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Nos Reportages multimédias :
(Nos interviews et Chats sont à
consulter dans "Le Boudoir")
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Mémoires
d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad
au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 23 juin
Par Catherine Robert |
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Welcome
to Sayonara ding-dong bamboula !
Bienvenue à Partoupareil land à l’Espace Château
Landon
Jusqu’au 16 Mai
Par Vladimir Mouveau |
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Hamlet
flambé !
Hamlet ou les suites de la piété filiale au Théâtre de l’Ile
Saint-Louis
Jusqu’au 31 mai
Par
Catherine Robert
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Un duo rigolo qui nous fait voir la vie en couleur
Black and White au Théâtre de Dix Heures
Jusqu’au 30 Juin
Par Joan Amzallag |
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Le Prince :
vaillant, mais éprouvant
.
Le Prince au Théâtre de Nanterre -
Amandiers
Jusqu’au 24 mai
Par Serge Latapy |
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"Arrrrrrlequin,
mi amor ! "
Arlequin poli par l’amour
au Théâtre de Gennevilliers
Jusqu’au
20 Mai
Par
Vladimir Mouveau |
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Echange de
merveilleux procédés
37 ans à
l’Essaïon de Paris
Jusqu’au 26 mai
Par Christina Anid |
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Apocalypse
Joyeuse
Le drame de la vie au Théâtre
Nanterre - Amandiers
Jusqu’au 20 Mai
Par Delphine Bailly |
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Altérité
La
confession impudique
au Théâtre Artistic Athevain
Jusqu’au
20 mai
Par Cyril Carret |
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Ca
s’est passé près de chez vous …
Jardins barbares au Théâtre de la Cité Internationale
Jusqu’au 19 mai
Par Delphine Bailly |
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«
RacYin »
Iphigénie
en Aulide
au Théâtre de la Cité Internationale
Jusqu’au
20 mai
Par Cyril Carret |
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La
couleur de l’argent
La Profession de Madame Warren
au Théâtre 14
Jusqu’au 12 mai
Par Lise Michel |
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Une
photo très cliché
La mer blanche du milieu au Théâtre de l’Epée de Bois
Jusqu’au
13 mai
Par David Keller |
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Mémoires
d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad
au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 23 juin
Par Catherine Robert
Voilà désormais
plus d’un demi-siècle que dorment sous la lourde terre de Stalingrad
les soldats allemands envoyés défendre, aux limites du froid et de
l’horreur, un drapeau déshonoré.
Pions méprisés d’un jeu d’échec
cynique et brutal, ces hommes achevèrent leur vie comme des rats,
retranchés dans les ruines d’une ville anéantie par le feu et les
armes. Au seuil de l’enfer, ils écrivirent d’ultimes missives aux
leurs.
La compagnie Laurent Terzieff ressuscite ceux qui moururent trop
tôt et trop loin en mettant en scène ces voix d’outre-tombe.
En
février 1943, capitula Stalingrad, marquant ainsi le tournant décisif
de la Seconde Guerre mondiale que le camp allié eut alors enfin
l’intuition et l’espoir de pouvoir remporter. Juste avant la
reddition de l’armée allemande, un avion décolla de la ville en
emportant le courrier des derniers soldats de la Wehrmacht
qui luttaient encore dans cette souricière glacée. Les lettres furent
saisies sur ordre du Führer
pour que soit sondé par leur lecture le moral des troupes.
Dépouillés,
inventoriés, classés, ces messages de l’au-delà permirent à une
bureaucratie militaire absurde et cruelle d’établir statistiquement
l’abomination des massacres, la peine et la douleur des hommes ainsi
que l’atrocité de la guerre.
L’évidence du cœur l’aurait
affirmé sans qu’il faille en passer par le viol des intimités et
des ultimes mots d’amour, mais le cœur de l’Allemagne avait déjà
cessé de battre à Stalingrad.
Ces
dernières lettres du front de l’Est ne furent jamais rendues
publiques car le gouvernement nazi les jugea insupportables. Archivées
à Postdam, cachées à Berlin, il fallut attendre longtemps avant
qu’elles ne resurgissent au grand jour. Parmi ces trente-neuf
missives, Laurent Terzieff a sélectionné un bouquet de fleurs de
cimetière et a mis en scène leur présentation. Trois acteurs rendent
leur voix et leur honneur aux malheureux qui tombèrent au froid.
Marie
Sauvaneix, au centre de la scène, campe une bureaucrate chargée du dépouillement
du courrier. Son visage, presque impassible d’abord, se penche sur
les piles d’enveloppes. Elle lit d’une voix froide mais où
transparaissent bientôt l’émotion, l’angoisse et la compassion,
les dérisoires mots d’amour, les encouragements à la famille, les
souvenirs du bonheur tranquille de ces hommes éperdus. Par le biais
d’un jeu retenu, par le moyen d’un regard qui semble percer derrière
la page et parvenir jusqu’aux caves de la ville morte, elle montre le
vacillement d’une administration totalitaire devant l’atrocité des
actes qu’elle encadre.
L’actrice
semble une Heidi éberluée de découvrir que les si jolis géraniums
des balcons bavarois se nourrissent d’un terreau bien fétide, de
sang et de colère. Sa lecture, presque mécanique, est relayée par
Alexandre Mousset et Stéphane Valensi qui incarnent tour à tour les
derniers épistoliers de Stalingrad.
Figés dans
des capotes recouvertes de neige, empesés, glacés, immobiles dans le
froid, ivres de résignation ou de colère, ils sont les voix de cette
polyphonie douloureuse. Par le regard et par les mots, ils se font les
échos fiévreux de ces ultimes combattants de l’inutile.
A l’instar de la mise en scène, leur jeu est extrêmement économe
et fait naître une tension et une émotion parfois aux limites du
supportable. Les
loups hurlent en fond sonore, le bruit des mortiers ponctue les
tirades, la lumière rouge du fer et du sang tombe des cintres.
Défilent
devant nous ces héros qui s’éteignirent dans l’épouvante.
