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Festival Nous n'irons pas à Avignon
Festival
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Belle à Blanquefort (33)
Spectacles de rue et jeune public
Nos Critiques de la
Quinzaine :
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Paris
sera toujours Paris
Insensé au Théâtre Clavel
Par Karine Blanc
Jusqu’au 28 juillet |
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En
voiture Raymond
Queneau
dans l’métro
à l’Essaïon de Paris
Jusqu’au
11 juillet
Par David Fauquemberg |
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La vie n’est
pas toujours belle
Gilbert sur scène
au Théâtre du Proscenium
Jusqu’au 12 juillet
Par Karine Blanc |
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Mémoires
d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad
au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 3 septembre
Par Catherine Robert |
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Leçon
de fidélité surréaliste
Louison au Lucernaire
Jusqu'au 8 septembre
Par Christina Anid |
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Y
a d’la joie !
Rue de la gaîté,
Offenbach
au Théâtre des Bouffes Parisiens
Jusqu’au 4 août
Par Catherine Robert |
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Sérénade
à deux temps pour un Feydeau explosif
Double jeu chez Feydeau,
au Théâtre de Nesle
Jusqu’au 31 Juillet
Par Vladimir Mouveau |
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Ma
jalousie
Mon Isménie au Tremplin Théâtre
Jusqu’au
8 juillet
Par Caroline Delage |
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Tragédie au clair de
lune
Il voulait voir naître une étoile filante au Théâtre
Sylvia Montfort
Jusqu’au 12 juillet
Par Joan Amzallag |
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Paris
sera toujours Paris
Insensé au Théâtre Clavel
Par Karine Blanc
Jusqu’au 28 juillet
La
pièce d’Emmanuel Keravec nous plonge dans le quotidien d’une
administration un peu particulière et nous ouvre les bureaux de la
société d’un jeune créateur de mode. A quinze jours du défilé,
cette petite communauté est on ne peut plus perturbée par le coup de
foudre impromptu entre l’administrateur guindé et un beau coursier
au passé sulfureux. On se laisse prendre avec délectation par ce
spectacle vif et moderne, qui nous place aux premières loges d’un
univers in-sen-sé.
Majestueusement
campé sur la scène du Clavel, un travesti distingué nous accueille
avec emphase et ouvre le spectacle avec un sens certain du décalage et
de la dérision. Il s’agit de Lucille Macaron, rédactrice de mode
sur le retour. Elle
plante le décor d’une voix chaude et sensuelle : dans quinze jours
aura lieu la présentation des modèles qui permettra à Axel Le Kabuc,
jeune fashion-designer, d’entrer dans la cour des grands.
Elle
s’efface avec une théâtralité qu’on jurerait innée pour laisser
place au bureau, à priori ordinaire, que Benoît Beauchêne partage
avec Barbara Porridge. Il est l’administrateur de la société d’Axel
Le Kabuc, elle en est la jeune attachée de presse.
Ils
sont manifestement pris dans le speed de l’avant défilé.
Alors que Benoît, en costume cravate sobre et élégant apparaît
concentré et studieux, la volubile et excentrique Barbara, caricature
de l’attachée de presse parisienne, ne tient pas en place. Comme
elle se plaît à le répéter, le défilé a lieu dans quinze jours,
ce qui psychologiquement est tout à fait différent de deux semaines.
Elle a l’impression que rien ne sera prêt à temps, et elle assimile
cette sensation au syndrome du baccalauréat qu’elle explique avec le
plus grand sérieux à son collègue de bureau.

C’est
alors qu’intervient un jeune coursier, stoppé dès son entrée dans
la pièce par une musique éloquente qui illustre avec ironie son coup
de foudre réciproque et fulgurant pour Benoît Beauchêne. Alors que
ce dernier est subjugué, Barbara, obnubilée par ses angoisses
poursuit ses théories sur le stress, rythmées par des élucubrations
sentimentales et vestimentaires. Elle reste prodigieusement aveugle à
la rencontre des deux hommes.
Le ton est donné :
tandis que Benoît a l’esprit occupé par ses amours, Barbara entre
deux expériences
« esthético-capillaires », vit dans l’espoir
qu’un jour, le couturier regardera dans sa direction pour découvrir
leur évidente prédestination. En attendant, elle fait des vers quelle
couche sur le papier de son journal intime recouvert de fausse fourrure
rose, et traîne dans toutes les soirées, cocktails et autres
vernissages dont la vie parisienne est féconde.
