Consulter le dossier : Shakespeare et la Compagnie du Soleil Bleu

L'image du miroir est parfois crue et vraie, parfois flatteuse ou déformante. Dans le miroir, les gens du théâtre -metteurs en scène, écrivains, comédiens,…- s'observent les uns les autres pour guider l'œil du spectateur.

 

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Charly et ses drôles de… petites chiffonnières
Fermée pour inventaire, au théâtre Dunois

par Vladimir Mouveau

Laurent Terzieff, Le fils Courage
Bertol
t Brecht poète, au Théâtre Molière-Maison de la Poésie
 Par Serge Latapy

Retraite mode d’emploi : deux versions de la vie
Loin d’Hagondange et Faire bleu, au Théâtre de la Commune
Par Marie Fine

De la chair en enfer
Huis Clos, au Théâtre Marigny
par Eléonore van den Bogart

Shakespeare en fête et en musique
La Nuit des Rois, à l’Espace 89
Par Marie Fine

Une Nuit tourbillonnante et légère
La Nuit des Rois, au Théâtre du Lucernaire
Par Marie-Brune Mauvernay

Le magnétisme des pôles
Pôles, au Théâtre  Paris-Villette

Par Serge Latapy
"J'ai vu un dingue" 
Eric Lareine, au Théâtre des Déchargeurs

par Vladimir Mouveau
Pouvoir et castration
L’Orage, aux Laboratoires d’Aubervilliers

Par S. Clément

Stances de la trace
…d'un Faune (éclats), au Théâtre de la Cité International 
Par Cyril Carret

Une magistrale distillation de caricature et de réalité
Les Fourberies de Scapin, au Théâtre Fontaine
par Fabrice Rolland

La biche sur la butte aux cailles
Monsieur Labiche, au Théâtre des Cinq Diamants

Par Hermann Lugan

Prucnalissime Anna
Ma sœur, la vie, au TILF
Par Jeanne Le Gallic

Poète civil
Pasolini, au Théâtre de la Bastille
Par David Fauquemberg
Une noblesse qui s’en allait à travers champs...
Le Mariage de Figaro, à l’Espace Jemmapes
 par Vladimir Mouveau 
Un zeste d'orange pour remettre son couple en forme
Bergamote et l’ange, au Théâtre Hébertot
Par Diane Valemblois
Une leçon au poil !
Poilus, à l’Espace La Comédia
Par Hannah Zerbib
La leçon de juste conduite
Règle du savoir vivre dans la société moderne, au Tremplin Théâtre
Par Vladimir Mouveau

Catharsis-Spectacle
Le monde à l’envers !, au Théo-Théâtre
par D.Bailly

Under Construction
Point Blank, au théâtre de la Cité Internationale
Par Frédéric Cheminade.
Shakespeare le fantastique
Cymbeline, au théâtre des Amandiers à Nanterre
par Gabrielle Laurens.

Petites médisances entre amis
Isma ou ce qui s’appelle rien, au Théâtre de la Tempête-Cartoucherie
Par Jeanne Le Gallic

Maléfique Ubu !
Ubu, au théâtre de la Cité Internationale
Par Vladimir Mouveau

Quelques mots simples pour une vérité qui tue
Une chatte sur un toit brûlant, au théâtre de la Renaissance
Par Frédéric Cheminade
Deux hommes en colère
Karma, au Studio des Champs-Elysées
Par Annette Sion
Et les derniers seront les premiers
Le cochon noir, au Théâtre de la Colline

Par Frédéric Cheminade
Le bain glacé de l’Histoire
Auprès de la mer intérieure, au théâtre de Gennevilliers
Par Serge Latapy
Dialogues de bêtes
Animaux suivis d'autres animaux, au théâtre Paris Villette
Par Gabrielle Laurens
Un air de famille
Sarcelles-sur-Mer, au Théâtre de la Tempête-Cartoucherie
Par Serge Latapy
Des femmes et des DOM
La soufrière,
au théâtre de l'Epée de Bois-Cartoucherie
Par Gabrielle Laurens
Envie à mort
Extrême nudité, à l’Essaïon de Paris
Par Frédéric Cheminade
Épithalame
L'origine rouge, au Maillon à Strasbourg
par Eléonore van den Bogart
La banlieue dans les quartiers chics
Le Squat, au Théâtre Rive Gauche
par Diane Valemblois
 

 

 

Charly et ses drôles de…  petites chiffonnières 
Fermée pour inventaire au théâtre Dunois
par Vladimir Mouveau

Ce sont quatre jeunes et jolies filles, inspirées chacune par un talent différent ; l’une est clarinettiste, l’autre joue du piano, les deux dernières sont à tour de rôle plasticienne et marionnettiste ; quatre belles et adorables créatures, débrouillardes et bricoleuses jusque dans le bout de leur doigt, qui nous servent, pour le temps d’une soirée, un conte pour enfants merveilleux…

« Fermée pour inventaire » est une œuvre de fiction, construite de toute pièce par quatre adorables petites actrices, sorties de la gaucherie bien avant l’âge...

La scène est affublée d’une sorte de manège pour enfants du siècle dernier, fabriqué par les comédiennes elle-mêmes, en toiles de tissus, contreplaqués et colifichets en carton-pâtes, mouluré, décoré et vernis comme au temps des distractions de nos grands-parents. Les costumes sont de confection maison jusqu’aux marionnettes que les filles se sont attachées à fabriquer elle-mêmes. 
Deux petits postes de garde en bambous, de part et d’autre de la scène enchantée, abritent les deux musiciennes. Ces dernières se chargent des « effets spéciaux » de la pièce tandis que les marionnettistes, sur le manège, dans le manège, et autour de ce dernier, font vivre la mise en scène. Les musiciennes bruitent, lancent les musiques, activent les éclairages, et prennent même part à l’histoire puisqu’elles disent tout haut les « pensées » des personnages, chantent lorsqu’il faut accompagner leurs tristesses ou leurs joies. On se croirait dans une salle de classe de maternelle, recomposée artistiquement par le talent de grands professionnels du spectacle.

L’histoire est celle du temps et de la vie, du rêve ; deux frères inventent une machine à arrêter le temps lors des rêves, afin de redonner à ces derniers la place qu’on leur prend si hardiment dans une société « minutée » par la folie humaine, par l’exercice de la compétition et du rendement. C’est une série de circonstances qui se passe dans un décor plus imaginatif encore qu’une toile de Dali et qui évoque la perversion de la société moderne, ses abus.

Le jeu des marionnettistes est rigolo. Deux univers se juxtaposent : Celui des rêves, lorsque les deux frères se retrouvent à voyager dans le rêve ; on a alors affaire à un jeu de marionnettes de tailles réduites, et celui de la réalité, lorsque les frères sont au dehors de la machine, dans la vraie vie ; on se retrouve alors avec le jeu des actrices elle-mêmes, portant juste en guise de « marionnettes » au bout des mains, le masque de leur personnages. Leurs vraies têtes et le reste du corps est caché par des vêtements et toiles noires. L’effet de cette mise en scène est surprenant. S’il choque au départ par la nouveauté peu commune de sa conceptualisation, il finit par véritablement s’imposer au spectateur comme un genre théâtral tout à fait nouveau et intelligent. C’est une véritable petite révolution dans le monde du spectacle que ces drôles de fille ont initié… Leur maîtrise de l’art théâtral et du rythme, du jeu et des effets spéciaux est aussi incontestablement sans comparaison dans l’univers du spectacle. Les artistes terminent leur « show » en se regroupant toutes les quatre sur le devant de la scène et en entonnant elles-même, en manière de salutation finale au public, une chanson de remerciements et les vœux de bons souvenirs pour leur création…

On est charmé, du début à la fin de la représentation. Ce sont vraiment de drôles de petites chiffonnières…nom de leur compagnie.

 

 

Le magnétisme des pôles
Pôles, au Théâtre de Paris Villette
Par Serge Latapy

 

Premier volet d’une trilogie présentant l’univers de l’écrivain et metteur en scène Joël Pommerat, " Pôles " est aussi un véritable courant d’air théâtral, très attractif.

Une cantatrice amnésique qui ne chante plus, qui se souvient à peine qu’elle fut actrice. Un assassin presque muet qui ne s’explique pas le meurtre de sa mère, un sculpteur taciturne qui n’expose pas, un écrivain qui n’arrive plus à écrire, un musicien dont on entendra jamais l’instrument. Une humanité frissonnante qui tente encore de ce battre contre ce froid – sûrement, dit la cantatrice, un vent venu des pôles – soufflant sur les esprits et les corps.

" Pôles " peut se résumer ainsi, dans cette somme de destins échoués, cette métaphore de l’impuissance humaine. Mais ce qui fait la force d’attraction de ce spectacle réside d’abord dans la manière dont la compagnie Louis Brouillard parvient à faire prendre corps au langage particulier de son auteur-metteur en scène, Joël Pommerat. Cet étrange objet, parvenu à la latitude du théâtre de Paris-Villette, est aussi le produit d’une véritable expédition théâtrale, le rendu d’un travail collectif de longue haleine (certains suivent le dramaturge depuis sa première création, il y a dix ans), toujours en cours.

