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Femmes :
mode d’emploi.
Je suis une femme super normale, au Point Virgule
Par L. Michel
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Un voyage surréaliste
L’homme du hasard au théâtre de l’Atelier
Par Joan Amzallag
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On
est toujours le cocu de quelqu’un
L’école des femmes au
Théâtre Fontaine
Jusqu'au 4 mars
Par David Fauquemberg
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Le
sexe noir
Marie la blanche au
Lucernaire
Jusqu’au 24 mars
Par Luc Bénazet
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Le
cinquième élément
4+1 (littlesong) au Théâtre de la Bastille
Jusqu’au 4 Mars 2001.
Par Delphine Bailly
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La
Maladresse des corps dans la lutte
Onze débardeurs au
Théâtre-Studio d’Alfortville
Jusqu'au 17 mars
Par Franz Johansson
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Souvenir
de la maison des morts
La chienne de Tazmamart au Théâtre le Proscenium
Jusqu'au 18 mars
Par Frédéric Cheminade
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La vie à rebours
Conversation en Sicile au Théâtre de l’Aquarium
Jusqu’au
11 mars 2001.
Par Delphine Bailly.
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Joli moment de théâtre sur un quai de gare
Comédie sur un quai de gare au théâtre Hébertot.
Par Caroline
Delage
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Histoires parallèles
Diptyque au Théo-théâtre
Jusqu’au 11 mars
Par Hannah Zerbib
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Le
lac des signes.
On ne badine pas avec l’amour,
à la Cartoucherie-Tempête
Jusqu’au 11 mars .
Par Cyril Carret
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Vivement lundi
Couples au Théo-théâtre
Jusqu’au 20 mai
Par Luc Bénazet
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Accessoirement
vôtre
Les
Objets sont-ils ? au Théâtre de Proposition
Jusqu’au
11 mars
Par David Fauquemberg
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Vanne grandes ouvertes
Le Béret de la tortue au Théâtre du Splendid
Jusqu'au 24 mars 2001
Par Frédéric Cheminade
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Si
loin, si proches
Puck en Roumanie au Théâtre de la Huchette
Par India Bouquerel
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British Connection in Paris
Les Amuse girls au
Théâtre du Renard
Jusqu'au
10 mars
Par Vladimir Mouveau
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Femmes :
mode d’emploi.
Je suis une femme super normale, au Point Virgule
Par L. Michel
Imaginez la fille spirituelle de Jean-Marie Bigard
et de Muriel Robin ; ôtez-lui le parti pris de grossièreté du
premier et le mordant de la deuxième. Ajouter un soupçon de
tendresse. Que reste-t-il ? La gentille gaieté de Patricia
Levrey.
Patricia
Levrey incarne avec bonheur aussi bien la ménagère décidée
à faire une bonne tarte que l’aguicheuse qui travaille avec votre
mari, votre mari lui-même, au fond de ses pantoufles, ou la candidate
à un entretien d’embauche. Ses mines, son ton, ses poses, tout
sonne juste. Et la salle suit, rit parfois aux larmes, tombe en
« dépression nerveuse hystérique» comme elle le dit
elle-même. Car le spectacle est plein de bonnes idées…et plein de
bons conseils pour nous, les « super normales ».
Oui mais
voilà, Patricia Levrey est bienveillante. Elle a peur de
vexer, de faire de la peine, et l’on sent toujours, derrière ses
attaques, le « non, je plaisante » qui en ôte le caractère
incisif. Elle a vraiment un bon sourire, et l’on a mauvaise grâce
à lui reprocher sa gentillesse, qui appelle celle des spectateurs. Et
pourtant, avec un peu plus d’acidité et d’audace, on rirait plus.
En sa
faveur, il faut reconnaître que c’est précisément par ce
personnage plein de tendresse que la comédienne semble explorer sa
propre voie : les sketches, co-écrits pour la plupart par Jean-Marie
Bigard, ne sont pas uniquement du Bigard au féminin. Patricia
Levrey a un ton qui se démarque de celui de son maître. Elle
cherche, semble-t-il, une forme de comique presque maternel,
protecteur, qui ne vous met en danger que pour vous rassurer aussitôt
( « vous êtes ridicules, mais ne vous inquiétez pas, c’est
comme ça qu’on vous aime »). La ressemblance physique avec
Muriel Robin est frappante, et la filiation est évidente dans le jeu
de la comédienne. Et pourtant, là encore, Patricia Levrey prend ses
distances, et dans le même sens : rien, ou presque, du cinglant
qui nous fait rire chez Robin. Est-ce un choix délibéré ? Le
discours ici est en tous cas sous-tendu par une gaieté optimiste du début
à la fin du spectacle.
De ce one woman
show se dégage donc un tableau
fait d’hommes inquiets, machos, orgueilleux, mais tellement
attendrissants lorsqu’ils sont fiers d’avoir la force d’ouvrir
ce bocal de confiture sur lequel les fragiles femelles font semblant
de s’épuiser… Les femmes, elles, rusées mais en même temps
victimes de leur désir de plaire, oscillent entre vains efforts de
coquetterie et révolte : « Et si on se laissait toutes
grossir en même temps ? »
Rien de très
nouveau, donc, mais ça marche, et après tout, nous sommes prévenus :
elle est une femme super normale
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Un voyage surréaliste
L’homme du hasard au théâtre de l’Atelier
Par Joan Amzallag
Un texte ironique et mélancolique sur le hasard des
rencontres entre les hommes. Philippe Noiret et Catherine Rich portent
ce texte quasi philosophique de l’auteur Yasmina Reza, a un niveau
époustouflant. Difficile de se relever intact d’un si grand moment
de théâtre, mêlant humour et vérité.
Il est de ces comédiens qui se situent au-dessus des normes,
au-delà de l’excellence, qui appartiennent à la caste des
intouchables. Philippe Noiret et Catherine Rich font partis de ceux là.
Pour interpréter l’Homme du hasard, il fallait une élocution
parfaite et de l’humour dans le ton et la voix. Ces deux comédiens
là, ont puisé en eux le meilleur pour sublimer le texte dont la
lecture est parfois difficile. Ils incarnent les mots, les habillent
d’un jeu de scène subtil, pour les revêtir de ses plus belles
consonances et lui donner une dimension irréelle. Une qualité de théâtre
que l’on savoure avec délectation et qui donne à cette œuvre de
Yasmina Reza toutes ses lettres de noblesses
Trois fauteuils d’un compartiment de train et un bar
pivotant habitent l’espace. Les changements de décor se font dans
le noir des tunnels et dans le grand vacarme des machineries du train.
Une mise en scène volontairement sobre qui laisse place au texte. Le
choc : c’est la rencontre entre Catherine, admiratrice éperdue
de Parsky (Philippe Noiret), un écrivain torturé par l’amertume.
Ironie de la situation, Parsky voyage à côté d’elle, silencieux,
feignant de voir la belle dame. Des silences éloquents habillent le
jeu des monologues. Chaque personnage vit dans sa bulle, dans ses pensées.
Pourtant, à aucun moment les silences ne pèsent sur l’assemblée.
Le public est subjugué par la grâce et la séduction de Catherine
Rich, tantôt femme, tantôt adolescente. La comédienne habite les
silences imposés de la mise en scène, par sa présence. Elle se meut
dans toute la pièce, sourit, pense à haute voix. La rencontre est
d’autant plus belle qu’elle est faite dans la retenue et dans
l’humour.
