelles et modernes malgré les
années. Instant fugace de vies mêlés, mots à la dérive. « La Mélancolie
est fleur superbe et très longue à mourir » disait l’un
d’entre eux ; il suffit pour s’en rendre compte de prendre le
temps de s’asseoir au Caveau de la Bohème…
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Qu'est ce qui fait courir David ?
L'Agent culturel au théâtre proposition
Par Frédéric Cheminade
Un plasticien qui vient à la rencontre du théâtre pour
prolonger son expérience d'artiste à la fois créateur
d'une oeuvre et emporté par celle ci, c'est le début
d'un art qui ne veut pas mourir une fois l'oeuvre
achevée. A travers l'identité de l'agent culturel,
c'est surtout un art que tout le monde peut partager.
Frédéric Coupet, plasticien, ne serait jamais monté sur scène s'il
n'avait pas rencontré Fabrice Macaux, metteur en scène.
L’idée est née d'une idée de Frédéric qui souhaitait alors
monter de petits sketches expliquant l'art contemporain au public à
travers un personnage de clown.
Ensemble, ils décident d'aller plus loin et de monter un spectacle
pour un seul personnage : David Guillotti, L'Agent culturel.
Coup de folie ? Pur délire ? En tout cas un double défi :
Le choc de deux mondes, celui de l'art contemporain et du théâtre et
surtout pour Fabrice, celui de former un plasticien au jeu d’acteur
en un rien de temps.
Mission accomplie. Pour la première fois sur scène
dans le rôle d’un gardien de musée visionnaire, Frédéric
Coupet ne s’en sort pas mal du tout.
Il vit cette expérience comme une continuité logique de son oeuvre.
Son travail de plasticien est axé depuis longtemps autour d'une idée
fixe : " la
pratique doit fonctionner jusqu'au réel ". Par cet idéal pour
le moins radical Frédéric souhaite que l'oeuvre d'art dépasse le
lieu d'exposition et vienne se loger dans la vie de tous.
Si une telle idée le situe dans la tradition d'Andy Warhol,
si cher
au personnage, c'est le mot " pratique " qui l'en distingue
et qui intéresse particulièrement le public du théâtre.
Pour Frédéric, l'artiste doit achever un travail et il souhaite
pousser ce travail jusqu'à sa présence au cour de l'oeuvre.
C'est cette démarche qui l'a poussé par le passé à venir faire
deux heures de musculation par jour dans une salle qu'il avait lui
même conçue, une oeuvre entre l'installation et la performance.
C'est bien la même démarche qui l'amène à pousser son expérience
au théâtre. C'est pour lui une performance et il voit le public
comme des " visiteurs".
Le travail d'écriture de Fabrice a donné complètement
corps au personnage et à l'intrigue dans laquelle il s'emballe.
Ce personnage généreux est beaucoup plus qu'un simple gardien de musée,
il est agent culturel et surtout , passionné par son
métier. A faire autant
plaisir à ses amis du café
qu'aux personnes qu'il rencontre au musée d'art
contemporain de Grenoble, David est mis en danger, il
s'emballe dans le mouvement de sa propre générosité
pour le plus grand plaisir du public qui vit à travers
lui l'angoisse, la déception, le rire, l'amour et l'espoir.
Aujourd'hui, le grand plaisir de Frédéric est de découvrir une
nouvelle relation avec le public qui ne pouvait s'installer dans le
contexte de l'art contemporain. Alors, lorsqu'à la fin du spectacle
David remercie son entourage, renvoyez lui son merci, on le lui doit
bien.
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Le Théâtre contre les mots
Lettres mortes, au Théâtre National de Chaillot
Par
Frédéric Cheminade.
Un témoignage intéressant sur la
première guerre
mondiale qui se mêle d'humour et d'émotion. Le choix de texte rend parfaitement du
climat social régnant sur ces quatre années. Toutefois, des personnages hauts en
couleurs, un théâtre trop présent dans ses codes viennent trop souvent affaiblir la
force de ces textes.

Oui, c'est une prouesse de la part des
comédiens d'être amenés ainsi à jouer plusieurs rôles, ils savent nous faire rire et
nous émouvoir. Le rythme est bien mené, le spectacle n'est pas trop long, les lettres
sont bien choisies et interprétées avec aisance.
Pour le public la lecture du spectacle est
limpide, le moment est agréable. Non, ce n'est pas un théâtre complaisant qui nous est
proposé. Certes, la première guerre mondiale est un sujet dans l'air du temps et qui a
déjà été aborder par d'autres mais les témoignages n'en restent pas moins surprenant.
Encore ne fois, l'écriture remplie sa fonction de machine à remonter le temps.
De la guerre on retient la dimension
irrationnelle qui s'établit dans les rapports sociaux. D'un côté, les civils dont les
préoccupations quotidiennes et futiles en comparaison au sort réservé aux soldats ne
sont qu'exacerbées par cette nouvelle situation. De l'autre, les soldats au destin
fragile qui pour certains s'étonnent chaque jour d'être encore en vie, souffrent de
l'éloignement et pour d'autres s'avouent de véritables bouchers prenant plaisir à leur
tâche sanguinaire.
Aussi retient on du contexte social la présence très prononcée de la lutte des classes
et du militantisme pacifique. On pourrait s'arrêter à dire que Lettres
mortes est un bon spectacle et voilà tout.
Non. Qui d'autre que nous peut nous
convaincre de Julien Sorel ou bien de Swann ?
Ces lettres conservées par le temps qui nous rappellent qu'en chaque homme réside un
écrivain, sont avant tout des mots aplatis sur une page blanche. La lecture d'un texte
réduisant le canal de communication à l'intimité du lecteur ne fige pas les limites de
la représentation.
