L'image du miroir est parfois crue et vraie, parfois flatteuse ou déformante. Dans le miroir, les gens du théâtre -metteurs en scène, écrivains, comédiens,…- s'observent les uns les autres pour guider l'œil du spectateur.

Critiques spectacles "jeune public"

Critiques 2ème
Quinzaine d'avril

Critique 1ère Quinzaine d'avril

Critiques 1ère Quinzaine de mars

Critique 2ème Quinzaine de mars

Critiques 2ème Quinzaine de février

Critiques 1ère Quinzaine de février

Critiques 2ème Quinzaine de janvier

Critiques 1ère Quinzaine de janvier

Critiques de décembre

Critiques d'octobre et novembre

 

Nos Reportages multimédias :

(Nos interviews et Chats sont à consulter dans "Le Boudoir")

 

Mémoires d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 23 juin 
Par Catherine Robert

Welcome to Sayonara ding-dong bamboula !
Bienvenue à Partoupareil land à l’Espace Château Landon
Jusqu’au 16 Mai 
Par Vladimir Mouveau

Hamlet flambé !
Hamlet ou les suites de la piété filiale au Théâtre de l’Ile Saint-Louis
Jusqu’au 31 mai 
Par Catherine Robert

Un duo rigolo qui nous fait voir la vie en couleur
Black and White au Théâtre de Dix Heures
Jusqu’au 30 Juin
Par Joan Amzallag
 

Le Prince : vaillant, mais éprouvant .
Le Prince au Théâtre de Nanterre - Amandiers
Jusqu’au 24 mai 
Par Serge Latapy

"Arrrrrrlequin, mi amor ! "
Arlequin poli par l’amour au Théâtre de Gennevilliers
Jusqu’au 20 Mai
Par Vladimir Mouveau

Echange de merveilleux procédés
37 ans à l’Essaïon de Paris
Jusqu’au 26 mai
Par Christina Anid

Apocalypse Joyeuse
Le drame de la vie au Théâtre Nanterre - Amandiers
Jusqu’au 20 Mai
Par Delphine Bailly

Altérité
La confession impudique au Théâtre Artistic Athevain
Jusqu’au 20 mai
Par Cyril Carret

Ca s’est passé près de chez vous …
Jardins barbares au Théâtre de la Cité Internationale 
Jusqu’au 19 mai
Par Delphine Bailly

« RacYin »
Iphigénie en Aulide au Théâtre de la Cité Internationale
Jusqu’au 20 mai
Par Cyril Carret

La couleur de l’argent
La Profession de Madame Warren au Théâtre 14
Jusqu’au 12 mai 
Par Lise Michel

Une photo très cliché
La mer blanche du milieu au Théâtre de l’Epée de Bois
Jusqu’au 13 mai
Par David Keller

 

 

Mémoires d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 23 juin 
Par Catherine Robert

Voilà désormais plus d’un demi-siècle que dorment sous la lourde terre de Stalingrad les soldats allemands envoyés défendre, aux limites du froid et de l’horreur, un drapeau déshonoré. 
Pions méprisés d’un jeu d’échec cynique et brutal, ces hommes achevèrent leur vie comme des rats, retranchés dans les ruines d’une ville anéantie par le feu et les armes. Au seuil de l’enfer, ils écrivirent d’ultimes missives aux leurs. 
La compagnie Laurent Terzieff ressuscite ceux qui moururent trop tôt et trop loin en mettant en scène ces voix d’outre-tombe.

 

En février 1943, capitula Stalingrad, marquant ainsi le tournant décisif de la Seconde Guerre mondiale que le camp allié eut alors enfin l’intuition et l’espoir de pouvoir remporter. Juste avant la reddition de l’armée allemande, un avion décolla de la ville en emportant le courrier des derniers soldats de la Wehrmacht qui luttaient encore dans cette souricière glacée. Les lettres furent saisies sur ordre du Führer pour que soit sondé par leur lecture le moral des troupes. 

Dépouillés, inventoriés, classés, ces messages de l’au-delà permirent à une bureaucratie militaire absurde et cruelle d’établir statistiquement l’abomination des massacres, la peine et la douleur des hommes ainsi que l’atrocité de la guerre. 
L’évidence du cœur l’aurait affirmé sans qu’il faille en passer par le viol des intimités et des ultimes mots d’amour, mais le cœur de l’Allemagne avait déjà cessé de battre à Stalingrad. 

Ces dernières lettres du front de l’Est ne furent jamais rendues publiques car le gouvernement nazi les jugea insupportables. Archivées à Postdam, cachées à Berlin, il fallut attendre longtemps avant qu’elles ne resurgissent au grand jour. Parmi ces trente-neuf missives, Laurent Terzieff a sélectionné un bouquet de fleurs de cimetière et a mis en scène leur présentation. Trois acteurs rendent leur voix et leur honneur aux malheureux qui tombèrent au froid. 

Marie Sauvaneix, au centre de la scène, campe une bureaucrate chargée du dépouillement du courrier. Son visage, presque impassible d’abord, se penche sur les piles d’enveloppes. Elle lit d’une voix froide mais où transparaissent bientôt l’émotion, l’angoisse et la compassion, les dérisoires mots d’amour, les encouragements à la famille, les souvenirs du bonheur tranquille de ces hommes éperdus. Par le biais d’un jeu retenu, par le moyen d’un regard qui semble percer derrière la page et parvenir jusqu’aux caves de la ville morte, elle montre le vacillement d’une administration totalitaire devant l’atrocité des actes qu’elle encadre.

 L’actrice semble une Heidi éberluée de découvrir que les si jolis géraniums des balcons bavarois se nourrissent d’un terreau bien fétide, de sang et de colère. Sa lecture, presque mécanique, est relayée par Alexandre Mousset et Stéphane Valensi qui incarnent tour à tour les derniers épistoliers de Stalingrad. 

Figés dans des capotes recouvertes de neige, empesés, glacés, immobiles dans le froid, ivres de résignation ou de colère, ils sont les voix de cette polyphonie douloureuse. Par le regard et par les mots, ils se font les échos fiévreux de ces ultimes combattants de l’inutile.
 A l’instar de la mise en scène, leur jeu est extrêmement économe et fait naître une tension et une émotion parfois aux limites du supportable.
Les loups hurlent en fond sonore, le bruit des mortiers ponctue les tirades, la lumière rouge du fer et du sang tombe des cintres. 