L’homme du hasard est un moment de pureté absolue. Une
histoire d’amour atypique, intellectuelle et respectueuse des
conventions. Une rencontre jubilatoire mais non aboutie. Le langage de
Yasmina Reza est parfois difficile à capter, mais la musique des mots
l’emporte. La magie opère au théâtre de l’Atelier et fait de
cette histoire, un grand moment de théâtre.

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On
est toujours le cocu de quelqu’un
L’école des femmes
au Théâtre Fontaine
Par David Fauquemberg
L’école des
femmes, c’est celle où l’on apprend que l’humain, la passion et
le rire l’emporteront toujours sur la pédanterie, la prudente
gestion des hommes et des sentiments. Une leçon illustrée avec
bonheur par le travail même de la Compagnie Roumanoff.

Arnolphe, fustigeur
des cocus qui l’entourent, n’a pour seule crainte que de l’être
à son tour. Aussi, s’il se marie, ce sera avec la jeune et
innocente Agnès, élevée par ses soins loin du monde et de ses répréhensibles
usages, dans un couvent où l’horrible vieux jaloux a exigé
« qu’on la rende idiote autant qu’il se pourrait ».
Malheureusement pour lui, l’amour vient à bout des plans les mieux
conçus, et Agnès rencontre Horace, jeune, bien fait et beau
parleur… L’intrigue, connue de tous, était simple. Le choix de
montrer sous forme de courts tableaux muets les ellipses du texte (la
rencontre entre les deux tourtereaux ; la chute d’Horace au bas
de son échelle) en renforce la continuité, au détriment du
suspense, mais au profit de l’essentiel : laisser entendre la
parole des personnages, et apparaître leurs tourments. C’est là,
en effet, que se tient l’immense force du texte de Molière, dont
l’esprit et la drôlerie n’ont pas pris une ride : une langue
qui brille de mille joyaux et met à nu la riche complexité de l’âme
humaine.
Comme le souligne Anne Ubersfeld dans son livre sur B.M.
Koltès, la marque des grandes œuvres dramatiques, c’est que
tous les personnages, dans des registres différents, et chacun à
leur manière, y parlent la langue de l’auteur, reconnaissable entre
toutes. Comment ne pas lui donner raison, à propos de cette pièce ?
Molière s’amuse, en virtuose, à multiplier les registres de
langue, du parler frustre et imagé des paysans qui gardent Agnès, à
l’imprudente insolence du jeune Horace, en passant par le jargon de
l’avocat et le verbe rigide et définitif d’Arnolphe, qui perdra
bientôt son assurance, au gré des déboires du monsieur. Mais
toujours, on retrouve la patte moliéresque, cette poésie jouant avec
l’inquiétante équivoque du langage, source de malentendus qui
souvent sont la cause même du désastre. De toutes les puissances qui
s’affrontent, celle du langage l’emportera toujours. Si Agnès préfère
Horace à Arnolphe c’est avant tout parce qu’il sait mieux parler.
A l’éloquence, tout est permis. Qui l’a montré mieux que Molière ?
Cette langue si particulière, les acteurs de Colette
Roumanoff s’y mesurent mois après mois depuis des années, puisque,
outre l’Ecole des femmes, le répertoire de la compagnie
comporte quatre autres grands textes de l’auteur. D’emblée, cette
familiarité avec les mots du grand siècle est évidente. Et si le
texte apparaît si moderne, c’est grâce au plaisir réel et
communicatif que les comédiens prennent à le faire chanter. A écouter
les truculentes expressions des différents personnages, on se rend
compte qu’elles contiennent en germe tous les ressorts et ficelles
qui font le succès des grands comiques contemporains.
On rit énormément au spectacle des mésaventures de ce
vieux bonhomme rigide. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce qui
se joue ici, insidieusement, et comme toujours chez Molière, c’est
bien un renversement de l’ordre établi, quel qu’il soit. Arnolphe
a le pouvoir du sexe fort, de l’âge et de la richesse. Dans l’Avare,
c’est une avarice maladive qui vient ruiner tout ce bel édifice.
Ici, c’est l’amour, celui qu’Arnolphe a malgré tout pour Agnès,
et celui d’Agnès pour Horace.
La mise en scène, dynamique sans vaines gesticulations,
d’une grande lisibilité sans jamais verser dans la facilité,
respecte à merveille l’esprit de ce théâtre, né de l’heureuse
rencontre d’un authentique poète avec le monde un peu fou de la
commedia dell’arte. Le décor, minimaliste, rappelle les tréteaux
du théâtre de rue. Si les costumes, simples et colorés, évoquent
l’époque et permettent de distinguer aisément le rang social des
protagonistes, ils reprennent cependant à leur compte l’aspect
« moyens du bord » et le symbolisme un peu naïf des
arlequinades.
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Le
sexe noir
Marie la blanche au
Lucernaire
Jusqu’au 24 mars
Par Luc Bénazet
Dans son
journal intime, Marie Bashkirtseff met son cœur à nu. A partir de ce
texte, Niels Alstrup choisit de mettre en scène cette quête d’un
monde intérieur en confiant à deux comédiennes le soin d’interpréter
un unique personnage. De cette manière, il donne à voir ce moi tel
qu’il se reflète en lui-même, là où Narcisse rencontre son
image, au risque de la mort. Il réussit alors le portrait d’une
femme, dont le destin s’abîme pathétiquement.
Sur le plateau, la
couleur blanche domine : un lit, un paravent et un grand tissu
jeté au sol composent l’espace. Une bougie, quelques fleurs
manifestent la ténuité du fil de la vie. De son lit à son bureau,
de son bureau à son miroir, de son miroir à son lit, Marie va et
vient, se débat pour exister. Son effort pour se tendre en avant est
immense, le but qu’elle se propose d’atteindre est l’absolu en
toutes choses. C’est d’abord au dieu chrétien qu’elle adresse
le chant de sa plainte, avec pour décor la chambre qu’elle occupe où
sonnent les cloches de l’église, seule manifestation du monde extérieur.
Dix heures par jour pendant six ans, une poignée d’heures en somme,
elle aura voulu peindre et sculpter, elle aura voulu manifester le
beau dans sa pureté et constate, en définitive, l’échec de son
entreprise.
Les comédiennes
France Ducateau et Noé composent avec force la douleur d’être de
Marie, que le processus de la création ne manque pas d’exacerber.
Souvent, Marie adresse à son dieu cette demande : “ il
faut que je parte ”. Mais d’où ? Avec quelle rage
cependant, elle crie sa volonté de sortir de ce marécage de l’âme.
Mais jamais elle n’atteint ce lieu hors d’elle, où l’âme
serait “ blanche ”, vierge de toute marque. Déjà,
lorsqu’elle devenait pubère, elle était fière d’être si mal réglée
et insultait le sang. Mais une autre empreinte menace, celle de la
mort, qui hélas viendra tôt.
Marie n’aura pas
encore vécu sa vie d’adulte, quand une angine poitrinaire met fin
à la rédaction de son journal intime. La maladie, les symptômes de
la phtisie ne se montrent pas : ils sont invisibles, mais ils
touchent au corps du personnage (on apprend notamment qu’ils
l’obligent à brûler la peau de ses seins). Les progrès du mal
viennent alors peu à peu hanter l’espace scénique. Comme s’ils
étaient la manifestation d’un langage autrement plus réel et dont
la raison domine les paroles de Marie. Comme s’ils désignaient un
autre corps derrière celui des comédiennes, irreprésentable mais néanmoins
très pesant. Le désir de vie échoue à trouver dans le monde des
objets auxquels se nouer quand, dans le même temps, la mort avance :
tragique rencontre, en effet.