Un pianiste dont les moignons lui interdisent à jamais de retrouver
son instrument raconte comment il a entendu renaître Beethoven dans
Stalingrad, sur les touches d’un piano retiré des ruines. Un
astronome espère pouvoir bientôt rejoindre les étoiles qu’il a
longtemps étudiées. Un officier tout de rigueur prussienne se raidit
dans l’honneur tragique de sa caste et de son rang. Un tirailleur
cynique compte la différence entre ses munitions et les cibles qui
l’attendent. Un aumônier extasié fait le récit de la nuit de Noël
42 et loue un Dieu que d’autres fustigent et insultent pour les avoir
abandonnés en enfer. Les critiques pointent contre
« Monsieur Hitler » et sa folie de vouloir tenir contre les Russes.
Les
corps en miettes, amputés, déchirés, affamés, affaiblis
s’arc-boutent dans les hôpitaux de campagne où l’on ne soigne que
les moins atteints. Meurent les camarades, meurt l’espoir du retour,
meurt la foi en l’Allemagne, ses dirigeants et son Dieu !
Restent
l’amour d’une femme, celui d’une maîtresse, demeurent le
souvenir des enfants et le désir de les voir grandir droitement : les
adieux sont déchirants et viennent se briser contre le deuil obligé
du pays, du bonheur et du passé. Un très beau texte de Brecht, daté
de 1942 vient conclure l’évocation de cette guerre et de sa part
maudite et si longtemps occultée. Il dit le souvenir ému des collines
allemandes, de la sérénité des paysages pacifiques et la douceur
d’un Heimat perdu à
jamais.
Les
Dernières lettres de Stalingrad
sont bien sûr un plaidoyer contre la guerre. Mais ce spectacle ne se réduit
pas à cela. Il signifie aussi que tout bonheur se mesure au moment de
sa perte et que l’existence n’acquiert tout son sens qu’au point
de son achèvement, dans la mesure où le récit des combats alterne
toujours avec l’évocation des jours heureux.
Les
derniers soldats d’une armée en déroute en firent l’amère expérience
à Stalingrad. En composant le mémorial de leurs peines, ils
ressaisirent leurs vies dans leurs mains gourdes et tremblantes.
S’ils montrèrent que les hommes, même acculés, ont toujours plus
d’honneur et de dignité que les rats, si la voix de Laurent Terzieff
et la présence intense de ses comédiens en témoignent sur la scène
du Lucernaire, c’est que, même au comble de l’horreur, la quête
du sens de la vie n’est pas vaine.
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Welcome
to Sayonara ding-dong bamboula !
Bienvenue à Partoupareil land à l’Espace Château
Landon
Jusqu’au 16 Mai
Par Vladimir Mouveau
Ca «
déménage »
sur la petite
scène de l’Espace Château Landon. La compagnie L’Escadrille
anime un spectacle pour enfants coloré et vivant où l’interaction
avec le public, les effets de scène, le décor, le jeu des comédiens,
à mi-chemin entre la parodie de bande dessinée et le spectacle de
cirque, nous transportent aux confins du rire et de l’émerveillement.

Spectacle pour les 5 ans et plus,
Bienvenue à Partoupareil land est l’épopée féerique de deux
clowns qui se voient contraints de voyager à travers le monde pour
faire la promotion du spectacle de leur ancien méchant directeur de
cirque : Monsieur Barasini. Sous l’œil malveillant et tortionnaire
de Sotrel, un détective privé à qui l’inspecteur Gadget n’a
rien à envier ( si ce n’est son mauvais caractère … ), ils
maniganceront un stratagème infernal pour prétendre faire le tour du
monde et promouvoir le spectacle de Barasini !!!
La pièce est admirablement montée.
Les comédiens sont expressifs, expansifs, ils jouent avec le petit
public et une véritable relation de complicité se tisse entre les
enfants et les acteurs. Les enfants participent au spectacle, à la scène.
Sur un mot de Coktel, ils bruitent le vent afin de simuler des effets
de Montgolfière, imitent le cri de la mouette, etc. Sur une main
avancée de Bretzel pour signifier de faire silence, ils se taisent
immédiatement. Lorsqu’il s’agira de dire si Sotrel est un méchant
policier envoyé pour nuire à nos deux héros ou un gentil personnage
qui a finalement ravalé toute sa haine et changé son caractère, les
exclamations fuseront en tout sens.
« Nan, il est méchant ! ». «
Oui, il est gentil ! ». « Nan »,
« oui ! ». Alors c’est « oui
» ou c’est « nan », les enfants ? C’est « oui - nan !! ».
La scène est meublée de caisses
en bois et de divers appareils installés de toutes sortes de
manière, qui représentent les décors de pays lointains, des atmosphères de
bateau, de train, de voyage … Les nombreux effets de lumière colorés,
la musique et le jeu très expressif des comédiens donnent un caractère
formidablement exotique à l’atmosphère. Une lumière jaune pour
l’Afrique avec un tapis de fausse fougère pour imiter la jungle au
crépuscule, des cris d’oiseaux rares dans les arbres, le
rugissement d’un lion.
Arrivé en Chine, un décor aux senteurs plus
épicées se mettra en place, des musiques de mandoline et une atmosphère
très typée : baguettes chinoises, bol de riz, chapeaux pointus et
costumes traditionnels camperont l’endroit et la circonstance. A
New-York, les Gratte-ciel seront plus vrais que nature ; les Américains
mangeront du chewing-gum et escroqueront les pauvres touristes, le
jazz tambourinera des mélodies de music-hall sur Broadway Avenue et
nos trois héros danseront jusqu’à la fin de la nuit.
La salle comble ne s’est pas
trompée, en tout cas sur la qualité du spectacle. C’est une création
à voir. Tant pour les enfants que pour les parents. Les
applaudissements et les cris soutenus de fin de représentation de ces
petites voix échauffées mettaient à l’évidence une grande réussite
théâtrale du point de vue de la mise en scène, de l’interprétation,
des décors, de l’animation ... Les personnages sont à
connaître.
Soutenue par la Mairie de Paris,
cette compagnie se produit pour la deuxième fois dans les aventures
de Coktel et Bretzel. Véritable bande dessinée live à succès,
on s’attend à de nouveaux spectacles dans des endroits encore plus
grands, avec un public encore plus grand, et des moyens encore plus
importants. C’est vraiment du 18 oscars dans le genre.
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Hamlet
flambé !