Ecrivain aussi insatisfait que les personnages qu’il imagine, directeur d’acteur exigeant en perpétuelle recherche, Joël Pommerat a en effet monté la pièce il y a quelques années avant de proposer cette ultime création, premier volet d’un triptyque qui compte aussi " Treize étroites têtes " et " Mon ami ", joués jusqu’en janvier.

Que veut dire ici cet auteur encore inédit et metteur en scène atypique, qui se qualifie lui-même d’ autodidacte
Peut-être rien de plus que ce qu’il a écrit, dans sa langue qui ne cherche jamais le style, ni l’effet. Rien de plus que ce qu’il montre dans un travail centré avant tout sur la voix, sur l’intériorité émotionnelle de l’acteur et pour lequel il a visiblement sollicité ses comédiens, peut-être jusque dans leurs propres faiblesses, leurs failles. Tous parviennent en tout cas, avec une grande sobriété, à restituer la complexité, somme de désirs refoulés et de blessures enfouies, de leurs personnages.

C’est le cas de l’ambivalente Saadia Bentaïeb, étonnante de fragilité et de force, qui promène tout le long de son impressionnant parcours son physique vulnérable et sa voix singulière. C’est le cas de Pierre-Yves Chapellain, en matricide désemparé ou d’Alex Meunier, son double plus âgé de vingt ans devenu obèse et aphasique. Tous jouent sur le rythme lent imposé par la mise en scène qui a également choisi, pour renforcer l’écoute, de doubler les voix d’un dispositif de microphones. Les puristes peuvent regretter l’artifice mais l’effet, qui permet aux comédiens de jouer au plus près leur partition intimiste, est convaincant. L’éclairage crépusculaire, capricieux, utilisé parfois à rebours des conventions théâtrales  renforce aussi l’attention en même temps qu’il suggère, en masquant les corps, ce qu’il y a de plus impénétrable dans les esprits.

La lenteur du rythme n’est peut être qu’une apparence, contrebalancée en tout cas par l’étonnant dynamisme de la mise en scène, qui se joue sur un tempo presque cinématographique. Joël Pommerat a d’ailleurs beaucoup emprunté au genre : coupes abruptes et noirs, raccords incongrus, flash-back, angles et contrechamps surprenants. Ajoutons qu’il ne renonce ni à l’humour, tendrement ironique, ni au spectaculaire – les scènes traumatiques, notamment celles du matricide et d’une représentation théâtrale inversée, sont à cet égard très réussies. Dans ces conditions, la fluidité que la troupe sait donner à la narration est une autre prouesse.

Dans le théâtre de Joël Pommerat, rien ne s’explique, rien ne se résout vraiment. Ses personnages s’exposent entre parole et silence, mémoire et oubli, mouvement et inertie. Livrés aux caprices magnétiques de forces contradictoires, ils laissent les mots, les émotions, les sens ouverts. Après la fin plutôt abrupte, le public se questionne, les comédiens n’osent répondre. 
Le metteur en scène non plus. Il avoue qu’il s’interroge encore, qu’il n’en finira peut-être jamais. C’est encore ce questionnement, cette ouverture qui font la force de cet univers étrange, à découvrir.

Laurent Terzieff, Le fils Courage
Bertolt Brecht poète au Théâtre Molière-Maison de la Poésie 
Par Serge Latapy 

 

Mettre en bouche et en espace une partie de l’œuvre poétique de Bertolt  Brecht, singulièrement méconnue en France c’est l’ambition de Laurent Terzieff, acteur altruiste et vampirique, qui porte à bout de bras l’essentiel de cette  performance. 

 

Bertolt  Brecht n’est pas seulement ce dramaturge incontournable, unanimement reconnu mais assez peu joué en dépit de son statut d’inventeur d’un nouveau théâtre et de son  accession au rayon des classiques-contemporains. Il est aussi l’auteur d’une vaste œuvre poétique, pour le coup quasiment méconnue en France. Le mérite de Laurent Terzieff est de ressusciter ce verbe en donnant, en une quarantaine de courts extraits, un aperçu de cette production multiforme. Personne sans doute, n’était plus qualifié pour ce faire, que cette figure emblématique du théâtre expérimental, bref que ce digne héritier (entre autres prestigieuses filiations) du maître allemand qu’il a connu et pour lequel il brûle d’une flamme toujours ardente – ceux qui se porteront à la Maison de la poésie ne tarderont pas à s’en apercevoir.  

Des premières pièces de jeunesse à la maturité de l’auteur (1915-1944), le montage de Laurent Terzieff fait ainsi découvrir une œuvre ludique ou plus sombre, surprenante. On se dit à l’écoute que Brecht a peut être conduit sa poésie comme son théâtre, habillant un propos parfois complexe de mots toujours simples, faisant mine de respecter un art très maîtrisé pour jouer de subtiles distorsions, d’étranges dissonances. De la comptine à la chanson de marin, de l’ode au journal, on retrouve ce souci de mettre la forme à distance, d’ancrer ses mots dans son temps, dans la noire réalité de l’exploitation universelle, l’exil ou la guerre. On ressent la solitude de ce perpétuel émigrant, dont l’extrême lucidité se fait étrangement prophétique. On découvre aussi, le long de ce qui peut s’apparenter à un carnet de bord poétique, un aspect plus intime de l’homme, cynique ou tendre, orgueilleux ou pudique, pessimiste ou utopique. 

 La mise en espace de Laurent Terzieff, sobrement classique, vise à coller au plus près au texte. Le plateau et les corps de ses deux compagnons de route (Pascale de Boysson et Philippe Laudenbach) sont plongés dans l’obscurité, tandis qu’une poursuite lumineuse se fixe sur les visages qui s’appliquent, avec une relative économie de moyens, à restituer la fluidité du langage. Le découpage des figures et leur projection dans l’espace suffit alors à rendre à l’ensemble une teinte plus expressive, rehaussée parfois de quelques illustrations sonores, bruits de fond ou petites musiques se mariant assez bien avec la musicalité de Brecht (du moins, telle qu’elle est restituée dans la traduction utilisée, dont l’auteur, curieusement, n’est pas nommé). Tout cela passe assez bien, même si les deux partenaires du metteur en scène, un peu trop monocordes, ne forcent pas trop ni leur talent, ni le texte. 

Reste Laurent Terzieff, superbe et généreux, qui porte à bout de ses long bras ballants l’essentiel de la performance. Laurent Terzieff avec son visage en forme de manifeste expressionniste, son souffle épique et sa présence, tellement envahissante qu’elle devient porteuse d’un sérieux effet de distanciation. Laurent Terzieff altruiste et vampirique, revigorant et maladif, enthousiasmant et inquiétant, peut-être aussi timbré que sa voix d’outre-tombe. Laurent Terzieff rendant hommage à Bertolt Brecht, consacrant cet auteur mythique et participant aussi, peut-être sans le vouloir, à sa propre mythification.   

Retraite mode d’emploi : deux versions de la vie
Loin d’Hagondange et Faire bleu au Théâtre de la Commune
Par Marie Fine

 

Comment faire face au temps libre de la retraite quand on n’y est pas préparé ? L’auteur et metteur en scène J. P. Wenzel propose un diptyque naturaliste sur deux façons d’aborder cette période de l’existence, à vingt-cinq années d’intervalle. Sans pathos, il présente un portrait impitoyable du monde ouvrier confronté à l’angoisse du vide. Deux pièces à voir absolument, dans l’ordre et à la suite.

 

Il est en effet possible de ne voir qu’une pièce un soir, mais l’ensemble proposé ici ne prend réellement sens que dans la continuité et l’affrontement de ses deux parties. La première pièce Loin d ‘Hagondange a été écrite et présentée par Jean-Paul Wenzel en1975 et reprise peu de temps après par Patrice Chéreau au TNP, bouleversé par « l’histoire de deux personnes qui n’ont pas d’histoire - deux personnes comme on en voit peu au théâtre : les auteurs les convient rarement sur un plateau... » Cette pièce relate le désarroi d’un couple de retraités, anciens ouvriers des sidérurgies d’Hagondange, fraîchement installés à la campagne, et n’ayant aucun repère face à ce nouveau temps, ce nouveau mode de vie qui leur est accordé. 

Désemparé, l’homme recrée dans sa maison, la structure même qui l’a contraint sa vie durant : son atelier, dans lequel il passe de plus en plus de temps « son usine » dans laquelle il se rend à heure fixe et en tenue d’ouvrier. Il s’agit pour lui de structurer ce vide auquel il n’a pas été préparé, et son seul modèle, sa seule alternative semble être la reproduction de ce qu’il a toujours connu. Comme il le proclame lui-même, tant qu’il travaillera, cela signifiera qu’il n’est pas mort.