Dans un tableau
final, le metteur en scène choisit de montrer Marie se déshabiller :
lorsqu’il expose la trop adorable nudité de la comédienne, son
sexe noir, il donne également à voir l’énigme de la nuit qui
frappe son personnage.
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Le
cinquième élément
4+1 (littlesong) au Théâtre de la Bastille
Jusqu’au 4 Mars 2001.
Par Delphine Bailly
4+1
marque un tournant dans l’œuvre de Catherine Diverrès. Elle signe
ici sa pièce la plus intimiste renouant avec une danse instinctive et
minimale, où comme sur le fil du rasoir évolues 5 danseurs autour du
thème de l’enfance.

4+1.
Cinq danseurs pour une chorégraphie "théâtrale" radicale
qui rappelle celle des avant-gardes américaines. Cette pièce prend
son nom de la longue absence d’un des danseurs, à son retour il était
important pour lui de réintégrer la pièce qui devint
"4+1" : « il apparaît alors comme quelqu'un qui
essaie d'entrer dans un jeu et n'y parvient pas. Cela donne une
tension à la pièce très ludique, un sens, celui de la cruauté des
enfants parfois. Mais à la fin, il se dégage de la tendresse, de la
douceur." » raconte Catherine Diverrès en préambule.
Un
nombre de danseurs restreints donc pour une création autour de
l’univers secret et cruel de l’enfance. La scénographie de
Laurent Peduzzi s’avère être décisive car tout en privilégiant
le vide sans s'y perdre, il laisse aux sensations physiques tout
l’espace de s’épanouir, se propageant ainsi jusqu’au public.
Chaque élan se répand en écho et s’étire infiniment en onde dans
l’espace monolithique formé par la scène et la salle liées dans
un espace semi-clos.
Pas
de musique dans cet espace sans nom, seulement quelques sons échappés
de nulles part : bribes d'une échauffourée, cri d'un nouveau-né,
chanson enfantine, créant une relation plus intime entre spectateurs
et danseurs. Silence. Les interventions sonores se doivent de rester
discrètes, laissant la place aux mouvements et à la respiration des
danseurs. Les cinq interprètes (Carole Gomes, Osman Kassen Kehlili,
Nam-Jin Kim, Isabelle Kürzi et Fabrice Lambert) sont parvenus à
mettre en forme un paradoxe pour le moins troublant : danser sur du
silence. Un art précis qui ne peut souffrir de la moindre
approximation en misant sur l'écoute des cinq comédiens-danseurs.
Ainsi avec une simplicité enfantine, se laisse-t-on aller vers des
volutes de plus en plus nombreuses et complexes. Il s’agit ici aussi
de musique, une musique intérieure et personnelle dont l’appel
rythmique, telle une composition où le son et les corps se jouent de
la scène, rétrécit ou agrandit cet espace qui les unit. Ils y
dessinent une structure complexe où geste et sentiment se trouvent mêlés.
La parole est loin alors, comme dans ces moments de rêverie où tout,
sons, couleurs, nuances de mouvements sont plus que n’importe quel
discours s’aventurant à l’esprit.
Les
corps s'élancent, se heurtent, chutent pour ensuite s'évanouir, tout
est mélange et déchirement au cours d'interminables fuites en avant.
Pris de trouble les danseurs s’abandonne ainsi au vertige, à la
violence du poids de la chute et à celle plus subtile du temps, mais
aussi font éclater à travers leurs mouvements habités la fulgurance
de la vie, l’étincelle du jeu, la jouissance de l'intensité
enfin.

La symbolique omniprésente
de l'univers dérangeant de la cruauté enfantine avec ses zones
obscures est abordée sans tentative psychanalytique et encore moins
de voyeurisme seulement ça et là assiste-t-on à des instants
fugaces coupés net comme pour insister sur la gravité d'un tourment,
d'une hésitation ou d'une lueur ludique somme toute souvent méchante.
Malgré la noirceur
apparente de certains jeux interdits, l’humour reste présent comme
lorsque cette princesse qui, juste avant, était l’oiseau noir
d’un difficile solo, fait rire la salle entière en repoussant
contre toute attente les avances d’un terrifiant vampire.
Tout cela avant une
conclusion très sensuelle où les danseurs semblent papillonner sur
une musique enfin revenue sur l’espace brut. Si 4+1 peut désarçonner
d’un premier abord par son émiettement, il propose une alternative
très audacieuse par la théâtralité que soutend les corps des
danseurs transcendés par un souffle nouveau, utilisant ainsi la poésie
et l'imaginaire pour décrire une réalité étonnante et mystérieuse,
celle de l’enfance.
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La vie à rebours
Conversation en Sicile au Théâtre de l’Aquarium
Jusqu’au
11 mars 2001.
Par Delphine Bailly.
Conversation en Sicile est le premier roman d’Elio
Vittorini, écrivain sicilien dont le rôle fut décisif dans l’Italie
culturelle d’après guerre. Jugé immoral et antinational par le
Vatican, ce livre fut interdit en 1942 avant de connaître un vif succès
international. Retour sur ce texte important rarement adapté au théâtre.
Silvestro, un sicilien qui
habite dans le Nord retourne chez lui en Sicile auprès de sa mère
qu’il n’a pas vu depuis de longues années. Ces retrouvailles le
plongent dans les racines même de sa mémoire familiale, dans les
souvenirs de son enfance, oubliées, comme recouvertes par la
grisaille et le désespoir de ces années de labeur passées dans le
Nord.
A travers de petits objets de
la vie quotidienne, symbole de cette descente dans cet autre moi oublié,
il accède petit à petit à ce dont il était privé depuis lors, son
histoire intime. Il s’agit là, non pas d’une régression
nostalgique et complaisante à une enfance condamnée, mais d’une réelle
plongée initiatique dans la matrice originelle qui lui ouvrira le
champ d’une possible renaissance.
Lui, cet homme de 30 ans, usé,
habité d’abstraites fureurs,
se trouve face à une mère jeune et vivante. Autour d’eux flotte la
présence d’un père absent partit avec une autre femme. La mère
parle comme si elle n'avait parlé à personne depuis longtemps, le
fils écoute comme s'il écoutait sa mère pour la première fois. Il
découvre à travers les mots de la mère, son père, homme lâche et
infidèle, et s’aperçoit que tout son parcours individuel a été
biaisé par la fausse image qu’il avait de celui-ci. Mais il est
trop tard pour troquer un mensonge contre une vérité soudain révélée
et celle ci ne fait qu’ajouter à son indécision, à sa perplexité
face à l’inconsistance des hommes.
Dans le « hangar frustre
de l’aquarium » (dixit Jean-Louis Benoit), Conversation en Sicile, prend un tour métaphysique, impression
largement corroborée par l’emploi de lumière crépusculaire et
froidement bleuté propre à Dominique Fortin. L’espace quant à lui
varie selon les états psychiques traversés par l’homme, de l’étroitesse
à l’immensité, avec une constante pourtant : la vacuité
totale de la scène où évolue la mère et son fils. Parfois,
cependant apparaissent une table, un melon, un hareng, un lit
d’enfant comme autant d’échos d’un temps révolu.
Rempart de
l’imagination, le souvenir est posé ici comme le pilier même de
l’existence personnelle ainsi que collective. Il s’en dégage un
charme particulier. Jean-Louis Benoit, en évoquant cette multitude de
petites sensations retrouvées, arrachées à l’enfance, parle de poétique
de l’impalpable. Loin d’un discours psychanalytique à deux sous, la
recherche du père est là aussi un jeu vivace, derrière lequel
apparaît la Femme, aux secrets et combats ignorés, mais aussi toute
une réalité sociale traumatique propre à ces années 30, noyées
par la récession et la montée du fascisme. La mise en scène insiste
aussi sur l’opposition entre deux conceptions du monde, le fils venu
du Nord riche et industriel face à la mère, symbole sursitaire
d’un Sud exsangue et rural.