Défilent devant nous ces héros qui s’éteignirent dans  l’épouvante. 
Un pianiste dont les moignons lui interdisent à jamais de retrouver son instrument raconte comment il a entendu renaître Beethoven dans Stalingrad, sur les touches d’un piano retiré des ruines. Un astronome espère pouvoir bientôt rejoindre les étoiles qu’il a longtemps étudiées. Un officier tout de rigueur prussienne se raidit dans l’honneur tragique de sa caste et de son rang. Un tirailleur cynique compte la différence entre ses munitions et les cibles qui l’attendent. Un aumônier extasié fait le récit de la nuit de Noël 42 et loue un Dieu que d’autres fustigent et insultent pour les avoir abandonnés en enfer. Les critiques pointent contre        « Monsieur Hitler » et sa folie de vouloir tenir contre les Russes.

Les corps en miettes, amputés, déchirés, affamés, affaiblis s’arc-boutent dans les hôpitaux de campagne où l’on ne soigne que les moins atteints. Meurent les camarades, meurt l’espoir du retour, meurt la foi en l’Allemagne, ses dirigeants et son Dieu ! 

Restent l’amour d’une femme, celui d’une maîtresse, demeurent le souvenir des enfants et le désir de les voir grandir droitement : les adieux sont déchirants et viennent se briser contre le deuil obligé du pays, du bonheur et du passé. Un très beau texte de Brecht, daté de 1942 vient conclure l’évocation de cette guerre et de sa part maudite et si longtemps occultée. Il dit le souvenir ému des collines allemandes, de la sérénité des paysages pacifiques et la douceur d’un Heimat perdu à jamais.

Les Dernières lettres de Stalingrad sont bien sûr un plaidoyer contre la guerre. Mais ce spectacle ne se réduit pas à cela. Il signifie aussi que tout bonheur se mesure au moment de sa perte et que l’existence n’acquiert tout son sens qu’au point de son achèvement, dans la mesure où le récit des combats alterne toujours avec l’évocation des jours heureux. 

Les derniers soldats d’une armée en déroute en firent l’amère expérience à Stalingrad. En composant le mémorial de leurs peines, ils ressaisirent leurs vies dans leurs mains gourdes et tremblantes. 
S’ils montrèrent que les hommes, même acculés, ont toujours plus d’honneur et de dignité que les rats, si la voix de Laurent Terzieff et la présence intense de ses comédiens en témoignent sur la scène du Lucernaire, c’est que, même au comble de l’horreur, la quête du sens de la vie n’est pas vaine. 

 

Welcome to Sayonara ding-dong bamboula !
Bienvenue à Partoupareil land à l’Espace Château Landon
Jusqu’au 16 Mai 
Par Vladimir Mouveau

Ca « déménage » sur la petite scène de l’Espace Château Landon. La compagnie L’Escadrille anime un spectacle pour enfants coloré et vivant où l’interaction avec le public, les effets de scène, le décor, le jeu des comédiens, à mi-chemin entre la parodie de bande dessinée et le spectacle de cirque, nous transportent aux confins du rire et de l’émerveillement.

Spectacle pour les 5 ans et plus, Bienvenue à Partoupareil land est l’épopée féerique de deux clowns qui se voient contraints de voyager à travers le monde pour faire la promotion du spectacle de leur ancien méchant directeur de cirque : Monsieur Barasini. Sous l’œil malveillant et tortionnaire de Sotrel, un détective privé à qui l’inspecteur Gadget n’a rien à envier ( si ce n’est son mauvais caractère … ), ils maniganceront un stratagème infernal pour prétendre faire le tour du monde et promouvoir le spectacle de Barasini !!!

La pièce est admirablement montée. Les comédiens sont expressifs, expansifs, ils jouent avec le petit public et une véritable relation de complicité se tisse entre les enfants et les acteurs. Les enfants participent au spectacle, à la scène. Sur un mot de Coktel, ils bruitent le vent afin de simuler des effets de Montgolfière, imitent le cri de la mouette, etc. Sur une main avancée de Bretzel pour signifier de faire silence, ils se taisent immédiatement. Lorsqu’il s’agira de dire si Sotrel est un méchant policier envoyé pour nuire à nos deux héros ou un gentil personnage qui a finalement ravalé toute sa haine et changé son caractère, les exclamations fuseront en tout sens.
 « Nan, il est méchant ! ». « Oui, il est gentil ! ». « Nan »,       
  « oui ! ». Alors c’est « oui » ou c’est « nan », les enfants ? C’est « oui - nan !! ».

La scène est meublée de caisses en bois et  de divers appareils installés de toutes sortes de manière, qui représentent les décors de pays lointains, des atmosphères de bateau, de train, de voyage … Les nombreux effets de lumière colorés, la musique et le jeu très expressif des comédiens donnent un caractère formidablement exotique à l’atmosphère. Une lumière jaune pour l’Afrique avec un tapis de fausse fougère pour imiter la jungle au crépuscule, des cris d’oiseaux rares dans les arbres, le rugissement d’un lion. 

 Arrivé en Chine, un décor aux senteurs plus épicées se mettra en place, des musiques de mandoline et une atmosphère très typée : baguettes chinoises, bol de riz, chapeaux pointus et costumes traditionnels camperont l’endroit et la circonstance. A New-York, les Gratte-ciel seront plus vrais que nature ; les Américains mangeront du chewing-gum et escroqueront les pauvres touristes, le jazz tambourinera des mélodies de music-hall sur Broadway Avenue et nos trois héros danseront jusqu’à la fin de la nuit.

La salle comble ne s’est pas trompée, en tout cas sur la qualité du spectacle. C’est une création à voir. Tant pour les enfants que pour les parents. Les applaudissements et les cris soutenus de fin de représentation de ces petites voix échauffées mettaient à l’évidence une grande réussite théâtrale du point de vue de la mise en scène, de l’interprétation, des décors, de l’animation ... Les personnages sont à connaître.