L’auteur enferme ce couple désemparé dans des situations simples, présentées sous le mode naturalisme : tout semble réduit à une quotidienneté très peu théâtrale : les repas, et la qualité des rillettes, les distractions artificielles, l’achat d’un feu de cheminée factice en plastique-les nuits, passées à observer les mouvements lents du réveil. Les scènes très brèves se succèdent dans une grande simplicité, comme si l’auteur cherchait non pas l’événement, l’acte théâtral, mais justement ce qui s’y oppose, la naissance du rien, de l’ennui. Des petites tranches de vie non spectaculaires donc, mais qui petit à petit imprègnent le spectateur d’un malaise indécis : on ne sait plus si cela sonne très faux ou terriblement juste, si les silences et les chansonnettes qui se succèdent ne sont pas finalement les plus purs spectacles du désespoir de la vieillesse.

 L’aliénation au travail était la réponse proposée en 1975 par l’auteur à cette question de la retraite subite des ouvriers. En 2000, Jean-Paul Wenzel propose une nouvelle version de cette période étrange de la vie.

 Faire bleu La deuxième pièce présente un autre couple d’ouvriers, qui pourraient être les enfants du premier, vivant loin d’Hagondange une retraite difficile. L’ancien site des mines a été remplacé par un parc Shtroumpf et ce sont les enfants des anciens sidérurgistes qui y travaillent... Vêtus de bleu. La gestion du temps libre a changé : l’homme a transformé l’atelier en vidéothèque et passe ses journées devant des cassettes vidéos qui le sortent de sa réalité. La distraction à outrance permet de compenser le vide, et qui a dit qu’un roi sans divertissement était un homme plein de misère ? L’homme s’intéresse au monde, à sa naissance, au cours des étoiles, rattrape le temps perdu à ne pas savoir et court littéralement après lui. Toujours en jogging, proche de son vélo d’appartement, il accrédite les publicités modernes sur « la deuxième jeunesse de la retraite ». 

Quel est le plus grand leurre ? Courir après le temps perdu ou nier, comme en 1975 qu’un temps nouveau était accordé ? L’auteur ne tranche pas ; il met face à face deux façons de vivre, apparemment éloignées, et pourtant... Par un dispositif scénique ingénieux, le décor de la première pièce est simplement inversé : même pièce nue, même toile bleue artificielle pour signifier le ciel bleu de la campagne. Seul, le bar américain a remplacé la table de cuisine et la télévision la gondole vénitienne. On n’entend plus le tic-tac du réveil mais le ronron rassurant du lave-linge. Par de simples petites transformations, l’auteur en dit plus sur l’évolution de la société que bien des discours. Le travail de transformation des comédiens en est le parachèvement. Leur corps semble s’être adapté à l’époque : ce sont les mêmes que dans la première pièce et pourtant tout en eux raconte une autre existence. Monique Brun, fatiguée dans sa blouse des années soixante-dix, vieillie par une coiffure grise informe, sacrifie au jeunisme actuel dans la deuxième partie : moulée dans des vêtements fantaisie, elle arbore un brushing auburn flamboyant qui lui ôte dix ans... Un seul corps pour deux époques et nous pouvons lire à travers elle l’évolution du regard que la femme porte sur elle-même depuis 25 ans. Dans le dynamisme de son corps et le souci de sa ligne, ce n’est pas simplement une coquetterie que nous percevons, mais bien le rapport nouveau à sa propre identité que cette femme entretient. Olivier Perrier n’est pas en reste, qui passe du papi tranquille, gros velours et chemise à carreaux, au « senior dynamique » des publicités, zappant en éternel jogging du matin jusqu’au soir. Rien ici n’est anecdotique, car la recherche d’une apparence correspond aux mouvements profonds de la personnalité.

Après une crise violente, on retrouve le personnage, fantomatique dans ses habits blancs, ayant gagné en quelques jours les années qu’il s’acharnait à perdre auparavant. Le geste las, une parole rare, tout fonctionne comme un signe de mort sociale, de mort à soi. Les comédiens sont ici d’une force exceptionnelle : leur façon d’habiter le silence, ou de regarder les petites choses est d’autant plus fascinante qu’elle est extrêmement périlleuse. Il est dur d’incarner cette inaction au théâtre, d’accepter de n’être rempli que par la projection du spectateur, de ne pas proposer une partition éblouissante. Mais il n’y avait pas d’autre manière de faire parvenir ce texte dense et la simplicité du jeu n’a d’égale que sa réussite. Il faut voir ces deux pièces, l’une après l’autre et dans l’ordre, car ces petites phrases qui semblaient anodines dans la première partie trouvent leur sens dans leur répétition 25 années plus tard. On nous dit que tout a changé, que le monde du travail a su donner une place et une dignité à ses retraités, mais rien n’est moins certain, et ces deux pièces agissent en cela comme un coup de fouet.

Enfin, la version intégrale proposée le week-end permet aux spectateurs de se réunir autour d’un repas -potée et fromage- entre les deux spectacles. Une façon chaleureuse de discuter avec son voisin de table de sa famille et de notre perception du temps qui passe... Avant que le temps ne nous rattrape dès le début de la deuxième pièce !

 

 

De la chair en enfer
Huis clos au Théâtre Marigny
par Eléonore Van den Bogart

 

Au lever de rideau, un salon bourgeois, sobre, calme, velouté. L’homme qui vient briser la sérénité du lieu est agité, nerveux, à tel point qu’on se demande si le comédien ne supplante pas quelque peu le personnage. Garçin (François Marthouret) est le premier à franchir le seuil. Il a conscience de son état, il en a peur. L’agitation qui l’anime nous induit en erreur.
Cet homme là n’est pas mort, il ne peut être mort !
Après un court instant, on s’aperçoit alors, que la sobriété de la mise en scène de Robert Hossein, exquise, délicate, sert en tout point le texte de Sartre. Les faiblesses de l’Homme, n’ont pas besoin d’artifices pour éclater au grand jour.

Quels drames ont-ils commis pour en arriver là ?
Un homme, deux femmes, trois personnalités admirablement dessinées. Seule Claire Nebout dans le rôle d’Ines, lesbienne maîtresse femme, a tendance à en rajouter. Un personnage typé sur un physique naturellement typé suffirait amplement. Il est dommage qu’elle s’abandonne à ce  " jeu pléonasme ".
Un portier livide, glaciale, implacable, (Yves le Moign’) dresse le tableau : tout est simple, beaucoup plus simple qu’on ne l’imagine.
Chacun de ces damnés se retrouve face à face et pourtant seul chacun, derrière son propre mensonge. Les jeux sont en demi-teintes, de vraies fausses émotions cachant quelques vraies faiblesses humaines. Montre-moi tes yeux, que je lise ton âme…L’attaquant attaqué se protège, puis attaque à nouveau qui par ses charmes, qui par ses armes… Nous tombons tous dans le piège de la conscience des autres. Le rythme est soutenu, comme un nerf bandé, comme une peur, à vif, soutenu comme la vie faite de chair et de sang.
Parce qu’il s’agit bien de vie.

Claire Borota excelle dans ce personnage minaudant, charmeur, prête à tout pour un peu d’amour. Une Estelle légère, qui s’enivrait de superficialité sans peser le poids des conséquences. Elle nous touche et nous révulse tour à tour. Dans ce nouveau domaine, au delà de la mort, pas de miroirs (pauvre Estelle), pas de fenêtres, pas de lit puisque ici on ne dort pas.

On jouit à l’état brut ou on faiblit à jamais. Dans cet espace clos, sans issus, sans espoir, nos trois personnages porteront éternellement tout le poids de leur peine et l’auteur de la Nausée de dire " L’enfer c’est les autres ", point sur lequel Robert Hossein n’hésitera pas d’appuyer.
Une bande audio de Sartre pour tout argument introductif nous place, nous, spectateur, en position d’observateur. Notre jugement brutal vient alors se rajouter à ce jugement dernier, il s’abat irréversiblement, à notre insu, sur nos trois protagonistes. Cette interactivité continue vient s’inscrire dans l’intemporalité de l’œuvre, comme une touche supplémentaire.

Le schéma fonctionne à merveille, et l’on s’implique... et l’on finit par juger.
Robert Hossein agit en amoureux de la langue et dans le plus grand respect de l’auteur à tel point que ce n’est plus le Huis-Clos de Hossein auquel nous assistons mais bien à celui de Sartre.
Il n’est qu’un intermédiaire, nous ne sommes tous finalement que des intermédiaires.
Le metteur en scène et les acteurs nous lient ainsi à leur cause. Nous avançons avec eux, main dans la main, jusqu’aux derniers mots  que l’on aimerait bien pour une fois prendre au mot.

-" Eh bien continuons … "

 

Shakespeare en fête et en musique
La Nuit des Rois à l’Espace 89
Par Marie Fine

Une des plus belles comédies de Shakespeare sur le sentiment amoureux, servie par une troupe enthousiaste et généreuse qui fait la part belle à l’inventivité scénique et à la musique. Celle-ci, écrite entièrement pour le spectacle, est interprétée sur scène par de talentueux musiciens. Un spectacle gai et allègre, qui renoue avec la tradition populaire du théâtre élisabéthain.