« Quelle différence entre un homme du pays et un étranger
quand tous les deux meurent de faim ? » demande le fils
(Jean-Marie Frin). A ces questions abstraites qui hantent cet homme
tombé dans le calme plat de la non-esperance, répond la vie jaillit de cette
vieille femme, une vieille mère qui continue à porter en elle une
jeunesse malgré toute contradiction temporelle. Dans cette pièce le
paradoxe est mené jusqu’au bout, laissant le soin à une jeune comédienne
(Ninon Brétécher) de jouer ce personnage, lui donnant ainsi à
travers ses paroles, la force physique de s’exprimer à son aise. De
ses mots – monologue plus qu'échange – dits avec retenue, naît
un chant d'amour et de douleur qui se termine en cri de révolte. Tout
le poids de cette vie marquée par un amour et une réalité de la vie
quotidienne que le fils ignorait ou avait oublié, éclate alors énergique
et sans concession. Un spectacle dense donc, où les mots de Vittorini
retrouvent tout leur sens grâce à une mise en scène sobre et maîtrisée,
évitant longueur et maniérisme.
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Histoires parallèles
Diptyque au Théo-théâtre
Jusqu’au 11 mars
Par Hannah Zerbib
Harold David met
en scène deux récits : l’accompagnatrice de Nina Berberova et
Orchamp, son propre texte. Deux œuvres très différentes. Pourtant,
dans la destinée et les aspirations des deux personnages, se
retrouvent de nombreuses similitudes. Une mise en parallèle intéressante,
originale et courageuse.

L’accompagnatrice.
La scène est de plein pied. Lorsque les spectateurs entrent, Elodie
Abdelkader est déjà là, dans un décor contemporain et froid. Sous
une lumière crue, elle est renversée sur une chaise. C’est esthétique
et surprenant. Elle regarde le plafond comme le ferait une adolescente
boudeuse. C’est une histoire douloureuse que nous allons entendre de
la bouche d’une comédienne sincère et émouvante. Harold David a
choisi la forme du monologue. Les comédiens sont chacun seuls sur la
petite scène du Théo-théâtre. L’adaptation du texte de Nina
Berberova est très réussie. La comédienne nous donne à
l’entendre avec passion et générosité. Sa Sonetchka est
bouillante et tourmentée. C’est une révoltée de l’ombre,
meurtrie et amère, qui a choisi, pour se venger de l’injustice du
monde, une voie pernicieuse : détruire. Détruire, elle qui
n’a rien, l’insupportable perfection de Maria Nikolaevna Travina.
Orchamp.
Nouveau monologue. Il n’est pas aisé tout d’abord de passer de
l’un à l’autre. L’esprit vagabonde encore entre Saint-Pétersbourg
et Paris… Après quelques minutes de flou, nous y sommes. Toujours
à Paris, mais à une autre époque. Le décor est le même, toujours
aussi glacé. Les chaises avec lesquelles Elodie Abdelkader n’a cessé
de jouer et un énigmatique évier en inox, suspendu au centre de la
scène. Orchamp, c’est une histoire glauque, sordide. Le P’tit
monte à Paris où il erre avant de rencontrer Pépé. Dés lors, il
devient Maria, le travesti. Antoine Smadja nous raconte son histoire
dans la souffrance. Il est un peu larmoyant mais sincère et crédible.
Là encore, la figure de l’amour, de la perfection, du bonheur, est
toute proche. Là, dans l’immeuble, en face. C’est cette
chanteuse, Dalida.
Harold David joue avec la
similitude de la mise en scène autant qu’avec celle des récits. Il
maîtrise la lumière, oppose les couleurs. Antoine Smadja est juché
sur une chaise, vêtu et grimé de rouge. Est-ce un diable ? Un
pauvre diable alors. C’est plutôt elle, Sonetchka, le petit démon
dans son habit blanc. Lui est torse nu ; elle porte une liquette
trop courte. Ils s’habillent parfois d’un grand morceau de tulle ;
noir pour lui, blanc pour elle ; s’enveloppant alors, dans un
effet très réussi, de deuil ou de joie. Une joie toute relative,
bien entendu.
Sonetchka, Le P’tit, deux
personnages dont les déchirements intérieurs sont justement rendus
par les comédiens. Deux héros mal nés. Elle dans la honte, lui dans
l’ennui, la honte viendra plus tard. Comment sortir de la médiocrité ?
Comment exister ? Ils ne souhaitaient qu’une chose : amour
et reconnaissance. Ils n’auront rien.

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Le
lac des signes.
On ne badine pas avec l’amour,
à la Cartoucherie-Tempête
Jusqu’au 11 mars .
Par Cyril Carret
Un travail
d’adaptation du célèbre texte d’Alfred de Musset fort séduisant
dispose le spectateur à entrer dans l’univers de l’imperméabilité
des discours, en transposant les avatars de la communication et des
pourparlers amoureux à l’antagonisme postulé entre le monde des
sourds et celui des entendants. Le mélange de langue des signes et de
texte parlé est fort intéressant et donne lieu à de beaux moments
dont un ballet à six mains duquel émane une poésie subtile.
D’aucuns
prétendent parfois que l’aptitude au bonheur est un don que la
nature a plus ou moins généreusement distribué aux humains.
Serait-ce à dire qu’il faut du talent pour être malheureux
et qu’on s’ingénie toujours avec art à se faire souffrir et à
faire du mal ? Les personnages de cette pièce semblent bien
illustrer cette opposition de la spontanéité heureuse et de la
construction du malheur. Homme simple sans être frustre, Perdican
s’extasie sur la beauté et semble toujours étonné par le
spectacle du mal. Esprit retors par naïveté plutôt que par malice,
Camille se retient de jouir de crainte d’en pâtir : « Je
veux aimer, mais je ne veux pas souffrir. », dit-elle.
Musset campe à merveille ces deux caractères ainsi que leur vain
combat et montre bien que lorsque le bonheur s’en vient affronter le
malheur, c’est toujours le second qui l’emporte, parce qu’il est
plus fort puisque rationnel et froid. On ne peut pas aimer sans mourir
quand on est pris aux rets de ceux qui, comme Camille, ne sont que
«des pâles statues fabriquées par les nonnes, qui ont la tête à
la place du cœur, et qui sortent des cloîtres pour venir répandre
dans la vie l’atmosphère humide de leurs cellules ».
Rosette meurt d’un arrêt du cœur comme pour signifier que c’est
l’organe qu’ils ont le plus utilisé qui finit par provoquer le trépas
des individus. Sans doute - et Perdican l’en menace - Camille
mourra-t-elle folle en son couvent, d’avoir trop utilisé sa tête.
La
pièce de Musset est traversée par un jeu d’oppositions qui
reprennent structurellement cette antinomie du cœur et de la raison.
Entre les paysans et les aristocrates, entre les clercs et les laïcs,
entre les savants et les illettrés se creusent des gouffres
d’incompréhension et d’antipathie : l’esprit méprise le
sentiment spontané et celui-ci ne peut pas apprécier celui-là. Le cœur
aime là où il se reconnaît et l’esprit estime là où il se
contemple. Dans ce nœud tragique gît le drame de Perdican qui
emprunte aux deux registres. Ce jeune étudiant que l’Université a
couronné «à quatre boules blanches » est resté pour les paysans avec
lesquels il a chahuté sa jeunesse «le
plus mauvais garnement et le meilleur garçon de la terre »,
amoureux des fleurs pour leur parfum et des femmes pour leur douceur.