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Beaumarchais à plein régime
Le Mariage de Figaro au Théâtre de
Nanterre-Amandiers.
Par Serge Latapy
Une distribution jeune et une mise
en scène foisonnante dépoussièrent Beaumarchais, emballent la mécanique du désir et
offrent un maelström théâtral.
On a tellement vu de Figaro-ci,
Figaro-là, quon finissait par le trouver raseur. Et puis voilà quune troupe parvient à
donner un nouveau souffle à cette espagnolade
signé Pierre Caron de Beaumarchais. Elle parvient à ressusciter la pertinence
dun texte quon avait jusque là soupçonné
dembourgeoisement. Comme pour toute révolution, cest dabord une
affaire de changement de régime : celui que Jean François Sivadier inflige
au Mariage de Figaro explique ce dépoussiérage.
Pour lauteur
déjà, lintrigue touffue de la pièce nétait que prétexte : à bon
mots, à quiproquos en série, à règlements de compte. Chez Sivadier, la belle
mécanique semballe tellement vite que personne, ni sur scène ni dans la salle, ne
songe à la régler.
A partir de la trame
entre autres enchevêtrées dun Comte « libertin par ennui,
jaloux par vanité » qui tente de séduire la femme de son valet le jour de ses
noces, il construit un franc délire dans lequel la folie, le désir et la folie du désir
mènent la danse. Un univers exubérant, livré à la seule tyrannie dEros, où tout
commence et se termine par un tour de chant dernier inventaire des vielles valeurs
avant la valse des étiquettes et la liquidation de la Révolution.
Côté décor, une
estrade inclinée fournit le socle branlant de cette perpétuelle fuite en
avant. Sous les
yeux des spectateurs, elle se changera en plateau amovible, en machine infernale recelant
de multiple boîtes à malices, prétextes à de multiples rebondissements. Des
traditionnels codes vestimentaires, la mise en scène na conservé que quelques
oripeaux XVIII ème : perruques, fards et culottes, vestiges dantiques
privilèges qui seront jetés cul par dessus tête. Même traitement pour les autres
règles du genre : badinages et cabotinages de salon sont poussés jusquà
leurs derniers retranchements, emportés par un tempo et un jeu joyeusement outranciers
dans lesquels prédomine, là encore, le principe de plaisir.
Il faut dire que Jean
François Sivadier a choisi une troupe jeune, dont lénergie ne contribue pas
peu à revigorer et à érotiser la langue de
Beaumarchais. Au milieu dune distributions sans tâche, on se contentera de
décerner une mention à ceux qui mouillent le plus leur chemise.
Nicolas Bouchaud, en Almaviva noble ou bouffon, hilarant de bout en bout. Stéphen Butel, en Chérubin lascif et
aérien, Norah Krief en Suzanne
gouailleuse et enjôleuse et Alexandre Scicluna en comtesse toujours gracieuse,
même lorsquelle est plus fardée quune face de carême. Au milieu, Denis
Lebert campe un Figaro attachant, à la fois candide et philosophe, qui tranche avec
lhabituel factotum de service, souvent trop roublard.
Tous mènent leur
affaire tambour battant, tous font feu de
tout bois : vaudeville ou commedia, burlesque dopérette ou de dessin animé,
rumbas, fanfares et chansonnettes, jusquau final en opéra-bouffe déjanté. Et ce,
sur un rythme effréné qui ne faillit pratiquement jamais, donnant presque quatre heures
de spectacle total, du vrai plaisir théâtral.

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Le
verbe en érection
Régis Mailhot au Bec Fin
Par Vladimir Mouveau
Comique acerbe et inspiré, Régis Mailhot se la joue
« rentre-dedans » au Bec Fin. Dans ce petit Café théâtre
à l’atmosphère veloutée, sous l’œil paternel de Claude
Thullier, le légendaire tenancier des lieux, un nouveau talent
s’exerce à une forme de rire bien éprouvée mais toujours
gracieuse : Le rire cynique et moqueur.
Au Bec Fin, petite scène typique
parisienne, le cadre ne manquera pas de vous charmer, une loggia feutrée
à l’étage accueille le spectateur sur de vieilles chaises en bois
qu’on croirait sorties de la cuisine d’un bistrotier montmartrois
dans les années trente. On est une quarantaine à s’asseoir dans ce
lieu d’époque, où l’odeur du rire fleure bon aux murs
rouges-velours de l’endroit, un peu comme la douce senteur d’une
capucine vierge posée sur le minois d’une pucelle juvénile fleure
bon l’attentat sexuel et le rut d’un gros naze plein de vice.
Excusez-moi, c’est pour vous mettre dans l’ambiance du
spectacle.
Régis Mailhot ne fait « rrrrrrrrien ».
Il se moque de tout. Des contractuelles, des vieux, des handicapés,
du travail, de la condition sexuelle de ceux… qui ne sont pas lui.
Il passe son temps à végéter. A s’astiquer le poireau... Tous les
prétextes sont bons pour les plaisirs de sa hampe tendue. Evelyne Dhéliat
et sa météo ou les minauderies exquises d’un petit chien bien élevé,
rien ne semble faire obstacle à sa gaule souveraine.
L’érection, l’éjaculation, il
n’y a que ça de vrai ! La gaule ! La gaule matinale, la
gaule du petit déjeuner, celle, robuste et réveillée du déjeuner,
celle plus timide et contrite du métro… celle qui s’excuse et se
cache.