 

« La Nuit des Rois, ou ce que vous voudrez » annonce Shakespeare en guise de titre. Et ici le sous titre pour le moins énigmatique est à prendre au pied de la lettre. Nul roi dans cette intrigue _le titre provient du nom du soir durant laquelle la pièce devait être jouée originellement, la nuit des rois, ou l’Épiphanie _ mais un entrecroisement d’hommes et de femmes en quête d’amour et de reconnaissance. Chacun pourrait définir la pièce selon l’axe qui le touche le plus : s’agit-il d’une pastorale naïve, relatant la séparation et les tendres retrouvailles d’un frère et d’une sœur séparés par le destin  ou d’un conte sur la cruauté de l’amour, dans lequel chacun aime en vain celui qui lui échappe ?
On pourrait aussi bien privilégier une farce moqueuse sur la vanité des hommes et leur dur châtiment... Les intrigues se mêlent et c’est la force de cette mise en scène que d’avoir su dégager une cohérence et une grande lisibilité à ce motif complexe. En privilégiant un espace simple et fonctionnel tout d’abord, puisque le cercle : mémoire du plateau élisabéthain et cirque ludique dynamise les entrées et les sorties en permettant aux comédiens tout un jeu d’annonces et de parades.

Cette simplicité du plateau est à mettre en rapport avec l’histoire même de cette troupe qui se définit comme itinérante, ayant appris à jouer en extérieur, sur les places des villages visités.

Cette influence du voyage est partout sensible : mélange des origines et des styles, masques de commedia et farces de clowns, costumes orientaux et perruque aux couleurs électriques.

L’influence du théâtre itinérant est également présent dans la qualité du jeu : tout passe à l’énergie et au plaisir, car les comédiens viennent chercher le public, l’entraînent avec lui dans cette course énergique. Comme si rien n’était acquis une fois pour toutes, et qu’il fallait s’adapter chaque soir à ce nouveau public. La force du spectacle repose sur cette confiance faite aux comédiens : ils passent la rampent et comme ils le chantent si justement à la fin, tout a été joué pour nous.

« Joué », et dans tous les sens du terme, car on ne rendrait pas justice au spectacle en omettant sa valeur musicale. « Si la musique est source d’amour » : ainsi commence la pièce de Shakespeare et cela prend ici tout son sens. L’entrée du spectateur se fait en musique, puisque trois musiciens l’accueillent : contrebassiste, guitariste et violoniste, en jouant des airs folkloriques empruntés à la musique traditionnelle roumaine, yougoslave et bulgare. Il ne s’agit pas seulement d’une ouverture, les musiciens accompagnent les comédiens chanteurs, bruitent leurs numéros ou jouent parfois avec eux. Presque toujours présents, ils sont comme la ligne conductrice de ce spectacle. La musique et les textes des nombreuses chansons, entièrement composées pour l’occasion, donnent au spectacle son rythme et sa portée. Force des chants de groupe dynamisant l’intrigue ou émotion des chansons solitaires, la musique est reine et permet aussi bien de synthétiser une scène très longue que de ponctuer un moment charnière, comme le prologue ou l’épilogue de la pièce.

 

L’important ici n’est finalement pas tant qu’une femme tombe amoureuse d’une autre femme. Qu’un valet avoue son amour immodéré pour son maître ou qu’un homme ridicule soit puni à l’extrême pour son arrogance. Ce qui triomphe, au delà de ces ambiguïtés et de ces vices, c’est le rythme des chansons qui pousse les êtres les uns contre les autres dans un rythme de fête.


 

Une Nuit tourbillonnante et légère.
La nuit des rois au  Théâtre du Lucernaire
Par Marie-Brune Mauvernay

 

La Compagnie des Zébulons vous invite à une « Nuit des Rois » endiablée. Une mise en scène astucieuse, un décor plus que minimaliste et dix jeunes comédiens nous projettent dans une tragi-comédie aux costumes bariolés et au rythme effréné. Pas une minute de répit dans ces cinq actes de Shakespeare où l’on rit aux larmes.

Les planches du Lucernaire voient se succéder tragique et comique à la cadence des entrées et sorties de scènes incessantes et tourbillonnantes de comédiens généreux.

 

Cette pièce appartient au registre tragique. Un sujet cher à son auteur : l’être humain, ses folies, ses faiblesses et ses incohérences est abordé, ici, sous l’angle de l’amour : l’amour impossible, l’amour refusé, l’attente déçue, la passion sans issue. Chaque personnage est une caricature d’individu et l’interprétation des Zébulons en accentue ce trait. Un Duc éperdument amoureux, nous apparaît dans des transes délibérément exagérées qui ont tout d’une danse primitive, hystérique, et n’évoquent rien du registre amoureux. Le décalage prête à sourire, à rire même, osons le dire !

Ces caractères tracés à gros traits sont bien loin de la réelle complexité de l’être humain. Les personnages en deviennent même surréalistes et donc peu crédible au sens tragique du terme d’autant que les ficelles de l’intrigue sont évidentes, le dénouement évident.

L’aspect  comique domine donc tout au long de la pièce dans la plus pure des traditions shakespearienne. L’objectif des zébulons est de nous toucher, et ils y parviennent puisque toute la salle rit aux larmes. 

Une fine équipe de « gredins » : un bouffon rusé, un ripailleur alcoolique, un idiot amoureux, tous trois vêtus de couleurs aussi vives et primaires que leurs préoccupations.  Maria, femme de compagnie espiègle, chez qui tout, de sa coiffure à ses pommettes aussi rouges que son costume, évoque le diablotin.  Sous des traits d’adultes, ces personnages ressemblent à quatre enfants délurés qui ne cessent de comploter et dont les seules préoccupations sont le rire, la farce et les bons coups. Coups qui tournent d’ailleurs souvent à un certain sadisme ! Dans une insouciance totale, ils boivent, ils rient, ils jouent… Avec eux rien de sérieux.

L’insertion d’expressions actuelles, de séquences rap, et autres trouvailles habillement placées, modernisent le texte de Shakespeare et participent d’un rythme excellent.

Une nuit des Rois légère. Des amours qui se cherchent mais ne se trouvent pas, des ficelles évidentes, une interprétation résolument comique. Le résultat est là, on passe au Lucernaire un moment divertissant et léger… Un peu trop peut-être… car du sérieux effleuré, on reste un peu sur sa fin.

 

 

" J’ai vu un dingue…" 
Eric Lareine  Au Théâtre des Déchargeurs
par Vladimir Mouveau

Le one-man show d’Eric Lareine est hallucinant 
A mi-chemin entre la performance couronnée de succès de Sinatra sur une scène de Broadway, le solo d’Edith Piaf se tortillant à moitié nue sur un piano et le monologue ténébreux d’un artiste intellectuel du fin fond de la Camargue, le spectacle d’Eric Lareine et de son comparse Denis Badault est une bouffonnerie inexplicable, un delirium cynique d’une autre ère.

Hormis les quatre rails de coke que l’acteur a dû prendre avant d’entrer en scène ou la petite cuillère de sa propre cervelle qu’il a avalé la veille au petit déjeuner, on a un peu de mal à suivre le démarrage déjanté de ce one man show joué d’ordinaire dans un troquet sur la planète Mars.

Eric Lareine est un chien enragé. 
Petit, la boucle d’oreille nonchalante et le style camionneur ou pilier de comptoir dans un bar de rase campagne (à la manière d’un chanteur de cabaret de l’avant-guerre) il représente l’ultra nerveux dont il faut colmater les délires, l’ultra sentimental déchu dont il faut calmer les envies et les élans, le chanteur de charme à la verve insatiable et à l’énergie destructrice.

Il se tient sur une scène debout, son complice Denis Badault l’accompagnant au piano, et fait défiler devant nos yeux et nos oreilles une série de sketchs, plus ou moins enchevêtrés, des chansons, une panoplie d’histoires et de réflexions toutes plus délirantes les unes que les autres. Il mime tantôt un extra-terrestre essayant de se faire ami des terriens, tantôt un bûcheron se faisant oindre le derrière par le balais d’une sorcière malintentionnée ; Histoire qui est en fait un conte de fée raconté par une petite fille terrorisée par le sexe d’un vieux pervers… Il passe du rire à la chanson, de la poésie à la danse et de la danse à… la cacophonie totale avec une virtuosité déconcertante. Il balaye tous les registres de la mise en scène dans ce qu’elle a de plus complet et de plus total. Il est comique, triste, cynique, nostalgique, dramatique.

S’il s’arrête un temps pour nous laisser respirer, nous remettre de nos émotions et de notre incompréhension, c’est pour mieux enchaîner à tue-tête une chanson ridicule mettant en avant les vertus du jus de pêche et de sa composition ou pour se caler dans un épître sans fin sur le bénéfice de l’encre des poulpes dans l’océan atlantique. Ou encore pour réciter n’importe quelle ânerie avec un sourire complice, espérant que son sourire nous fera oublier sa nonchalance et sa moquerie.

Eh bien , Il y parvient ! Elles sont toutes sont folles de lui et rigolent à foison.