Soutenue par la Mairie de Paris, cette compagnie se produit pour la deuxième fois dans les aventures de Coktel et Bretzel. Véritable bande dessinée live à succès, on s’attend à de nouveaux spectacles dans des endroits encore plus grands, avec un public encore plus grand, et des moyens encore plus importants. C’est vraiment du 18 oscars dans le genre.

 

Hamlet flambé !
Hamlet ou les suites de la piété filiale au Théâtre de l’Ile Saint-Louis
Jusqu’au 31 mai 
Par Catherine Robert

« Etre ou ne pas être ? » Cette interrogation incontournable, connue de tout amateur de théâtre, conduit les esprits vers les sommets métaphysiques les plus escarpés. Et si parfois la rigolade pataphysique disait mieux la profondeur des choses que les discours torturés ? La question deviendrait alors « En avoir ou pas ? » : et c’est peu dire qu’il en faut, du courage et du talent, pour adapter et affronter le texte de Jules Laforgue. Pari gagné au Théâtre de l’Ile Saint-Louis : chapeau bas, Monsieur   Roehrich !

Le plus savoureux dans la vie est souvent le plus léger. Rien d’aussi pénible que les démonstrations appuyées, les théorèmes imparables et les esprits sérieux qui les produisent. Pour ne pas être pris dans les filets moroses d’une réalité affligeante.
 Pour ne pas tomber dans le piège dépressif du branle du monde et de l’inanité de nos existences, tordons de rire les choses et jouons des mots en gavottes de plaisir.
 La vie est triste et son terme est certain : qui a dit qu’il fallait en  gémir ? 

Shakespeare a écrit La tragédie d’Hamlet, prince du Danemark et a dépeint l’horreur d’un esprit souffrant, entraînant les siens sur le radeau de la folie et de la mort. La pâle Ophélie, le roi félon, le spectre du père … La pureté inflexible d’une lucidité vengeresse lutte en vain contre la puissance aveuglante du destin. Tout conspire, sans espoir, à n’être que la réalisation de la fatalité. Grave est le propos, effrayante est la leçon ! Laforgue, brillante comète trop tôt disparue, n’avait que vingt-cinq ans lorsqu’il entreprit de réécrire Hamlet. Est-ce sa jeunesse désinvolte, est-ce sa fraîcheur iconoclaste ou est-ce l’intuition, que l’âge vient toujours confirmer, qu’il n’y a rien de moins sérieux que le sérieux, qui le conduisit à prendre le contre-pied sacrilège des mythes et des figures classiques ?

Toujours est-il que l’inventeur du verbe en liberté donna un grand coup de pied dans la fourmilière littéraire patiemment construite et installa la création sur les chemins de traverse où l’incartade remplace la componction. L’ironie est mordante, la satire toujours drôle et jamais pesante et Laforgue réussit la synthèse alchimique de l’impertinence et de la beauté, de la galéjade et de la poésie dans le creuset de son génie novateur et parodique. Jean-Louis Barrault, qui porta le texte de Laforgue sur la scène de l’Atelier en 1939, disait de cet Hamlet qu’ « il avait été réécrit par un autre Hamlet »

Que devient le sombre égaré de Shakespeare passé à la moulinette burlesque de Laforgue ? Un personnage résolument fou, c’est-à-dire d’emblée aléatoire, qui oscille entre le sérieux du désenchantement ( devant les femmes, devant l’amour, devant la puissance et la gloire ) et la mise à distance ironique qui installe son discours dans la brisure sémantique et le délire nihiliste.
 
« Et ta soeur ! » lance-t-il à Laërtes venu pleurer sur la tombe d’Ophélie … « Petite sale »  ose-t-il devant le cadavre de la belle qu’on remonte de l’écluse ! Tout le texte de Laforgue regorge de ces pépites spirituelles et les voir briller à l’intérieur d’une poésie précieuse est un plaisir délicieux.

Pour oser adapter un tel texte et jouer un tel personnage, il faut avoir la force insolente du talent. Tel est le cas de Jacques Roehrich qui vient donner corps et voix à cette œuvre de manière kaléidoscopique. Tour à tour Ophélie frémissante, Kate boudeuse et éplorée, fossoyeur égrillard, Laërtes vertueux, reine compassée et Hamlet sinistre, philosophe, désemparé, illusionné par sa naissante gloire dramatique, sautillant, moqueur, rageur, abattu et exalté, il est le passeur idéal d’un texte protéiforme. Il parvient à rendre par l’économie et la densité virevoltante de son jeu le caractère multiforme du propos de Laforgue. Est-il plus bel hommage au fulgurant auteur que cet acteur qui sait et sert le plaisir des mots ?

 L’intelligence du jeu est en outre soutenue par une mise en scène épurée qui met fort bien le texte en valeur. Des trouvailles du plus haut comique s’inscrivent dans la veine facétieuse de Laforgue : les statuettes expiatoires du roi félon et de la reine traîtresse qu’Hamlet perce au cœur sont ici un nain de jardin et une figurine de Blanche Neige ! Le crâne de Yorick est une éponge que vient animer une main farceuse !

La liberté prenant des libertés avec elle-même, voilà ce que nous montre Jacques Roehrich en acrobate du verbe, s’avançant d’un pied léger et assuré sur le fil de la blague tendu par-dessus le gouffre du désespoir. On oublie presque le péril de l’exercice quand il est aussi brillamment réalisé car la marque du génie est de sembler facile. L’ensemble est épatant !

Quelle est donc la piété filiale ainsi mise en scène au Théâtre de l’Ile Saint-Louis ? Celle d’un Hamlet perdu entre un père assassiné et une mère improbable ? Que nenni ! La véritable et évidente filiation que ce spectacle nous donne à voir, c’est celle du talent virevoltant.

 

Un duo rigolo qui nous fait voir la vie en couleur
Black and White au Théâtre de Dix Heures
Jusqu’au 30 Juin 
Par Joan Amzallag

Des textes impeccables qui évitent les lieux communs sur les thèmes abordés dans les cafés-théâtre, des chutes souvent surprenantes et une interprétation de qualité. Voilà comment résumer ce spectacle des Black and White, jeune duo comique qui nous promet un bel avenir dans l’humour.