La
relation qui commence entre Benoît et Olivier, le beau coursier,
pourrait être idyllique, si Erik Stanz, photographe free lance,
engagé pour les besoins du défilé ne reconnaissait en Olivier le
jeune acteur porno, qu’il avait photographié des années auparavant
dans des situations plus que compromettantes … Les déboires
personnels et financiers du photographe ouvrent la porte aux chantages
les plus infâmes qui épaississent la trame et donnent du ressort à
l’intrigue.
L’espace
est intelligemment mis à profit pour nous faire passer des bureaux de
la société au café du coin en passant par l’appartement d’Erik
avec une certaine subtilité. Le rythme soutenu de la pièce ne laisse
aucun répit aux comédiens qui virevoltent avec aisance dans les
coulisses de la mode parisienne au son de la musique branchée de
Philippe Cohen Solal.
Mention
spéciale pour Charlène Duval qui incarne une Lucille Macaron
sulfureuse dont les interventions désopilantes rythment le spectacle
de façons tout à fait opportunes. Elle est emblématique à merveille
de ce spectacle branché dont l’humour décalé nous baigne d’une
ivresse insensée.
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En
voiture Raymond
Queneau
dans l’métro
à l’Essaïon de Paris
Jusqu’au
11 juillet
Par David Fauquemberg
Fidèle
à la mission qu’il s’est fixé, l’Essaïon de Paris offre une
nouvelle création de langue française. On se gardera de dire que
celle-là était la plus indispensable, même si le talent et l’énergie
des comédiens font plaisir à voir. Jamais jouée encore,
« En
passant » reste la seule pièce
à proprement parler écrite par Raymond Queneau.

Mais
s’agit-il vraiment d’une pièce ? L’auteur travaille sur une
situation simple. Un couple, dans le métro, se dispute. La femme
rencontre un passant et ces deux-là tracent les lignes d’une idylle
qui n’aura pas lieu. Puis on inverse le schéma et c’est l’homme
qui s’évade un instant au bras d’une passante. Au bout du compte,
ces deux courtes saynètes, pas très abouties, apparaissent plus comme
des hypothèses de travail que comme un réel développement
dramatique.
Il
faut dire qu’on a tellement vu les Exercices de style servir de prétexte au représentations de fin d’année
des clubs-théâtre ... Difficile, dès lors, de passer outre le parfum
potache qui se dégage des jeux de mots « queneausiens », de cette
langue teintée d’espiéglerie et de pataphysique sans prétention.
D’autant que le spectacle s’ouvre sur quelques-unes de ces
pirouettes langagières, rassemblées sous le facétieux titre de Texticules.
Certains y verront un motif supplémentaire d’aller voir le
spectacle, d’autres y trouveront ses limites. Queneau n’aurait-il
pas un peu vieilli ? Ou bien peut-être est-ce nous ?
Les
inconditionnels de Zazie seront heureux de descendre une nouvelle fois
avec Raymond dans le métro . Il y règne une atmosphère un peu rétro,
avec une gouaille et des poses d’avant-guerre, un air de musette en
fond sonore, le tout finalement très tendance. Le décor, réaliste et
nostalgique, s’intègre parfaitement dans le théâtre, installé
dans une cave voûtée.

Comme
le souligne Christiane Casanova, metteur en scène de la pièce, En
passant a été écrit sous l’occupation allemande et porte
l’empreinte des pesanteurs et des espoirs de l’époque.
Paradoxalement, l’espace clos et souterrain du métro devient le lieu
de toutes les évasions, offrant une parenthèse de liberté où tout
est possible, le temps d’un regard.
A
tel point qu’on en vient à se demander si telle n’est pas la
raison d’être de la première partie : permettre aux comédiens de
se mettre en bouche le texte fantaisiste de Queneau, de se placer les
uns par rapport aux autres, et d’apprendre à s’écouter.
Car
le seul moyen pour les personnages d’échapper à la morosité qui
corrompt tout, ce sont le rêve et la romance à bon marché, condamnés
à ne faire « que passer ».