Des deux pucelles auxquelles il aurait pu accorder ses faveurs,
l’une meurt et l’autre finira sa vie sous le voile.
Pas d’issue aux âmes
orgueilleuses : telle est la belle leçon de Musset. Seuls
peuvent être sauvés les simples, ceux qui savent et plus encore
sentent - que l’amour est une affaire paradoxalement sérieuse et
gaie et que le bonheur est une spontanéité qui doit se garder du
mensonge et du calcul. On ne badine pas avec l’amour et l’on perd
toujours quand on en fait un jeu.
En
dépit de la beauté et de l’universalité d’un texte magistral,
la magie n’opère pas et l’on est bien vite dérouté par le parti
pris d’une mise en scène quelque peu déconcertante. Passons sur le
fait que la douce Rosette, sœur de lait de Camille et faire-valoir de
Perdican, affiche, malgré les prouesses d’une robe godet,
une grossesse réjouie dans son septième mois, pour nous attarder sur
le décor. Celui-ci se revendique sans honte d’une esthétique
empruntée aux haltes-garderies et autres M.J.C. des années 80. Le
contreplaqué vernis en est la composante majeure et se décline sous
toutes les formes potentielles du caisson de rangement. Climax du
romantisme : la fontaine caisson sur roulettes qu’une main
habile déclenche à l’aide d’un petit interrupteur malicieusement
occulté par un délicat feuillage de plantes en plastique. Plantes
que nous retrouvons à loisir, effleurant la peau d’une Rosette
extasiée, ou dans un autre caisson façon balconnière géante (également
roulettotractée). Dans ce cadre somptueux, évoluent des
acteurs parés de tenues d’une élégance qui n’a rien à envier
aux costumes arborés par les acteurs de la Guerre
du feu. Les paysans portent à ravir le short façon baggy,
impeccablement repassé et la chasuble de Camille ferait pâlir
d’envie Dark Vador. Mais tout cela n’est rien à côté du
superbe modèle qu’arbore Perdican : son costume noir,
doublé de satin lie de vin à l’encolure et aux poignets, pincés
de boutons de manchettes en strass, semble avoir été acquis lors
d’une vente aux enchères de la fondation Claude François (notons
qu’en signe d’ultime coquetterie une écharpe de satin est négligemment
jetée sur ses épaules). Tout cela est habilement mis en valeur par
une lumière qui évoque incidemment les étalages des quatre saisons
des grandes surfaces de nos banlieues.
Alors
le spectateur sombre dans la tristesse que peut provoquer la vision du
vide, vision qui fait écho à la vacuité des verres de vin et autres
arrosoirs de jardin, censés abreuver protagonistes et fleurs
artificielles. La réalisation ne sert pas l’ambition du projet, ce
qui est bien dommage. En effet, il aurait été possible, en entrelaçant
ainsi gestuelle et parole, de montrer que la conciliation était
envisageable entre logique et émotion. Au lieu d’assister à cette
osmose du corps et de l’esprit à travers une volonté de
signification complémentaire, on assiste plutôt au triste naufrage
de Musset dans le lac des signes

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Souvenir
de la maison des morts
La chienne de Tazmamart au Théâtre le Proscenium
Jusqu'au 18 mars
Par Frédéric Cheminade
Une femme ne veut
plus se rappeler qu'elle existait
avant son incarcération. Traumatisme irrévocable qui
met la psychanalyse à bas. L'interprétation d'Hala
Ghosn est une prouesse. Son corps et sa voix sont
travaillés pour rendre le texte affolant. La présence
de la comédienne s'estompe vite. Ne
persiste devant
vous que la chienne qui se débat.
Au début, la voix est grossière et caricaturale,
cette femme qui rampent devant nous n'est pas crédible .
Et
pourtant, ce sentiment ne
dure pas longtemps. Vite,
ce qui n'était pas crédible avant devient
insupportable et tellement bien pesé.
Ce n'est plus une voix, c'est un aboiement. Ce n'est
plus un texte mais le support d'un dégueuloir.
Un moment de recul permet de deviner chez
cette comédienne des traits doux et attirants, comme ceux
que l'on
souhaiterait croiser un jour mais qu'importe, ce qui
se passe devant nous est délibérément laid. Le texte
prend une pause pour une voix off, c'est un moment de
repos pour Hala Ghosn
ainsi que pour le spectateur : la
voix off est agréable à écouter et nous laisse croire
à une issue pour ce personnage. Là aussi c'est une
prouesse de la comédienne car cette voix off est la
sienne et n'a pourtant rien à voir avec celle que nous
entendons sur scène.
La voix, le visage ne sont pas les seuls éléments
marquants de cette création. Le corps et les
mouvements supportés par un éclairage intelligent et
discret accompagnent cette thématique morbide. Les
bras croisés sur la poitrine, les mains dépassant
l'abdomen et les doigts écartés : c'est l'ombre d'un
ange déchu qui apparaît sur le mur. Debout, les bras
ouverts sur les hanches et la lumière vient caresser
sa robe en laissant deviner le squelette d'une main.
Toute cette mise en scène soutient un discours radical
sur le traumatisme : crever plutôt que d'oublier. Le
souvenir de la souffrance devient une raison de vivre
et dépasse la notion de traumatisme pour se poser en
témoignage.

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Joli moment de théâtre sur un quai de gare
Comédie sur un quai de gare au théâtre Hébertot.
Par Caroline
Delage
Samuel
Benchetrit ne pouvait pas mieux choisir ses acteurs pour sa première
pièce. Jean-Louis et Marie Trintignant, père et fille sur scène
comme dans la vie, nous introduisent dans leur intimité filiale. Grâce
à leur complicité et à leur naturel, le sordide quai d’ « une »
gare se transforme en un lieu de rencontre et d’amour. Un pur moment
de bonheur théâtral.
Un
quai, trois bancs, trois voyageurs, trois valises. Chacun son banc,
chacun sa valise. Le décor est planté. A priori, il n’existe aucun
lien entre les trois personnages. Une jeune fille, un jeune homme, et
un vieux monsieur. On ne sait rien d’eux. Seulement que leur train
est en retard.
Le
vieil homme s’obstine à rapprocher les deux jeunes gens, assez
curieusement. Puis on comprend mieux. Un père, qui aime sa fille
par-dessus tout, lui cherche l’homme de sa vie… Ca ne marche pas
très bien, au début : « Ca me fait chier les rencontres
sur un quai de gare », lâche Vincent, le jeune homme. Michelle,
la fille, vit avec son père, Charles. Elle ne fait rien. Vincent, dit
« l’étranger », « monte » à Paris pour
acheter un commerce, un bar-tabac. Progressivement, sous la houlette
de Charles, l’amour naît entre les deux. Pas un gros coup de
foudre, non, mais « une bonne averse » pour l’une, et
« une pluie battante » pour l’autre. Tous deux
attendaient cet amour depuis si longtemps, que ça leur fait
peur.
Dans
ce petit bijou de poésie écrit et mis en scène avec talent par
Samuel Benchetrit, l’amour filial est exploité dans ce qu’il a de
plus émouvant. Après un sursaut d’égoïsme, Charles _ Jean-Louis
Trintignant _ fait tout pour convaincre sa fille Michelle _ Marie
Trintignant _ de l’abandonner pour connaître l’amour conjugal et
le bonheur avec Vincent _Patrick Lizana. Michelle, quant à elle,
s’inquiète de la santé du seul homme qu’elle ait aimé dans sa
vie, elle soigne son père malade avec tendresse et dévotion.