Hamlet ou les suites de la piété filiale au Théâtre de l’Ile
Saint-Louis
Jusqu’au 31 mai
Par Catherine Robert
«
Etre ou ne pas être ? » Cette interrogation incontournable, connue
de tout amateur de théâtre, conduit les esprits vers les sommets métaphysiques
les plus escarpés. Et si parfois la rigolade pataphysique disait
mieux la profondeur des choses que les discours torturés ? La
question deviendrait alors « En avoir ou pas ? » : et c’est peu dire
qu’il en faut, du courage et du talent, pour adapter et affronter le
texte de Jules Laforgue. Pari gagné au Théâtre de l’Ile
Saint-Louis : chapeau bas, Monsieur
Roehrich !
Le plus savoureux dans la vie est souvent le
plus léger. Rien d’aussi pénible que les démonstrations appuyées,
les théorèmes imparables et les esprits sérieux qui les produisent.
Pour ne pas être pris dans les filets moroses d’une réalité
affligeante.
Pour ne pas tomber dans le piège dépressif du branle du
monde et de l’inanité de nos existences, tordons de rire les choses
et jouons des mots en gavottes de plaisir.
La vie est triste et son
terme est certain : qui a dit qu’il fallait en gémir ?
Shakespeare a écrit La
tragédie d’Hamlet, prince du Danemark et a dépeint l’horreur
d’un esprit souffrant, entraînant les siens sur le radeau de la
folie et de la mort. La pâle Ophélie, le roi félon, le spectre du père
…
La pureté inflexible d’une lucidité vengeresse lutte en vain
contre la puissance aveuglante du destin. Tout conspire, sans espoir,
à n’être que la réalisation de la fatalité. Grave est le propos,
effrayante est la leçon ! Laforgue, brillante comète trop tôt
disparue, n’avait que vingt-cinq ans lorsqu’il entreprit de réécrire
Hamlet. Est-ce sa jeunesse désinvolte, est-ce sa fraîcheur
iconoclaste ou est-ce l’intuition, que l’âge vient toujours
confirmer, qu’il n’y a rien de moins sérieux que le sérieux, qui
le conduisit à prendre le contre-pied sacrilège des mythes et des
figures classiques ?
Toujours est-il que l’inventeur du
verbe en liberté donna un grand coup de pied dans la fourmilière
littéraire patiemment construite et installa la création sur les
chemins de traverse où l’incartade remplace la componction.
L’ironie est mordante, la satire toujours drôle et jamais pesante
et Laforgue réussit la synthèse alchimique de l’impertinence et de
la beauté, de la galéjade et de la poésie dans le creuset de son génie
novateur et parodique. Jean-Louis Barrault, qui porta le texte de
Laforgue sur la scène de l’Atelier en 1939, disait de cet Hamlet
qu’
« il avait été réécrit par un autre Hamlet
».
Que devient le sombre
égaré de Shakespeare passé à la moulinette burlesque de Laforgue ?
Un personnage résolument fou, c’est-à-dire d’emblée aléatoire,
qui oscille entre le sérieux du désenchantement ( devant les femmes,
devant l’amour, devant la puissance et la gloire ) et la mise à
distance ironique qui installe son discours dans la brisure sémantique
et le délire nihiliste.
« Et
ta soeur ! » lance-t-il à Laërtes venu pleurer sur la tombe
d’Ophélie … « Petite
sale »
ose-t-il devant le cadavre de la belle qu’on remonte de l’écluse
! Tout le texte de Laforgue regorge de ces pépites spirituelles et
les voir briller à l’intérieur d’une poésie précieuse est un
plaisir délicieux.
Pour oser adapter un
tel texte et jouer un tel personnage, il faut avoir la force insolente
du talent. Tel est le cas de Jacques Roehrich qui vient donner corps
et voix à cette œuvre de manière kaléidoscopique. Tour à tour Ophélie
frémissante, Kate boudeuse et éplorée, fossoyeur égrillard, Laërtes
vertueux, reine compassée et Hamlet sinistre, philosophe, désemparé,
illusionné par sa naissante gloire dramatique, sautillant, moqueur,
rageur, abattu et exalté, il est le passeur idéal d’un texte protéiforme.
Il parvient à rendre par l’économie et la densité virevoltante de
son jeu le caractère multiforme du propos de Laforgue. Est-il plus
bel hommage au fulgurant auteur que cet acteur qui sait et sert le
plaisir des mots ?
L’intelligence
du jeu est en outre soutenue par une mise en scène épurée qui met
fort bien le texte en valeur. Des trouvailles du plus haut comique
s’inscrivent dans la veine facétieuse de Laforgue : les statuettes
expiatoires du roi félon et de la reine traîtresse qu’Hamlet perce
au cœur sont ici un nain de jardin et une figurine de Blanche Neige !
Le crâne de Yorick est une éponge que vient animer une main farceuse
!
La liberté prenant
des libertés avec elle-même, voilà ce que nous montre Jacques
Roehrich en acrobate du verbe, s’avançant d’un pied léger et
assuré sur le fil de la blague tendu par-dessus le gouffre du désespoir.
On oublie presque le péril de l’exercice quand il est aussi
brillamment réalisé car la marque du génie est de sembler facile.
L’ensemble est épatant !
Quelle est donc la piété
filiale ainsi mise en scène au Théâtre de l’Ile Saint-Louis ?
Celle d’un Hamlet perdu entre un père assassiné et une mère
improbable ? Que nenni ! La véritable et évidente
filiation que ce spectacle nous donne à voir, c’est celle du talent
virevoltant.
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Un duo rigolo qui nous fait voir la vie en couleur
Black and White au Théâtre de Dix Heures
Jusqu’au 30 Juin
Par Joan Amzallag
Des
textes impeccables qui évitent les lieux communs sur les thèmes
abordés dans les cafés-théâtre, des chutes souvent surprenantes et
une interprétation de qualité. Voilà comment résumer ce spectacle
des Black and White, jeune duo comique qui nous promet un bel avenir
dans l’humour.
Comment
réveiller une salle en deuxième partie de soirée, une nuit où la
pluie bat son plein ? Direction le théâtre de Dix Heures, pour
un spectacle sympathique mené tambour battant par un jeune duo en
noir et blanc nommé ironiquement les Black and White.