Les personnages naïfs et attachants sont servis par d’excellents
acteurs. Ces derniers réussissent le double prodige de donner chair à
une histoire pourtant à peine esquissée, et de réjouir le spectateur
par leur complicité, l’évident plaisir qu’ils ont à jouer
ensemble.
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La
vie n’est pas toujours belle
Gilbert sur scène
au Théâtre du Proscenium
Jusqu’au 12 juillet
Par Karine Blanc
Seul en scène,
Bertrand Kahn donne la parole à Gilbert, parce qu’il est plus facile
de raconter la vie à travers les mots et le corps d’un personnage
fictif. Le comédien s’efface devant son personnage, dont les
confidences, d’abord maladroites et hésitantes s’envolent
progressivement vers une confession intime et touchante où le tragique
rejoint le cocasse dans un miroir du quotidien empreint de poésie.
La
petite scène du Proscenium nous livre dans une austère nudité un comédien
anxieux à quelques minutes de la représentation. Le public à peine
installé exhale un brouhaha étouffé, la porte ouverte de la salle
laisse encore passer la lumière du jour, et Bertrand Kahn arpente déjà
la scène. Il vérifie les lumières, la hauteur du micro et interpelle
la régie pour les derniers réglages.
Il
positionne ensuite avec précaution une chaise vide dans un coin du
plateau et s’adresse à un personnage invisible qu’on devine assis
sur la chaise. On comprendra plus tard qu’il s’agit de son grand-père,
à qui il dédie le spectacle. Sur un ultime « Musique ! », le comédien
donne le feu vert à la régie, et laisse place à Gilbert, son
personnage qui peut raconter ses désirs, ses joies et ses angoisses,
sans pudeur, parce qu’il n’existe pas.
Embourbé
dans les petites tragédies de la vie, c’est un Gilbert pathétique
qui s’offre d’abord à nous. Prostré dans un coin de la scène, il
ose à peine regarder le public, puis nous confie sur un ton hésitant
que la manche de sa chemise est sale et que, plus humiliant encore, ses
chaussettes sont trouées. Par conséquent il n’enlève pas ses
chaussures, parce que : « Qu’est ce que vont penser les gens ? »
Bien sûr, il pourrait les raccommoder, mais il faudrait trouver du fil
de la bonne couleur, et comme il rentre tard chez lui, le temps lui
manque.
D’ailleurs,
tout bien considéré, ce serait pire : que penseraient les gens de ses
chaussettes reprisées ? Qu’il n’a pas les moyens d’en acheter
une nouvelle paire ? Là réside toute l’étendue du drame intestin
de Gilbert : ce que pensent les gens est toujours beaucoup plus
terrible que ce qu’ils disent, et comme on ne sait jamais vraiment ce
qu’ils ont dans la tête, on imagine le pire. Le pire tue Gilbert à
petit feu.
Il
voudrait simplement être lui-même sans être jugé, avoir le droit de
ne pas faire comme tout le monde sans ressentir le poids de son
anticonformisme. Mais la vie ne lui laisse pas le choix. Emporté dans
le tourbillon du quotidien, il est obligé de suivre le mouvement, pour
ne pas se sentir encore plus méprisé que sa paranoïa naturelle ne le
lui laisse croire.
Alors, il se laisse entraîner par ses collègues pour un dernier verre
à la sortie du bureau. Un dernier verre dont il n’a pas envie, qui
se termine par une sordide fin de soirée au comptoir et qui, en plus,
lui fait rater son vol-au-vent du vendredi.
Il
y a aussi le mariage de sa cousine avec cet homme dont il n’a rien à
dire, sinon qu’il a attrapé une grippe l’hiver précédent … ce
qui n’empêche pas le pauvre Gilbert de se retrouver sur la piste de
danse, « comme tout le monde ! » à se trémousser maladroitement, en
tentant désespérément de mimer les gestes des danseurs les plus décontractés.
Gilbert n’est pas un danseur de bal avec DJ du samedi soir.
C’est
dans sa tête que Gilbert danse, gracieux et aérien, sur l’air de la
vie qu’il voudrait avoir.