Mais le sexe de Régis Mailhot
n’est pas l’unique « fil » de son spectacle…
(excuse-moi, Régis, tu m’as trop cassé). En comique professionnel
et pointilleux, il se veut de rire de tout. Il y va donc de tous les
sujets tabous, de tout ce qui touche à la guerre, à la famine dans
le monde, à ces pauvres enfants du Timor qui, entre eux,
naturellement et tendrement, « jouent à la paix ».
C’est un spectacle drôle et
entraînant. Régis Mailhot est bon ; il dépasse les limites de
ce qui est autorisé, bien entendu, mais qui rigolerait si les limites
n’étaient pas dépassées ?
Tout le monde rit aux larmes. Son texte, dont il est l’auteur, est
recherché. Il se rapproche un peu des textes de Desproges, de par les
longues descriptions ampoulées qu’il contient. Mais ce n’est pas
particulièrement sur ses longs textes et sur ses qualificatifs,
qu’il est bon. C’est plutôt sur certaines de ses mines,
lorsqu’il sort une atrocité qui ferait se pendre la reine d’Angleterre
au cordon électrique de son vibromasseur Bosch à vitesse multiple
(…), qu’il est doué.
C’est donc un sacré numéro que
Claude Thullier nous a dégoté là. Je conseille toutefois aux dames
de sortir de la salle un petit peu avant les hommes et surtout avant
lui. Sait-on jamais…

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Frédéric Lebon
pas mal.
Frédéric Lebon au Point Virgule
Par Vladimir Mouveau
Droit
de réponse de Frédéric Lebon (artiste)
Réponse
de Vladimir Mouveau (critique)
Frédéric Lebon
est un comique « féminisé » qui, à travers une panoplie d’imitations
de femmes contemporaines, dépeint tous les clichés de la perversion de
la société spectacle actuelle. Un humour fin et peu agressif, pas
toujours représentatif du dernier cri de la trouvaille burlesque, qui
saura réveiller la nostalgie de celles qui furent bercées aux voies
élémentaires de Mireille Mathieu et de Dalida..

Cest un comique inspiré qui se
donne en spectacle sur la petite scène du Point Virgule dans le quartier du Marais à
Paris. Frédéric Lebon maîtrise avec grande forme son personnage et les rôles
féminins quil met en scène, même si le haut lieu de sa performance ly
prédispose... (le marais est le quartier où, trop longtemps exposé, lon en vient
parfois à faire lamalgame entre la nature de ses penchants et
les penchants
de sa nature). Lebon est imprégné dune sensibilité qui le place dans cette
catégorie de comédiens capables de faire rire de très peu et, par un savant mélange de
finesse et de mimiques, capables dentraîner les dames de façon irréversible dans
sa rhétorique propre. Un peu à la façon Palmade.
Le show est une succession de sketches
et de chansons mettant à lhonneur des artistes un peu oubliés sur lesquels la
critique ne sattarde pas toujours avec grâce et courtoisie. On verra ainsi
renaître sous les quolibets du comédien des chanteuses Jane Birkin..-, des
politiques -Elizabeth Guigou
-, des journalistes
jusquà Rica
Zaraï et son monument littéraire sur la culture des algues en Afghanistan ou quelque
chose comme ça !
Les sujets et les cibles en question
sont un peu rabâchées, même si parfois revitalisés par des accompagnements
« techno » de goût acceptable ; les astuces linguistiques laissent une
impression de « déjà-vu ». On regrettera aussi la durée du spectacle. A
peine sest-on posé sur les grosses caisses noires du théâtre et a-t-on commencé
à réchauffer sa gorge dans quelques rires dessai, que les lumières
sallument et que le spectateur est cordialement invité à reprendre le chemin du
grand froid. Pour un quartier où la chaleur est plutôt de rigueur, cest
assez
recroquevillant.
Le jeu du comédien est savant et bien
mené. Les temps de pause sont observés de façon huilée, si le comique ne sent pas le
rire monter dans la salle, il saura fabriquer avec art son propre temps de pause afin de
faire monter dun cran la machine à rire. Cest un véritable professionnel.
Il donne un peu limpression
dêtre une figure reconnue du rire français, mais qui serait entichée dun
spectacle à la pointure trop juste. Vanessa, la pulpeuse brune qui se faisait fort de
maccompagner ne sy est dailleurs pas trompée. Pour elle, le comédien
est véritablement « dans » son personnage, aucun décalage ne subsiste entre
le jeu de ce dernier et les rôles quil interprète, mais les plaisanteries et les
farces quil nous sert sont un peu fades
bravo Vanessa.
En conséquence et en manière de
recommandation, je dirai que le spectacle est sans grande surprise, mais quil peut
aider à découvrir un comique qui peut, lui, en réserver de bonnes.
Droit
de Réponse de Frédéric Lebon
J'ai découvert récemment
sur le web un article de vladimir Mouveau (de chez vous), concernant
mon spectacle au point virgule (Frédéric Lebon), et j'aimerais par
cet e-mail lui faire savoir que s'il trouve que mon écriture ne relève
pas de la dernière trouvaille burlesque, il en est de même pour ses
articles qui ne révolutionnent pas non plus l'écriture
journalistique et ont également un gout de "déjà
lu"!
Quant à l'allusion sur le Marais et mes penchants personnels, je
trouve que cela relève directement de l'homophobie et du racisme, et
je suis outré que vous laissiez passer de telles allusions à l'ère
du PACS et du coming out !
Vous devriez avoir honte, car ce pseudo-journaliste devrait s'en tenir
à son travail de critique artistique et non pas se permettre des
allusions sur les "penchants" des artistes! Qu'il s'occupe
plutôt de ses propres penchants inconscients contre lesquels il a
l'air de se débattre, le pauvre ! Il doit chercher à se rassurer sur
sa "virilité", je pense !