Samuel
Benchetrit introduit un nouveau ton, il écrit la vie comme il
l’observe, et ça sonne juste. Il rend compte de ses drôleries et
de son côté absurde. Les personnages sont touchants de simplicité
et de vérité. Marie et Jean-Louis Trintignant nous introduisent dans
leur complicité, c’est un plaisir. Ils sont tellement vrais que la
comédie semble se confondre avec la réalité, on se demande si cette
histoire n’est pas la leur. A croire que la pièce a été écrite
pour eux, même si, confie Jean-Louis Trintignant, d’autres acteurs
prendront bientôt le relais. Une sorte de talent Trintignant 2 en 1,
que Samuel Benchetrit, après le succès de Poèmes
à Lou d’Appollinaire, a su réutiliser pour faire de sa pièce
une vraie réussite.
Quant
à Patrick Lizana, dans le rôle du pecnot de province, il sait
trouver sa place avec justesse dans ce couple si soudé du père et de
la fille.
C’est
émouvant, oui, mais c’est drôle, aussi. L’humour, la tendresse
et la dérision sont conjugués avec brio, et interprétés à
merveille par les comédiens. Le quai devient un lieu d’échange.
Les personnages, qui d’habitude ont peu l’occasion de parler, ont
ici l’opportunité d’exprimer leurs joies et leurs inquiétudes.
L’intrigue prend forme grâce à un jeu de symétrie assez subtile.
A chaque scène correspond un changement de positionnement sur les
bancs. Les sentiments des personnages se modifient, les duos se succèdent :
les deux hommes, le couple de jeunes amoureux, le couple père-fille.
Le
temps passe vite, dans ce chaleureux théâtre Hébertot, trop, peut-être,
s’il fallait formuler un reproche. Et s’il en fallait un deuxième,
on pourrait regretter la légèreté de l’intrigue. Mais son but
n’était pas de nous faire réfléchir, il était de nous toucher
sur le thème de la complicité et de la tendresse filiales. Le but
est atteint. Dans sa première pièce, Samuel Benchetrit touche juste.
On sort ému et heureux. Un vrai délice à ne manquer sous aucun prétexte.

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La
Maladresse des corps dans la lutte
Onze débardeurs au
Théâtre-Studio d’Alfortville
Jusqu'au 17 mars
Par Franz Johansson
Rien
de didactique dans cette pièce qu’Edward Bond a écrite en visant
particulièrement un public de jeunes gens. La mise en scène de Onze
débardeurs par
Christian Benedetti ne cherche nullement à atteindre la transparence
d’un message. C’est, au contraire, l’interrogation que veut
susciter cette suite brutale de tableaux où toute l’opacité et
l’énigme des êtres se trouve préservée.
L’affrontement,
le corps-à-corps, cette situation fondamentale au théâtre, il
semblerait qu’Edward Bond ait choisi de la porter à l’extrême
dans Onze débardeurs, au point
qu’on peut dire que la pièce ne se construit que comme une
juxtaposition d’affrontements successifs.
La
lumière se fait sur la scène. Une femme, incarnant l’autorité
d’un Proviseur, assène des réprimandes sur un jeune homme en
uniforme de lycéen. Face à elle, l’adolescent demeure muet,
immobile, inexpressif. Le discours du Proviseur passe du reproche à
l’injonction, de la tentative de persuasion à la menace, en se
heurtant toujours au même impassible silence. Puis le noir. Lorsque
la lumière se rallume, les personnages sont déjà campés dans leur
nouvelle position, prêts à nouveau pour s’affronter. Les scènes
sont des blocs de durée dont la tension se prolonge sans trouver à
aucun moment la voie qui lui permettrait de se résoudre, ni même
d’évoluer.
Ce
qui dérange le spectateur, ce n’est pas la progression de la pièce
par juxtaposition de tableaux – esthétique qui est loin d’être
rare au théâtre -, mais la brutalité du collage, la violence des
ellipses qui aboutit à un véritable bout-à-bout. Entre les différents
moments de la destinée de son personnage, le dramaturge se garde de
dessiner des transitions, des liens clairs de causalité qui
assureraient la linéarité et la continuité de l’intrigue. Il
tient, au contraire, à ce que chaque situation se referme sur sa
propre opacité.
Ainsi,
l’espace et le temps du drame gardent quelque chose d’abstrait ou
d’archétypal. La façon dont Christian Benedetti met en scène
ses acteurs rappelle les toiles de Francis Bacon, ces surfaces lisses,
ces plans géométriques sur lesquels le peintre a jeté un peu de
viande humaine. Le lieu théâtral est réduit à un sol et des
rideaux noirs. A l’intérieur de ce cube vidé de tout décor, les
corps entrent en lutte avec leurs cris, leur logorrhée ou leur
silence. Et à deux reprises, comme pour évacuer enfin
l’insupportable crispation des combats immobiles, le protagoniste
sort une lame et l’enfonce dans des entrailles humaines.
Jaillissement imprévu, incompris.
Bien
davantage qu’une leçon claire, le caractère énigmatique des
gestes est apte à éveiller une réflexion chez le spectateur, adulte
ou adolescent. Il suffit de mettre devant notre regard la gaucherie
d’un être qui hurle ou d’un être qui se tait, la maladresse
d’un corps qui frappe, la maladresse d’un corps qui s’effondre
ou qui meurt.

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Vivement lundi
Couples au Théo-théâtre
Jusqu’au 20 mai
Par Luc Bénazet
Scènes de duel
entre deux couples dans un salon cosy : d’un côté, les riches ;
de l’autre, les pauvres qu’on a invités. Les paris sont ouverts.
Ce vaudeville écrit sans méchanceté déroule le fil d’une
intrigue sans surprise. Morale de l’histoire : les riches ne
sont pas sans failles et les pauvres ne sont pas dépourvus d’esprit !
Projetés dans
l’apparence sociale, ils sont parfaits : travailleurs
responsables, riches propriétaires de leur appartement et
consommateurs de champagnes raffinés. Madame porte haut le menton, et
Monsieur a du maintien, bien que son pantalon soit trop long. Inébranlables
dans leur sentiment de puissance, ils sont également exemplaires en
matière d’ennui contemporain.
À l’angoisse des
dimanches après-midi tellement vides, ces trentenaires si fiers
d’eux-mêmes répondent par un jeu, dont ils maîtrisent les règles.
Leur passion a son rituel : inviter à la maison un autre couple,
mettre à l’épreuve le lien qui le fonde et, pour gagner, le détruire.
Les succès s’enchaînent,
jusqu’à ce que paraissent deux jeunes mariés, réchappés d’un
temps mythique, quand l’amour entre deux êtres suffit à les
combler. Le jouvenceau débraillé (Stéphane Botti) et la jouvencelle
attifée d’un affreux chouchou font une proie trop belle : ils
renvoient comme un mauvais miroir l’image de tout ce que nos héros
contemporains exècrent : niaiserie du sentiment, vocation
artistique affichée et dédain des biens matériels. Le jeu peut
recommencer. Mais, “ qui rit vendredi, dimanche pleurera ”.
C’est la philosophie de Sancho Pança : la roue tourne,
en effet. Ces jeunes tourtereaux se révèlent définitivement
incorruptibles et, en quelque sorte, complètement transparents.