Deux
joyeux lurons à la bonne humeur contagieuse, Sylvestre Amoussou et
Sandrine Bulteau, épluchent une thématique bien connue mais de
façon toujours originale : le racisme des noirs envers les
blancs et inversement, et ce dans toutes ses manifestations dans la
vie quotidienne: l’immobilier, le mariage, les flics …
Les textes
écrits
par Pierre Sauvil nous interpellent. Il est connu pour sa participation à des pièces
à succès comme La surprise avec Darry Cowl ou encore Soleil pour deux de Roland Giraud. Un atout de taille
qui permet aux deux jeunes comédiens de se lâcher sur leur jeu
scénique : mimiques et gestuelle débridée
s’enchaînent.
Le
spectacle est composé d’une série de saynètes marquées par des
chutes surprenantes et souvent inattendues. Un spectacle coloré et
joyeux qui doit son succès à l’interprétation enjouée des deux
jeunes comiques, qui jouent tantôt en solo, tantôt en duo.
Pourtant
un petit déséquilibre est à noter dans ce couple théâtral :
Sylvestre Amoussou mène la danse pendant tout le spectacle, et prend
souvent l’avantage grâce à son phrasé coloré et ses contorsions
du visage.
Sandrine Bulteau joue plus sur le terrain du théâtre
classique et freine parfois les élans comiques de son compagnon de
jeu.
Quant
à la mise en scène, elle laisse souvent seuls avec leur texte, les
deux comédiens. On aurait quelque fois préféré un peu plus de
musique et de couleur, pour faire des quelques rires timides, de vrais
grands éclats.
Pour une deuxième
partie de soirée, le spectacle et la mission sont plutôt réussies.
On ressort de ce spectacle, halluciné de la tournure qu’il prend.
Un bel avenir est à prédire à ces deux jeunes talents du rire qui
ont déjà connu l’été dernier un grand succès en province.
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Le Prince :
vaillant, mais éprouvant
Le Prince au Théâtre de Nanterre -
Amandiers
Jusqu’au 24 mai
Par Serge Latapy
En choisissant d’adapter pour la scène le
texte de Machiavel, Anne Torrès a fait un pari courageux. Sa mise en
scène, ingénieuse, sollicite fortement la vertu et l’écoute des
spectateurs, qui risquent pourtant de trouver le temps long.
D’accord, c’est un bel effort. Le résultat d’un
ambitieux pari, d’un travail collectif aussi exigeant
qu’intelligent qui se joue pour un mois sur la scène de Nanterre.
Avant d’aborder ce texte fondateur écrit durant l’hiver 1513 par
Nicolas Machiavel, Anne Torres a d’ailleurs fourni un solide travail
d’exégèse. L’occasion de faire un sort à la réputation de
cynisme retors de son auteur : en composant cet opuscule qui mêle références
bibliques, antiques et modernes, Machiavel n’a pas fait un bréviaire
pratique à l’usage des puissants, il a voulu donner à tous les clés
du pouvoir, et par là la possibilité de s’en emparer.
On peut donc croire Anne Torres lorsqu’elle affirme que, en
dépit de ses archaïsmes et des nombreuses références à son époque
( celle, touffue et fort agitée, des guerres d’Italie ), on peut
toujours entendre ce propos universel, rajeuni par la belle traduction
de Jaqueline Risset. On peut encore la suivre lorsqu’elle affirme
que cette pensée imagée, écrite dans l’urgence et pour
l’action, est d’essence quasi-théâtrale. A condition de préciser
que, si brillant et percutant soit-il, cet exposé sur la nature du
principat, ce discours sans retour n’est pas dramatique pour deux
florins. Et c’est bien là que ça coince.
Consciente de la difficulté de l’entreprise, la mise en scène
a choisi de multiplier les voix et les figures de la narration, de
distordre l’espace, d’illustrer ce discours éclairant l’opacité
du pouvoir par un habile jeu de lumières et de volumes.
Pour faire
passer la pilule du cours magistral, l’ingénieuse scénographie
d’Alwyne de Dardel et les magnifiques éclairages de Joël Hourbeigt
sont ainsi justement mis à contribution.
Même bel effort pour les acteurs. Jerôme Kircher prête
bien son physique « lorenzaccien » et sa diction hachée -un peu
maniérée, toutefois- à la figure machiavélique. L’étonnante
Anne Alvaro, avec ses allures byzantines et son timbre étrangement
polyphonique, la virginale Agnès Sourdillon et la « farouche » Alexandra
Scicluna sont de vivantes allégories, des apparitions magnifiquement
apprêtées dans une esthétique léchée, inspirée du symbolisme
pictural de la Renaissance.
Tous sont irréprochables, tous tiennent
bien la pose.
Mais ni les belles visions, ni les belles paroles, ni encore les
phrases jazzy échappées de la trompette de David Lescot ne
parviennent à fixer durablement l’attention.
En fait, si l’on ne professe pas un amour sans faille pour
ces humanités classiques, une inaltérable bonne volonté culturelle
et un sens de l’écoute à l’avenant, on risque fort de trouver le
temps long. Car la nature humaine, professerait Machiavel, est par
essence méchante ( et paresseuse, versatile, ingrate ). Et ce Prince,
même bien vu, bien lu, s’expose alors au boycott des esprits, même
les mieux disposés. Dommage.
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Arrrrrrlequin,
mi amor !
Arlequin poli par l’amour
au Théâtre de Gennevilliers
Jusqu’au
20 Mai
Par Vladimir Mouveau
Si Marivaux avait entendu ou vu la mise en scène de sa célèbre pièce
par Jean-Michel Rabeux et Sylvie Reteuna, il est possible qu’il ait joint à l’entreprise et nous
ait pondu un chef-d’œuvre plus
intense encore que les tribulations de son Arlequin poli par
l’amour. La pièce et son caractère fantasmagorique nous traînent
jusque dans les abîmes lointains du conte et du fantastique, c’est un régal de voir le texte d’un maître littéraire
aussi brillamment accommodé.
La scène est munie
d’accessoires divers, de lumières, de sièges, de cadres métalliques.
Elle
est garnie de façon à nous représenter une sorte de place
extra-terrestre, un lieu féerique dans les nuages où se croiseraient
des entités à peine existantes, qui relèveraient plus du mythe que
de la nature humaine véritable. Un portique accroché en haut de
l’immense salle de Gennevilliers tient des cordes et permet à
certains comédiens acrobates de virevolter çà et là. Des murs
d’ampoules sont placés dans la salle et figurent des sortes de
cloisonnements à l’univers.