En conséquence, je vous demande de bien vouloir supprimer cet
article, ou au moins ces allusions pernicieuses qui sont une insulte
à toute une communauté! Merci d'avance.
Frédéric Lebon.
Réponse
de Vladimir Mouveau
Je suis désolé de vous avoir choqué.
J'avais simplement l'impression de faire mon travail de critique. Il
est vrai que je me sers de certaines "communautés", ou
autres caractères particuliers que je trouve à la portée ou en
relation avec les spectacles que je critique pour ajouter une touche
d'humour à mes écrits, mais en aucun cas je ne m'en sers pour
nuire ou autre chose. Vous même faites ressortir dans vos
sketchs certains traits particuliers des personnages que vous
parodiez, je trouve cela de bon goût ou du moins normal et je ne
vais pas m'en offusquer. Je n'ai d'autre part pas détesté votre
spectacle, même si je ne l'ai pas trouvé excellent.
Quant à vous mettre en cause, vous, cela n'a jamais été ma
volonté. Ce n'est pas parce que je dis que vous êtes "féminisé"
ou autre que je vous classe dans la catégorie de ceux auxquels je
fais référence pour rigoler. Vos penchants me sont égal.
Voilà. Je ne vois pas donc pourquoi je
retirerais mes propos. J'ai l'impression que vos griefs à mon
encontre sont davantage inspirés par le fait que ma critique ne
vous a pas plu, professionnellement parlant, que par le fait que je
m'attaquais à vous ou à une communauté, etc... enfin je ne sais
pas. Je ne pensais pas en tout cas que ce genre d'article
pouvait éveiller un tel ressentiment.
Désolé donc. Donnez-moi une bonne
raison et je retirerai mes propos.
Vladimir Mouveau

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Un regard essentiel sur la violence
des hommes
Lear au Théâtre de la Ville
Par Marie Fine
Une
réécriture contemporaine de Lear, sur la violence du
pouvoir et la folie des hommes. Un spectacle dense et rigoureux, porté
par des comédiens puissants, parfois touchés par la grâce. Bond
signe là une de ses plus belles pièces.
Chaque
nouvelle mise en scène d’un texte d’Edward Bond constitue un événement
en soi, tant la force dramaturgique de cet écrivain britannique est
dense.
En montant Lear, vingt cinq
ans après sa création en France par Patrice Chéreau, Christophe
Perton s’inscrit dans cette lignée de metteurs en scène exigeants,
soucieux de questionner le spectateur sur « ce qu’il a oublié
de voir (...) et sur ce qu’il a trop honte d’admettre »
L’histoire
est connue puisque Bond a emprunté l’intrigue au fameux
Roi Lear de Shakespeare. Un roi tout puissant se trouve
brutalement confronté à la violence de ses filles, prêtes à tout
pour conserver un pouvoir qu’elles lui extorquent. Le roi sombre
petit à petit dans la folie et un nouvel homme naît de cette
solitude hagarde, conscient du mal et de la sauvagerie du pouvoir.
Bond a travaillé sur la permanence du mythe, en conservant les
grandes lignes de l’intrigue, mais en l’adaptant aux nouvelles
donnes de la violence contemporaine. Le metteur en scène ne s’y
trompe pas : ses soldats pourraient revenir de Bosnie. Le vieux roi
s’obstine à construire un mur qui scinde le pays - le monde - en
deux parties adverses. Les hommes de son royaume meurent de le
construire mais le roi s’acharne, comme si le mur devenait l' image
de son pouvoir, l’enjeu majeur de sa domination. A la fin de son
parcours initiatique, qui l’aura mené aux confins de cette humanité
qu’il semblait ignorer, il sera abattu comme un chien en train de détruire
ce mur même qu’il défendait tant.
Bond
raconte les événements les plus profonds avec la simplicité
troublante d’une fable, dans une langue pure et concrète. Pas de
place ici à l’anecdotique, au psychologique qui entraîne le
spectateur loin de sa compréhension, loin de lui-même. Ici, chaque
situation de l’existence, même la plus humble, est porteuse d’un
sens. Un homme simple accueille le roi abandonné dans sa maison. Il
lui donne à manger et à boire, son lit et son temps. La naissance
d’un tyran à l’humanité passe par des étapes aussi simples de
la compassion. Bond parle de la violence du monde, de son insoutenable
progression. Mais il dévoile aussi l’envers de cette violence, la
souffrance du quotidien et la transformation des comportements humains
qu’elle engendre.
Perton
monte cette pièce dans une perfection quasi classique. Le mur omniprésent
qui coupe l’espace de jeu, les jeux d’ombre et de lumière qui
exaltent la puissance des personnages ou enveloppent leur misère,
tout concourt à une impression de maîtrise et de clarté.
L’interprétation est à l’avenant : Jean-Luc Bideau donne à
Lear sa puissance et sa hargne. Cette énergie se retrouve dans le jeu
de ses deux filles, Bodice et Fontanelle, interprétées par Catherine
Vinatier et Michèle Goddet. Ces furies ont un sens de l’adaptation
stupéfiant, aussi à l’aise en godiches hypocrites qu’en femmes
fortes du pouvoir. On regrettera cependant que la puissance de ces
personnages n’entraîne parfois les deux comédiennes sur les voies
glissantes de l’hystérie. A l’opposé, le jeu retenu et fluide de
Philippe Delaigue donne à son personnage de revenant une puissance poétique.
