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Janvier dans les Étoiles
2ème festival du Cirque Contemporain - La Seyne-sur-Mer (83)

Shakespeare et la Compagnie du Soleil Bleu

 

L'image du miroir est parfois crue et vraie, parfois flatteuse ou déformante. Dans le miroir, les gens du théâtre -metteurs en scène, écrivains, comédiens,…- s'observent les uns les autres pour guider l'œil du spectateur.

Critiques 1ère Quinzaine de janvier

Critiques de décembre

Critiques d'octobre et novembre

Critiques spectacles "jeune public"

Démons en liberté
Dämonen au Théâtre National de Chaillot
Par Jeanne Le Gallic
Mobile du crime 
Le crime du XXIème siècle au Théâtre de la Colline
Vu par Lionel Spycher (auteur)

Bondages
Le crime du XXI ème siècle, au Théâtre de la Colline 
Vu par Serge Latapy (journaliste)

L’absence d’évènements privilégiés 
$ Shot au Théâtre de la Bastille
Par S. Clément
Tranche de vie à huis-clos
Gouaches au Théâtre Ouvert
par Vladimir Mouveau
L'abîme des sentiments qui abîment
Mon ami, au Théâtre Paris la Villette
Par Frédéric Cheminade

L’art de l’enfance
Les Habits du Dimanche au Théâtre 71 de Malakoff
Par Serge Latapy.

Un tapis de cordes ... volant
Perspectives au Théâtre Sylvia Montfort  
Par Samuel Martinez

Maux croisés
Trois Poètes par Claude Mercutio, au Caveau de la Bohème-
Par Delphine Bailly

Le Théâtre contre les mots
Lettres mortes, au Théâtre National de Chaillot
Par Frédéric Cheminade.

Le verbe en érection 
Régis Mailhot au Bec Fin
Par Vladimir Mouveau

Ni ange, ni démon
Walk away au Théo Théâtre
Par Guillaume Jaspar

Beaumarchais à plein régime
Le Mariage de Figaro au Théâtre des Amandiers 
Par Serge Latapy

Jamais sans ma mère…
Indépendance au Tremplin Théâtre
Par Véra Lee

Qu'est ce qui fait courir David ?
L'Agent culturel au Théâtre proposition
Par Frédéric Cheminade

Michèle, à corps et à chant...
Michèle Atlani en concert au Théâtre des Déchargeurs
Par Hannah Zerbib

Frédéric Lebon… pas mal
Frédéric Lebon au Point Virgule
Par Vladimir Mouveau

Un regard essentiel sur la violence des hommes
Lear au Théâtre de la Ville
Par Marie Fine
Le spectacle sera réussi
Entracte manqué au Point Virgule.
Par Caroline Delage
La femme de papier
Lettre d’une inconnue au Sudden Théâtre
Par Eva Héliar
Danse avec les fous
Lucky-Mat au Théâtre de la cité internationale
Par Cyril Carret
 

 


 

 

Démons en liberté
Dämonen au Théâtre National de Chaillot
Par Jeanne Le Gallic

Une adaptation libre, très libre des « Démons » de Dostoïevski,  par le très controversé metteur en scène allemand Frank Castorf. Le spectacle ressemble à une performance hirsute et dégingandée dans laquelle l’œuvre magistrale est finalement desservie. Mais la saveur visuelle est intense. Les comédiens de la Volksbühne, la mise en scène et le décor recèlent d’inventivité, déstructurent tout classicisme et ce faisant renouent avec une tradition théâtrale germanique et russe.

 

La mise en scène de Castorf est celle d’un artiste contemporain, il nous offre la vision théâtrale comme en cinémascope d’une saga décadente. La traditionnelle datcha est pour l’heure une maison préfabriquée, installée sur un plateau tournant. Une véranda dévoile un intérieur cosy, canapé en cuir blanc, télévision, piano et cuisine aménagée.
A l’extérieur un bassin, des transats en plastique et une grosse plante verte délimitent la propriété bourgeoise. La scénographie est époustouflante. On assiste médusé aux évolutions de la petite société, les uns entrent, s’installent, discutent, boivent, les autres sortent, dessaoulent, s’aiment, se violentent. Le débat d’idées se déroule au gré d’actions au naturalisme déconcertant.

On pisse les fesses à l’air dans les plantes vertes, on patauge en habit dans le plan d’eau, on danse nu comme la succube sous la lune. Les idées philosophiques, politiques traversent des êtres aux préoccupations organiques, parfois grossières. Le choc est produit par ce décalage et le mélange de genre des personnages.

Le travail des comédiens est assez fascinant. Il campent des personnages qui pourraient être sortis d’un film hollywoodien, produit par un russe, distribué par un italien indépendant et monté par un allemand expressionniste. Un cocktail explosif. Anarchistes, nihilistes, conservateurs et révolutionnaires bourgeois se décomposent sur fond de névrose, rock et fascination pour le tube cathodique. Les acteurs, de toutes générations, fournissent un travail physique hallucinant. Ils sont constamment en mouvement, escaladent, tombent, se débattent avec divers objets. Un tourbillon qui condamne l’ennui d’un théâtre hiératique. 

Les personnages ont chacun une particularité physique dans leurs démarches, plus ou moins soulignée. Cette gestuelle travaillée leur confère un caractère social, un statut qu’ils abandonnent dans les frasques de leur intimité et les spasmes de leurs possessions. Ils oscillent durant le spectacle entre parade raisonnable et frénésie démoniaque. Tant et si bien que débauche physique et idéologique se mêlent en une fange où l’être s’étiole et croît.

L’ensemble est tellement dense et touffu que l’on s’y perd parfois. L’intrigue est obscure et la puissance de l’écriture d’un des esprits les plus brillants et visionnaires du XIXe siècle passe largement à la trappe. On regrette aussi que le début de la deuxième partie se veuille un peu trop didactique, comme un rappel de la manière dont on aurait pu aborder le spectacle et que l’on a sciemment rejeté. Mais baste. Le travail d’ensemble est impressionnant, laissant une part certaine à l’improvisation.

Au final, le spectacle prend sens dans une déconstruction matérielle, le décor du début n’est plus qu’un cloaque, les murs sont tombés. 

 

 

Un tapis de cordes ... volant
Perspectives au Théâtre Sylvia Mont fort  
Par Samuel Martinez

L' Ensemble orchestral de Paris prezésente une série d'oeuvres d'hier et  d’aujourd’hui.Les cordes étaient à l'honneur samedi 20 Janvier avec trois compositeurs : Zoltan Kodaly , le contemporain Serge Kaufmann et Johannes Brahms . Un concert tout confort sur un tapis de cordes moelleux...

A l'initiative de cet intéressant projet le directeur de cet orchestre ,  George Schneider , qui nous livre sa vision de la musique : " Il n'y a pas une musique classique d'hier , et une musique contemporaine d'aujourd'hui ,  il n'y a pas une musique "actuelle" , par opposition à une musique "dépassée" . Il y a tout simplement la musique." Amen ! disons nous avec force . Il y a donc des résistants à cette manie franco- française de catalogage et d'étiquetage des genres et styles musicaux.

Trois pièces pour cordes étaient  mises en une intéressante perspective:

 Le premier quintette à cordes de Johannes Brahms (1883-1897) opus 88

 La sérénade pour deux violons et alto opus 12 de Zoltan Kodaly (1882-1967)

Selah la rhapsodie pour quintette à cordes de Serge Kaufmann .

On y retrouve la même beauté chatoyante de la musique slave , cette dramaturgie qui agrippe l'oreille , née des évènements tendres ou violents qui se succèdent de manière imprévisible . A mille lieux des lieux communs des restaurants russes (parfois efficaces pourtant) , les violons d' Hubert Chachereau et de Mirana Tutuianu m'ont littéralement transporté. Leur jeu énergique et précis ont fait merveille à rendre ces motifs colorés qui circulent d'un instrument à un autre , créant une vibration sonore et dotant l’œuvre d'une vie propre .

 La sérénade de Zoltan Kodaly (prononcer Kodai)  m'a ainsi été présentée , à mon grand ravissement . Ce compositeur hongrois est inexplicablement beaucoup moins connu que Béla Bartok dont il était cependant l'ami . Ils partageaient également un goût pour la pédagogie , tous deux écrivant des musiques destinées à l'enseignement . Du piano par exemple dans le cas des "microkosmos" que Bartok écrit et fait déchiffrer immédiatement à son fils.