On est face à une espèce de palais
chaotique universel dans lequel les comédiens évoluent avec grâce.
Les vêtements sont brillants et suggestifs. Blanc et noir sont les
couleurs principales de l’ambiance ; elles mettent en exergue les
rapports contrastés de la haine et de l’amour dans la pièce. Des
effets de musique psychédéliques et à percussions basses ajoutent
à la précision et à la pureté de l’atmosphère.
Arlequin, homme au
corps d’albâtre, beau et désirable, est l’objet des attentions
d’une fée possessive. Ce dernier, idiot au départ, va, sous les
coups de baguette magique de sa bienfaitrice, découvrir le monde et
les hommes. Il rencontre une jeune bergère à l’âme délicate et
à l’ardeur bien placée ; tous deux tombent éperdument amoureux et
tentent d’échapper à la fée et à ses inquiétants sortilèges.
La cavalcade entraîne une paire d’anges, des moutons ainsi que des
bergers plus ou moins ragaillardis.
Le jeu des comédiens
est bon. Il est agrémenté d’une chorégraphie légèrement suggérée
qui donne, avec la musique et les acrobaties, un piquant tout à fait
particulier à la pièce. Arlequin, interprété par Franco Sénica,
formé à la danse par son métier, encense littéralement la
gestuelle de l’ensemble de la pièce.
En levant les jambes à la
manière d’un danseur d’opéra, en prenant des postures particulières
sur le sol et dans les airs, ce dernier et un berger confèrent à la
représentation un caractère sophistiqué et mystérieux qui ravit le
spectateur. L’humour est de ce fait davantage mis en valeur. Ainsi
les difficultés que rencontre un berger bègue à déclarer sa flamme
à son aimée, assassinent littéralement l’homme devant sa belle.
Son bégaiement se transforme en tremblements convulsifs qui ébranlent
la salle de théâtre des planches jusqu’au plafond. La jeune éplorée,
à son grand malheur et se confiant au public, ne pourra pas lui témoigner
le plus léger sentiment.
Les costumes et les
rôles sont variés, les acteurs jouent des moutons, des oiseaux de
proie maléfiques, des anges. Ils jouent parfois avec un dédain
simple et humoristique. En pleine scène par exemple, ils ôtent leur
masque et vont se rasseoir près des coulisses. Toute la scénographie
se compose ainsi, avec une sorte de dérision maligne tendant à préserver
un côté humain et naturel à l’histoire.
C’est donc véritablement
un chef-d’œuvre d’adaptation que nous ont servis les deux
metteurs en scène de la pièce. Leur création artistique, le côté
« érotico-acrobatique » de la gestuelle des acteurs, la valeur
dramatique et comique de ces derniers qui s’expriment tantôt en
Italien, en Anglais, tantôt pleurent, tantôt rient aux larmes, tantôt
s’énervent jusqu’à crier à tue-tête, illuminent vraiment la poésie
de Marivaux. On est transporté par la chaleur et la panoplie des
sentiments amoureux évoqués, objet principal du texte, et on rit
beaucoup.
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Echange
de merveilleux procédés
37 ans à
l’Essaïon de Paris
Jusqu’au 26 mai
Par Christina Anid
Tout est gris. Le décor se fond dans les
murs de pierre de l’Essaïon. Il règne une vague odeur de poussière
et le silence hurle l’enfermement. On est en prison. Mais petit à
petit, cet espace clos va s’ouvrir et devenir, au contact de deux
personnages attachants, le terrain de départ de nouveaux horizons.
Sur
cette scène étroite, Pascale Roberts et Antoine Herbez
s’affrontent pour mieux s’illuminer mutuellement.
Elle joue
superbement le rôle de Nadège qui achève apparemment sereine sa 37ème
année d’incarcération. Il incarne avec bonheur Clovis Marx, un
journaliste paumé dans sa 37ème année de lutte contre la
vie.
En plus de ce chiffre qui les rapproche, ils ont un autre point
commun : l’enfermement.
Elle
est enfermée dedans, lui dehors. Elle regarde la vie, lui la rejette
en bloc. En acceptant de se faire interviewer par ce journaliste
choisi d’après photo, Nadège provoque le destin auquel lui n’ose
plus croire. Tant de beauté dans le décor d’une cellule surprend,
mais le texte coule et ravit le public.
D’abord
diamétralement opposés, ces deux personnages vont fusionner dans une
intense envie de vivre. Nadège devrait se raconter, mais elle mène
le jeu et Clovis s’anime sous le flot de ses questions naïves.
Tandis qu’ils dansent sur un air de musique pop, ils apprennent à
se guider, à s’épauler mutuellement. Les rôles s’inversent et
on se demande lequel des deux puisera le plus de force chez l’autre.
L’alchimie
entre ces deux comédiens opère si bien que le public est
implacablement mené dans le mécanisme de la renaissance des
personnages qu’ils incarnent. La belle pièce de David Brusset est
l’histoire d’une rencontre choc. Grâce à la découverte de
l’autre, deux êtres dépouillés vont se retrouver. Leur
confrontation fera naître l’espoir par delà la peur.
La
mise en scène harmonieuse de Pierre Loup Rajot transforme cette
minuscule cellule en le lieu de tous les possibles. Les comédiens
brillent d’un enthousiasme éblouissant tandis que le décor gris
terne de Anne Wannier devient peu à peu gris perle.
Cette pièce courte et poignante renferme l’essence de l’envie de
vivre.
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Apocalypse
Joyeuse
Le drame de la vie au
Théâtre Nanterre - Amandiers
Jusqu’au 20 Mai
Par Delphine Bailly
Les cinquante
Acteurs Amateurs des Amandiers relèvent sur scène le défi qu’ils
s’étaient fixés avec Jean-Pierre Vincent : mettre en scène Le
drame de la vie, pièce-manifeste de Valère Novarina. Ce dernier y
explore les champs infinis de la parole jusqu’à l’ivresse, se
livrant à travers 2587 naissances et morts à un hallucinant voyage
au-delà de la raison, toujours plus près de l’idée de Dieu.