Gilbert
est un poète, un rêveur qui valse même avec la mort quand elle vient
le chercher dans ses nuits agitées. Les nuits de Gilbert sont aussi
torturées que ses jours. Il ne trouve de répit que lorsque
l’imaginaire le met sous les feux des projecteurs et qu’il peut
chanter dans un tramway bondé pour donner un peu de joie à des
passagers moroses. Même si la mort le rejoint encore sous les traits
d’une passagère enjouée, Gilbert est libre enfin.
Parce
que la vie n’est pas toujours belle, Gilbert s’échappe vers tous
les possibles et nous touche en plein cœur, car derrière lui se cache
un comédien habile et touchant, qui ressurgit parfois pour
s’adresser à son grand père qui est aussi un peu le notre. Ce pitre
désarmant qui nous renvoie à nos angoisses en nous faisant rire à
pleurer mérite vraiment qu’on aille faire un détour du côté du
Proscenium.
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Mémoires
d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad
au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 3 septembre
Par Catherine Robert
Voilà désormais
plus d’un demi-siècle que dorment sous la lourde terre de Stalingrad
les soldats allemands envoyés défendre, aux limites du froid et de
l’horreur, un drapeau déshonoré.
Pions méprisés d’un jeu d’échec
cynique et brutal, ces hommes achevèrent leur vie comme des rats,
retranchés dans les ruines d’une ville anéantie par le feu et les
armes. Au seuil de l’enfer, ils écrivirent d’ultimes missives aux
leurs.
La compagnie Laurent Terzieff ressuscite ceux qui moururent trop
tôt et trop loin en mettant en scène ces voix d’outre-tombe.
En
février 1943, capitula Stalingrad, marquant ainsi le tournant décisif
de la Seconde Guerre mondiale que le camp allié eut alors enfin
l’intuition et l’espoir de pouvoir remporter. Juste avant la
reddition de l’armée allemande, un avion décolla de la ville en
emportant le courrier des derniers soldats de la Wehrmacht
qui luttaient encore dans cette souricière glacée. Les lettres furent
saisies sur ordre du Führer
pour que soit sondé par leur lecture le moral des troupes.
Dépouillés,
inventoriés, classés, ces messages de l’au-delà permirent à une
bureaucratie militaire absurde et cruelle d’établir statistiquement
l’abomination des massacres, la peine et la douleur des hommes ainsi
que l’atrocité de la guerre.
L’évidence du cœur l’aurait
affirmé sans qu’il faille en passer par le viol des intimités et
des ultimes mots d’amour, mais le cœur de l’Allemagne avait déjà
cessé de battre à Stalingrad.
Ces
dernières lettres du front de l’Est ne furent jamais rendues
publiques car le gouvernement nazi les jugea insupportables. Archivées
à Postdam, cachées à Berlin, il fallut attendre longtemps avant
qu’elles ne resurgissent au grand jour. Parmi ces trente-neuf
missives, Laurent Terzieff a sélectionné un bouquet de fleurs de
cimetière et a mis en scène leur présentation. Trois acteurs rendent
leur voix et leur honneur aux malheureux qui tombèrent au froid.
Marie
Sauvaneix, au centre de la scène, campe une bureaucrate chargée du dépouillement
du courrier. Son visage, presque impassible d’abord, se penche sur
les piles d’enveloppes. Elle lit d’une voix froide mais où
transparaissent bientôt l’émotion, l’angoisse et la compassion,
les dérisoires mots d’amour, les encouragements à la famille, les
souvenirs du bonheur tranquille de ces hommes éperdus. Par le biais
d’un jeu retenu, par le moyen d’un regard qui semble percer derrière
la page et parvenir jusqu’aux caves de la ville morte, elle montre le
vacillement d’une administration totalitaire devant l’atrocité des
actes qu’elle encadre.
L’actrice
semble une Heidi éberluée de découvrir que les si jolis géraniums
des balcons bavarois se nourrissent d’un terreau bien fétide, de
sang et de colère. Sa lecture, presque mécanique, est relayée par
Alexandre Mousset et Stéphane Valensi qui incarnent tour à tour les
derniers épistoliers de Stalingrad.
Figés dans
des capotes recouvertes de neige, empesés, glacés, immobiles dans le
froid, ivres de résignation ou de colère, ils sont les voix de cette
polyphonie douloureuse. Par le regard et par les mots, ils se font les
échos fiévreux de ces ultimes combattants de l’inutile.