Confrontés pour la première fois au risque de l’échec, nos héros
sont contraints à la surenchère. Ce faisant, ils se trouvent, non
plus en face d’un autre couple, dont la supposée médiocrité les
confirmerait dans leur vanité, mais en face d’eux-mêmes. Et dès
lors, ça craque de partout. Devinez
quoi ? Monsieur (Franck Chassagnac), qui plein de pognon se tient
si droit, ne bande pas si dur et Madame (Cécile Théodore), si exquisément
féminine, ne s’accommode pas si bien d’être sans enfant !
Le tempo de la pièce
est alerte et l’interprétation, vive, est cohérente avec le propos
de l’auteur (Christophe Botti). Il est certes toujours jouissif de
voir les masques des puissants tomber et de leur voler leurs riches
attributs. Mais ici, on
ne dépasse guère le propos initial. On a hélas tout vu des
personnages dès leur entrée sur scène. Seule Cécile Théodore, à
la fin, parvient à donner de l’épaisseur à son personnage, quand
revenue de ses certitudes, un profond désarroi l’envahit : sa
vulnérabilité révélée en dit long sur l’effort d’une vie vouée
à la nier.

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Accessoirement
vôtre
Les
Objets sont-ils ? au Théâtre de Proposition
Par David Fauquemberg
Réunissez
cinq clowns-comédiens aux personnalités hétérogènes, placez-les
sur une scène encombrée d’échafaudages et d’ustensiles étranges,
demandez-leur d’examiner pour vous cette chose banale et néanmoins
désarmante qu’est un objet. Laissez réagir pendant plusieurs séquences,
en faisant confiance aux talents occultes de l’imagination et à
l’art de la mise en scène. Le résultat, désopilant, est une création
inclassable, débordant d’humour et d’invention, quelque part
entre le spectacle de clown et le théâtre d’images.
L’un
des aspects les plus redoutables du travail théâtral, c’est
l’apprentissage des objets, que l’on appelle avec une désinvolture
fautive les accessoires, et de leur inaltérable présence. « Les
objets sont contre nous », s’inquiète Claire dans Les Bonnes de Genet, et tel doit être le cas dans bien des
cauchemars de comédiens, les veilles de première. Sur la scène du
Théâtre de Proposition, c’est une véritable invasion, capable de
dérouter le plus blasé des quincailliers. Les objets pleuvent,
s’entassent, se bousculent, se multiplient, à croire qu’ils se
reproduisent entre eux – pourquoi pas, d’ailleurs ? Et
pourtant, les cinq comédiens-clowns s’en jouent avec une facilité
déconcertante, et réussissent même à faire jouer l’inerte, à
projeter l’ « accessoire » sur le devant de la scène,
comme cette Cocotte-Minute descendant du ciel sous le feu des
projecteurs, gracieuse et starisée. Nous n’hésiterons donc pas à
parler de prouesse théâtrale.
« Objets,
que feriez-vous sans nous ? », lance l’un des
personnages, dans un ultime pied de nez, avant de disparaître pour
laisser la place à un étrange ballet de chapeaux, serpillières et
peluches pris de frénésie. Mais qu’on ne s’y trompe pas :
c’est justement le tour de force de la mise en scène et du jeu des
acteurs que de parvenir à nous faire croire que les personnages sont
débordés par les objets, et que ce sont en fait ces derniers qui mènent
le bal. Ainsi, la séquence « l’objet libère-t-il la femme ? »,
une tranche de vie de mères au foyer débordées, revisitée par un
chorégraphe sans nul doute bon pour l’asile, devient une scène
muette d’un grand burlesque.
Tout
y passe de la place des objets au théâtre (et donc dans la vie) :
l’objet-obstacle (la robe étriquée qui suffit à faire d’une
belle femme une grande dégingandée), l’objet-prétexte, l’objet-symbole,
l’objet-clin d’œil (les meubles Seventies
aux coloris, hum, douteux), auxquels se joignent une foule d’objets
non-identifiables. L’irrésistible séquence consacrée à la
question « objets et structure narrative, quel parcours ? »
reprend ainsi à son compte une vieille leçon de mise en scène :
d’une manière ou d’une autre, ce sont toujours les objets qui
tissent le lien d’une histoire. Parmi ce flot ininterrompu
d’objets, certains ont une identité fortement marquée. D’autres,
un peu moins, tel ce pot de caviar qui ne sait plus vraiment s’il
est… de droite ou de gauche ! Le décor lui-même, loin de se
cantonner à un rôle d’arrière-plan immobile et rassurant, se présente
comme un milieu bancal, incertain, menaçant, mais également comme
une intarissable source de surprises et d’inspiration.
Tout
cela fait de « Les Objets sont-ils ? » un spectacle
d’une grande poésie visuelle (vous ne regarderez plus jamais un
carton comme avant) et verbale, tant il multiplie en s’amusant les
points de vue sur notre rapport à la matérialité du monde qui nous
entoure, et sur le décalage irréductible entre nos mots et les
objets que nous essayons vainement de nous approprier par le langage.
Les personnages, livrés à eux-mêmes et bien embêtés par les
questions qui leur sont posées, semblent improviser leurs réponses
au fur et à mesure, et leurs gestes en disent bien plus long que
leurs phrases maladroites, côtoyant sans cesse l’absurde et
l’hilarant.
Quand
vient l’inévitable séance-diapos, les personnages improvisent un
discours sur les objets de leurs premières années, sans parvenir
vraiment à suivre la cadence, surtout quand le projecteur lui-même
(un objet, donc…) fait des siennes. Finalement, ce n’est que
lorsque l’un d’eux regarde ces objets avec un regard puéril et naïf,
et en parle sans honte avec les mots de l’enfance, que tout prend
sens. Et, en sortant, on s’imagine, rêveur, gamin devant un tel
enchaînement de miracles. Et alors, ce qu’on avait oublié pendant
tout ce temps revient à l’esprit : « Les Objets sont-ils ? »
est un spectacle destiné (entre autres) aux enfants…
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Vanne grandes ouvertes
Le Béret de la tortue au Théâtre du Splendid
Jusqu'au 24 mars 2001
Par Frédéric Cheminade
Bien mieux sur les planches que dans nos albums
photos, cette comédie nourrie de haine et de mauvais esprit met en scène
une situation que personne ne souhaite rencontrer. Réflexions et
vacheries sont les principales sources d'inspiration du texte et de
l'action pour des personnages férocement têtus.
Imaginez vous soudain pris de bonne foi, vous retrouvant coincé en
vacances pendant une semaine avec des personnes que vous n'auriez
jamais pensés aborder dans d'autres circonstances. Évidemment, c'est
décevant. Cela peut même devenir explosif quand c'est le cas pour
tout le monde. C'est exactement ce qui se passe pour Luc, Xavier,
Mireille et leur conjoint. Un homme propose à un de ses amis de venir
chez un autre de ses amis pour les vacances. Les deux amis de l'homme
ne se connaissent pas. Un "gauchiste" grincheux, dont on se
demande s'il travaille vraiment, se retrouve face à un "scout
attardé" maniaque de l'excursion et du timing. Pas de doute, les
vacances sont fichues.
Pendant quelques scènes les personnages se découvrent.
Les activités proposées par Xavier finissent par excéder Luc,
particulièrement le ''musée de la dentelle''. Alain, ou plutôt
Aalin, galeriste qui semble enfin sûr de son nouveau pseudo, bouquine
dans son coin un ouvrage sur la reproduction des caméléons.