Entrée, action,
exit … C’est sur cette trame récurrente et pourtant
extraordinairement novatrice que va se dérouler une
« aventure
biologique » sans pareil. Novarina y invente de nouveaux passages, de
nouvelles pratiques du langage à l’opposé de tout dogmatisme
linguistique. La syntaxe est détournée comme les mots, déconcertants
et splendides, propulsés sur la scène par des corps de bois et des têtes
de viande, tout à leur inquiétude, leur joie, leur désespoir d’être
ou d’avoir été. « De quoi est-il né ? » demande avec compassion
celui-là, « de la fin du rien » répond celui ci. Novarina abandonne
le récit traditionnel pour se consacrer à la chair sonore, à son
rythme et à sa perception. Sur un fil à sens unique, les mots se
chevauchent, se cherchent, s’énumèrent en une spirale sans fin, avènement
d’un théâtre conceptuel total.
Cette humanité
frissonnante et agitée d’interrogations qui la dépassent
l’instant d’un passage, aura-t-elle le temps de tout dire, de tout
exprimer ? Certainement pas. Seul restera l’essentiel. Car à
l’instar d’une vie, tout va très vite chez Novarina, nul temps
mort où s’engouffrerait l’émotion; non, au contraire de la hâte,
de la fièvre, de l’hallucination. On ne s’adresse d’ailleurs
pas ici à notre humanité mais à notre expérience d’animal
parlant. Alors la parole -cette artère locutrice- raconte nos corps
de viande fait de trous et de tuyaux et devient mouvement. On
s’invective, on souffre, on est malade de cette vie qui nous habite
quelques instants pour mieux nous quitter ensuite, nous plongeant
ainsi dans un trouble douloureusement inquiet où sourd la peur secrète
du jamais plus.
Novarina démiurge
moderne, tout à sa joie de faire apparaître - disparaître, réunit
tour à tour 2587 personnages poursuivis par le vide et agités de
mots. Dans une perpétuelle litanie sont appelés par le Chantre :
l’Animal du Temps, l’Enfant Longis, le Coureur de Hop, Jean sans
Homme, l’Homme de Terre, l’Enfant Scardablon, l’Autocrate, le
Motard Luthi, l’Acteur de Niceps, l’Abbé Boum, la Femme de
Jambiste … Jean-Pierre Vincent réunit tous ces corps parlants dans
le vaste espace des Amandiers qu’il transforme en un lieu de passage
rythmique, brut et gris. Cinq hauts corridors de part et d’autre du
centre de la scène permettent aux acteurs d’aller et venir, seul ou
en groupe, habillés de combinaisons grises ou blanches. Neutralité
voulut pour mettre en avant les mots, leur volume et leur matière.
Derrière
l’apparente complexité de cette spiritualité baroque livrée en pâture
à un flot de paroles tumultueuses et secrètes, se dégage toute la
force comique de la tragédie humaine. Et les Acteurs Amateurs des
Amandiers sont là, qui lui confèrent toute l’effervescence poétique
nécessaire à son apothéose macabre et joyeuse.
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Altérité
La
confession impudique
au Théâtre Artistic Athevain
Jusqu’au
20 mai
Par Cyril Carret
Un
couple se débat contre la fatalité du désamour et de la répulsion
des corps que l’âge asservit. Là où les mots ne portent plus, là
où l’ennui étreint comme un étau implacable, quand la lassitude a
anéanti les moindres soubresauts de désir, la passion devient dégoût.
Si
le corps exprime clairement la répulsion par une main que l’on
repousse d’un geste mécanique, par un regard absent ou des
reproches, l’âme ne consent que difficilement à se défaire du
sentiment d’aimer qui n’est en réalité que le désir même d’être
aimé.
Ainsi
commence le jeu pervers de la désaffection qui ne peut se dérouler
que dans la brutalité. Tierce personne, reproches larvés, distance
interviennent alors pour rendre la séparation encore plus
insoutenable.
L’intrigue
présente une alternative à la rupture qui ne manque pas
d’originalité. Une fois les conventions d’usage épuisées
survient l’écrit. Par journaux intimes interposés, s’affrontent
deux époux en mal de se blesser et de se punir l’un l’autre par
des remarques toujours plus acerbes et des détours toujours plus
incisifs. La confession que reçoivent les cahiers sur lesquels chacun
couche ses émotions devient dès lors fatale.
Puisque
chacun sait que l’autre profane sa vie secrète en lisant ses
confidences quotidiennes, le journal intime violé devient messager ou
arme, jusqu’à la mort du plus faible. Ce drame s’inscrit dans la
destinée sentimentale de tout un chacun : au jeu pervers du quotidien
que l’on ne sait transcender, point de salut.
Le
texte de Junichirö Tanizaki, parut en 1956 sous le titre évocateur
de La clef, provoqua le
scandale. Coutumier des frivolités littéraires dévoilant l’amour
extraconjugal à grand renfort de geishas, le public japonais
s’indigna de cette brusque percée dans l’intimité du couple et
le texte fut décrié pour obscénité.
L’émancipation
sexuelle et l’approfondissement des connaissances humaines grâce à
la psychanalyse ne permettent plus aujourd’hui de se scandaliser de
la trivialité de la lassitude au sein du couple. Il aurait
d’ailleurs semblé judicieux que la mise en scène serve le propos
par quelque artifice permettant de recréer le scandale initial.
Car,
dénué de morgue, l’intrigue peine à porter le spectateur qui ne
s’émeut guère des tribulations sentimentales du couple en mal
d’amour et de libido. Rien n’est exalté ni distendu : à
l’image du décor pataud, des costumes muets, la mise en scène ne
convainc pas.
On
attend sans espoir l’amorce d’une sublimation d’un texte qui
porte en lui le germe de l’émotion.
En l’occurrence, la confession impudique est celle du triste
critique qui ressort navré d’une pièce de théâtre qui ne l’a
pas touché un seul moment et qui se demande encore quel est l’intérêt
d’un spectacle théâtral où l’effort de mise en scène est si
discret qu’il passe inaperçu.
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Ca
s’est passé près de chez vous …
Jardins barbares au Théâtre de la Cité Internationale
Jusqu’au 19 mai
Par Delphine Bailly
Pascale
Siméon met en scène une des pièces les plus corrosives du jeune
dramaturge allemand Daniel Call. A l’aube d’un nouveau millénaire,
l’auteur s’interroge sur une certaine barbarie insidieuse,
quotidienne et banale. A travers les relations de deux frères et de
leurs moitiés dont les rapports se décomposent jusqu’à atteindre
un point de non-retour, Daniel Call fait mouche, nous laissant troublés
face à l’inconcevable devenu réalité.