Toujours est-il que l'on trouve écrit dans certaines histoires de la musique que Kodaly est moins original que Bartok . Il est vrai que Bartok a poussé  plus loin ses recherches sur la polyrythmie et la poly-harmonie , qui est le fait d' imbriquer ensemble (et en meme temps)  plusieurs rythmes  ou plusieurs mélodies ce qui rend un tissu musical riche et dense . Kodaly s'est toujours inspiré du folklore hongrois  , utilisant les mélodies rurales et les thèmes magyars  que les deux compositeurs affectionnent . Il ne suivra pas Bartok , qui part dans des tentatives sérielles  ou dans les Allegro furioso de certains des thèmes d'orchestre . Son oeuvre comprend de la  musique de chambre ,  des  pièces pour piano , un opéra comique  et le Psalmus Hungaricus qui est une cantate pour solo , chœurs et orchestre d' une grande ampleur . Sa musique de chambre témoigne toujours d'un caractère populaire loin de la violence de Bartok.   Quoiqu'il en soit , sa sérénade opus 88 est un pur bonheur . Son apparente simplicité est alliée à une grande expressivité et les passages en nuance piano donnent des frissons.

Le premier quintette de Brahms s'ouvre  sur un thème simple et populaire , les cordes de l'ensemble orchestral de Paris nous donnent une bonne lecture de cette écriture qui unit les forces contradictoires du classicisme et du romantisme : un matériau de départ simple qui se transforme et circule au gré de l'imagination du compositeur . J'ai noté tout de même quelques imperfections rythmiques des premiers violons , les deux interprètes passant il est vrai , du trio au quintette avec un altiste et un violoncelliste  supplémentaires , pour clôturer le concert 

La rhapsodie de Serge Kaufman s'intitule Selah ce qui signifie en hébreu une pause , un arrêt dans une prière psalmodiée . Il y a effectivement comme un temps suspendu dans cette oeuvre et un recueillement  qui est palpable. On y sent peut être toutes les pensées que l'on peut ressentir à un moment pareil , habité par l'écho de la prière interrompue . Le choix de cette pièce est entièrement justifié par les couleurs slaves qu'elle présente : des modes de jeu variés dans les nuances piano : tremolos , pizzicati , notes brusquement suraigues ou avec harmoniques , etc . Il est heureux déjà d'être joué de son vivant mais plus encore me semble-t-il d'être associé à d'illustres prédécesseurs que l'on admire .  C'est le cas de Mr Kaufman qui travaille avec l'ensemble orchestral de Paris à un concerto pour clarinette et est en train de d'écrire une cantate . 

 

L’absence d’éventant privilégié 
$ Shot au Théâtre de la Bastille
Par S. Clément

Sur le décalage initial d’un séisme vaginal accouchant d’un simple réveil corporel, Jennifer Lacey, construit avec $ Shot  une chorégraphie minimaliste, où le narcissisme et l’incompatibilité de deux corps à vivre leur espace environnemental, débouchent sur une insoluble appétence sexuelle.

Dans un décor blanc et sur un sol de tapis plastiques remplis d’eau, deux corps en petites culottes de couleurs vives, gisent, le bassin rehaussé par des coussins, l’entre jambe offert au public.

Ce sera de cet épicentre organique que les machines humaines se mettront en branle, dans un fracas et des grincements d’une bande son rappelant les rouages d’un navire se disloquant sous un raz de marée, ou dans le crissement de tissus vierges déchirés.

En surface, les corps écartent les jambes vers le ciel et s’extirpent lascivement de la gravité à laquelle ils s’étaient abandonnés. Tout le spectacle est construit sur cette confrontation paradoxale, de candeur et de provocation, de dissonance et de quiétude, de pulsion et de maîtrise, sans qu’aucun de ces antipodes ne soient pleinement explorés. Ainsi, dans ce cadre aseptisé, où seuls quelques coussins ergonomiques témoignent d’une vaine tentative somatique d’accommodement au monde extérieur, le visage des deux danseuses, Jennifer Lacey et Erin Cornwell, restent neutres, appliqués à rechercher les meilleurs poses lymphatiques et impudiques, alternant avec ce désir d’accolement à l’autre, d’accouplement à la matière, d’agencement à cet espace clos et étranger.

Le rythme est faussement lent car enfoui : il ne s’anime que de façon partielle et contenue comme si cette inertie des êtres ne pouvait être perturbée que par une énergie pulsionnelle inclassable mais cyclique, qui sera délibérément canalisée, via les articulations, vers les extrémités du corps, pour qu’advienne alors ce que pourra.

Hélas, rien ne se réalise complètement et face à pareil impasse gestuelle, entéléchie atrophiée, ces deux êtres bifurqueront vers la décharge physique, l’improbable emboîtement fusionnel, l’impossible retour à l’origine du monde, mal remplacé par leur courts et inconfortables assoupissements. Une main viendra se plaquer entre deux omoplates, les fesses s’érigeront vers la lune, un bassin se heurtera répétitivement à un mur, ou encore un pied, zone érogène par défaut, ne devra finalement se contenter que de rechausser son sabot, imparfait et attendrissant compromis entre l’objet-tout et la réalité vide.

Spectacle singulier à mi-chemin entre la chorégraphie et la performance, $ Shot en irritera certainement plus d’uns, mais force est de constater que le parti pris est tenu du début à la fin et l’engagement artistique réel, alors…à vous de voir.

 

 

Tranche de vie à huis-clos
Gouaches au théâtre Ouvert
par Vladimir Mouveau

Les délires et tribulations de trois jeunes « errants » à la limite de la société. Un regard décalé et humoriste sur une réalité sombre qui parfois ne nous est pas si lointaine.

 

Le Théâtre Ouvert est une sorte de grande salle qui rappelle davantage un garage désaffecté qu’une scène de théâtre légitime. Trois jeunes se rencontrent et squattent l’appartement d’une vieille qui s’avère être la mère de l’un des trois. Arrivés aux dernières extrémités de la survie, ils vont, les deux prostituées lesbiennes et le raté de circonstance, mettre au point leur vision de la vie et la cadrer avec celle du spectateur. Dans le respect total d’une totale absence de respect.

La mise en scène est plutôt réussie ; des délires de lumière et de musique avec un défoulement des comédiens séparent les scènes de jeu « sérieuses ». Ces effets spéciaux rendent au spectateur la violence de la situation, le caractère réel et matériel de la conjoncture dans laquelle évoluent les personnages. Ces derniers se querellent, se trahissent, ne pensent parfois qu’à leurs instincts, à se nourrir, à se procurer la dernière boîte de thon au naturel(par soucis d’économie) au supermarché du coin « Thon party ce sera ce soir, mes amis ! ». De véritables moments de poésie naissent, entrecoupés de moments de froideur et d’un réalisme sec, cru.

Le jeune raté insulte, il essaye de chasser sa rivale, la prostitué lesbienne dont il a piqué la petite copine. Sa propre petite copine l’insulte, le traite de raté, tout en rêvant  à un tête à tête au restaurant avec lui.

 

Chacun erre dans son propre délire et établit les règles de sa petite vie. Toute la pièce se déroule ainsi, sur fond glauque et morbide, dans le dénuement le plus achevé, mais avec le souci extrême de faire vivre la parole et l’aspiration humaine. Les comédiens sont jeunes et pétillants ; ils semblent eux-même issus de milieux difficiles tant ils incarnent de cette vérité cinglante, les traits de ces jeunes à la dérive. Mais le théâtre est dur, c’est peut-être aussi la dureté de ce théâtre qu’ils jouent à travers la mise en scène de Joël Jouanneau.

Le texte semble un peu en décalage avec la mise en scène. Cette dernière paraît un rien trop moderne par rapport aux paroles énoncées.

Les comédiens semblent avoir une ambition démesurée et restent cohérents. C’est donc au final un moment agréable que l’on passe, d’autant plus acceptable que les deux actrices principales de la représentation ont des charmes à ne pas nous laisser « squatter » la pièce de la télévision, si vous voyez ce que je veux dire.

           

 

L'abîme des sentiments qui abîment
Mon ami, au théâtre Paris la Villette
Par Frédéric Cheminade

Joël Pommerat est un artiste, chacun  de ses spectacles représentés au théâtre  Paris-Villette nous invite dans son monde. Différents, constants, ces spectacles effleurent les sentiments avec la même pudeur, une image de l'amour chaque fois fragile et meurtrie.


Cette pièce pose un problème à celui qui à aimé et veut communiquer le plaisir qu'il a ressenti pendant toute sa durée. Ici Joël Pommerat nous offre un  portrait  presque social, d'une France pauvre et isolée.