Sans démonstration, sans bruit presque tant il semble aérien, il
donne à voir ce que l’on ne saurait voir : la volonté d’un
trépassé de prolonger la vie, son indéfectible tristesse devant
l’abandon de la mort. Ce contrepoint à la noirceur du drame joué
chez les vivants est saisissant de vérité.
Face
au combat des hommes pour un pouvoir tout puissant, la revendication
d’un mort prêt à tout pour ne pas disparaître dans sa solitude
est le message le plus fort de cette réécriture du mythe de Lear. Le
pessimisme de Bond est peut être tout entier dans cette image.

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Le
spectacle sera réussi
Entracte manqué au Point Virgule.
Par Caroline Delage
Didier Porte a une double casquette, il est d’abord
journaliste puis humoriste et ça se voit !
C’est l’actualité qui l’inspire, elle est tout entière passée
au peigne fin, du drame du Kosovo à l’incarcération de
Jean-Christophe Mitterrand en passant par la vache folle. L’ancien
chroniqueur de « Rien à cirer » est connu pour son humour
acerbe voire « méchant ».
Il n’a pas changé. Son deuxième spectacle en solo est tout
aussi acide que le premier. Rien n’échappe au venin de Didier
Porte, stars du petit écran comme personnalités politiques _ de
droite, puisqu’il s’affiche dès le départ comme résolument de
gauche _ sans oublier les médias.
Il commence par se confier à son public, s’adresse à lui
directement, voire individuellement, l’apostrophe, le prend comme
confident, lui demande d’être indulgent. Puis ce public se
transforme en un auditoire virtuel d’ultra-libéraux anonymes.
Didier Porte nous a oubliés, il est rentré dans son jeu. Tour à
tour thérapeute, grande vedette internationale du show-business invitée
chez Michel Drucker, et reporter spécial envoyé au Kosovo pour TF1,
l’humour mordant de Didier Porte fustige dans tous les sens.
Il se veut piquant et incisif, car, d’après lui, seuls les
méchants sont drôles. Ou alors il se laisse emporter dans un élan
emphatique alerte et effréné pour
le bonheur de son public. Fortement inspiré de Pierre Desproges,
Didier Porte joue avec la prose, il s’en sert comme une arme. Il
parodie, attaque, tourne en dérision.
C’est un spectacle bien moins rôdé que son précédent,
« L’ami des Vedettes ». L’artiste est encore hésitant,
il oublie son texte, en rit même. Il manque parfois d’aise. C’est
sûr, ce n’est pas une bête de scène, il ne nous met pas en
transe, ne déclenche pas l’hilarité générale dans la si petite
salle du point Virgule. Mais il en est conscient, et on lui pardonne
facilement face à une telle démonstration de sincérité et
d’humilité. Jouant en permanence sur l’autodérision, Didier
Porte est touchant, attendrissant, attachant même. Si bien qu’à la
fin, lorsque, off, cette voix ironique réclame des manifestations
sonores de notre soutien à l’artiste, on est heureux de lui en
donner.
Une fois l’humoriste entraîné, le spectacle sera réussi.
Il a besoin d’encouragements et d’un public nombreux…
alors, comme il le demande, faites marcher le bouche à oreille !

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Le temps de linnocence
Tu maimes comment au Théâtre du Proscenium
Par Vladimir Mouveau
Sur un grand plancher noir, trois
jeunes filles âgées de moins de vingt ans et un garçon se donnent la réplique dans ce
qui tient lieu dhymne ou doffice théâtral aux tendres années de la
jeunesse. Le sexe et la séduction, principalement, sont abordés et représentés dans
cette valse à deux genres.

La porte
dentrée du théâtre donne directement sur les fauteuils mais le public nest
pas en nombre pour accueillir cette pièce de Marc Michel Georges. La scène est
décharnée, au fond delle se tiennent, dans un coin éclairé de rouge, un
accordéoniste et deux guitaristes. Ils accompagnent le texte et les chansons des
comédiens.
Trois actrices
à lardeur bien positionnée entrent sur les planches, se présentent et racontent
leurs aventures intimes par la voix de Marc Michel George, lauteur et le metteur en
scène de la pièce. Il sagit dune sorte de ronde verbale et musicale où
chaque personnage fait lun après lautre état de ses expériences, de ses
rencontres et des souvenirs quils lui ont laissé. Ces expériences sont ponctuées
de chansons que les comédiens interprètent soit seuls, soit en chur. On assiste
ainsi à un véritable quatuor de morceaux de vie choisis.
La pièce fait aussi parfois penser à une sorte de
camp dentraînement ou salle de répétition générale pour surdoués dart
dramatique. A ceci près que chacun des personnages regarde celui qui sexécute avec
silence et respect. Le ton de lhumour et de la dérision est employé.
Si le texte
est riche et créatif, le jeu des actrices dynamique et plein de charme, le corps et le
physique de ces dernières plutôt rafraîchissant, la construction de la pièce reste un
peu linéaire dans lensemble. On a du mal a imaginer ces mots là dans la
bouche des comédiens. Les phrases paraissent trop sophistiquées, trop adultes et
raffinées pour les acteurs, même si les costumes sattachent à donner une
apparence adulte et intemporelle au jeu. Moins de recherche dans les jeux de mots, moins
de finesse dans la tournure des phrases eut peut-être modifié, sinon lesprit de la
représentation, du moins cette atmosphère un peu décalée que lon ressent entre
ce que lon voit et ce qui est dit. « Tu maimes comment » est une
pièce drôle, mais on ne rit pas souvent.