A l’instar de la mise en scène, leur jeu est extrêmement économe
et fait naître une tension et une émotion parfois aux limites du
supportable. Les
loups hurlent en fond sonore, le bruit des mortiers ponctue les
tirades, la lumière rouge du fer et du sang tombe des cintres.
Défilent
devant nous ces héros qui s’éteignirent dans l’épouvante.
Un pianiste dont les moignons lui interdisent à jamais de retrouver
son instrument raconte comment il a entendu renaître Beethoven dans
Stalingrad, sur les touches d’un piano retiré des ruines. Un
astronome espère pouvoir bientôt rejoindre les étoiles qu’il a
longtemps étudiées. Un officier tout de rigueur prussienne se raidit
dans l’honneur tragique de sa caste et de son rang. Un tirailleur
cynique compte la différence entre ses munitions et les cibles qui
l’attendent. Un aumônier extasié fait le récit de la nuit de Noël
42 et loue un Dieu que d’autres fustigent et insultent pour les avoir
abandonnés en enfer. Les critiques pointent contre
« Monsieur Hitler » et sa folie de vouloir tenir contre les Russes.
Les
corps en miettes, amputés, déchirés, affamés, affaiblis
s’arc-boutent dans les hôpitaux de campagne où l’on ne soigne que
les moins atteints. Meurent les camarades, meurt l’espoir du retour,
meurt la foi en l’Allemagne, ses dirigeants et son Dieu !
Restent
l’amour d’une femme, celui d’une maîtresse, demeurent le
souvenir des enfants et le désir de les voir grandir droitement : les
adieux sont déchirants et viennent se briser contre le deuil obligé
du pays, du bonheur et du passé. Un très beau texte de Brecht, daté
de 1942 vient conclure l’évocation de cette guerre et de sa part
maudite et si longtemps occultée. Il dit le souvenir ému des collines
allemandes, de la sérénité des paysages pacifiques et la douceur
d’un Heimat perdu à
jamais.
Les
Dernières lettres de Stalingrad
sont bien sûr un plaidoyer contre la guerre. Mais ce spectacle ne se réduit
pas à cela. Il signifie aussi que tout bonheur se mesure au moment de
sa perte et que l’existence n’acquiert tout son sens qu’au point
de son achèvement, dans la mesure où le récit des combats alterne
toujours avec l’évocation des jours heureux.
Les
derniers soldats d’une armée en déroute en firent l’amère expérience
à Stalingrad. En composant le mémorial de leurs peines, ils
ressaisirent leurs vies dans leurs mains gourdes et tremblantes.
S’ils montrèrent que les hommes, même acculés, ont toujours plus
d’honneur et de dignité que les rats, si la voix de Laurent Terzieff
et la présence intense de ses comédiens en témoignent sur la scène
du Lucernaire, c’est que, même au comble de l’horreur, la quête
du sens de la vie n’est pas vaine.
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Leçon
de fidélité surréaliste
Louison au Lucernaire
Jusqu'au 8 septembre
Par Christina Anid
Dans une ambiance
Bal des vampires un peu techno, l'univers acidulé de Justine Heynemann
insuffle une nouvelle jeunesse, étonnante et un peu folle, au texte écrit
par Musset en 1849. Après avoir mis en scène Schnitzler, Molière et
Koltès, la jeune Justine s'attaque à Musset. Rythmée par une musique
entêtante, sa version de Louison ressemble à un clip.

Dans un décor de
dentelle original et agréable, Louison vêtue d'un costume un peu
clownesque s'éveille au son d'une musique synthétique envoûtante. Une chaussure à la main durant la quasi-totalité de la pièce fait
d'elle une cendrillon éternelle.
Le mélange des genres étonne ici au
premier abord.
Louison nous séduit
sous les traits d'Estelle Vincent qui joue avec sensualité et pudeur
le rôle d'une camériste tentant de résister aux assauts de son maître.
Même si la mise en scène manque un peu de consistance, son audace
amuse et surprend.
Sur scène, deux
hommes et surtout trois femmes, Estelle Vincent, Judith Morisseau,
Carmen Avila, respectivement la maîtresse potentielle, l'épouse et la
mère de l'époux rayonnent. Dans des registres très différents, les
femmes sont à l'honneur.