Le texte est vide, il ne désigne rien d'autre que le mot prononcé à tel point que l'on peut penser que ces gens n'ont rien à dire. Ces mots sont accompagnés de gestes lents, fragiles mais qui viennent appuyer lourdement le sens du texte. C'est dans cette surenchère proche du pléonasme que les personnages prennent corps. La lumière, dont les couleurs viennent se confondre avec
celles des costumes nous ramène à une dimension réaliste. Costumes et éclairage agissent comme l'allégorie d'une mise en abîme pour mieux nous donner l'illusion que l'espace et le temps traversé par cette fiction se matérialise.

Au milieu du spectacle,  le texte change de rythme pour se reconstruire à nouveau. Les mots ne sortent plus aussi naturellement, les personnages ne sont plus du tout sûr de ce qu'ils avancent. C'est le moment du doute, le début de leur remise en question. Chacun d'eux cherchent à comprendre et veut trouver une raison à la disparition de cet ami, de ce fils.

A son tour, la quête sentimentale est mise en abîme
entre le songe et l'interprétation. Le meilleur ami du défunt découvre un sens à sa vie et nous le communique
à travers ses rêves. L'histoire ne nous dit jamais s'il a raison. 

Le sens est caché dans un film qui ne doit jamais être vu. L'auteur semble dire que la création artistique renferme tous les secrets de la vie mais que ceux ci n'appartiennent qu'à l'artiste.
La pièce, dans cette évidence apparente nous donne le vertige. .Elle ne fait qu'affirmer ce sentiment.

 

L’art de l’enfance
Les Habits du Dimanche au Théâtre 71 de Malakoff
Par Serge Latapy.

Le père de François Morel  fabriquait du camembert. De cette enfance vécue ou rêvée l’artiste tire un spectacle bien fait et agréablement coulant, d’une tendre pâte arrivée à maturité. 

ça sent le savon à bulles, la mousse au chocolat et le camembert au lait cru, chez François Morel. ça sent surtout l’enfance, une enfance made in Normandie d’un garçon né dans une famille de français moyens, coincé entre une grande sœur coquette et un petit frère grassouillet, entre un père fromager qui rêve de succéder au patron et une mère aux fourneaux qui rêve d’être artiste. Un garçon qui ne comprend pas les paroles de la Marseillaise, qui aime rêver aux seins d’une amie de sa sœur ou jouir, du fond de son lit, de la vision de sa propre mort. Un garcon-narrateur qui s’appelle Adrien mais qui ressemble furieusement à François, ce petit gars bien de chez nous devenu artiste à la ville.

Parce que, autant le rappeler, François Morel n’est pas seulement cette figure familière, popularisée par ses improvisations au sein des Deschiens et ses seconds rôles dans nombre de comédies à la française.  Pas seulement ce comique plus ou moins troupier dont le physique – de dadet niais, plouc ou rêveur, selon les emplois – fait recette. Il est aussi un auteur à part entière, porteur d’un humour (révélé notamment dans ses prestations radio) et d’un univers très personnels.

Il le montre à qui en douterait dans ce spectacle solo, sorte de chronique autobiographique d’une jeunesse rêvée, qu’il propose pour un mois à Malakoff. Et même si le ton peut rappeler celui d’illustres précurseurs (on pense à Marcel Aymé et surtout à René Goscinny et son Petit Nicolas)  il porte bien le label, l’appellation d’origine contrôlée du fils du fromager. On veut dire par là que Morel sait parler de l’enfance. D’ailleurs, à bien y regarder, il n’a jamais cessé d’en parler ;  et ce rapport particulier qu’il entretient avec elle est bien  à la source de son comique, de ce mélange particulier de poésie et de burlesque. 

Bref, les Habits du Dimanche sont taillés sur les mesures de l’auteur, tout comme la mise en scène onirique de Michel Cerda,  tendrement décalée mais aussi un peu kitsch, avec ses airs de mécano géant et de kermesse municipale. Elle convoque toute une série d’images enfantines, tel ce grand cube montrant les facettes d’un univers de gosse : un lit, une table familiale, une collection de boîtes de camembert. Elle convoque aussi une fanfare qui, par trois fois, fera un petit tour de scène et puis s’en ira. Une de ces fanfares de cuivre de notre jeunesse, qui joue une jolie petite balade, tendre et nostalgique, sur un mode mineur. 

 

Maux croisés  
Trois Poètes par Claude Mercutio, au Caveau de la Bohème-
Par Delphine Bailly

Claude Mercutio redonne droit de citer à un art somme toute délaissée actuellement sur les scènes parisiennes, la poésie. Pure et sans fard, elle célèbre à travers les mots tout à la fois truculents et mystiques de trois poètes méconnus, la vie et le temps qui passe…

 Dimey, Esposito, Mouloudji, trois noms évocateurs, non conformistes et inclassables. Leurs œuvres hétéroclites parsèment d’une graine libertaire et passionnée les décennies 50-60. Et pourtant leurs actes poétiques, comme autant de cris et de larmes versées, restent largement ignorés du grand public (il faudra attendre 1998, pour que soit republié certains de leurs ouvrages). Aujourd’hui un homme seul se propose pour faire revivre ces poètes civils, dignes héritiers de Villon et de Mac-Orlan.

Dans le caveau aux pierres claires et aux tables clairsemées, Claude Mercutio apparaît. Nul besoin d’éclairages artistiques, de décor fastueux ou musiques languissantes, le verbe est nu et sa beauté en est d’autant plus saisissante. Dans une temporalité presque éternelle où la poésie est le parent pauvre de la littérature, ce spectacle s’offre comme un espace libéré au confluent de trois âmes. La fluidité et la maîtrise qui s’échappent de ces mots murmurés ou criés, réamorcent un rapport presque oublié entre l’auditoire, la poésie et l’artiste.

Car, c’est de vie dont il s’agit. Une vie jaillissant, tumultueuse et éphémère. Balade dans le Paris mélancolique des poivrots, des pûtes, des truands, et autres artistes. Souvenirs de ces femmes aimés, délaissés; celles des autres et celles de tous. Mais aussi poésies engagés en ces temps troublés (guerre d’Indochine, guerre d’Algérie, mai 68, Chili…) résolument antimilitaristes, fustigeant sans concession la bêtise et l’intolérance.

Et le temps toujours, fuyant comme le sable fin du sablier, et où l’on s’enfonce sans recours. Lui qui passe, avec son cortège de regrets et de désillusions amers, alors que le poids des ans se fait sentir, toujours plus lourd. Les poètes errent alors dans les méandres de leurs âmes se laissant aller à la tristesse et au désespoir.

La mort enfin, omniprésente - Dimey, Esposito et Mouloudji se savaient atteint par la maladie et mourront prématurément - et pourtant admise comme l’inévitable compagne que l’on porte chaque jour un peu plus près de soi. Elle seule finira par consumer la verve du poète.

Claude Mercutio se lance à corps perdu dans ces affres poétiques et nous laisse troublés par leur intemporalité. Le montage du récital quand à lui, se structure simplement en une douzaine de poèmes en vers libres de chaque auteur; les uns et les autres s’entremêlent selon un choix thématique léger et réversible. Les transitions réduites à leurs plus simples expressions se composent d’un court silence, si bien que parfois c’est d’une seule âme que s’expriment nos poètes devenus pour un temps, indissociables.

Danse de mots et de complaintes où l’écriture est reine et l’acte créateur fondement de ces existences toujours rebelles et modernes malgré les années. Instant fugace de vies mêlés, mots à la dérive. « La Mélancolie est fleur superbe et très longue à mourir » disait l’un d’entre eux ; il suffit pour s’en rendre compte de prendre le temps de s’asseoir au Caveau de la Bohème…

 

 

 

Qu'est ce qui fait courir David ?
L'Agent culturel au théâtre proposition
Par Frédéric Cheminade


Un plasticien qui vient à la rencontre du théâtre pour
prolonger son expérience d'artiste à la fois créateur
d'une oeuvre et emporté par celle ci, c'est le début
d'un art qui ne veut pas mourir une fois l'oeuvre
achevée. A travers l'identité de l'agent culturel,
c'est surtout un art que tout le monde peut partager.



Frédéric Coupet, plasticien, ne serait jamais monté sur scène s'il n'avait pas rencontré Fabrice Macaux, metteur en scène. 
L’idée est née d'une idée de Frédéric qui souhaitait alors monter de petits sketches expliquant l'art contemporain au public à travers un personnage de clown. 
Ensemble, ils décident d'aller plus loin et de monter un spectacle pour un seul personnage : David Guillotti, L'Agent culturel.