Son cynisme semble n’avoir pas de mesure. On se demande tout de même lorsqu’il imite un vieux danseur de jazz battant maniaquement la mesure aux rythmes du piano, si il y a un véritable travail de composition ou si ce spectacle n’est pas une grosse farce improvisée sur le vif. Il n’y a pas de repères dans le jeu, rien qui ne dise qu’il ne va pas prendre l’extincteur et asperger de neige carbonique tout le public. On a presque peur du personnage ; il est captivant, imprévisible, il va d’absurdités en absurdités, son texte est tordu, il rejoint parfois la réalité, se déforme et récupère au final, comme par magie, un semblant de cohérence qui nous fait sourire. Qui nous fait rire, même…
Qui nous fait nous tordre de rire parce qu’on n’a jamais vu un comique aussi stupide et aussi drôle !

 

Pouvoir et castration
L’orage Aux laboratoires d’Aubervilliers
Par S. Clément

 " J’ai appris que vous possédiez une chèvre, c’est bien. Le lait de chèvre est saint, même pour les poumons " écrivit Lénine à Gorki après l’avoir obligé à s’exiler sous un faux prétexte de cure pour sa tuberculose et d’une vraie menace d’assassinat.
L’orage d’Alexandre Ostrovski se situe en amont de ce que écrivains et psychanalystes s’accordent à définir comme un maternage de grand-mère tyrannique, caractéristique de la société russe et de ses structures familiales.

 


La compagnie IVA est le LUNA Collectif, deux associations d’échanges culturels franco-russes sont à l’origine de cette création de  L’orage mis en scène par Micha Mokeiev et interprétée par quatorze comédiens français et deux musiciens russes.
Ils se sont installés quelque temps aux Laboratoires d’Aubervilliers, qui, en échange d’une conviviale complicité artistique, leur ont laissé les clés des lieux.

Tout a commencé comme cela devrait se faire plus souvent, par un atelier de formation conventionné AFDAS, où les demandes d’inscriptions des comédiens ont tout de suite affluées : travailler un auteur russe avec un metteur en scène russe…De là, auditions, groupe de travail, laboratoire de recherche, pendant une dizaine de jours sur le thème de la pièce pour qu’au terme de ce stage les rôles trouvent des interprètes et le metteur en scène des comédiens.
Le résultat est là : un splendide spectacle où la vie se consume à forte dose de vodka et de révolte indissoluble. Micha Mokeiev nous entraîne dans une mise en scène pleine d’énergies désespérées où les jeunes comédiens épousent le rythme de cette écriture humaine, convulsive et poétique.
C’est simple, présent, centré, ça ne retombe jamais, ça virevolte d’ingéniosité scénographique en impulsions corporelles et chorégraphies enjouées.

Les comédiens sont beaux et nous font vivre le texte de l’auteur, à l’image de Camille Cayol qui interprète Catherine, la jeune mariée. Il faut saluer cette comédienne, formée à l’école russe, qui fait sortir les mots de son corps avec toute la grâce, la vitalité, l’abandon et la maîtrise que requiert pareille composition. Que demander de plus ? Même qualité pour tous les comédiens ? C’est le cas, que ce soit pour Raphaël Almosni et son fantasiesque Koulighine, pour Léna Brébant dans le rôle de la sœur attisant les passions.
Catherine Ferri joue avec gouaille et sensualité le personnage central de la pièce, l’humiliante mère Madame Kabanova.
Le pilier de l’orage c’est elle : " c’est vous…c’est vous seuls " lui assénera son fils -Bertand Fournier- à la fin du drame.

On retrouve la profonde structure de dramaturgie d’Ostrovski avec cette riche veuve Kabanova dont l’égocentrisme oppresseur n’a d’égal que le despotisme et l’avidité du riche marchand Dikoï – Noël Vergès-Vengo.
Seul la pureté d’âme de la jeune marié empêchera la marâtre de devenir l’une de ces grands-mères russes, tyranniques, castratrices et détentrices du pouvoir.

L’orage éclatera donc, assouvissant au prix de la vie de cette jeune femme, la folie des hommes. Suspendant, le temps d’une âme qui s’envole, la quiétude sublimée de la poésie.
Lors du drame final, les comédiens sont assis sur la scène et lisent le texte, ultime hommage à ce théâtre dont les mots nous parviennent grâce aux corps de leurs interprètes ne formant plus qu’une voix.
On retrouve un même engagement dans le travail et dans l'organisation : une troupe de quarante personnes au total. Ils s'investissent corps et âme, que ce soit dans les décors, la scénographie, les costumes où tout est réaliser avec les moyens du bord.

Espérons que la générosité, l’humour et la remarquable orchestration de Micha Mokeïev –et de son assistante Nathalie Conio- parviendront à dépoussiérer les truffes embourgeoisées des programmateurs parisiens pour la saison à venir.
Si c’est le cas, courez voir cette pièce pleine de vie et gaieté parce que dramatique.

 

Stances de la trace
…d'un Faune (éclats) au Théâtre de la Cité International. 
Par Cyril Carret

Un titre elliptique pour un récit elliptique où nous est livré, à vif, l'affect du chorégraphe en butte à la transmission de son art et à l'écriture de la gestuelle du danseur. Tour à tour théâtre dansé où danse dramatisée, la scène envahit un  public qui prend activement part au spectacle, happé par le jeu de rebonds : inertie impossible dans une obscurité déchirée par un échange entre textes à la profondeur grave, images projetées et périlleuse interprétation.

 

Il est des spectacles comme des livres. Certains en appellent à l'émotion tandis que d'autres résonnent comme de vastes questionnements. 
L'espace scénique est ici le pré où s'affrontent interprètes et partition. On ne sait d'ailleurs où termine la scène et où commence le public qui  est convié; dès les premiers instants,  la narration personnelle des danseurs les projette hors du jeu, jeu de reflets, jeu de miroirs.  Il s'agit d'images ou plutôt, des traces qui gisent au fond de la mémoire et de la reconstruction de celles-ci sous forme de souvenir. Ce travail des acteurs sur la ré élaboration du ballet de Nijinski les renvoie  à un questionnement sur leur propre construction, et participe à un moment de grâce.

En danse, la problématique de la fidélité de l'interprétation des indications chorégraphiques et de leur rappropriation a déjà suscité de nombreuses interrogations. Rodolf Laban, Albrecht Kunst (dont les chorégraphes ont tiré leur pseudonyme) et Nijinski, ont tous trois travaillé à l'élaboration d'un système de notation qui permettrait de reproduire fidèlement la partition d'un ballet. Huit ans d'études ont été nécessaires au quatuor pour interpréter l'écriture de Nijinski et nous la livrer dans une bouleversante mise en abyme. 
Les acteurs-danseurs deviennent à leur tour spectateurs dans un espace qui gagne chaque fois plus en profondeur et en densité : malgré l'apparente sobriété d'un décor inexistant, les interprètes ne cessent de remplir cet espace pour mieux le découper en courbes et en lignes de leur corps et de leur texte.

Dans cet incessant va et vient de questions, l'interprétation de 
l' après-midi d'un faune de Nijinski sur la partition de Debussy intervient dans l'obscurité qui nous entoure comme un jet de lumière et nous bouleverse. Dans la pièce, reprise et dépouillée, sans le costume et finalement sans la musique, la femme devient faune et la nymphe se fait homme. 

L'œuvre de Nijinski hurle alors son universelle beauté et interroge sur la capacité de la danse à se renouveler dans la qualité et à explorer de nouvelles voies. Car, à trop s'interroger sur le sens, on finit par se perdre et les questions soulevées par la profusion des points de vue narratifs déroutent un spectateur qui aurait mérité qu'on lui donne parfois quelque clé.  Comme l'avait suggéré Mallarmé, le sens n'est qu'un élément de la poésie, et qui pourrait faire défaut. Alors oublions le sens et que vive la poésie.

 

 

 

Une magistrale distillation de caricature et de réalité
Les Fourberies de Scapin au Théâtre Fontaine
par Fabrice Rolland

 

Le port de Naples sert de toile de fond à une comédie populaire et résolument moderne de Molière mettant en scène une galerie de personnages touchants. Il y est question de mariages arrangés, prétexte de l’auteur pour nous présenter une intrigue attachante, imprévue et parfaitement enchaînée. L’univers intemporel de Molière associé à une mise en scène volontairement minimaliste et des costumes remarquables font parfaitement vivre ce texte classique qui recouvre ici une éblouissante jeunesse.

 

La scène est épurée, le décor est minimal. C’est presque un regret lorsque le rideau se lève. Le décor se compose d’un seul banc de pierre, là où j’espérais trouver le port de Naples. Pourtant, dès l’instant où il entre en scène, Scapin occupe l’espace, tout l’espace. Il bondit, fougueux, d’un bout à l’autre de la scène, agissant sur son entourage, adaptant son langage à ses interlocuteurs, comprenant et devinant les travers et les ambitions de ses contemporains, et ralliant à lui un public conquis.