La barbarie et ses
zélateurs ont paradoxalement toujours fasciné, à l’instar de
Frieda qui évoque à tout propos Hitler, l’humanité. La question
du glissement vers ce moment définitif se pose tout au long de la pièce,
laissant apparaître en clair-obscur la minute où sera décidé
s’il convient ou non de résister à l’appel irrationnel du sang
versé. Le malaise repose sur cette notion de choix possible, de décision
réfléchie, sur ce vacillement de la pensée enfin, qui aboutit à la
légitimation de l’innommable. Tortures, crimes contre l’humanité,
déportations, exterminations. Tous sont le fruit putride d’une décision
prise un jour, froidement, dans le cerveau malade d’un genre humain
à la dérive.
Daniel Call propose
sa réponse à partir d’un postulat élémentaire : nous
possédons tous le même héritage d’atrocité et de violence
qu’il nous revient d'assimiler, d’oublier ou de refouler. Il fait
partie intégrante de notre mémoire collective, à nous, êtres dits
« civilisés » et ce quel que soit notre niveau social.
Et Call de planter
le décor suivant : Sigi ( Marc Chouppart ) et Sonni ( Anne Le Ny ), sorte
de bourgeois-bohème berlinois, viennent d’emménager auprès de
Friedo ( Alain Payen ), frère de Sigi et Frieda ( Marie-Paule Sirvent
),
mère de famille nombreuse. La cohabitation convenue entre les deux ménages
va vite dégénérer en confrontation de plus en plus venimeuse
jusqu’à sombrer dans une sanglante folie fratricide. Les femmes,
comme de bien entendu, seront le bras armé de ce drame bourgeois,
donnant la vie et distillant la mort.

A travers la
banalité des propos, des préoccupations futiles et mesquines de « ces idiots ordinaires », Call infiltre un cynisme amer et noir qui
rend à la fois drolatique et terrifiant le déroulement inéluctable
de l’action. Pascale Siméon accorde une place primordiale à ces
mots, leur donnant tout leur poids inconscient et permet la mise en
lumière, chez ces personnages qui insensiblement oscillent vers
l’intolérable, de fulgurances surréalistes.
La scénographie
est un modèle d’épure déconstructiviste jusqu’à son apogée
finale. L’espace distendu et déformé de la maison de Sigi et Sonni
exprime les distances symboliques qui se creusent entre les différents
protagonistes, leur étouffement et la folie qui peu à peu les dévorent.
Des transitions sonores musclées rajoutent au cours de la pièce un
sens empreint de déséquilibre grandissant et de malaise.
Call
a intitulé sa pièce comédie
de boulevard. Provocation dadaïste ou ultra lucidité ? La
question se pose, troublante. Loin de la Tchétchènie et du Rwanda,
tout près de chez nous, voir en nous, peut un jour se dérouler ce
genre de siège de la raison. Ce constat après un épilogue
apocalyptique, laisse le spectateur perplexe et dérouté, et c’est
toute la force du texte de Call admirablement servi en cela par des
comédiens plus vrai que nature.
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«
RacYin »
Iphigénie
en Aulide
au Théâtre de la Cité Internationale
Jusqu’au
20 mai
Par Cyril Carret
Une
gigantesque trappe figure un cadre géométrique où s’amorcent et
se dénouent les passions. À la manière
d’une boîte de Pandore, le décor gigantesque, aux lignes pures et
sobres, dévoile peu à peu les maux de l’humanité, dépouillant
acteurs et intrigue de toutes marques temporelles, mettant à nu le
texte racinien.
La
sobriété des costumes, le pas lent des acteurs, la diction parfaite
et maîtrisée viennent suggérer la parenthèse temporelle ouverte
par Racine sur les rivages d’Aulis. La guerre devient débâcle
et face à l’impuissance humaine les dieux sont mis à contribution.
Sur l’invitation de la déesse Artémis, Agamemnon doit sacrifier sa
fille Iphigénie pour permettre aux troupes de prendre la mer où le
vent espéré les conduira jusqu’à Troie la convoitée. Achille,
valeureux guerrier épris de la princesse et Clytemnestre, mère de
celle-ci s’opposent à ce destin.
Dans
la lenteur et la grâce se joue le drame de la crédulité benoîte qui
meut les différents
personnages, comme dans un rêve pénible où
les coups ne portent pas, où la course se fait lourde. Rien
n’aboutit, rien ne percute. Le vent, la mer, le rivage, la foule :
tous sont absents.
Seule
l’arche magistrale qui se dresse devant nous rappelle par
son plancher de
bois le bateau, par
ses cloisons blanches les voiles. La vacuité de l’arrière-scène
absorbe les personnages comme des limbes incertains. Tous les éléments
de la scénographie se subordonnent aux alexandrins raciniens. Rien ne
vient perturber l’irrémédiable dépouillement des âmes et
l’inexorable avancée du destin.
Le
texte à la sobriété implacable a été nettoyé des interventions
des éditeurs à travers les siècles. Georges Forestier en a rétabli
la ponctuation d’origine d’après la première édition de 1675
pour les Éditions la Pléiade. Le metteur en scène, Daniel Janneteau,
traite le texte avec un recul et un respect unique. La sobre déclamation
de ce dernier rend hommage à la lecture à voix haute des poésies du
XVIIe siècle et à Racine, lui-même considéré comme le
meilleur déclamateur de son temps.
De
cette lecture fluide et maîtrisée naît le texte, aigu et sobre
comme la ligne, tantôt brisée, tantôt diagonale qui guide déplacements
et
postures dans une atmosphère définitivement
yin où cohabitent le blanc et le gris, la
courbe et la surface. De cette absence de désordre naît une certaine
ivresse comparable à la torpeur qu’offre un soleil trop fort de Méditerranée.
Belle leçon d’humilité et de retenue de la part d’un metteur en
scène qui nous livre ici
sa première création.
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La
couleur de l’argent
La
Profession de Madame Warren
au Théâtre 14
Jusqu’au
12 mai
Par Lise Michel
De la dérision
à la sombre prémonition; du vaudeville au drame : la richesse de la
pièce de George-Bernard Shaw est subtilement mise en valeur par une
nouvelle traduction et par une mise en scène souple dont le réalisme
se décline selon une gamme très nuancée de tons et de formes.