Coup de folie ? Pur délire ? En tout cas un double défi : Le choc de deux mondes, celui de l'art contemporain et du théâtre et
surtout pour Fabrice, celui de former un plasticien au jeu d’acteur en un rien de temps.
Mission accomplie. Pour la première fois sur scène
dans le rôle d’un gardien de musée visionnaire, Frédéric
Coupet ne s’en sort pas mal du tout. Il vit cette expérience comme une continuité logique de son oeuvre. Son travail de plasticien est axé depuis longtemps autour d'une idée fixe : " la
pratique doit fonctionner jusqu'au réel ". Par cet idéal pour le moins radical Frédéric souhaite que l'oeuvre d'art dépasse le lieu d'exposition et vienne se loger dans la vie de tous.

Si une telle idée le situe dans la tradition d'Andy Warhol, si cher
au personnage, c'est le mot " pratique " qui l'en distingue et qui intéresse particulièrement le public du théâtre. 
Pour Frédéric, l'artiste doit achever un travail et il souhaite pousser ce travail jusqu'à sa présence au cour de l'oeuvre. 
C'est cette démarche qui l'a poussé par le passé à venir faire deux heures de musculation par jour dans une salle qu'il avait lui
même conçue, une oeuvre entre l'installation et la performance. C'est bien la même démarche qui l'amène à pousser son expérience au théâtre. C'est pour lui une performance et il voit le public comme des " visiteurs".

Le travail d'écriture de Fabrice a donné complètement
corps au personnage et à l'intrigue dans laquelle il s'emballe.
Ce personnage généreux est beaucoup plus qu'un simple gardien de musée, il est agent culturel et surtout , passionné par son
métier.  A faire autant plaisir à ses amis du café
qu'aux personnes qu'il rencontre au musée d'art
contemporain de Grenoble, David est mis en danger, il
s'emballe dans le mouvement de sa propre générosité
pour le plus grand plaisir du public qui vit à travers
lui l'angoisse, la déception, le rire, l'amour et l'espoir.

Aujourd'hui, le grand plaisir de Frédéric est de découvrir une nouvelle relation avec le public qui ne pouvait s'installer dans le contexte de l'art contemporain. Alors, lorsqu'à la fin du spectacle
David remercie son entourage, renvoyez lui son merci, on le lui doit bien.

 

 

Le Théâtre contre les mots
Lettres mortes, au Théâtre National de Chaillot
Par Frédéric Cheminade.

Un témoignage intéressant sur la première guerre
mondiale qui se mêle d'humour et d'émotion. Le choix de texte rend parfaitement du climat social régnant sur ces quatre années. Toutefois, des personnages hauts en couleurs, un théâtre trop présent dans ses codes viennent trop souvent affaiblir la force de ces textes
.

 

Oui, c'est une prouesse de la part des comédiens d'être amenés ainsi à jouer plusieurs rôles, ils savent nous faire rire et nous émouvoir. Le rythme est bien mené, le spectacle n'est pas trop long, les lettres sont bien choisies et interprétées avec aisance.

Pour le public la lecture du spectacle est limpide, le moment est agréable. Non, ce n'est pas un théâtre complaisant qui nous est proposé. Certes, la première guerre mondiale est un sujet dans l'air du temps et qui a déjà été aborder par d'autres mais les témoignages n'en restent pas moins surprenant. Encore ne fois, l'écriture remplie sa fonction de machine à remonter le temps. 

De la guerre on retient la dimension irrationnelle qui s'établit dans les rapports sociaux. D'un côté, les civils dont les préoccupations quotidiennes et futiles en comparaison au sort réservé aux soldats ne sont qu'exacerbées par cette nouvelle situation. De l'autre, les soldats au destin fragile qui pour certains s'étonnent chaque jour d'être encore en vie, souffrent de l'éloignement et pour d'autres s'avouent de véritables bouchers prenant plaisir à leur tâche sanguinaire.
Aussi retient on du contexte social la présence très prononcée de la lutte des classes et du militantisme pacifique. On pourrait s'arrêter à dire que  Lettres mortes  est un bon spectacle et voilà tout.

Non. Qui d'autre que nous peut nous convaincre de Julien Sorel ou bien de Swann ? 
Ces lettres conservées par le temps qui nous rappellent qu'en chaque homme réside un écrivain, sont avant tout des mots aplatis sur une page blanche. La lecture d'un texte réduisant le canal de communication à l'intimité du lecteur ne fige pas les limites de la représentation.

 

 

Beaumarchais à plein régime
Le Mariage de Figaro au Théâtre de Nanterre-Amandiers.
Par Serge Latapy

Une distribution jeune et une mise en scène foisonnante dépoussièrent Beaumarchais, emballent la mécanique du désir et offrent un maelström théâtral. 

On a tellement vu de Figaro-ci, Figaro-là, qu’on finissait par le trouver raseur. Et puis voilà qu’une troupe parvient à donner un nouveau souffle à cette espagnolade  signé Pierre Caron de Beaumarchais. Elle parvient à ressusciter la pertinence d’un texte qu’on avait jusque là soupçonné d’embourgeoisement. Comme pour toute révolution, c’est d’abord une affaire de changement de régime : celui que Jean François Sivadier inflige au Mariage de Figaro explique ce dépoussiérage. 

Pour l’auteur déjà, l’intrigue touffue de la pièce n’était que prétexte : à bon mots, à quiproquos en série, à règlements de compte. Chez Sivadier, la belle mécanique s’emballe tellement vite que personne, ni sur scène ni dans la salle, ne songe à la régler.

A partir de la trame – entre autres enchevêtrées – d’un Comte « libertin par ennui, jaloux par vanité » qui tente de séduire la femme de son valet le jour de ses noces, il construit un franc délire dans lequel la folie, le désir et la folie du désir mènent la danse. Un univers exubérant, livré à la seule tyrannie d’Eros, où tout commence et se termine par un tour de chant –dernier inventaire des vielles valeurs avant la valse des étiquettes et la liquidation de la Révolution. 

Côté décor, une estrade inclinée fournit le socle branlant de cette perpétuelle fuite en avant. Sous les yeux des spectateurs, elle se changera en plateau amovible, en machine infernale recelant de multiple boîtes à malices, prétextes à de multiples rebondissements. Des traditionnels codes vestimentaires, la mise en scène n’a conservé que quelques oripeaux XVIII ème : perruques, fards et culottes, vestiges d’antiques privilèges qui seront jetés cul par dessus tête. Même traitement pour les autres règles du genre : badinages et cabotinages de salon sont poussés jusqu’à leurs derniers retranchements, emportés par un tempo et un jeu joyeusement outranciers dans lesquels prédomine, là encore, le principe de plaisir.

Il faut dire que Jean François Sivadier a choisi une troupe jeune, dont l’énergie ne contribue pas peu à revigorer et à érotiser  la langue de Beaumarchais. Au milieu d’une distributions sans tâche, on se contentera de décerner une mention à ceux qui mouillent le plus leur chemise. 
Nicolas Bouchaud, en Almaviva noble ou bouffon, hilarant de bout en bout.
Stéphen Butel, en Chérubin lascif et aérien,  Norah Krief en Suzanne gouailleuse et enjôleuse et Alexandre Scicluna en comtesse toujours gracieuse, même lorsqu’elle est plus fardée qu’une face de carême. Au milieu, Denis Lebert campe un Figaro attachant, à la fois candide et philosophe, qui tranche avec l’habituel factotum de service, souvent trop roublard.

Tous mènent leur affaire tambour battant,  tous font feu de tout bois : vaudeville ou commedia, burlesque d’opérette ou de dessin animé, rumbas, fanfares et chansonnettes, jusqu’au final en opéra-bouffe déjanté. Et ce, sur un rythme effréné qui ne faillit pratiquement jamais, donnant presque quatre heures de spectacle total, du vrai plaisir théâtral. 

Le verbe en érection 
Régis Mailhot au Bec Fin
Par Vladimir Mouveau

Comique acerbe et inspiré, Régis Mailhot se la joue « rentre-dedans » au Bec Fin. Dans ce petit Café théâtre à l’atmosphère veloutée, sous l’œil paternel de Claude Thullier, le légendaire tenancier des lieux, un nouveau talent s’exerce à une forme de rire bien éprouvée mais toujours gracieuse : Le rire cynique et moqueur.