Gregory Gerreboo endosse à merveille le fourbe Scapin, en y insufflant une réelle énergie et un élan de modernité qui nous rapproche un peu plus de lui en nous éloignant du même coup des autres personnages, plus caricaturaux, et dont le trait est souvent forcé à l’excès. Serge Catanèse qui joue le rôle d’Argante, et Philippe Gouinguenet dans le rôle de Géronte campent tout deux des personnages excessifs et dont Molière a volontairement « épaissi » les travers. En même temps qu’il nous éloigne d’eux, parce qu’ils sont exagérés et parfois grotesques, Molière nous fait apprécier un peu plus encore le personnage de Scapin, fin psychologue et observateur avisé de son époque. 

Il faut attendre le dernier acte, où Scapin se venge de Géronte, en l’enveloppant dans un sac et en le rouant de coups par un subterfuge vite découvert, que ce personnage cynique et avare devient presque attachant : lorsque Géronte met doucement la tête hors du sac, et aperçoit la fourberie de Scapin.

Le théâtre de Molière est un théâtre fascinant et intemporel. En montant cette pièce, Colette Roumanoff, a pris pour parti de servir le texte de Molière et n’a en aucun cas cherché à adapter la pièce de quelque manière que ce soit, sauf à y apporter le sang neuf d’une troupe de comédiens talentueux, dont le plaisir de jouer ensemble est visible d’un bout à l’autre de la comédie. En respectant en tout points l’œuvre de Molière, Colette Roumanoff n’est finalement qu’un vecteur : c’est « la » pièce de Molière qu’elle nous donne à voir.

L’énergie distillée tout au long des trois actes par le brillant interprète de Scapin, et par ceux qui l’entourent, notamment Fabrice Fara qui joue le personnage de Sylvestre en lui donnant un éclat particulier ; finit par avoir raison de toutes nos réticences. Si Molière vit toujours, c’est grâce à la passion entretenue de ceux qui le jouent, et perpétuent la tradition d’un théâtre populaire, fatalement ouvert au public le plus large qui soit, où les rires des enfants côtoient les sourires amusés des adultes. Ceux-là même qui ont croqué à pleines dents durant une heure et demie dans une madeleine qui les a transportés, ici ou là, vers les rivages d’une enfance évanouie.

 

 

 

Labiche sur la butte aux Cailles
Monsieur Labiche au Théâtre les Cinq Diamants
Par Hermann Lugan

Une scène… Non, deux scènes, reliées par un pont-levis, sur lequel défilent des comédiens généreux : voilà la farandole à laquelle nous convient Catherine Brieux et sa troupe. A l’honneur sur scène, Eugène Labiche avec deux de ses pièces en un acte - Les deux timides et Le premier prix de piano – mais aussi sa ville, le Paris du Second Empire.

 

Un intérieur bourgeois, un jardin en fleurs, la rue et les théâtres : le décor d’Olga Alexandre tantôt figuratif, tantôt suggestif restitue le contexte de l’époque. Son travail est à la fois classique - ayant une manifeste prétention réaliste - et inventif : la scène divisée en deux (voire trois) utilise au mieux l’espace du petit théâtre et permet de promener les personnages dans ce Paris miniature.

C’est dans cette atmosphère que Dominique Coulomb, auteur des intermèdes, met en scène le personnage de Labiche lui-même. Ces intermèdes où se succèdent et se rencontrent, entre autres, cet acteur qui joue au Gymnase, aux Variétés, au Palais-Royal ou aux Bouffes Parisiens et cette comédienne chanteuse d’opérette qui rêve de travailler avec Offenbach, méprisé par Labiche.

Les deux vaudevilles en un acte qui font le cœur du spectacle nous emmènent alors à la rencontre du bourgeois crédule et poltron, stéréotype récurrent du théâtre de Labiche. Thibaudier et Degodin, les deux avatars de ce stéréotype, sont campés par Jean Daniel Pernet, dont le jeu trop construit en devient linéaire et rompt quelque peu la magie du spectacle.
 Dans Les deux Timides cependant, il incarne un bourgeois timide plutôt convaincant. Face à lui, un jeune prétendant tout aussi peu hardi, venu lui demander la main de sa fille. Ledit Frémissin est pour le coup magistralement interprété par Clément Foch dont le léger sur-jeu, inhérent au genre du vaudeville, s’appuie sur un jeu d’une sincérité désarmante.

Sincérité d’autant plus convaincante qu’on la retrouve dans Le premier prix de Piano, au service d’un rôle diamétralement opposé, celui du jeune Madoulay successivement victime puis bourreau du bourgeois Degodin. Il s’agit de l’une de ces intrigues qui ont placé Labiche en précurseur du théâtre de l’absurde.  L’imbroglio naît des closes d’un bail stipulant que Degodin resterait locataire du magnifique appartement qu’il occupe en face du Luxembourg aussi longtemps que Madoulay, inconnu du bourgeois, resterait célibataire.

Même s’il s’agit avant tout d’un spectacle divertissant, ce diptyque redonne vie à la critique sociale de Labiche en nous imprégnant de son époque. Cet univers n’est pas le nôtre, il est historiquement daté. On y découvre un bourgeois qui n’est finalement pas si éloigné de nous.

Divertissement ou pièce sociale ? Pièce classique ou inventive ? Autant de questions qui témoignent de l’impossibilité de coller une étiquette sur ce spectacle. Mais n’est-ce pas plutôt bon signe ? 

 

 

Prucnalissime Anna
Ma sœur, la vie, au TILF
Par Jeanne Le Gallic

 Une comédienne, une femme, chante la vie avec intensité. Son accent polonais qui roule, égratigne quelques mots, mais la parole nous atteint, une très belle interprétation qui nous parvient jusqu’à nous faire frissonner l’échine.

 Êtes- vous prucnaliste ? Je suis de celles qui ont choisi leur camp. Partisane pour le spectacle d’une femme qui se met à nu et donne à entendre ses amours, ses déchirures, ses errances. Une traversée en chanson.
De sang juif, noble et tzigane, Anna Prucnal naît à Varsovie. Sans père (assassiné par les nazis), elle grandit de l’autre côté du mur et se consacre à la scène. Le rideau d’alors est de fer. Comédienne populaire en Pologne, elle arrive en France en décembre 1970, travaille avec de grands metteurs en scènes et cinéastes (Lavelli, Wilson, Planchon, Barrault, Fellini…) . Elle est proscrite de sa terre natale à cause du film Sweet Moovie de Dusan Makavejev.

 Aujourd’hui son mari, Jean Maillant la met en scène et en valeur. Il signe nombre de ses chansons parmi un répertoire allant de Brecht à Moustaki en passant par Pasolini et Pasternak mis en musique. Comme tous les grands interprètes, c’est à partir d’elle qu’elle chante. Mais elle part…Anna en partage, parfaitement accompagnée au piano par celui qu’elle nomme son orchestre, Jacques Pailhès. Sur la scène, il n’y a qu’eux deux accompagnés d’un judicieux jeu de lumières polychromes, sobre et expressif.

 Le spectacle commence. Agenouillée sur un prie-Dieu, la tête engoncée dans un béret, elle nous fait part d’un mouvement d’âme enfantin. Anna naïvement en disgrâce, entonne finalement le chant dédié à Staline réservé aux écolières assidues. Un traumatisme, nous dira-t-elle plus tard. Ceci en guise de zakouski .
Elle rentre sur scène en pantalon noir, talons et blouson de cuir patiné. Sa chevelure hirsute oxygénée lui donne des airs de pop star dégingandée. Elle en joue, comme elle joue vocalement sur différents registres. Elle chuchote, elle crie comme dans ce tableau de Munch, descend dans les graves, escalade les aigus. Sa voix claire ou cassée ne cherche pas l’efficacité. Elle sert l’émotion, en passant par le cabaret, le chant lyrique, du rock bien tassé à la diva originale. Elle tient les spectateurs et suit les méandres de ses tripes.

 De son origine slave, elle revendique son identité de femme et en tire sa théâtralité. Son regard, son extrême expressivité, son sens des ruptures et de la dérision concoctent un étrange cocktail. Entre orgueil et humilité. Ses mains se crispent et se délient, s’accrochent à sa tignasse, entourent son ventre…on est au cœur de la femme.

 Elle revient en robe noire. Les chansons sont alors moins convaincantes, on sent qu’elle rame, qu’elle s’accroche. L’époustouflant du début s’essouffle un peu. Ce soir, c’est la deuxième, elle perd un peu son texte, s’interrompt et lance : " Mais qu’est-ce que j’ai, c’est la vache folle !". Jamais ses histoires ne nous indiffèrent. Elle se ressaisit et reprend ténu le fil de ses émotions.

 Ce soir, il y a des polonais dans la salle. Elle choisit de finir par une comptine de Noël, le piano est léger, sa voix simple et désarmante. Un verre de Prucnal, une vodka jouissive pour se souvenir, affronter l’avenir, et faire l’amour à la vie.

 

Poète civil
Pasolini au Théâtre de la Bastille
Par David Fauquemberg

 Parler avant qu'il ne soit trop tard. Faire de la poésie un acte citoyen, parce qu'elle seule peut exprimer la confusion de la vie telle qu'elle est, sans céder aux facilités des formules communes, à l'éclat trompeur d'une culture dominante détachée de la réalité. Sortir du palais et se noyer dans les rues de la ville.