Claudia
Morin présente ici la pièce de Shaw dans la nouvelle traduction de
René Fix, qui modernise la langue, et lui restitue sa spontanéité
et son mordant.
«
Fable prémonitoire sur le capitalisme de notre époque »
( Claudia
Morin ), La Profession de Mme
Warren nous donne à voir le moment précis où se construit, dans
une société, la sacralisation de l’argent, et les comportements
troubles qu’elle suscite. Où est l’argent sale ? Jusqu’où
peut-on aller pour en gagner ? La frontière entre l’humain et
l’inhumain, dans ce domaine, ne se situe pas forcément là où on
l’attend.
Vivie,
la jeune héroïne innocente, se rend compte que l’argent qui a
servi à payer son excellente éducation vient de
« maisons » tenues
par sa mère dans toute l’Europe. Elle cherche à se révolter …
en devenant femme d’affaires. Toute la société anglaise
victorienne défile dans ses types les plus représentatifs, du
gentleman parfait au sombre banquier en passant par le jeune
arriviste.
De
quel genre de pièce s’agit-il ? Comédie bourgeoise ? C’est trop
restrictif. A certaines scènes qu’on croit sorties du boulevard ou
du vaudeville succèdent les accents du drame le plus amer, et ce
-c’est là le génie de la pièce et des comédiens- sans aucune
incohérence. On se croit même parfois, au détour d’une réplique,
d’un geste, d’un dialogue ou d’une scène entière, chez
Tchekhov lui-même ( et ce, d’autant plus, si l’on sait que
Tchekhov, que l’on joue en France sur le mode du drame, est, en
Russie, considéré et joué comme un auteur comique ! ).
Shaw
se moque des codes de la comédie bourgeoise, en répétant, par
exemple, le même schéma dramatique cinq fois de suite pour
introduire ses personnages : l’un est sur scène, un autre arrive
par la salle ( côté public ) et joue le duo de la reconnaissance /
surprise avec le premier, qui se retire alors sous un prétexte
quelconque, tandis que le suivant se prépare à arriver à son tour
et à recommencer le même numéro.
On
notera le beau travail des lumières ( Ph. Sazerat ), d’abord très
vives, puis qui s’adoucissent et s’assombrissent au fur et à
mesure que la vérité des rapports humains est mise au jour.
La
Profession de Mme Warren
est une bonne occasion de découvrir un auteur souvent méconnu en
France.
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Une
photo très cliché
La mer blanche du milieu
au Théâtre de l’Epée de Bois
Jusqu’au 13 mai
Par David Keller
Si la guerre d’Algérie
a enfin fait l’objet d’un récent débat politique par le prisme
terrible de la torture, force est de constater que ce sont les
artistes d’origine ou de nationalité algérienne avant tout qui, en
la matière, se chargent du délicat et impérieux devoir de mémoire.
La compagnie Bagages de sable apporte sa contribution à l’évocation
de cette période dramatique. Contribution qu’on pouvait espérer
plus riche au regard de l’ambition artistique et humaine du projet.
Jeanne
retrouve par hasard une photo de classe. Elle y figure sous la forme
charmante d’une petite fille blonde qui tient une ardoise portant
l’inscription « Bellecôte 1955 ». Bellecôte est devenu Aïn
Boudinar et nous sommes au début des années 90. De France, Jeanne
s’enquiert alors de retrouver et d’engager une correspondance avec
chacun des enfants peuplant le cliché jauni. Elle y réussit pour un
certain nombre d’entre eux ; ainsi La mer blanche du milieu
compte-t-elle une dizaine de personnages mais n’est constituée que
de monologues successifs, à de rares exceptions près, les anciens élèves
répondant à la lettre de Jeanne. Chacun y évoque les souvenirs de
cette année 1955 et déroule plus ou moins le fil de sa vie,
fatalement marquée par la guerre d’indépendance algérienne.
La mémoire ayant ses
carences, Jeanne a pris soin d’envoyer à ses destinataires une
copie de la photo sur laquelle chacun des élèves se voit affecté
d’un numéro. Ce sont donc les numéros 5, 21, 4 ou 32 qui occupent
la scène. Ce manque de distinction identitaire a, on s’en doute,
valeur de symbole : les élèves de la classe Bellecôte 1955
pourraient être d’autres Arabes, d’autres Pieds-Noirs. Cette
dimension emblématique de chacun des personnages, ou de ceux qu’ils
croisent ou côtoient, est la première limite de la pièce. Il y a le
petit exploitant agricole arabe aujourd’hui persécuté par les
moujahidines, l’Arabe devenu islamiste, le membre du FLN, l’épouse
d’un tortionnaire de l’armée française, la Pied-Noir rejetée
par les Français lors du retour … La galerie de portraits est trop
parfaite pour être honnête.
On assiste alors à
un petit cours d’histoire de la guerre d’Algérie par le biais
d’itinéraires individuels somme toute désincarnés, qui n’émeut
que rarement car trop discursif, qui n’apprend pas grand chose pour
qui a quelque connaissance sur le sujet. Les artistes ont largement
traités de la question ; et Mohamed Kacimi qui présente son 1962
dans une salle voisine à partir du 3 mai en fait partie.
Alors, bien
sûr, il y a un air de déjà-vu. La bonne idée de départ -cette
correspondance quelque 40 ans après- aurait pu être l’occasion
d’explorer des sentiers moins battus, tels que l’arabisation
violente des Berbères ou la schizophrénie de dirigeants FLN éduqués
à l’école laïque et républicaine française, socialisant et «
coranisant » l’enseignement à tout-va faisant le lit, cruelle
ironie, des islamistes.
Ce dernier point amène
une critique supplémentaire. Les requêtes de Jeanne sont
contemporaines des premières élections pluralistes en Algérie, qui
voient la victoire du Front Islamique du Salut et sont finalement
annulées, préparant l’arrivée de la crypto-junte militaire
actuellement au pouvoir dans le pays.
Si la situation actuelle de l’Algérie
est évoquée, le lien avec la colonisation puis la décolonisation
n’est pas fait. Notamment par la mise en scène trop simple de
mécanismes complexes, que l'interprétation n'arrive pas toujours à
rendre accessible.
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