Comment réveiller une salle en deuxième partie de soirée, une nuit où la pluie bat son plein ? Direction le théâtre de Dix Heures, pour un spectacle sympathique mené tambour battant par un jeune duo en noir et blanc nommé ironiquement les Black and White.

Deux joyeux lurons à la bonne humeur contagieuse, Sylvestre Amoussou et Sandrine Bulteau, épluchent une thématique bien connue mais de façon toujours originale : le racisme des noirs envers les blancs et inversement, et ce dans toutes ses manifestations dans la vie quotidienne: l’immobilier, le mariage, les flics … 

Les textes écrits par Pierre Sauvil nous interpellent. Il est connu pour sa participation à des pièces à succès comme La surprise avec Darry Cowl ou encore Soleil pour deux  de Roland Giraud.
Un atout de taille qui permet aux deux jeunes comédiens de se lâcher sur leur jeu scénique :  mimiques et  gestuelle débridée s’enchaînent.

Le spectacle est composé d’une série de saynètes marquées par des chutes surprenantes et souvent inattendues. Un spectacle coloré et joyeux qui doit son succès à l’interprétation enjouée des deux jeunes comiques, qui jouent tantôt en solo, tantôt en duo.

Pourtant un petit déséquilibre est à noter dans ce couple théâtral : Sylvestre Amoussou mène la danse pendant tout le spectacle, et prend souvent l’avantage grâce à son phrasé coloré et ses contorsions du visage. 
Sandrine Bulteau joue plus sur le terrain du théâtre classique et freine parfois les élans comiques de son compagnon de jeu.

 

Quant à la mise en scène, elle laisse souvent seuls avec leur texte, les deux comédiens. On aurait quelque fois préféré un peu plus de musique et de couleur, pour faire des quelques rires timides, de vrais grands éclats.

Pour une deuxième partie de soirée, le spectacle et la mission sont plutôt réussies. On ressort de ce spectacle, halluciné de la tournure qu’il prend. Un bel avenir est à prédire à ces deux jeunes talents du rire qui ont déjà connu l’été dernier un grand succès en province.

 

Le Prince : vaillant, mais éprouvant
Le Prince au Théâtre de Nanterre - Amandiers
Jusqu’au 24 mai
Par Serge Latapy

En choisissant d’adapter pour la scène le texte de Machiavel, Anne Torrès a fait un pari courageux. Sa mise en scène, ingénieuse, sollicite fortement la vertu et l’écoute des spectateurs, qui risquent pourtant de trouver le temps long.

D’accord, c’est un bel effort. Le résultat d’un ambitieux pari, d’un travail collectif aussi exigeant qu’intelligent qui se joue pour un mois sur la scène de Nanterre. Avant d’aborder ce texte fondateur écrit durant l’hiver 1513 par Nicolas Machiavel, Anne Torres a d’ailleurs fourni un solide travail d’exégèse. L’occasion de faire un sort à la réputation de cynisme retors de son   auteur : en composant cet opuscule qui mêle références bibliques, antiques et modernes, Machiavel n’a pas fait un bréviaire pratique à l’usage des puissants, il a voulu donner à tous les clés du pouvoir, et par là la possibilité de s’en emparer.

On peut donc croire Anne Torres lorsqu’elle affirme que, en dépit de ses archaïsmes et des nombreuses références à son époque ( celle, touffue et fort agitée, des guerres d’Italie ), on peut toujours entendre ce propos universel, rajeuni par la belle traduction de Jaqueline Risset. On peut encore la suivre lorsqu’elle affirme que cette pensée imagée, écrite dans l’urgence et pour l’action, est d’essence quasi-théâtrale. A condition de préciser que, si brillant et percutant soit-il, cet exposé sur la nature du principat, ce discours sans retour n’est pas dramatique pour deux florins. Et c’est bien là que ça coince.

Consciente de la difficulté de l’entreprise, la mise en scène a choisi de multiplier les voix et les figures de la narration, de distordre l’espace, d’illustrer ce discours éclairant l’opacité du pouvoir par un habile jeu de lumières et de volumes. 
Pour faire passer la pilule du cours magistral, l’ingénieuse scénographie d’Alwyne de Dardel et les magnifiques éclairages de Joël Hourbeigt sont ainsi justement mis à contribution. 

 

Même bel effort pour les acteurs. Jerôme Kircher prête bien son physique « lorenzaccien » et sa diction hachée -un peu maniérée, toutefois- à la figure machiavélique. L’étonnante Anne Alvaro, avec ses allures byzantines et son timbre étrangement polyphonique, la virginale Agnès Sourdillon et la « farouche » Alexandra Scicluna sont de vivantes allégories, des apparitions magnifiquement apprêtées dans une esthétique léchée, inspirée du symbolisme pictural de la Renaissance.

Tous sont irréprochables, tous tiennent bien la pose.
Mais ni les belles visions, ni les belles paroles, ni encore les phrases jazzy échappées de la trompette de David Lescot ne parviennent à fixer durablement l’attention.

En fait, si l’on ne professe pas un amour sans faille pour ces humanités classiques, une inaltérable bonne volonté culturelle et un sens de l’écoute à l’avenant, on risque fort de trouver le temps long. Car la nature humaine, professerait Machiavel, est par essence méchante ( et paresseuse, versatile, ingrate ). Et ce Prince, même bien vu, bien lu, s’expose alors au boycott des esprits, même les mieux disposés. Dommage. 

 

Arrrrrrlequin, mi amor !
Arlequin poli par l’amour au Théâtre de Gennevilliers
Jusqu’au 20 Mai
Par Vladimir Mouveau

Si Marivaux avait entendu ou vu la mise en scène de sa célèbre pièce par Jean-Michel Rabeux et Sylvie Reteuna, il est possible qu’il ait joint à l’entreprise et nous ait pondu un chef-d’œuvre plus intense encore que les tribulations de son Arlequin poli par l’amour. La pièce et son caractère fantasmagorique nous traînent jusque dans les abîmes lointains du conte et du fantastique, c’est un régal de voir le texte d’un maître littéraire aussi brillamment accommodé.