 C'est l'ambition commune aux différents textes du poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini que Dominique Féret a rassemblés ici, dans un long monologue d'une troublante actualité. La mise en scène, réduite à l'essentiel, souligne l'urgence de la parole, entre cri d'amour et prophétie d'apocalypse. Dans l'obscurité silencieuse de la petite salle du théâtre de la Bastille, l'image de Pasolini apparaît sur le mur. Bientôt, on distingue l'actrice, seule en scène, en train de s'échauffer. Peu à peu gagnée par une étrange agitation, elle va se laisser aller à la violence des banlieues pauvres, celles de Rome où l'auteur a longtemps vécu, ou celles plus actuelles dont parlent les rappeurs.

Alors, essoufflés, indignés, les mots fusent, se bousculent, au risque du bégaiement et de la confusion. Cette confusion, souligne Pasolini, est inséparable d'une poésie qui se veut fidèle à la réalité, si complexe soit-elle. Seuls les faux sentiments ont la clarté synthétique si chère aux médias et à la politique. Le premier mouvement du monologue, d'une grande intensité, évoque ainsi un entretien surréaliste de l'auteur avec une journaliste. Ce qu'elle voudrait, c'est l'entendre résumer en quelques mots son œuvre de poète. Comment le pourrait-il, quand sa vision du monde unit dans un même élan les sensations et les souvenirs, la réalité et son double artistique (un voyage qui se passe " comme dans un film de Godard " ; la journaliste, accrochée à son Bic, qui se dévoile " dans un travelling avant ") ?

 Si les textes sont parfois difficiles, ils s'éclairent et s'enrichissent mutuellement. Surtout, ils touchent par leur beauté et leur extraordinaire énergie, cette " vitalité désespérée " que revendique Pasolini. La voix superbe de Sarah Chaumette laisse parler les mots, sans maniérisme, confiante dans leur force. Elle réussit le prodige de rendre sensible la fragilité d'une pensée rebelle, pas si sûre d'elle-même, sans cesse écartelée entre orgueil et désespoir. On assiste, médusé, aux soubresauts d'une pensée en train de naître, jamais figée, toujours en mouvement, à l'affût de l'idée qui soudain apparaît, du souvenir qui revient quand on le croyait oublié, de la métaphore inattendue ou du trait d'humour, dernier rempart face au désespérant sérieux du " bon sens ". Le corps de l'actrice, fébrile et fier, s'éclipsant parfois pour mieux revenir dans la lumière, incarne avec bonheur cette pensée qui avance, ivre de ses propres mots, avide d'humanité et de vie.

" La mort, c'est de n'être pas compris ", s'inquiète l'auteur. Mais alors, ce spectacle-là est outrageusement vivant. En se révoltant contre un néo-libéralisme qui lentement tue l'humain, contre une intolérance se parant du masque de la tolérance la plus absolue, contre l'universelle fascination exercée par les intrigues des puissants, contre encore la morgue ironique des " gladiateurs désespérés " se battant pour arracher leur part du gâteau, c'est de nous qu'il parle, et de nos renoncements.

 

 

Une noblesse qui s’en allait à travers champs
 Le Mariage de Figaro  à L’Espace Jemmapes
 par Vladimir Mouveau 

Grandeur et splendeur du classicisme, le Mariage de Figaro, écrit autrefois par Beaumarchais, aujourd’hui mis en scène par Stéphane Aucante et joué par un groupe d’acteurs aux personnalités particulières, réveille en nous les traits d’une époque forte en caractère. La dualité noblesse- petites gens, admirablement rendue dans cette création aux déguisements et aux jeux variés, ne manquera pas de nous émouvoir. 

C’est une troupe de huit acteurs sur une estrade parfaitement dimensionnée qui interprète le célèbre « Mariage de Figaro », de Beaumarchais.
 Le décor est assez simplement organisé, un fauteuil, de faux personnages en carton-pâte, des accessoires (rideaux, bougeoir, balconnet,…) que les acteurs enlèvent et remettent au gré de l’histoire. Les costumes et les maquillages sont étudiés avec détail et perfection, des masques apparaissent ; on ne manquera pas de saluer aussi la qualité de l’éclairage (Anne Coudret), qui illustre avec « brillance » les différentes atmosphères de la journée et des lieux. Que ce soit la nuit sous les arbres, au Tribunal ou dans le clos de la chambre de la Comtesse, on est à chaque fois transporté de façon fidèle dans les divers endroits. 

Cette pièce est une sorte de parodie de la condition humaine au temps des nobles et de leurs valets. Elle retrace avec ironie les inégalités et les rapports qui pouvaient exister entre un maître et ses domestiques. Beaumarchais, à travers une verve colorée et pleine de finesse, met en lumière cette période où l’absurde, souvent, prévalait sur la raison. Il se moque de la noblesse, rit de l’incrédulité de certains de ses contemporains et fait le procès d’une société dont le sang et la descendance étaient des motifs de pouvoir plus respectables que ceux qui avaient trait à l’esprit, au caractère et à l’identité personnelle. Stéphane Aucante met en scène cette perversion avec force imagination dans les costumes, les déguisements des personnages, le jeu vif et précis des acteurs. Ces derniers se bousculent, se chamaillent, donnent vie à la pièce et représentent tout l’absurdité de cette période. 

Si certains des acteurs semblent devoir leur rôle à la qualité de leur physique plus qu’à la composition du jeu de leur personnage. John Berrebi (Figaro) et Jacques Grange (Le Comte), un peu à la suite de l’énergie des autres, d’autres ne laissent pas de nous étonner et de traduire à merveille cette dichotomie entre la condition des valets et celle des seigneurs. Ils poussent à l’extrême le jeu et revêtent parfaitement la peau de leurs personnages. On rendra hommage aux prestations de Nathalie Presle (la Comtesse) et de Félicien Delon (Chérubin), dont le naturel du jeu et la grâce dans la mouvance ne peuvent qu’émerveiller. Claudine Van Beneden, avec l’aide d’Hervé Jacobi, est aussi maîtresse dans l’art de se faire remarquer, de faire des grimaces, relancer la parodie et entretenir le spectateur dans un état d’euphorie régulière. 

Bizarrement accoutrés et maquillés, sous des gestes brusques et emmenés, ils sont tous deux le pivot comique de la salle. C’est en fin de compte une belle mise en scène, accompagnée d’un texte magnifique dont il y a bien peu de raison de dire du mal. 

 

 

 

Un zeste d'orange pour remettre son couple en forme
Bergamote et l’ange au Théâtre Hébertot
Par Diane Valemblois

Quel nom étrange pour cette petite troupe qui fait des étincelles sur scène : “ Bergamote ” . Ce terme parfumé désigne l'extrait d'orange utilisé dans la composition des eaux de cologne. En fait, ce mot est celui d'une émission culte du dimanche matin à la Radio Suisse Romande. Le rideau se lève et évoque étrangement celui du rideau de fer des Deschiens. 

Dès le premier regard, quelque chose nous laisse entendre que le couple assis sur scène va lever certains tabous. 
Le spectateur se sent vaguement mal à l'aise. 
D'ailleurs, curieusement le public est composé presque exclusivement de couples, lesquels vont suivre avec effarement, les petites mesquineries et les crises générées par la vie à deux 

Monique (Claude-Inga Barbey) se lance dans un long monologue durant lequel son mari Roger (Patrick Lapp) tente en vain de s'exprimer. Sa femme monopolise la parole et ne termine ni les phrases, ni les mots que de surcroît elle cherche souvent. Le mari et le public, réduits à deviner le contenu des paroles, se sentent de plus en plus irrités par cette femme certes charmante, qui accapare le faux dialogue. Celle-ci s'exprime  avec les mains, plongeant le spectateur dans une sorte de film muet. 

Claude-Inga Barbey mime chaque mot. Sa gestuelle est fluide et donne du mouvement à la pièce. Le couple  traverse apparemment une crise : l'homme et la femme ne s'écoutent pas et ne se regardent plus. Plusieurs morceaux de vie de Monique et Roger composent la pièce. Dans ce patchwork, un sketch est particulièrement frappant : le mari désire passer un week-end en famille. Sa femme lui apprend que justement pendant ces deux jours, elle part à Londres avec un étudiant pour aller visiter les musées. Roger est désemparé, il tente de convaincre Monique de rester et d'annuler son projet. Elle refuse catégoriquement, arguant de ce qu'elle a enfin le droit à deux jours de repos. Constat tragique pour Roger qui a peur que sa femme ne le trompe. Monique décide tant bien que mal, de tenir son engagement  sans se soucier pour une fois des désirs de son mari. Mais avant de s'envoler pour Londres, l'épouse accomplie, n'oublie pas de préparer le repas pour toute la famille. 