Au Bec Fin, petite scène typique parisienne, le cadre ne manquera pas de vous charmer, une loggia feutrée à l’étage accueille le spectateur sur de vieilles chaises en bois qu’on croirait sorties de la cuisine d’un bistrotier montmartrois dans les années trente. On est une quarantaine à s’asseoir dans ce lieu d’époque, où l’odeur du rire fleure bon aux murs rouges-velours de l’endroit, un peu comme la douce senteur d’une capucine vierge posée sur le minois d’une pucelle juvénile fleure bon l’attentat sexuel et le rut d’un gros naze plein de vice. Excusez-moi, c’est pour vous mettre dans l’ambiance du spectacle. 

Régis Mailhot ne fait « rrrrrrrrien ». Il se moque de tout. Des contractuelles, des vieux, des handicapés, du travail, de la condition sexuelle de ceux… qui ne sont pas lui. Il passe son temps à végéter. A s’astiquer le poireau... Tous les prétextes sont bons pour les plaisirs de sa hampe tendue. Evelyne Dhéliat et sa météo ou les minauderies exquises d’un petit chien bien élevé, rien ne semble faire obstacle à sa gaule souveraine.

L’érection, l’éjaculation, il n’y a que ça de vrai ! La gaule ! La gaule matinale, la gaule du petit déjeuner, celle, robuste et réveillée du déjeuner, celle plus timide et contrite du métro… celle qui s’excuse et se cache.

Mais le sexe de Régis Mailhot n’est pas l’unique « fil » de son spectacle… (excuse-moi, Régis, tu m’as trop cassé). En comique professionnel et pointilleux, il se veut de rire de tout. Il y va donc de tous les sujets tabous, de tout ce qui touche à la guerre, à la famine dans le monde, à ces pauvres enfants du Timor qui, entre eux, naturellement et tendrement, « jouent à la paix ».

C’est un spectacle drôle et entraînant. Régis Mailhot est bon ; il dépasse les limites de ce qui est autorisé, bien entendu, mais qui rigolerait si les limites n’étaient pas dépassées ? 
Tout le monde rit aux larmes. Son texte, dont il est l’auteur, est recherché. Il se rapproche un peu des textes de Desproges, de par les longues descriptions ampoulées qu’il contient. Mais ce n’est pas particulièrement sur ses longs textes et sur ses qualificatifs, qu’il est bon. C’est plutôt sur certaines de ses mines, lorsqu’il sort une atrocité qui ferait se pendre la reine d’Angleterre au cordon électrique de son vibromasseur Bosch à vitesse multiple (…), qu’il est doué.

C’est donc un sacré numéro que Claude Thullier nous a dégoté là. Je conseille toutefois aux dames de sortir de la salle un petit peu avant les hommes et surtout avant lui. Sait-on jamais…

 

Frédéric Lebon… pas mal.
Frédéric Lebon au Point Virgule
Par Vladimir Mouveau

Droit de réponse de Frédéric Lebon (artiste)

Réponse de Vladimir Mouveau (critique)

Frédéric Lebon est un comique « féminisé » qui, à travers une panoplie d’imitations de femmes contemporaines, dépeint tous les clichés de la perversion de la société spectacle actuelle. Un humour fin et peu agressif, pas toujours représentatif du dernier cri de la trouvaille burlesque, qui saura réveiller la nostalgie de celles qui furent bercées aux voies élémentaires de Mireille Mathieu et de Dalida..

C’est un comique inspiré qui se donne en spectacle sur la petite scène du Point Virgule dans le quartier du Marais à Paris. Frédéric Lebon maîtrise avec grande forme son personnage et les rôles féminins qu’il met en scène, même si le haut lieu de sa performance l’y prédispose... (le marais est le quartier où, trop longtemps exposé, l’on en vient parfois à faire l’amalgame entre la nature de ses penchants et… les penchants de sa nature). Lebon est imprégné d’une sensibilité qui le place dans cette catégorie de comédiens capables de faire rire de très peu et, par un savant mélange de finesse et de mimiques, capables d’entraîner les dames de façon irréversible dans sa rhétorique propre. Un peu à la façon Palmade.

Le show est une succession de sketches et de chansons mettant à l’honneur des artistes un peu oubliés sur lesquels la critique ne s’attarde pas toujours avec grâce et courtoisie. On verra ainsi renaître sous les quolibets du comédien des chanteuses –Jane Birkin..-, des politiques -Elizabeth Guigou…-, des journalistes…jusqu’à Rica Zaraï et son monument littéraire sur la culture des algues en Afghanistan ou quelque chose comme ça !

Les sujets et les cibles en question sont un peu rabâchées, même si parfois revitalisés par des accompagnements « techno » de goût acceptable ; les astuces linguistiques laissent une impression de « déjà-vu ». On regrettera aussi la durée du spectacle. A peine s’est-on posé sur les grosses caisses noires du théâtre et a-t-on commencé à réchauffer sa gorge dans quelques rires d’essai, que les lumières s’allument et que le spectateur est cordialement invité à reprendre le chemin du grand froid. Pour un quartier où la chaleur est plutôt de rigueur, c’est assez… recroquevillant.

Le jeu du comédien est savant et bien mené. Les temps de pause sont observés de façon huilée, si le comique ne sent pas le rire monter dans la salle, il saura fabriquer avec art son propre temps de pause afin de faire monter d’un cran la machine à rire. C’est un véritable professionnel.

Il donne un peu l’impression d’être une figure reconnue du rire français, mais qui serait entichée d’un spectacle à la pointure trop juste. Vanessa, la pulpeuse brune qui se faisait fort de m’accompagner ne s’y est d’ailleurs pas trompée. Pour elle, le comédien est véritablement « dans » son personnage, aucun décalage ne subsiste entre le jeu de ce dernier et les rôles qu’il interprète, mais les plaisanteries et les farces qu’il nous sert sont un peu fades… bravo Vanessa.

En conséquence et en manière de recommandation, je dirai que le spectacle est sans grande surprise, mais qu’il peut aider à découvrir un comique qui peut, lui, en réserver de bonnes.

 

Droit de Réponse de Frédéric Lebon

J'ai découvert récemment sur le web un article de vladimir Mouveau (de chez vous), concernant mon spectacle au point virgule (Frédéric Lebon), et j'aimerais par cet e-mail lui faire savoir que s'il trouve que mon écriture ne relève pas de la dernière trouvaille burlesque, il en est de même pour ses articles qui ne révolutionnent pas non plus l'écriture journalistique et ont également un gout de "déjà lu"! 
Quant à l'allusion sur le Marais et mes penchants personnels, je trouve que cela relève directement de l'homophobie et du racisme, et je suis outré que vous laissiez passer de telles allusions à l'ère du PACS et du coming out ! 
Vous devriez avoir honte, car ce pseudo-journaliste devrait s'en tenir à son travail de critique artistique et non pas se permettre des allusions sur les "penchants" des artistes! Qu'il s'occupe plutôt de ses propres penchants inconscients contre lesquels il a l'air de se débattre, le pauvre ! Il doit chercher à se rassurer sur sa "virilité", je pense ! 
En conséquence, je vous demande de bien vouloir supprimer cet article, ou au moins ces allusions pernicieuses qui sont une insulte à toute une communauté! Merci d'avance.


Frédéric Lebon.


Réponse de Vladimir Mouveau

Je suis désolé de vous avoir choqué. J'avais simplement l'impression de faire mon travail de critique. Il est vrai que je me sers de certaines "communautés", ou autres caractères particuliers que je trouve à la portée ou en relation avec les spectacles que je critique pour ajouter une touche d'humour à mes écrits, mais en aucun cas je ne m'en sers pour nuire ou autre chose. Vous même faites ressortir dans vos sketchs certains traits particuliers des personnages que vous parodiez, je trouve cela de bon goût ou du moins normal et je ne vais pas m'en offusquer. Je n'ai d'autre part pas détesté votre spectacle, même si je ne l'ai pas trouvé excellent.
Quant à vous mettre en cause, vous, cela n'a jamais été ma volonté. Ce n'est pas parce que je dis que vous êtes "féminisé" ou autre que je vous classe dans la catégorie de ceux auxquels je fais référence pour rigoler. Vos penchants me sont égal.
 
Voilà. Je ne vois pas donc pourquoi je retirerais mes propos. J'ai l'impression que vos griefs à mon encontre sont davantage inspirés par le fait que ma critique ne vous a pas plu, professionnellement parlant, que par le fait que je m'attaquais à vous ou à une communauté, etc... enfin je ne sais pas. Je ne pensais pas en tout cas que ce genre d'article pouvait éveiller un tel ressentiment.
 
Désolé donc. Donnez-moi une bonne raison et je retirerai mes propos.
 