Les comédiens
sont jeunes et inspirés, un peu trop peut-être parfois. Ils sépoumonent, vivent
leur jeu de façon emphatique, extatique, sacrée. Le jeu de chacun deux nest
pas à bannir pourtant. On ne manquera pas dapprécier le goût sans faille du
metteur en scène pour la qualité physique de sa compagnie. Il a, sans conteste,
découvert des charmes qui perdureront. Notamment en la personne de Claire Frétel. Joli
petit minois de ladolescence à peine sorti dune boum entre amis, la
ravissante développe déjà une mine respiratoire sans équivalent. Corsetée telle une
soubrette du dix-huitième, la « perche mondaine » (cest ainsi
quon la surnomme), a du mal à se défaire des regards insistants du public à
lendroit de ses rondeurs virginales...

Tu
maimes comment est un spectacle sympathique et piquant, à voir gentiment en
connaisseur ou sous un regard plus scrutateur en amateur de bonne chaire... Pour un public
restreint dans tous les cas.

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Une
provocation de théâtre
Les Paravents au Théâtre des Amandiers de Nanterre
Par Marie Fine
Bernard Bloch met en scène une pièce
complexe et difficile de Genet sur la période trouble des années cinquante en Algérie.
Cette pièce ne provoque plus le scandale, comme lors de sa création en 1966, mais
continue de déranger. Le chaos du texte force le spectateur à un perpétuel travail de
réajustement et d'élucidation.
Dès les premiers instants, le ton est
donné. Cela pourrait être une histoire simple : celle d'une famille bancale composée
d'une mère véhémente, de son gueux de fils et de sa bru, la femme la plus laide du
monde, la seule qu'il leur était possible d'acheter. Mais Genet multiplie les rencontres
et abandonne la petite histoire au profit de la fresque. Celle d'une époque difficile :
nous sommes au début des années cinquante en Algérie, lorsque les tensions entre colons
et algériens rendent la vie communautaire électrique. Une succession de tableaux,
habilement enchaînés grâce à la scénographie inventive de Jean Bauer, présente les
différentes figures de cet univers : les putains, femmes absolues, sublimées par la
conscience de leur art, les légionnaires, petits soldats de plomb fascinés par la
splendeur de l'uniforme, ou les mères algériennes, soufflant le vent de la révolte.
Tout se succède ici dans un rythme
spasmodique et carnavalesque : les sénateurs-clowns, les hommes-cochons et les putains
sanctifiées forment ce Grand-guignol qui détruit tout sur son passage. Le spectateur,
perdu, ne retrouve le fil de l'histoire, que dans le rassemblement final des morts.
Apaisés, délavés au sens propre, les personnages semblent enfin accéder à la
liberté, à la conscience. Comme ils le disent chacun en arrivant dans le domaine des
morts : "C'était donc ça ?"
La pièce aurait pu s'appeler "les
Mères", "Saïd" ou "ça boue encore". Genet a choisi, contre
toute logique, "les Paravents". Faut-il chercher une justification à cela ? Ou
accepter que le sens soit toujours en fuite, privé de repères définitifs? Ce qui est
certain, c'est que l'institution sort blessée de cette représentation : la scène du
sergent héroïque, mort à la guerre alors qu'il chiait, en est un des exemples les plus
marquants. La pièce dérange, provoque. Pour soutenir ce type de représentation, Genet
exigeait des acteurs qu'ils n'aient : "aucune attitude, aucun geste de tout repos.
Aucun naturel feint." Au centre de la distribution, l'énergie puissante de Christine
Fersen confirme cette volonté. Aucun repos, aucune modération de la véhémence...
C est une actrice qui brûle, seule parfois, mais sans interruption. Cette part
d'outrance dans le jeu devait amener, selon Genet, le spectateur au bord de
l'émerveillement.
On est plutôt surpris, décontenancé devant
un objet si étrange, si étranger, qu'il ne ressemble à rien de connu. Genet parlait
lui-même de sa pièce en ces termes :"Si j'avais pensé que la pièce puisse être
jouée, je l'aurais faite plus belle, ou ratée complètement."
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Ni ange, ni démon
Walk away au Théo Théatre
Par Guillaume Jaspar
Il arrive parfois que la fiction
rejoigne la réalité.
Cette pièce tourne autour de deux
hommes : un adolescent un peu paumé et un ermite cultivé qui ne sont autres dans la
vie, que de vrais compagnons de lettres : un professeur passionné et un
élève doué, auteur de la pièce. Ils se retrouvent sur le plateau pour évoquer leur foi, leur doute et leur questionnements. Un
dialogue allégorique à couteaux tirés entre deux personnages aux antipodes.
Un personnage retiré du monde (Philippe Audibert), à la
fois « simple et érudit », recueille un jeune homme arrogant et fugueur
(Boris Vigneron), à la lisière de la forêt. De
retour chez lui, lermite, sorte de transposition contemporaine et écolo du
misanthrope, semploie à choyer ladolescent perdu, emblème dune
génération désuvrée, puis tente de sonder son mystère. Ladolescent dans
un premier temps se refuse à tout dialogue, à toute complicité. Il se rebelle contre
lapproche philosophique du vieil homme.
Dans cet affrontement (Boris Vigneron) le jeune homme impose un style racé, une forte
présence, son jeu fait preuve de spontanéité et de légèreté, il nous entraîne dans
son histoire tandis que Philippe Audibert, moins en nuances, tarde à se révéler.