Photographie de Bruno DEWAELELa scène est munie d’accessoires divers, de lumières, de sièges, de cadres métalliques. Elle est garnie de façon à nous représenter une sorte de place extra-terrestre, un lieu féerique dans les nuages où se croiseraient des entités à peine existantes, qui relèveraient plus du mythe que de la nature humaine véritable. Un portique accroché en haut de l’immense salle de Gennevilliers tient des cordes et permet à certains comédiens acrobates de virevolter çà et là. Des murs d’ampoules sont placés dans la salle et figurent des sortes de cloisonnements à l’univers. 

On est face à une espèce de palais chaotique universel dans lequel les comédiens évoluent avec grâce. Les vêtements sont brillants et suggestifs. Blanc et noir sont les couleurs principales de l’ambiance ; elles mettent en exergue les rapports contrastés de la haine et de l’amour dans la pièce. Des effets de musique psychédéliques et à percussions basses ajoutent à la précision et à la pureté de l’atmosphère.

Arlequin, homme au corps d’albâtre, beau et désirable, est l’objet des attentions d’une fée possessive. Ce dernier, idiot au départ, va, sous les coups de baguette magique de sa bienfaitrice, découvrir le monde et les hommes. Il rencontre une jeune bergère à l’âme délicate et à l’ardeur bien placée ; tous deux tombent éperdument amoureux et tentent d’échapper à la fée et à ses inquiétants sortilèges. La cavalcade entraîne une paire d’anges, des moutons ainsi que des bergers plus ou moins ragaillardis.

Le jeu des comédiens est bon. Il est agrémenté d’une chorégraphie légèrement suggérée qui donne, avec la musique et les acrobaties, un piquant tout à fait particulier à la pièce. Arlequin, interprété par Franco Sénica, formé à la danse par son métier, encense littéralement la gestuelle de l’ensemble de la pièce. 

Photographie de Bruno DEWAELEEn levant les jambes à la manière d’un danseur d’opéra, en prenant des postures particulières sur le sol et dans les airs, ce dernier et un berger confèrent à la représentation un caractère sophistiqué et mystérieux qui ravit le spectateur. L’humour est de ce fait davantage mis en valeur. Ainsi les difficultés que rencontre un berger bègue à déclarer sa flamme à son aimée, assassinent littéralement l’homme devant sa belle. Son bégaiement se transforme en tremblements convulsifs qui ébranlent la salle de théâtre des planches jusqu’au plafond. La jeune éplorée, à son grand malheur et se confiant au public, ne pourra pas lui témoigner le plus léger sentiment.

Les costumes et les rôles sont variés, les acteurs jouent des moutons, des oiseaux de proie maléfiques, des anges. Ils jouent parfois avec un dédain simple et humoristique. En pleine scène par exemple, ils ôtent leur masque et vont se rasseoir près des coulisses. Toute la scénographie se compose ainsi, avec une sorte de dérision maligne tendant à préserver un côté humain et naturel à l’histoire.

C’est donc véritablement un chef-d’œuvre d’adaptation que nous ont servis les deux metteurs en scène de la pièce. Leur création artistique, le côté « érotico-acrobatique » de la gestuelle des acteurs, la valeur dramatique et comique de ces derniers qui s’expriment tantôt en Italien, en Anglais, tantôt pleurent, tantôt rient aux larmes, tantôt s’énervent jusqu’à crier à tue-tête, illuminent vraiment la poésie de Marivaux. On est transporté par la chaleur et la panoplie des sentiments amoureux évoqués, objet principal du texte, et on rit beaucoup.

 

 

Echange de merveilleux procédés
37 ans à l’Essaïon de Paris
Jusqu’au 26 mai
Par Christina Anid

Tout est gris. Le décor se fond dans les murs de pierre de l’Essaïon. Il règne une vague odeur de poussière et le silence hurle l’enfermement. On est en prison. Mais petit à petit, cet espace clos va s’ouvrir et devenir, au contact de deux personnages attachants, le terrain de départ de nouveaux horizons.

Sur cette scène étroite, Pascale Roberts et Antoine Herbez s’affrontent pour mieux s’illuminer mutuellement.
Elle joue superbement le rôle de Nadège qui achève apparemment sereine sa 37ème année d’incarcération. Il incarne avec bonheur Clovis Marx, un journaliste paumé dans sa 37ème année de lutte contre la vie. 
En plus de ce chiffre qui les rapproche, ils ont un autre point commun : l’enfermement. 

 

Elle est enfermée dedans, lui dehors. Elle regarde la vie, lui la rejette en bloc. En acceptant de se faire interviewer par ce journaliste choisi d’après photo, Nadège provoque le destin auquel lui n’ose plus croire. Tant de beauté dans le décor d’une cellule surprend, mais le texte coule et ravit le public.

D’abord diamétralement opposés, ces deux personnages vont fusionner dans une intense envie de vivre. Nadège devrait se raconter, mais elle mène le jeu et Clovis s’anime sous le flot de ses questions naïves. Tandis qu’ils dansent sur un air de musique pop, ils apprennent à se guider, à s’épauler mutuellement. Les rôles s’inversent et on se demande lequel des deux puisera le plus de force chez l’autre.

L’alchimie entre ces deux comédiens opère si bien que le public est implacablement mené dans le mécanisme de la renaissance des personnages qu’ils incarnent. La belle pièce de David Brusset est l’histoire d’une rencontre choc. Grâce à la découverte de l’autre, deux êtres dépouillés vont se retrouver. Leur confrontation fera naître l’espoir par delà la peur. 

La mise en scène harmonieuse de Pierre Loup Rajot transforme cette minuscule cellule en le lieu de tous les possibles. Les comédiens brillent d’un enthousiasme éblouissant tandis que le décor gris terne de Anne Wannier devient peu à peu gris perle.
Cette pièce courte et poignante renferme l’essence de l’envie de vivre. 

 

Apocalypse Joyeuse
Le drame de la vie au Théâtre Nanterre - Amandiers
Jusqu’au 20 Mai
Par Delphine Bailly

Les cinquante Acteurs Amateurs des Amandiers relèvent sur scène le défi qu’ils s’étaient fixés avec Jean-Pierre Vincent : mettre en scène Le drame de la vie, pièce-manifeste de Valère Novarina. Ce dernier y explore les champs infinis de la parole jusqu’à l’ivresse, se livrant à travers 2587 naissances et morts à un hallucinant voyage au-delà de la raison, toujours plus près de l’idée de Dieu.