Vladimir Mouveau
 

 

 

Un regard essentiel sur la violence des hommes
Lear au Théâtre de la Ville
Par Marie Fine

Une réécriture contemporaine de Lear, sur la violence du pouvoir et la folie des hommes. Un spectacle dense et rigoureux, porté par des comédiens puissants, parfois touchés par la grâce. Bond signe là une de ses plus belles pièces.

 

Chaque nouvelle mise en scène d’un texte d’Edward Bond constitue un événement en soi, tant la force dramaturgique de cet écrivain britannique est dense.
En montant Lear, vingt cinq ans après sa création en France par Patrice Chéreau, Christophe Perton s’inscrit dans cette lignée de metteurs en scène exigeants, soucieux de questionner le spectateur sur « ce qu’il a oublié de voir (...) et sur ce qu’il a trop honte d’admettre » 

L’histoire est connue puisque Bond a emprunté l’intrigue au fameux Roi Lear de Shakespeare. Un roi tout puissant se trouve brutalement confronté à la violence de ses filles, prêtes à tout pour conserver un pouvoir qu’elles lui extorquent. Le roi sombre petit à petit dans la folie et un nouvel homme naît de cette solitude hagarde, conscient du mal et de la sauvagerie du pouvoir.
Bond a travaillé sur la permanence du mythe, en conservant les grandes lignes de l’intrigue, mais en l’adaptant aux nouvelles donnes de la violence contemporaine. Le metteur en scène ne s’y trompe pas : ses soldats pourraient revenir de Bosnie. Le vieux roi s’obstine à construire un mur qui scinde le pays - le monde - en deux parties adverses. Les hommes de son royaume meurent de le construire mais le roi s’acharne, comme si le mur devenait l' image de son pouvoir, l’enjeu majeur de sa domination. A la fin de son parcours initiatique, qui l’aura mené aux confins de cette humanité qu’il semblait ignorer, il sera abattu comme un chien en train de détruire ce mur même qu’il défendait tant.

Bond raconte les événements les plus profonds avec la simplicité troublante d’une fable, dans une langue pure et concrète. Pas de place ici à l’anecdotique, au psychologique qui entraîne le spectateur loin de sa compréhension, loin de lui-même. Ici, chaque situation de l’existence, même la plus humble, est porteuse d’un sens. Un homme simple accueille le roi abandonné dans sa maison. Il lui donne à manger et à boire, son lit et son temps. La naissance d’un tyran à l’humanité passe par des étapes aussi simples de la compassion. Bond parle de la violence du monde, de son insoutenable progression. Mais il dévoile aussi l’envers de cette violence, la souffrance du quotidien et la transformation des comportements humains qu’elle engendre.

Perton monte cette pièce dans une perfection quasi classique. Le mur omniprésent qui coupe l’espace de jeu, les jeux d’ombre et de lumière qui exaltent la puissance des personnages ou enveloppent leur misère, tout concourt à une impression de maîtrise et de clarté.
L’interprétation est à l’avenant : Jean-Luc Bideau donne à Lear sa puissance et sa hargne. Cette énergie se retrouve dans le jeu de ses deux filles, Bodice et Fontanelle, interprétées par Catherine Vinatier et Michèle Goddet. Ces furies ont un sens de l’adaptation stupéfiant, aussi à l’aise en godiches hypocrites qu’en femmes fortes du pouvoir. On regrettera cependant que la puissance de ces personnages n’entraîne parfois les deux comédiennes sur les voies glissantes de l’hystérie. A l’opposé, le jeu retenu et fluide de Philippe Delaigue donne à son personnage de revenant une puissance poétique. Sans démonstration, sans bruit presque tant il semble aérien, il donne à voir ce que l’on ne saurait voir  : la volonté d’un trépassé de prolonger la vie, son indéfectible tristesse devant l’abandon de la mort. Ce contrepoint à la noirceur du drame joué chez les vivants est saisissant de vérité.

Face au combat des hommes pour un pouvoir tout puissant, la revendication d’un mort prêt à tout pour ne pas disparaître dans sa solitude est le message le plus fort de cette réécriture du mythe de Lear. Le pessimisme de Bond est peut être tout entier dans cette image.

 

Le spectacle sera réussi
Entracte manqué au Point Virgule.
Par Caroline Delage

Didier Porte a une double casquette, il est d’abord journaliste puis humoriste et ça se voit ! 
C’est l’actualité qui l’inspire, elle est tout entière passée au peigne fin, du drame du Kosovo à l’incarcération de Jean-Christophe Mitterrand en passant par la vache folle. L’ancien chroniqueur de « Rien à cirer » est connu pour son humour acerbe voire « méchant
 ». 

Il n’a pas changé. Son deuxième spectacle en solo est tout aussi acide que le premier. Rien n’échappe au venin de Didier Porte, stars du petit écran comme personnalités politiques _ de droite, puisqu’il s’affiche dès le départ comme résolument de gauche _ sans oublier les médias.

Il commence par se confier à son public, s’adresse à lui directement, voire individuellement, l’apostrophe, le prend comme confident, lui demande d’être indulgent. Puis ce public se transforme en un auditoire virtuel d’ultra-libéraux anonymes. Didier Porte nous a oubliés, il est rentré dans son jeu. Tour à tour thérapeute, grande vedette internationale du show-business invitée chez Michel Drucker, et reporter spécial envoyé au Kosovo pour TF1, l’humour mordant de Didier Porte fustige dans tous les sens.

Il se veut piquant et incisif, car, d’après lui, seuls les méchants sont drôles. Ou alors il se laisse emporter dans un élan emphatique alerte et effréné  pour le bonheur de son public. Fortement inspiré de Pierre Desproges, Didier Porte joue avec la prose, il s’en sert comme une arme. Il parodie, attaque, tourne en dérision.

C’est un spectacle bien moins rôdé que son précédent, « L’ami des Vedettes ». L’artiste est encore hésitant, il oublie son texte, en rit même. Il manque parfois d’aise. C’est sûr, ce n’est pas une bête de scène, il ne nous met pas en transe, ne déclenche pas l’hilarité générale dans la si petite salle du point Virgule. Mais il en est conscient, et on lui pardonne facilement face à une telle démonstration de sincérité et d’humilité. Jouant en permanence sur l’autodérision, Didier Porte est touchant, attendrissant, attachant même. Si bien qu’à la fin, lorsque, off, cette voix ironique réclame des manifestations sonores de notre soutien à l’artiste, on est heureux de lui en donner.

Une fois l’humoriste entraîné, le spectacle sera réussi.

Il a besoin d’encouragements et d’un public nombreux… alors, comme il le demande, faites marcher le bouche à oreille !

 

Le temps de l’innocence
Tu m’aimes comment au Théâtre du Proscenium
Par Vladimir Mouveau

Sur un grand plancher noir, trois jeunes filles âgées de moins de vingt ans et un garçon se donnent la réplique dans ce qui tient lieu d’hymne ou d’office théâtral aux tendres années de la jeunesse. Le sexe et la séduction, principalement, sont abordés et représentés dans cette valse à deux genres.

 

 

La porte d’entrée du théâtre donne directement sur les fauteuils mais le public n’est pas en nombre pour accueillir cette pièce de Marc Michel Georges. La scène est décharnée, au fond d’elle se tiennent, dans un coin éclairé de rouge, un accordéoniste et deux guitaristes. Ils accompagnent le texte et les chansons des comédiens.

Trois actrices à l’ardeur bien positionnée entrent sur les planches, se présentent et racontent leurs aventures intimes par la voix de Marc Michel George, l’auteur et le metteur en scène de la pièce. Il s’agit d’une sorte de ronde verbale et musicale où chaque personnage fait l’un après l’autre état de ses expériences, de ses rencontres et des souvenirs qu’ils lui ont laissé. Ces expériences sont ponctuées de chansons que les comédiens interprètent soit seuls, soit en chœur. On assiste ainsi à un véritable quatuor de morceaux de vie choisis. 

La pièce fait aussi parfois penser à une sorte de camp d’entraînement ou salle de répétition générale pour surdoués d’art dramatique. A ceci près que chacun des personnages regarde celui qui s’exécute avec silence et respect. Le ton de l’humour et de la dérision est employé.

Si le texte est riche et créatif, le jeu des actrices dynamique et plein de charme, le corps et le physique de ces dernières plutôt rafraîchissant, la construction de la pièce reste un peu linéaire dans l’ensemble. On a du mal a imaginer ces mots là dans la bouche des comédiens. Les phrases paraissent trop sophistiquées, trop adultes et raffinées pour les acteurs, même si les costumes s’attachent à donner une apparence adulte et intemporelle au jeu. Moins de recherche dans les jeux de mots, moins de finesse dans la tournure des phrases eut peut-être modifié, sinon l’esprit de la représentation, du moins cette atmosphère un peu décalée que l’on ressent entre ce que l’on voit et ce qui est dit. « Tu m’aimes comment » est une pièce drôle, mais on ne rit pas souvent.