Alors quune étrange attirance sopère entre eux,
tout semble les opposer : leur divergence de caractère et dopinion rend tout
échange incertain. Cest à force de patience et découte que ces personnages
vont se délivrer, et simplement se parler : réparties toniques, argumentations et contre-attaques
incisives sensuivent dans le formidable élan dune rhétorique ciselée. La
mise en scène et le décor sont sobres, Ils laissent toute leur dimension au texte et ce
face à face belliqueux . Leur combat va se livrer dès lors à corps perdu au milieu
de cette arène imaginaire quest lespace de leurs pensées, pour mieux se
cerner eux-mêmes, avec une certaine autocritique, et finalement se défendre ou se
dévoiler.
La première création de Boris Vigneron est une belle
réussite : elle nous montre
avec brio comment adapter un thème classique
ici le personnage du misanthrope - pour le théâtre populaire contemporain avec
une dimension nouvelle : le langage parlé de la jeunesse daujourdhui,
sans tomber dans lexcès ni la facilité.
Les répliques qui séchangent sont autant de mises à nu de nos âmes, de
notre quotidien, de nos angoisses ou de nos rêves : et si elles finissent par nous
atteindre tout à fait, cest que le
dialogue qui devient progressivement dense,
complexe, est, à ce moment là, parfaitement maîtrisé par les comédiens.
Malgré la monotonie du début du spectacle Boris
Vigneron du haut de ses 19 ans nous livre une oeuvre humaine. Lunivers de son écriture nous arrache à nos peurs, nous
délivre des instantanés de vies, inassouvis. Les questions sur lexistence prennent
tout à coup une résonance particulière, comme un écho intérieur. Le sens et
lessence même des relations humaines nous apparaissent alors comme évidente.

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Jamais sans ma mère...
Indépendance au Tremplin Théâtre
Par Véra Lee
Dépendance :
Etat de celui qui ne peut se réaliser sans l’action d’une
personne, d’une chose…(cf :dic. Robert)
L’auteur
donne ici la parole au femmes. Elles sont d’abord les filles de
leurs mères, puis les femmes de leur mari pour finir par n’être
que les ombres d’elles-mêmes. Si
vous étiez une femme de trente-cinq ans qui avait réussi à partir
en laissant derrière elle deux sœurs cadettes et une mère à peine
âgée en proie au désespoir ? Si après quatre ans
d’absence vous remettiez les pied dans cette vieille maison où vous
avez grandit, où votre mère a passé sa vie imaginez seulement...
C’est cette
histoire de liens noués dans le silence et la contrainte de former
une famille, que nous raconte Lee Blessing, auteur contemporain américain.
Les filles crient à leur mère qu’elles sont capables
de les aimer sans rien leur demander en retour. Rien d’autre
que la reconnaissance de ce qu’elles sont, l’acceptation de leur
indépendance et de leur solitude. Cette mère qui ne s’est pas libérée,
ne sait pas écouter la complainte de ses filles et dans
l’enfermement cultive la peur d’une solitude depuis longtemps
consommée.
Joël Coté met en scène
cette histoire comme une lutte, un combat à mort pour la liberté et
la tolérance. La violence comme seul moyen d’entrer en contact avec
celle qui vient du même ventre, l’amour qu’on voudrait porter à
cette mère et qui a le goût de la haine, tant de mal à vivre avec
ceux qui sont notre famille. Et comment Evelyn aurait-elle pu aimer
ses filles ? C’est le manque d’amour qui nous rend fou. Alors
submergé par la peur, on se barricade derrière une vie balisée dont
le schéma nous rassure. Et la vie passe. Jusqu’au jour où elle
nous rattrape. Alors on est bien obligé de reconnaître qu’on
s’est caché, qu’on a menti et que notre souffrance est allée se
planter dans le cœur de nos enfants.
On peu regretter le
manque d’espace scénique qui oblige les protagonistes à se battre
à bout portant et fausse parfois le rapport.
C’ est
Danielle Zonca qui interprète le rôle d’Evelyn. Elle met en relief
avec une grande générosité et une rigueur admirable, toute la
complexité de ce personnage névrotique et brisé. C’est elle qui
donne et prend les coups les plus douloureux. Elle est source de tout
le mal et de toute la joie, elle est mère et n’y échappera
pas
Lydia Valdès qui
interprète la fille aînée, Hélène Monneret la cadette et
Christinne Pointereau la
seconde, complètent la distribution. Trois actrices investies du désir
et de la douleur de ces petites filles à la matrice commune et aux
destins indissolubles.
« Chaque génération
se détruit volontairement pour celle qui suit ( …) » dit
Evelyn comme une menace à ses filles, comme une excuse aussi car elle
n’a fait que subir cette malédiction comme sa mère avant elle et
sa grand-mère aussi et toutes ces femmes qui constituent l’immense
chaîne des ventres de sa
vie…
On sort d’ »Indépendance »
avec des bleus sur l’âme, on sent la marque des coups dans notre
chair et on regarde le chemin qui nous reste à parcourir avec un peu
d’appréhension. A moins que l’espoir
ne l’emporte sur tout , que l’amour soit plus fort que le
doute et que règne la vie.

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Michèle, à corps et à chant...
Michèle Atlani en concert au théâtre des déchargeurs
Par Hannah Zerbib
Michèle Atlani
chante, et avec quelle énergie : chansons damour, populaires, influences
orientales, rythmes africains
Cest métissé, plein dhumour,
damour, de poésie et de surprise. Un spectacle iconoclaste et généreux.

Pieds nus dans sa
robe longue, Michèle Atlani déboule sur la scène. Cest parti !
Elle paraît si
fragile. La scène est intimiste. Pour décor : elle et ses quatre musiciens. Mais
elle ne nous laisse pas le temps de nous y tromper : au rythme entraînant des
percussions Michèle Atlani se déhanche, tape du pied, secoue la tête en une envolée de
cheveux auburn. « Tu nes plus invité ! » chante-t-elle. Sa voix a
du caractère et elle, une énergie déroutante. Elle joue autant quelle chante et
tout son corps y participe.