La mise en scène est
pleine
des références d'une génération : d'Alice au pays des
merveilles
au plus récent Roméo et Juliette de Baz Luhrmann.
Cette vision nous rappelle
l'age tendre des protagonistes de
l'histoire, égarés dans les épanchements violents de la fin
de
l'adolescence.
Le symbolisme est très fort et le classicisme du texte se mêle
harmonieusement aux fantaisies, aux rêveries de l'imagination si
contemporaine de Justine Heynemann.
Avec un modernisme très
riche, ce drame classique ravive la flamme ternie d'une valeur morale
que l'on pensait un peu démodée : la fidélité.
Un happy-end presque à l'américaine nous fait sourire avant le
retour de la lumière. Décidément, ce mélange des genres est plutôt
réussi.
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Y
a d’la joie !
Rue de la gaîté,
Offenbach
au Théâtre des Bouffes Parisiens
Jusqu’au
4 août
Par Catherine Robert
La Belle Hélène et
la Grande Duchesse de Gérolstein, Coppélius et Dapertutto, Robinson
Crusoé et Monsieur Choufleuri arpentent les planches des Bouffes
Parisiens sous la houlette de Michel Frantz qui les guide d’un piano
malicieux. La troupe de Rue de la gaîté nous offre un florilège
plaisant des grands airs de l’œuvre d’Offenbach. Avec verve et
bonne humeur, sont ressuscités pour un soir les héros drolatiques et
tendres du maître de l’opérette. Sus à la gaîté !
Reproduits
sur de grands cartons comme dans un spectacle de marionnettes, les différents
théâtres parisiens où officia Offenbach campent le décor de la pièce.
L’intrigue est assez simple : il s’agit d’évoquer la vie et les
œuvres d’un des compositeurs les plus prolixes et les plus inventifs
de sa génération.
Dans
un coin, assis au piano, Michel Frantz, auteur et interprète
sautillant, empruntant les favoris et l’accent allemand du maître,
soutient et accompagne les quatre chanteurs qui viennent lui donner la
réplique.
Sont ainsi mis en scène les démêlés du compositeur avec
les divas hystériques, les administrateurs des théâtres,
les
domestiques et
les bourgeois qui l’entourent et même avec son
coiffeur, intronisé critique musical le temps d’une indéfrisable
!
Le
burlesque et la fantaisie sont omniprésents : Offenbach jette aux
orties le sérieux tragique et la componction de l’opéra et du théâtre
classiques. Il insère des notes dans les silences des déclamations de
Mademoiselle Rachel à la Comédie Française, il vante les mérites du
champagne qui fait tourner les têtes et chavirer les cœurs et il va
jusqu’à faire l’apologie du jambon de Bayonne, des rillons et des
rillettes…
Major,
gantière et bottier, Brésiliens et Espagnols (qui, eux, savent aimer
!) défilent avec entrain et allégresse sur la scène. On assiste
ainsi à un savoureux éloge de l’opérette, ce genre souvent considéré
comme mineur, mais qui réconcilie si bien la légèreté et le
talent.
Les
moments de franche rigolade alternent avec des moments plus graves, où
affleure l’émotion. La sensibilité d’Offenbach se révèle alors
dans des chants d’amour purs et mélodieux : l’esprit peut se
moquer de tout sauf du cœur.
Si
Offenbach est bien cet insolent qui amusa et railla le Second Empire,
son masque tombe quand il s’agit d’évoquer les sentiments. Le
compositeur apparaît alors dans toute la complexité de son humanité
et une vraie bonté perce sous son ironie.
Michel
Frantz a su s’entourer de chanteurs dont le talent n’a d’égal
que l’abattage.
Elisabeth Conquet passe de la soubrette malicieuse à
la diva capricieuse avec un entrain formidable.
Ses trois compères,
Philippe Ermelier, Christian Dassie et Rodrigue Calderon lèvent la
gambette avec brio.
Ils sont, grâce à une énergie
débordante, tour à tour valet,
coiffeur, gueux et bourgeois, guitariste andalou,
et bien évidemment
major de la Duchesse !