Entrée, action, exit … C’est sur cette trame récurrente et pourtant extraordinairement novatrice que va se dérouler une       « aventure biologique » sans pareil. Novarina y invente de nouveaux passages, de nouvelles pratiques du langage à l’opposé de tout dogmatisme linguistique. La syntaxe est détournée comme les mots, déconcertants et splendides, propulsés sur la scène par des corps de bois et des têtes de viande, tout à leur inquiétude, leur joie, leur désespoir d’être ou d’avoir été. « De quoi est-il né ? » demande avec compassion celui-là, « de la fin du rien » répond celui ci. Novarina abandonne le récit traditionnel pour se consacrer à la chair sonore, à son rythme et à sa perception. Sur un fil à sens unique, les mots se chevauchent, se cherchent, s’énumèrent en une spirale sans fin, avènement d’un théâtre conceptuel total. 

Cette humanité frissonnante et agitée d’interrogations qui la dépassent l’instant d’un passage, aura-t-elle le temps de tout dire, de tout exprimer ? Certainement pas. Seul restera l’essentiel. Car à l’instar d’une vie, tout va très vite chez Novarina, nul temps mort où s’engouffrerait l’émotion; non, au contraire de la hâte, de la fièvre, de l’hallucination. On ne s’adresse d’ailleurs pas ici à notre humanité mais à notre expérience d’animal parlant. Alors la parole -cette artère locutrice- raconte nos corps de viande fait de trous et de tuyaux et devient mouvement. On s’invective, on souffre, on est malade de cette vie qui nous habite quelques instants pour mieux nous quitter ensuite, nous plongeant ainsi dans un trouble douloureusement inquiet où sourd la peur secrète du jamais plus.

Novarina démiurge moderne, tout à sa joie de faire apparaître - disparaître, réunit tour à tour 2587 personnages poursuivis par le vide et agités de mots. Dans une perpétuelle litanie sont appelés par le Chantre : l’Animal du Temps, l’Enfant Longis, le Coureur de Hop, Jean sans Homme, l’Homme de Terre, l’Enfant Scardablon, l’Autocrate, le Motard Luthi, l’Acteur de Niceps, l’Abbé Boum, la Femme de Jambiste … Jean-Pierre Vincent réunit tous ces corps parlants dans le vaste espace des Amandiers qu’il transforme en un lieu de passage rythmique, brut et gris. Cinq hauts corridors de part et d’autre du centre de la scène permettent aux acteurs d’aller et venir, seul ou en groupe, habillés de combinaisons grises ou blanches. Neutralité voulut pour mettre en avant les mots, leur volume et leur matière. 

 Derrière l’apparente complexité de cette spiritualité baroque livrée en pâture à un flot de paroles tumultueuses et secrètes, se dégage toute la force comique de la tragédie humaine. Et les Acteurs Amateurs des Amandiers sont là, qui lui confèrent toute l’effervescence poétique nécessaire à son apothéose macabre et joyeuse.

 

Altérité
La confession impudique au Théâtre Artistic Athevain
Jusqu’au 20 mai
Par Cyril Carret

Un couple se débat contre la fatalité du désamour et de la répulsion des corps que l’âge asservit. Là où les mots ne portent plus, là où l’ennui étreint comme un étau implacable, quand la lassitude a anéanti les moindres soubresauts de désir, la passion devient dégoût. 

Si le corps exprime clairement la répulsion par une main que l’on repousse d’un geste mécanique, par un regard absent ou des reproches, l’âme ne consent que difficilement à se défaire du sentiment d’aimer qui n’est en réalité que le désir même d’être aimé.

Ainsi commence le jeu pervers de la désaffection qui ne peut se dérouler que dans la brutalité. Tierce personne, reproches larvés, distance interviennent alors pour rendre la séparation encore plus insoutenable.

L’intrigue présente une alternative à la rupture qui ne manque pas d’originalité. Une fois les conventions d’usage épuisées survient l’écrit. Par journaux intimes interposés, s’affrontent deux époux en mal de se blesser et de se punir l’un l’autre par des remarques toujours plus acerbes et des détours toujours plus incisifs. La confession que reçoivent les cahiers sur lesquels chacun couche ses émotions devient dès lors fatale. 

Puisque chacun sait que l’autre profane sa vie secrète en lisant ses confidences quotidiennes, le journal intime violé devient messager ou arme, jusqu’à la mort du plus faible. Ce drame s’inscrit dans la destinée sentimentale de tout un chacun : au jeu pervers du quotidien que l’on ne sait transcender, point de salut.

Le texte de Junichirö Tanizaki, parut en 1956 sous le titre évocateur de La clef, provoqua le scandale. Coutumier des frivolités littéraires dévoilant l’amour extraconjugal à grand renfort de geishas, le public japonais s’indigna de cette brusque percée dans l’intimité du couple et le texte fut décrié pour obscénité.

L’émancipation sexuelle et l’approfondissement des connaissances humaines grâce à la psychanalyse ne permettent plus aujourd’hui de se scandaliser de la trivialité de la lassitude au sein du couple. Il aurait d’ailleurs semblé judicieux que la mise en scène serve le propos par quelque artifice permettant de recréer le scandale initial.

Car, dénué de morgue, l’intrigue peine à porter le spectateur qui ne s’émeut guère des tribulations sentimentales du couple en mal d’amour et de libido. Rien n’est exalté ni distendu : à l’image du décor pataud, des costumes muets, la mise en scène ne convainc pas.

On attend sans espoir l’amorce d’une sublimation d’un texte qui porte en lui le germe de l’émotion. En l’occurrence, la confession impudique est celle du triste critique qui ressort navré d’une pièce de théâtre qui ne l’a pas touché un seul moment et qui se demande encore quel est l’intérêt d’un spectacle théâtral où l’effort de mise en scène est si discret qu’il passe inaperçu.