Michèle Atlani est
touchante et sincère. Elle est toute à son public. Elle fait la comédie, chante, danse,
court, nous parle, cri, se jette sur le sol et y reste pour y chanter une chanson
triste
Mais on ne reste pas triste longtemps. Cest déjà reparti, elle
rebondit, et nous aussi, sur un nouveau titre, un nouveau rythme qui nous met le sourire
aux lèvres
Les paroles de ses chansons sont souvent drôles, parfois piquantes,
toujours intelligentes.
Michèle Atlani
nous surprend, elle change de registre et nous fait voyager, du rire aux larmes et
dun continent à lautre. Là on reconnaît un rythme reggae, ici ce sont les
tam-tam de lAfrique. Rémy Chatton troque sa contrebasse pour un violon, la voix de
Michèle prend de nouvelles inflexions, plus veloutées, les syllabes
sétirent et nous sommes maintenant dans la chaleur de lorient. Elle
chante le Marseille de son enfance et la nostalgie du
Maroc.
Et puis, il y a les
chansons damour, évidemment !
Est-il besoin de dire quelles finissent mal ? Michèle Atlani prévient
malicieusement son public : attention, à ce moment du spectacle, cest la
chanson damour ! Seulement, de lamour, il ny en a pas toujours dans
les chansons de Michèle. Plutôt une histoire de rendez-vous manqué
Organique est le titre de son
album. Relatif à la vie, précise une parenthèse mais faut-il le préciser ? De
la vie, il y en a, tant Michèle Atlani se donne, corps et âme, à son spectacle.
« Bis ! » réclame le public. On assiste alors à une chanson-farce en
play-back, chorégraphiée à la sauce
commerciale
Michèle samuse, nous
nous régalons avec elle.

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Danse avec les fous
Lucky-Mat au Théâtre de la Cité Internationale
Par Cyril Carret
Un spectacle en deux volets de
Catalans fous daimer, de vivre, de souffrir et ivres de le danser. Une plongée sans
masque ni oxygène dans un univers qui nest autre que celui de nos vies triviales et
chahutées. Décors-poubelles, injures, arythmie, ton narquois laissent pantois qui
regarde et sait voir. Ici la nudité du danseur na rien dobscène car
sil se dévêt, cest pourtant nos émotions quil met à nu.
Une scène toute en longueur se dérobe
à lobscurité et offre à nos yeux limage bien rebattue dun joueur
déchec affrontant sa propre ubiquité en un drôle de combat. Des bruits deau
font peser sur lespace une atmosphère de retraite et annonce un retour sur soi
comme une plongée utérine. Le danseur ne danse pas encore, il joue. Il jouera avec ses
souvenirs, ses chagrins et son corps, comme il jouera avec son camarade et avec nous
pendant toute la durée du spectacle. Mat se
présente comme un gigantesque combat déchec de taille humaine durant lequel Jordi
Cortés Molina et Artur Villalba (les co-auteurs et interprètes de la pièce) vont
saffronter. De portés en jetés, leurs corps expriment à loisir ce quest
léquilibre. Une bousculade en déclenche une autre : comme aux échecs, chaque
déplacement entraîne la réaction de ladversaire, le mettant en péril ou lui
assurant une avance. On se gifle, on sinsulte, on se caresse, dans le désordre et
sur le ton de la raillerie. Le corps assujetti de lautre est prétexte à de
nouvelles évolutions qui aboutissent sur lamour ou la révolte ; la
sensualité cède la place à la provocation. On se cajole, se heurte, se sent tantôt le
sexe, tantôt lanus, mais tout ça est-il vraiment un jeu ? « Jai
dit mon nom. Jai dit moi. Jai joué. Jai triché. Jai joué avec
le feu. Jai joué avec des allumettes(
) Jai joué avec les vies des
hommes. Jai joué avec la vie. Jai joué avec les sentiments des gens.
Jai joué avec moi-même. Je nai pas joué quand cétait le bon moment.
Jai joué avec les pensées. Je me suis amusé avec lidée du suicide.
Jai joué avec mon désespoir. Jai joué avec mes organes génitaux. Jai
joué avec les mots. Jai joué avec mes doigts. », nous raconte la voix
magique de Mercè Lleixà, tandis que les enceintes diffusent de remarquables musiques de
Paolo Conte, Riuchy Sakamoto ou Zbigniew Preisner, et alors que nos compères se
malmènent et sinsultent sur le mode du pas de deux trash. Mais après tout, comme le dit Jordi,
« un fil da puta, fils de pute en catalan, cest un ami ».
Puis Mat cède le
pas à Lucky, plus intimiste, plus noir aussi. Il y est question du père. Du père et du
fils qui danse et qui nen finit pas de brûler démotion. Le couple de
danseurs sest dissout tandis que sur le noir de cette scène béante demeure la
silhouette de Jordi, monstre de danseur et danseur monstrueux, dont le visage
simprime et lacère lesprit comme un couteau la chair. Il nous lit une lettre
et là personne ne peut savoir sil joue vraiment encore. Cest une lettre
dun père à son enfant, celle que tout le monde a reçu ou a craint de recevoir.
Une lettre de sang filial, tracée de ces mots simples qui bouleversent. « Mon cher
fils, jai décidé de traverser les frontières et de venir avec ta mère, ta
sur, ton frère, te voir danser dans ton nouveau pays. Nous serons enfin réunis de
nouveau. Ce sera mon dernier cadeau danniversaire. Affectueusement. Ton
père. | |