Maintenant
que le soleil est revenu sur Paris, il est temps d’accorder nos
loisirs à la bonne humeur du moment. Qu’on se laisse donc aller au
rire, à la gaîté et la fraîcheur virevoltante de l’esprit d’Offenbach
qui revient pour l’été hanter le théâtre qu’il occupa après
avoir quitté la Comédie Française et qu’il baptisa Les Bouffes
Parisiens !
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Sérénade
à deux temps pour un Feydeau explosif
Double jeu chez Feydeau,
au Théâtre de Nesle
Jusqu’au 31 Juillet
Par Vladimir Mouveau
L’une derrière l’autre, ces
deux pièces de Georges Feydeau sont deux moments de détente agréables,
deux interstices excentriques dans l’œuvre fine et structurée de
l’auteur. Curieusement, ces deux pièces trouvent ici une forme un
peu différente d’interprétation : plutôt que d’être face à
l’humour fin et décalé de Feydeau, tout construit sur le quiproquo
et la farce, on se retrouve en présence de deux quasi-sketches à la
drôlerie grossière et détonante.

Dans la cave du petit Théâtre de
Nesle, le décor est planté comme il y va de coutume pour une pièce
de Georges Feydeau : un intérieur chaleureux de salon bourgeois où se
produisent plusieurs comédiens à l’énergie utile. Les costumes
sont riches, l’atmosphère complice et le parquet, même s’il ne
sent pas la bonne cire d’abeille d’un costaud pin landais, se fait
piétiner bon train par une brochette de comédiens à la gestuelle
survoltée.
La première pièce raconte l’histoire d’une
femme de notable qui se promène en tenue décontractée chez elle, et
qui, par son insouciance presque malveillante, massacre les ambitions
arrivistes de son mari.
Elle va nue, de long en large dans
l’appartement.
Elle prie le maire de la circonscription dans laquelle son
mari député a puisé ses nombreuses voix de lui sucer les fesses pour
faire disparaître la piqûre d’une guêpe malintentionnée, etc.
La seconde pièce campe un domestique
hypnotiseur qui, par son talent, se paie les services de son maître et
des amis de son maître pour toutes les tâches ménagères de la
maison et l’arrangement de ses affaires. Il montera un jeu de rôles
infernal avec la complicité d’un autre valet et finira par tomber
lui même sous le coup de son propre pouvoir.
Les deux représentations sont
dynamiques et clownesques. Contrairement au Feydeau rigoureux, les comédiens
cette fois singent véritablement leurs rôles et mettent en branle les
planches pour aviver le comique de leurs gestes.
Ils font des grimaces, hurlent, se courent après, sautent en
tous sens.
Ils perdent même leurs fausses moustaches, l’un son col
de chemise … c’est tout juste si la petite culotte de Clarisse
Ventroux (Laetitia Lefebvre) lui tient encore délicatement sur son
joli postérieur.
Les comédiens ne sont pas
excellents de talent. On notera la belle prestance de trois acteurs
cependant : Philippe Cavalaria, Gaëlle Durand et Laetitia Lefebvre.
Tous trois emplissent à merveille les rôles caractériels et
explosifs du spectacle; ils sont tordants. Particulièrement Laetitia
Lefebvre. Elle est tordante.
La pièce est finalement un condensé
de bonne humeur au look un peu « Buster-Keatonien ». Si le travail ne
respire pas la précision d’un vaudeville gigantesque calé au millimètre,
il reste néanmoins un bon moment de détente.
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Ma
jalousie
Mon
Isménie
au Tremplin Théâtre
Jusqu’au
8 juillet
Par Caroline Delage
Une
intrigue des plus classiques, un dénouement attendu. Du Labiche sans
surprise. Mais la fraîcheur et la bonne humeur des acteurs vous
feront passer un agréable moment de détente.

Une
fille soumise, un prétendant épris, un père jaloux qui s’oppose
au mariage, une tante qui le favorise, et une bonne. Voilà une synopsis
bien peu originale. Bien entendu, tout est bien qui finit bien, tous
les subterfuges déployés par le paternel aigri vont se retourner
contre lui, la tante, bien que naïve, ne s’y laissera pas prendre,
et le jeune homme averti finira par obtenir la main de sa bien aimée
… Une comédie de mœurs comme Labiche sait les faire, courte, enlevée,
drôle et divertissante.