Il voudrait bien profiter de cette semaine de repos pour goûter à
nouveau aux plaisirs conjugaux avec Mireille mais Mireille fait une
fixation sur les dépenses de la femme de Xavier qui l'empêchent de
tenir les comptes de "la caisse commune" avec équité.
Les personnages ne doutent jamais d'eux même, ce qui leur rend une
totale crédibilité lorsqu'ils s'engagent délibérément à créer
une situation pire que la précédente. En pareil cas, les gens se
quittent en général dans un semblant d'indifférence et l'affaire
est oubliée jusqu'à la prochaine fois. Alors, imaginez
vous soudain pris d'une mauvaise foi obstinée. En ne quittant jamais
le genre de la comédie, c'est pour une telle hargne qu'ont opté les
auteurs en créant une atmosphère chaotique où l'énergie se puise
dans l'engueulade.
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British Connection in Paris
Les Amuse girls au
Théâtre du Renard
Par Vladimir Mouveau
Un « three woman show » interprété par trois
femmes anglaises à l’humour léger et perspicace, qui rappellera
l’univers nostalgique des Singing in the rain et autres comédies musicales
américaines des années Broadway.
Le théâtre du Renard, agréable,
ancien, rappelle, par son architecture vétuste et les dimensions un peu
étroites de sa salle, un théâtre d’avant-guerre où se joueraient
de vieilles pièces oubliées. C’est sur une scène sans décor
apparent que viennent se placer, en arrivant des loges par derrière le
public, les trois actrices principales de ce spectacle.
Elles commencent par jacasser à mi-voix, par se pomponner,
se maquiller et se faire belles pour la soirée. Il est question,
semble-t-il, dans cette coquetterie anglo-saxonne exagérée, d’homme
et de séduction. On doit attraper un homme, il faut séduire et
satisfaire sa condition de femme exotique dans un pays où l’accent
Anglais possède des charmes plus établis que ceux évoqués
outre-manche.
La pièce est construite sur une série
de chansons et de mimes, qui s’ordonnent à la façon d’une comédie
musicale ou d’un spectacle de Music Hall. Divers registres sont passés
en revue, de la classique chanson de charme des années quarante au
« Je vais et je viens, entre tes reins » plus fouineur et
suggéré de Serge Gainsbourg. Les chansons sont accompagnées de jeux
de lumière et de mises en scène créatives, les femmes boivent sur scène,
dansent parfois, jouent en se servant de la musique ou du public.
Chacune des trois actrices possède
une voix et une personnalité propre. Ces personnalités semblent se
superposer à la voix pour appuyer l’effet du jeu. Ainsi la voix basse
a-t-elle un caractère autoritaire et affirmé, l’alto est plus mesurée
et romantique, la soprano est espièglement frivole. Il permet au trio
de composer de véritables morceaux de musique, entraînants et vivants,
expressifs et créatifs. Un pianiste vient accompagner le jeu des
actrices dès la fin de la formule à capella . Seul homme avec
elles sur scène il jouera aussi tant qu’à faire le rôle de « l’homme »
et constituera une proie unanime…
et pas toujours heureuse.
Les actrices, tandis que le
pianiste joue un morceau de son répertoire, dansent sur les touches
d’un clavier de lumière formé au sol par l’éclairage des
projecteurs. A chaque note, un nouveau pas sur une touche est faite. Le
spectacle regorge ainsi de créativité et de trouvailles.
Le show de Gillan Boughey, Susie
Firth et Karen Gluck est au final un show acceptable mais sans portée révolutionnaire
véritable. Si ce n’est le fait de voir jouer trois artistes issues
des limites extérieures de l’hexagone. Les spectateurs Ferrus de
trucages et d’inventivités, nostalgiques du passé et de la grandeur
de la comédie musicale, pourront néanmoins trouver leur compte dans
cet amalgame aux sonorités particulières.
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Si
loin, si proches
Puck en Roumanie au Théâtre de la Huchette
Par India Bouquerel
Si
loin, si proches.. .parce que deux sœurs s’éloignent sans jamais
vraiment se séparer ; si loin si proches, c’est aussi l’étrange
sensation que procure la pièce : celle d’avoir pénétré
l’intimité des deux protagonistes. Puck
en Roumanie est
admirablement mis en scène : Rachel Salik réussit le prodige
d’ouvrir l’espace minuscule du Théâtre de la Huchette pour y faire
parler le monde... par la voix de Ionna et d’Alexandra.
Tout
près de nous, devant le rideau, une planche en bois relie la scène aux
fauteuils du premier rang. Pour installer ses actrices plus près de
nous, Rachel Salik a rétréci la salle de la Huchette, déjà
minuscule. Le théâtre de la vie de Ionna et Alexandra, sont des
espaces traversés par des corps : les leurs et ceux des autres,
qu’on ne voit pas ou presque. C’est d’abord et toujours la chambre
où les deux sœurs se retrouvent, s’endorment ensemble puis se
quittent, ce sera d’ailleurs le décor de toute la pièce. Tous ces
lieux de passage sont gris comme des uniformes : une zone de
transit pour les étrangers, le bureau d’un éditeur, les coulisses
d’un grand magasin, une cabine téléphonique, les rues de Bucarest et
celles de Lausanne.
Parfois, Alexandra
l’exilée pose son corps nerveux sur la planche de l’avant-scène.
La vie prend alors les couleurs du songe. Le rideau grenat se referme à
moitié, plongeant dans l’ombre la chambre, là-bas, en Roumanie.
Ionna apparaît, reine des fées coiffée d’une couronne de fleurs écarlates.
Quand Titania embrasse son Obéron, il n’y a plus ni Roumanie ni
Suisse Romande. Disparaît aussi cette peur d’une langue nouvelle évoquée
par Alexandra juste avant de partir pour l’étranger. Entre le Roumain
et le Français, il y a l’anglais de Shakespeare. Ainsi se fait le
lien entre la langue maternelle et la langue apprise au bord d’un lac,
dans un pays sans mer. Le Songe d’une nuit d’été n’est ni
raconté, ni récité. Il est dit et chanté en même temps, comme dans
la vie rêvée des fées. La beauté étonnée de Marie Cuvelier,
admirable, rend presque inutile une scène ultérieure où le même Songe
est parodié dans une chansonnette. R. Salik renvoie d’ailleurs à
l’arrière-scène un second degré qui n’a pas grand sens ici.

Les
changements de rythme sont en revanche très réussis portés par une
Yvette Caldas toute en accélérations et arrêts soudains. Pour sa sœur,
Alexandra a traduit de l’anglais les sortilèges de Puck, un nom comme
une bulle qui éclate. Une fois là-bas, elle lui écrira sans cesse,
pour garder le lien, comme on dit, et surtout pour ne pas perdre sa
langue. Mais un jour, c’est le drame, comme au théâtre. L’ancien
amoureux de l’une, brillant crétin au service du régime de Ceaucescu,
est devenu le mari de l’autre. Alors, plus de lettres de Suisse, plus
de coups de téléphone. Seul un long silence au bout du fil laisse
penser qu’il y a encore quelqu’un de l’autre côté de la scène.
Pendant presque 10 ans, le lien se brise, la voix se tait. Y. Caldas se
cale sur les trois marches qui descendent de la scène, la tête calée
contre l’alarme à incendie. Chemise pelle à tarte, bottines en daim,
Alexandra regarde passer les années 70 en fumant des cigarettes.
Anglaises.
Tout le travail d’Anca
Visdei et de Rachel Salik porte sur l’écart qui se creuse entre les
deux femmes, si loin, si proches... Leur lien épistolaire est comme une
planche peu sûre, jetée au-dessus de l’abîme
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