 

 

Ca s’est passé près de chez vous …
Jardins barbares au Théâtre de la Cité Internationale 
Jusqu’au 19 mai
Par Delphine Bailly

Pascale Siméon met en scène une des pièces les plus corrosives du jeune dramaturge allemand Daniel Call. A l’aube d’un nouveau millénaire, l’auteur s’interroge sur une certaine barbarie insidieuse, quotidienne et banale. A travers les relations de deux frères et de leurs moitiés dont les rapports se décomposent jusqu’à atteindre un point de non-retour, Daniel Call fait mouche, nous laissant troublés face à l’inconcevable devenu réalité.

La barbarie et ses zélateurs ont paradoxalement toujours fasciné, à l’instar de Frieda qui évoque à tout propos Hitler, l’humanité. La question du glissement vers ce moment définitif se pose tout au long de la pièce, laissant apparaître en clair-obscur la minute où sera décidé s’il convient ou non de résister à l’appel irrationnel du sang versé. Le malaise repose sur cette notion de choix possible, de décision réfléchie, sur ce vacillement de la pensée enfin, qui aboutit à la légitimation de l’innommable. Tortures, crimes contre l’humanité, déportations, exterminations. Tous sont le fruit putride d’une décision prise un jour, froidement, dans le cerveau malade d’un genre humain à la dérive.

Daniel Call propose sa réponse à partir d’un postulat élémentaire : nous possédons tous le même héritage d’atrocité et de violence qu’il nous revient d'assimiler, d’oublier ou de refouler. Il fait partie intégrante de notre mémoire collective, à nous, êtres dits « civilisés » et ce quel que soit notre niveau social. 

Et Call de planter le décor suivant : Sigi ( Marc Chouppart ) et Sonni ( Anne Le Ny ), sorte de bourgeois-bohème berlinois, viennent d’emménager auprès de Friedo ( Alain Payen ), frère de Sigi et Frieda ( Marie-Paule Sirvent ), mère de famille nombreuse. La cohabitation convenue entre les deux ménages va vite dégénérer en confrontation de plus en plus venimeuse jusqu’à sombrer dans une sanglante folie fratricide. Les femmes, comme de bien entendu, seront le bras armé de ce drame bourgeois, donnant la vie et distillant la mort.

A travers la banalité des propos, des préoccupations futiles et mesquines de « ces idiots ordinaires », Call infiltre un cynisme amer et noir qui rend à la fois drolatique et terrifiant le déroulement inéluctable de l’action. Pascale Siméon accorde une place primordiale à ces mots, leur donnant tout leur poids inconscient et permet la mise en lumière, chez ces personnages qui insensiblement oscillent vers l’intolérable, de fulgurances surréalistes. 

La scénographie est un modèle d’épure déconstructiviste jusqu’à son apogée finale. L’espace distendu et déformé de la maison de Sigi et Sonni exprime les distances symboliques qui se creusent entre les différents protagonistes, leur étouffement et la folie qui peu à peu les dévorent. Des transitions sonores musclées rajoutent au cours de la pièce un sens empreint de déséquilibre grandissant et de malaise.

Call a intitulé sa pièce comédie de boulevard. Provocation dadaïste ou ultra lucidité ? La question se pose, troublante. Loin de la Tchétchènie et du Rwanda, tout près de chez nous, voir en nous, peut un jour se dérouler ce genre de siège de la raison. Ce constat après un épilogue apocalyptique, laisse le spectateur perplexe et dérouté, et c’est toute la force du texte de Call admirablement servi en cela par des comédiens plus vrai que nature.

 

 

« RacYin »
Iphigénie en Aulide au Théâtre de la Cité Internationale
Jusqu’au 20 mai 
Par Cyril Carret

Une gigantesque trappe figure un cadre géométrique où s’amorcent et se dénouent les passions. À la manière d’une boîte de Pandore, le décor gigantesque, aux lignes pures et sobres, dévoile peu à peu les maux de l’humanité, dépouillant acteurs et intrigue de toutes marques temporelles, mettant à nu le texte racinien.

La sobriété des costumes, le pas lent des acteurs, la diction parfaite et maîtrisée viennent suggérer la parenthèse temporelle ouverte par Racine sur les rivages d’Aulis. La guerre devient débâcle et face à l’impuissance humaine les dieux sont mis à contribution. Sur l’invitation de la déesse Artémis, Agamemnon doit sacrifier sa fille Iphigénie pour permettre aux troupes de prendre la mer où le vent espéré les conduira jusqu’à Troie la convoitée. Achille, valeureux guerrier épris de la princesse et Clytemnestre, mère de celle-ci s’opposent à ce destin.

Dans la lenteur et la grâce se joue le drame de la crédulité benoîte qui meut les différents personnages, comme dans un rêve pénible les coups ne portent pas, où la course se fait lourde. Rien n’aboutit, rien ne percute. Le vent, la mer, le rivage, la foule : tous sont absents.

Seule l’arche magistrale qui se dresse devant nous rappelle par son plancher de bois le bateau, par ses cloisons blanches les voiles. La vacuité de l’arrière-scène absorbe les personnages comme des limbes incertains. Tous les éléments de la scénographie se subordonnent aux alexandrins raciniens. Rien ne vient perturber l’irrémédiable dépouillement des âmes et l’inexorable avancée du destin.

Le texte à la sobriété implacable a été nettoyé des interventions des éditeurs à travers les siècles. Georges Forestier en a rétabli la ponctuation d’origine d’après la première édition de 1675 pour les Éditions la Pléiade. Le metteur en scène, Daniel Janneteau, traite le texte avec un recul et un respect unique. La sobre déclamation de ce dernier rend hommage à la lecture à voix haute des poésies du XVIIe siècle et à Racine, lui-même considéré comme le meilleur déclamateur de son temps.

De cette lecture fluide et maîtrisée naît le texte, aigu et sobre comme la ligne, tantôt brisée, tantôt diagonale qui guide déplacements et postures dans une atmosphère définitivement yin où cohabitent le blanc et le gris, la courbe et la surface. De cette absence de désordre naît une certaine ivresse comparable à la torpeur qu’offre un soleil trop fort de Méditerranée. Belle leçon d’humilité et de retenue de la part d’un metteur en scène qui nous livre ici sa première création.