Les comédiens sont jeunes et inspirés, un peu trop peut-être parfois. Ils s’époumonent, vivent leur jeu de façon emphatique, extatique, sacrée. Le jeu de chacun d’eux n’est pas à bannir pourtant. On ne manquera pas d’apprécier le goût sans faille du metteur en scène pour la qualité physique de sa compagnie. Il a, sans conteste, découvert des charmes qui perdureront. Notamment en la personne de Claire Frétel. Joli petit minois de l’adolescence à peine sorti d’une boum entre amis, la ravissante développe déjà une mine respiratoire sans équivalent. Corsetée telle une soubrette du dix-huitième, la « perche mondaine » (c’est ainsi qu’on la surnomme), a du mal à se défaire des regards insistants du public à l’endroit de ses rondeurs virginales...

Tu m’aimes comment est un spectacle sympathique et piquant, à voir gentiment en connaisseur ou sous un regard plus scrutateur en amateur de bonne chaire... Pour un public restreint dans tous les cas.

 

Une provocation de théâtre
Les Paravents au Théâtre des Amandiers de Nanterre
Par Marie Fine  

Bernard Bloch met en scène une pièce complexe et difficile de Genet sur la période trouble des années cinquante en Algérie. Cette pièce ne provoque plus le scandale, comme lors de sa création en 1966, mais continue de déranger. Le chaos du texte force le spectateur à un perpétuel travail de réajustement et d'élucidation. 

Dès les premiers instants, le ton est donné. Cela pourrait être une histoire simple : celle d'une famille bancale composée d'une mère véhémente, de son gueux de fils et de sa bru, la femme la plus laide du monde, la seule qu'il leur était possible d'acheter. Mais Genet multiplie les rencontres et abandonne la petite histoire au profit de la fresque. Celle d'une époque difficile : nous sommes au début des années cinquante en Algérie, lorsque les tensions entre colons et algériens rendent la vie communautaire électrique. Une succession de tableaux, habilement enchaînés grâce à la scénographie inventive de Jean Bauer, présente les différentes figures de cet univers : les putains, femmes absolues, sublimées par la conscience de leur art, les légionnaires, petits soldats de plomb fascinés par la splendeur de l'uniforme, ou les mères algériennes, soufflant le vent de la révolte.

Tout se succède ici dans un rythme spasmodique et carnavalesque : les sénateurs-clowns, les hommes-cochons et les putains sanctifiées forment ce Grand-guignol qui détruit tout sur son passage. Le spectateur, perdu, ne retrouve le fil de l'histoire, que dans le rassemblement final des morts. Apaisés, délavés au sens propre, les personnages semblent enfin accéder à la liberté, à la conscience. Comme ils le disent chacun en arrivant dans le domaine des morts : "C'était donc ça ?"

La pièce aurait pu s'appeler "les Mères", "Saïd" ou "ça boue encore". Genet a choisi, contre toute logique, "les Paravents". Faut-il chercher une justification à cela ? Ou accepter que le sens soit toujours en fuite, privé de repères définitifs? Ce qui est certain, c'est que l'institution sort blessée de cette représentation : la scène du sergent héroïque, mort à la guerre alors qu'il chiait, en est un des exemples les plus marquants. La pièce dérange, provoque. Pour soutenir ce type de représentation, Genet exigeait des acteurs qu'ils n'aient : "aucune attitude, aucun geste de tout repos. Aucun naturel feint." Au centre de la distribution, l'énergie puissante de Christine Fersen confirme cette volonté. Aucun repos, aucune modération de la véhémence... C’ est une actrice qui brûle, seule parfois, mais sans interruption. Cette part d'outrance dans le jeu devait amener, selon Genet, le spectateur au bord de l'émerveillement. 

On est plutôt surpris, décontenancé devant un objet si étrange, si étranger, qu'il ne ressemble à rien de connu. Genet parlait lui-même de sa pièce en ces termes :"Si j'avais pensé que la pièce puisse être jouée, je l'aurais faite plus belle, ou ratée complètement." 

 

 

Ni ange, ni démon 
Walk away au Théo Théatre
Par Guillaume Jaspar

 

Il arrive parfois que  la  fiction rejoigne  la réalité.
Cette pièce tourne autour de deux hommes : un adolescent un peu paumé et un ermite cultivé qui ne sont autres dans la vie, que de vrais compagnons de lettres :  un professeur passionné et un élève doué, auteur de la pièce. Ils  se retrouvent sur le plateau pour évoquer leur  foi, leur doute et leur questionnements. Un dialogue allégorique à couteaux tirés entre deux personnages aux antipodes.

 

Un personnage retiré du monde (Philippe Audibert), à la fois « simple et érudit », recueille un jeune homme arrogant et fugueur (Boris Vigneron), à la lisière de la forêt.  De retour chez lui, l’ermite, sorte de transposition contemporaine et écolo du misanthrope, s’emploie à choyer l’adolescent perdu, emblème d’une génération désœuvrée, puis tente de sonder son mystère. L’adolescent dans un premier temps se refuse à tout dialogue, à toute complicité. Il se rebelle contre l’approche philosophique du vieil homme. 

Dans cet affrontement (Boris Vigneron) le jeune homme impose un style racé, une forte présence, son jeu fait preuve de spontanéité et de légèreté, il nous entraîne dans son histoire tandis que Philippe Audibert, moins en nuances, tarde à se révéler. Alors qu’une étrange attirance s’opère entre eux, tout semble les opposer : leur divergence de caractère et d’opinion rend tout échange incertain. C’est à force de patience et d’écoute que ces personnages vont se délivrer, et simplement se parler : réparties  toniques, argumentations et contre-attaques incisives s’ensuivent dans le formidable élan d’une rhétorique ciselée. La mise en scène et le décor sont sobres, Ils laissent toute leur dimension au texte et ce face à face belliqueux . Leur combat va se livrer dès lors à corps perdu au milieu de cette arène imaginaire qu’est l’espace de leurs pensées, pour mieux se cerner eux-mêmes, avec une certaine autocritique, et finalement se défendre ou se dévoiler.  
La première création de Boris Vigneron est une belle réussite : elle nous montre avec  brio comment adapter un thème classique – ici le personnage du misanthrope - pour le théâtre populaire contemporain avec une dimension nouvelle : le langage parlé de la jeunesse d’aujourd’hui, sans tomber dans l’excès ni la facilité.   Les répliques qui s’échangent sont autant de mises à nu de nos âmes, de notre quotidien, de nos angoisses ou de nos rêves : et si elles finissent par nous atteindre tout à fait,  c’est que le dialogue qui  devient progressivement dense, complexe, est, à ce moment là, parfaitement maîtrisé par les comédiens.

Malgré la monotonie du début du spectacle Boris Vigneron  du haut de ses 19 ans nous livre une oeuvre humaine. L’univers de  son écriture nous arrache à nos peurs, nous délivre des instantanés de vies, inassouvis. Les questions sur l’existence prennent tout à coup une résonance particulière, comme un écho intérieur. Le sens et l’essence même des relations humaines nous apparaissent alors comme évidente.

Jamais sans ma mère...
 Indépendance au Tremplin Théâtre
Par Véra Lee

Dépendance : Etat de celui qui ne peut se réaliser sans l’action d’une personne, d’une chose…(cf :dic. Robert)

L’auteur donne ici la parole au femmes. Elles sont d’abord les filles de leurs mères, puis les femmes de leur mari pour finir par n’être que les ombres d’elles-mêmes. Si vous étiez une femme de trente-cinq ans qui avait réussi à partir en laissant derrière elle deux sœurs cadettes et une mère à peine âgée en proie au désespoir ? Si après quatre ans d’absence vous remettiez les pied dans cette vieille maison où vous avez grandit, où votre mère a passé sa vie imaginez seulement...

C’est cette histoire de liens noués dans le silence et la contrainte de former une famille, que nous raconte Lee Blessing, auteur contemporain américain. Les filles crient à leur mère qu’elles sont capables  de les aimer sans rien leur demander en retour. Rien d’autre que la reconnaissance de ce qu’elles sont, l’acceptation de leur indépendance et de leur solitude. Cette mère qui ne s’est pas libérée, ne sait pas écouter la complainte de ses filles et dans l’enfermement cultive la peur d’une solitude depuis longtemps consommée.