L’histoire
est connue, mais on prend plaisir à la revoir. On goûte cette
peinture narquoise de la bourgeoisie du début du siècle dernier …
Et puis quel père, aujourd’hui, n’est pas jaloux de son gendre,
et lui cède sa fille sans aucune amertume ?
Quant
aux comédiens, ils sont remarquables. Ils interprètent avec gaîté
et entrain des rôles parfaitement caricaturaux. Plus drôle, et moins
méchant qu’Arnolphe, dans l’Ecole
des Femmes, le père est d’une mauvaise foi incroyable, et détestable
à souhait.
A l’image d’Agnès, la jeune fille est timide et ingénue,
la tante est bonne et influençable, le prétendant est assez malin
pour ne tomber dans aucun des pièges tendus par le beau-père mais se
montrer charmant aux yeux des femmes. Quant à la bonne, elle est
friponne et corruptible.
Le
caractère de chaque personnage est parfaitement restitué, dans une
mise en scène simple et claire. Les intermèdes musicaux, exécutés
avec beaucoup de bonne humeur - ce qui fait passer les fausses notes
presque inaperçues… - accentuent la légèreté et la fraîcheur du
texte.
Quartier
des Abbesses, dans ce chaleureux petit théâtre, on redécouvre avec
plaisir le charme badin du théâtre vaudevillesque.
Coup de chapeau aux comédiens, qui ont joué, chanté et dansé avec
un professionnalisme et un aplomb incroyables devant un public trop peu nombreux !
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Tragédie
au clair de lune
Il voulait voir naître une étoile filante au Théâtre
Sylvia Montfort
Jusqu’au 12 juillet
Par Joan Amzallag
Il voulait voir
naître une étoile filante fait parti des créations de l’auteur
Philippe Faure, qui s’est déjà illustré pour sa mise en scène
conceptuelle de l’adaptation au Théâtre Sylvia Montfort des «
Liaisons Dangereuses ». Le texte véhicule de nombreuses idées mais
elles n’aboutissent jamais.
Philippe
Faure est un auteur et un metteur en scène qui aime jouer sur les
silences et sur l’espace scénique.
Pour cette création qu’il a lui-même écrite, il transforme la scène
du Théâtre Sylvia Montfort en gigantesque pré suspendu à la forme
d’un éclair. L’idée est audacieuse, la pièce se joue donc sur
deux niveaux.
L’action se joue de nuit, à la belle étoile, dans un calme
terrifiant pour le spectateur et propice au drame. L’atmosphère est
plantée.
On s’attend à tout : le moindre bruit peut devenir menaçant.
Trois
campeurs : un père, son fils autiste et sa nounou décident d’aller
pique-niquer à la belle étoile pour observer les étoiles filantes.
Le dialogue a du mal à s’instaurer entre la jeune femme mal à
l’aise et le père convaincu d’élever son fils handicapé comme
il le faut. La nuit s’annonce propice aux règlements de compte et
finalement à une bonne entente entre les protagonistes jusqu’à
l’arrivée inattendue d’un chasseur d’étoile filante …
Les
images et les symboles se multiplient dans ce texte très poétique :
la tragédie d’un fils autiste que l’on regarde évoluer sur scène
dans un mutisme souvent dérangeant, la solitude et les craintes
d’un père devant le handicap irréversible, la relation père-fils
toujours difficile à s’instaurer, et la symbolique de l’étoile
filante, belle métaphore du reflet de l’âme humaine.
Si
le texte impose évidemment de nombreux silences entre les
personnages, la mise en scène elle, en joue beaucoup trop. Difficile
donc, de s’approprier les situations et les sentiments exaltés par
les différents personnages, tant ils restent statiques dans leur jeu.
Seul Philippe Ogouz ( le père ), vieux routier du théâtre et
du cinéma, arrive à imposer sa présence par une élocution parfaite
et une énergie débordante.
A
côté d’un tel comédien, les deux autres acteurs ont du mal à
faire le poids, notamment cette jeune lyonnaise Anne Laure Pommier qui
en est à ses débuts sur scène.
Malgré les bonnes idées de mise en scène et la portée intrinsèque
du discours, le jeu d’acteurs est loin d’être convaincant.
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