 

 

La couleur de l’argent
La Profession de Madame Warren au Théâtre 14
Jusqu’au 12 mai 
Par Lise Michel

De la dérision à la sombre prémonition; du vaudeville au    drame : la richesse de la pièce de George-Bernard Shaw est subtilement mise en valeur par une nouvelle traduction et par une mise en scène souple dont le réalisme se décline selon une gamme très nuancée de tons et de formes.

Claudia Morin présente ici la pièce de Shaw dans la nouvelle traduction de René Fix, qui modernise la langue, et lui restitue sa spontanéité et son mordant. 

« Fable prémonitoire sur le capitalisme de notre époque »           ( Claudia Morin ), La Profession de Mme Warren nous donne à voir le moment précis où se construit, dans une société, la sacralisation de l’argent, et les comportements troubles qu’elle suscite. Où est l’argent sale ? Jusqu’où peut-on aller pour en gagner ? La frontière entre l’humain et l’inhumain, dans ce domaine, ne se situe pas forcément là où on l’attend. 

Vivie, la jeune héroïne innocente, se rend compte que l’argent qui a servi à payer son excellente éducation vient de                « maisons » tenues par sa mère dans toute l’Europe. Elle cherche à se révolter … en devenant femme d’affaires. Toute la société anglaise victorienne défile dans ses types les plus représentatifs, du gentleman parfait au sombre banquier en passant par le jeune arriviste.

De quel genre de pièce s’agit-il ? Comédie bourgeoise ? C’est trop restrictif. A certaines scènes qu’on croit sorties du boulevard ou du vaudeville succèdent les accents du drame le plus amer, et ce  -c’est là le génie de la pièce et des comédiens- sans aucune incohérence. On se croit même parfois, au détour d’une réplique, d’un geste, d’un dialogue ou d’une scène entière, chez Tchekhov lui-même ( et ce, d’autant plus, si l’on sait que Tchekhov, que l’on joue en France sur le mode du drame, est, en Russie, considéré et joué comme un auteur comique ! ). 

Shaw se moque des codes de la comédie bourgeoise, en répétant, par exemple, le même schéma dramatique cinq fois de suite pour introduire ses personnages : l’un est sur scène, un autre arrive par la salle ( côté public ) et joue le duo de la reconnaissance / surprise avec le premier, qui se retire alors sous un prétexte quelconque, tandis que le suivant se prépare à arriver à son tour et à recommencer le même numéro. 

On notera le beau travail des lumières ( Ph. Sazerat ), d’abord très vives, puis qui s’adoucissent et s’assombrissent au fur et à mesure que la vérité des rapports humains est mise au jour.
La Profession de Mme Warren est une bonne occasion de découvrir un auteur souvent méconnu en France.

 

 

Une photo très cliché
La mer blanche du milieu au Théâtre de l’Epée de Bois
Jusqu’au 13 mai
Par David Keller

Si la guerre d’Algérie a enfin fait l’objet d’un récent débat politique par le prisme terrible de la torture, force est de constater que ce sont les artistes d’origine ou de nationalité algérienne avant tout qui, en la matière, se chargent du délicat et impérieux devoir de mémoire. La compagnie Bagages de sable apporte sa contribution à l’évocation de cette période dramatique. Contribution qu’on pouvait espérer plus riche au regard de l’ambition artistique et humaine du projet.

Jeanne retrouve par hasard une photo de classe. Elle y figure sous la forme charmante d’une petite fille blonde qui tient une ardoise portant l’inscription « Bellecôte 1955 ». Bellecôte est devenu Aïn Boudinar et nous sommes au début des années 90. De France, Jeanne s’enquiert alors de retrouver et d’engager une correspondance avec chacun des enfants peuplant le cliché jauni. Elle y réussit pour un certain nombre d’entre eux ; ainsi La mer blanche du milieu compte-t-elle une dizaine de personnages mais n’est constituée que de monologues successifs, à de rares exceptions près, les anciens élèves répondant à la lettre de Jeanne. Chacun y évoque les souvenirs de cette année 1955 et déroule plus ou moins le fil de sa vie, fatalement marquée par la guerre d’indépendance algérienne.

La mémoire ayant ses carences, Jeanne a pris soin d’envoyer à ses destinataires une copie de la photo sur laquelle chacun des élèves se voit affecté d’un numéro. Ce sont donc les numéros 5, 21, 4 ou 32 qui occupent la scène. Ce manque de distinction identitaire a, on s’en doute, valeur de symbole : les élèves de la classe Bellecôte 1955 pourraient être d’autres Arabes, d’autres Pieds-Noirs. Cette dimension emblématique de chacun des personnages, ou de ceux qu’ils croisent ou côtoient, est la première limite de la pièce. Il y a le petit exploitant agricole arabe aujourd’hui persécuté par les moujahidines, l’Arabe devenu islamiste, le membre du FLN, l’épouse d’un tortionnaire de l’armée française, la Pied-Noir rejetée par les Français lors du retour … La galerie de portraits est trop parfaite pour être honnête. 

On assiste alors à un petit cours d’histoire de la guerre d’Algérie par le biais d’itinéraires individuels somme toute désincarnés, qui n’émeut que rarement car trop discursif, qui n’apprend pas grand chose pour qui a quelque connaissance sur le sujet. Les artistes ont largement traités de la question ; et Mohamed Kacimi qui présente son 1962 dans une salle voisine à partir du 3 mai en fait partie. 

Alors, bien sûr, il y a un air de déjà-vu. La bonne idée de départ -cette correspondance quelque 40 ans après- aurait pu être l’occasion d’explorer des sentiers moins battus, tels que l’arabisation violente des Berbères ou la schizophrénie de dirigeants FLN éduqués à l’école laïque et républicaine française, socialisant et « coranisant » l’enseignement à tout-va faisant le lit, cruelle ironie, des islamistes.

Ce dernier point amène une critique supplémentaire. Les requêtes de Jeanne sont contemporaines des premières élections pluralistes en Algérie, qui voient la victoire du Front Islamique du Salut et sont finalement annulées, préparant l’arrivée de la crypto-junte militaire actuellement au pouvoir dans le pays. 

Si la situation actuelle de l’Algérie est évoquée, le lien avec la colonisation puis la décolonisation n’est pas fait. Notamment par la mise en scène trop simple de mécanismes complexes, que l'interprétation n'arrive pas toujours à rendre accessible.