Joël Coté met en scène cette histoire comme une lutte, un combat à mort pour la liberté et la tolérance. La violence comme seul moyen d’entrer en contact avec celle qui vient du même ventre, l’amour qu’on voudrait porter à cette mère et qui a le goût de la haine, tant de mal à vivre avec ceux qui sont notre famille. Et comment Evelyn aurait-elle pu aimer ses filles ? C’est le manque d’amour qui nous rend fou. Alors submergé par la peur, on se barricade derrière une vie balisée dont le schéma nous rassure. Et la vie passe. Jusqu’au jour où elle nous rattrape. Alors on est bien obligé de reconnaître qu’on s’est caché, qu’on a menti et que notre souffrance est allée se planter dans le cœur de nos enfants.

On peu regretter le manque d’espace scénique qui oblige les protagonistes à se battre à bout portant et fausse parfois le rapport.

C’ est Danielle Zonca qui interprète le rôle d’Evelyn. Elle met en relief avec une grande générosité et une rigueur admirable, toute la complexité de ce personnage névrotique et brisé. C’est elle qui donne et prend les coups les plus douloureux. Elle est source de tout le mal et de toute la joie, elle est mère et n’y échappera pas 

Lydia Valdès qui interprète la fille aînée, Hélène Monneret la cadette et Christinne Pointereau  la seconde, complètent la distribution. Trois actrices investies du désir et de la douleur de ces petites filles à la matrice commune et aux destins  indissolubles.

« Chaque génération se détruit volontairement pour celle qui suit ( …) » dit Evelyn comme une menace à ses filles, comme une excuse aussi car elle n’a fait que subir cette malédiction comme sa mère avant elle et sa grand-mère aussi et toutes ces femmes qui constituent l’immense chaîne des ventres  de sa vie…

On sort d’ »Indépendance » avec des bleus sur l’âme, on sent la marque des coups dans notre chair et on regarde le chemin qui nous reste à parcourir avec un peu d’appréhension. A moins que l’espoir  ne l’emporte sur tout , que l’amour soit plus fort que le doute et que règne la vie.

 

Michèle, à corps et à chant...
Michèle Atlani en concert au théâtre des déchargeurs
Par Hannah Zerbib

Michèle Atlani chante, et avec quelle énergie : chansons d’amour, populaires, influences orientales, rythmes africains… C’est métissé, plein d’humour, d’amour, de poésie et de surprise. Un spectacle iconoclaste et généreux. 

Pieds nus dans sa robe longue, Michèle Atlani déboule sur la scène. C’est parti !

Elle paraît si fragile. La scène est intimiste. Pour décor : elle et ses quatre musiciens. Mais elle ne nous laisse pas le temps de nous y tromper : au rythme entraînant des percussions Michèle Atlani se déhanche, tape du pied, secoue la tête en une envolée de cheveux auburn. « Tu n’es plus invité ! » chante-t-elle. Sa voix a du caractère et elle, une énergie déroutante. Elle joue autant qu’elle chante et tout son corps y participe. 

Michèle Atlani est touchante et sincère. Elle est toute à son public. Elle fait la comédie, chante, danse, court, nous parle, cri, se jette sur le sol et y reste pour y chanter une chanson triste… Mais on ne reste pas triste longtemps. C’est déjà reparti, elle rebondit, et nous aussi, sur un nouveau titre, un nouveau rythme qui nous met le sourire aux lèvres… Les paroles de ses chansons sont souvent drôles, parfois piquantes, toujours intelligentes.

Michèle Atlani nous surprend, elle change de registre et nous fait voyager, du rire aux larmes et d’un continent à l’autre. Là on reconnaît un rythme reggae, ici ce sont les tam-tam de l’Afrique. Rémy Chatton troque sa contrebasse pour un violon, la voix de Michèle prend de nouvelles inflexions, plus veloutées, les syllabes s’étirent et nous sommes maintenant dans la chaleur de l’orient. Elle chante le Marseille de son enfance et la nostalgie  du Maroc.  

Et puis, il y a les chansons d’amour, évidemment ! 
Est-il besoin de dire qu’elles finissent mal ? Michèle Atlani prévient malicieusement son public : attention, à ce moment du spectacle, c’est la chanson d’amour ! Seulement, de l’amour, il n’y en a pas toujours dans les chansons de Michèle. Plutôt une histoire de rendez-vous manqué… 

Organique est le titre de son album. Relatif à la vie, précise une parenthèse mais faut-il le préciser ? De la vie, il y en a, tant Michèle Atlani se donne, corps et âme, à son spectacle. « Bis ! » réclame le public. On assiste alors à une chanson-farce en play-back, chorégraphiée à la  sauce commerciale… Michèle s’amuse,  nous nous régalons  avec elle.

 

Danse avec les fous
Lucky-Mat au Théâtre de la Cité Internationale
Par Cyril Carret

Un spectacle en deux volets de Catalans fous d’aimer, de vivre, de souffrir et ivres de le danser. Une plongée sans masque ni oxygène dans un univers qui n’est autre que celui de nos vies triviales et chahutées. Décors-poubelles, injures, arythmie, ton narquois laissent pantois qui regarde et sait voir. Ici la nudité du danseur n’a rien d’obscène car s’il se dévêt, c’est pourtant nos émotions qu’il met à nu.

 

Une scène toute en longueur se dérobe à l’obscurité et offre à nos yeux l’image bien rebattue d’un joueur d’échec affrontant sa propre ubiquité en un drôle de combat. Des bruits d’eau font peser sur l’espace une atmosphère de retraite et annonce un retour sur soi comme une plongée utérine. Le danseur ne danse pas encore, il joue. Il jouera avec ses souvenirs, ses chagrins et son corps, comme il jouera avec son camarade et avec nous pendant toute la durée du spectacle.  Mat se présente comme un gigantesque combat d’échec de taille humaine durant lequel Jordi Cortés Molina et Artur Villalba (les co-auteurs et interprètes de la pièce) vont s’affronter. De portés en jetés, leurs corps expriment à loisir ce qu’est l’équilibre. Une bousculade en déclenche une autre : comme aux échecs, chaque déplacement entraîne la réaction de l’adversaire, le mettant en péril ou lui assurant une avance. On se gifle, on s’insulte, on se caresse, dans le désordre et sur le ton de la raillerie. Le corps assujetti de l’autre est prétexte à de nouvelles évolutions qui aboutissent sur l’amour ou la révolte ; la sensualité cède la place à la provocation. On se cajole, se heurte, se sent tantôt le sexe, tantôt l’anus, mais tout ça est-il vraiment un jeu ? « J’ai dit mon nom. J’ai dit moi. J’ai joué. J’ai triché. J’ai joué avec le feu. J’ai joué avec des allumettes(…) J’ai joué avec les vies des hommes. J’ai joué avec la vie. J’ai joué avec les sentiments des gens. J’ai joué avec moi-même. Je n’ai pas joué quand c’était le bon moment. J’ai joué avec les pensées. Je me suis amusé avec l’idée du suicide. J’ai joué avec mon désespoir. J’ai joué avec mes organes génitaux. J’ai joué avec les mots. J’ai joué avec mes doigts. », nous raconte la voix magique de Mercè Lleixà, tandis que les enceintes diffusent de remarquables musiques de Paolo Conte, Riuchy Sakamoto ou Zbigniew Preisner, et alors que nos compères se malmènent et s’insultent sur le mode du pas de deux trash. Mais après tout, comme le dit Jordi, « un fil da puta, fils de pute en catalan, c’est un ami ». 

Puis Mat cède le pas à Lucky, plus intimiste, plus noir aussi. Il y est question du père. Du père et du fils qui danse et qui n’en finit pas de brûler d’émotion. Le couple de danseurs s’est dissout tandis que sur le noir de cette scène béante demeure la silhouette de Jordi, monstre de danseur et danseur monstrueux, dont le visage s’imprime et lacère l’esprit comme un couteau la chair. Il nous lit une lettre et là personne ne peut savoir s’il joue vraiment encore. C’est une lettre d’un père à son enfant, celle que tout le monde a reçu ou a craint de recevoir. Une lettre de sang filial, tracée de ces mots simples qui bouleversent. « Mon cher fils, j’ai décidé de traverser les frontières et de venir avec ta mère, ta sœur, ton frère, te voir danser dans ton nouveau pays. Nous serons enfin réunis de nouveau. Ce sera mon dernier cadeau d’anniversaire. Affectueusement. Ton père.