Et tandis que Roger reste coi, mortifié par cette horrible vision,  sa femme dans les bras d'un autre... tandis qu'il ressasse ses souvenirs, il prend soudainement conscience qu'il ne s'est pas gêné lui, pour tromper  sa femme et depuis longtemps encore. Sur cet entrefaite, un ange arrive. Il a des cheveux d'argent, des ailes et, détail moins conventionnel, un bleu de travail. 
Le messager du ciel vient au secours de Monique et Roger.

Il sera la petite voix de l'âme chez l'un et chez l'autre, libérant les mille et une pensées qui assaillent le couple.
L'ange tente de reconstruire leur union compromise. Il va réaliser les fantasmes de ses protégés afin de leur permettre de réussir leur histoire d'amour.
Cette pièce évoque avec humour les réalités de la vie que traversent sans doute un jour tous les couples : peur d'être trompé, crainte de ne pas être assez aimé, sentiment de ne pas être aidé...

 Les trois personnages de cette pièce sont au cœur de ces moments douloureux. Ce spectacle constitue donc une bonne psychothérapie : une séance d'une heure et demie, moins chère que le psy, plus conviviale et plus drôle.
 Que demandez de plus ?

 

 

Une leçon au poil !
Poilus  à l’Espace La Comédia
Par Hannah Zerbib

Le texte de Stéphane Broquedis, Emmanuel Lequeux et Rémi Pous nous entraîne dans l’Histoire, une histoire parallèle et souterraine. Les deux héros, préservés 80 ans par un gaz de jouvence, prisonniers hors du temps, découvrent effarés le monde d’aujourd’hui comme pour nous inviter à mieux penser l’avenir… tout ceci bien sûr, sur le ton de la comédie.

 

Enfermés dans une galerie souterraine, les deux poilus ne perçoivent rien du dehors. Alors ils pensent, ils imaginent le monde de la surface. Il en sort une belle utopie : des jardins, des machines au service de l’homme, des hommes ni riches ni pauvres et plus de guerres ; la science a forcément bien fait les  choses et les hommes ont su tirer les leçons du passé… Le spectateur, lui, sait et immanquablement fait le parallèle entre le monde burlesque et rêvé des personnages et l’histoire de notre siècle. La mise en scène d’ Alice Papierski nous aide à percevoir celle-ci en filigrane, à travers la musique qui rythme le spectacle, des chansons de « comiques troupiers » au reggae de Bob Marley, en passant par le Chant des partisans. On fait des bonds de 10, 20 ans, la musique marque la rupture mais les poilus eux, sont toujours en uniforme...

Le temps qui passe épargne miraculeusement ces pauvres diables, pourtant ils ne sont plus les mêmes. Dans ce huis-clos, chacun n’existe plus que pour l’autre et le rapport à l’autre, peu à peu évolue. L’un est instruit et discipliné, il vient de la ville, l’autre est un paysan landais à la verve gouailleuse. Mais ils sont deux hommes ordinaires, en cela ils sont semblables. Deux anti-héros. Ceux là n’ont pas vendu leur âme au diable, ils ne sont ni Dorian Gray ni Faust. Ils n’ont pas choisi et pourtant ils assument un destin commun, l’un soutenant l’autre presque malgré lui. Ils sont drôles et touchants. Le décor de David Ledorze subit leurs humeurs. Ils aménagent leur espace, posant entre eux un rideau (de fer ?), s’invitant à la table des négociations, communiquant par « téléphone » (rouge) pour ne surtout pas avoir à se faire face… Finalement, dénudés comme le sont les étagères qui portaient leurs provisions, ils  tombent dans les bras l’un de l’autre. Dans leur combat, ils ont un ennemi commun : les rats ! Les poilus nous montrent du doigt : nous ? Les spectateurs ?

Et l’on suit leur évolution. On rit d’abord de bon cœur de leurs gags truculents et de leur joutes verbales hautes en couleurs. Notre soudard a le parler chantant et populaire et notre soldat lettré est aussi froussard que l’autre est rustre. On se laisse prendre ensuite par leur folie, puis peu à peu une inquiétude nous saisit. L’espoir plus que le gaz de jouvence fait vivre, alors avec une énergie communicative, Cazau et Desforges creusent, n’en finissent pas de creuser, galeries après galeries. Mais avancent-ils vraiment et vers quoi ? Sortiront-ils ? Et s’ils sortent ?

 Ce qu’ils vont trouver, le spectateur le sait. Alors nos deux poilus nous regardent. Le monde extérieur ? Les jeux de lumière figent les visages terrifiés des comédiens dans de soudains éclairs tandis que nous voyons, nous aussi, ce que nous n’avons su faire…

 

La leçon de juste conduite
Règle du savoir vivre dans la société moderne au Tremplin théâtre
Par Vladimir Mouveau

Règles et bons usages de la vie courante à travers la succession des événements de la vie -de la naissance à la mort en passant par le mariage-, la pièce de Jean-Luc Lagarce retrace, avec recul et humour les commodités humaines de l’existence.

 C’est un minuscule théâtre, une sorte de loge de gardien d’immeuble ancrée sur la butte Montmartre, qui accueille le public de cette pièce plutôt sympathique. Des bancs et quelques chaises sont disposés en ordre serré ; Véronique Mounib qui signe ici la mise en scène, se charge elle-même de recevoir les spectateurs. On en arrive à se demander si l’actrice sur scène n’est pas la locataire de l’endroit tant le contexte est intime.

" Les règles du savoir-vivre dans la société moderne " est une pièce sans prétention, légère et pleine d’esprit, qui évoque les usages de certains événements de la vie à travers l’écoulement du temps : sur quels critères choisit-on parrains et marraines, quelles fleurs doit-on offrir à sa bien-aimée le jour de ses fiançailles, combien de temps doit-on garder le deuil d’un parent  ?

Le décor est planté de façon significative. Le mobilier est réduit à son strict minimum pour faire naître la sensation des gestes.
Une chaise et un grand cadre vide au mur, ornent l’espace.
Au milieu de cette scène sombre se tient une femme métisse aux formes sensuelles et agressives. Une presque féline, dont les premières positions du corps et les éclairages tamisés des projecteurs font s’interroger sur la nature véritable de l’endroit. N’est-on pas au beau milieu d’un club de strip-tease du
boulevard de Clichy, quelques cent mètres plus bas ?

Le langage commencé ôte bien vite tout soupçon. D’une délicatesse assurée, l’actrice seule en scène remplit la salle de sa présence. La façon dont elle mène son monologue " précieux ", les jeux de ses mains et les ports de tête affectés qu’elle adopte, attisent la curiosité du spectateur, piquent son attention. Elle déploie sa verve de façon cadencée, dans une musicalité étrange, presque surannée. On a parfois l’impression de suivre une leçon d’éloquence dans une salle de classe de l’avant-siècle.

Reste qu’en dépit des réelles qualités littéraires, ce texte, trop rhétorique, ne peut être classé parmi les meilleurs de Jean-Luc Lagarce. La mise en scène, l’interprétation et les effets spéciaux, jusqu’au petit film muet lancé en fin de séance, sont toutefois admirables et ceux qui se laisseront attendrir par la prose de l’auteur et le charme de l’actrice sauront savourer ce moment.

 

Catharsis-Spectacle
Le monde à l’envers ! au Théo-Théâtre
par D.Bailly

Seuls au milieu de tous et de soi tel est le paradoxe inaugural de ces réflexions identitaires... Quatre saynètes rondement menées entre interaction poétique et catharsis thérapeutique, une adaptation sans chichi de textes de Tardieu.

Dans un espace flou aux limites incertaines, un homme est seul. Son regard scrute l’horizon à la recherche de l’autre, l’ami, celui qui saura se mettre en écho de sa solitude, l’écouter, le conseiller dans l’adversité. Cet être rare il le trouve, il est là devant lui lumineux comme l’évidence. Pris au piège dans le miroir, le spectateur n’a d’autre choix que d’être celui-la, acteur à son tour ; à lui maintenant la tache de partager confraternellement les interrogations de ces nouveaux compagnons, (elles sont nombreuses) : fragilité des sentiments, incertitudes existentielles, quête de soi à travers l’autre.

Dans cette interpellation du spectateur, la mise en scène épurée et intimiste de Fanny Fajner y est évidemment pour beaucoup.

Elle enveloppe le public pour mieux le sortir de son cocon collectif et anonyme, le moment venu, au moyen d’énergiques projecteurs abolissant ainsi la séparation formelle et symbolique entre scène et salle.

Surpris par des entrées et sorties tonitruantes ou discrètes qui se succèdent tous azimuts en plusieurs point le pauvre spectateur surexposé perd ses derniers repères lorsque son voisin de rang s’avère être un de ceux qui mènent la danse. Dans l’espace extrêmement réduit du théâtre, la fluidité des répliques qui se fondent dans l’assemblée deviennent ainsi un peu celles de tous.

Altérité et communication sont donc, dans un même mouvement d’allègre absurdité et de lucide logique, au centre de cette satyre d’une société possible, où tout serait sujet à discussion et à objection, où la salle aurait son mot à dire renversant ainsi les sacro-saintes conventions du théâtre à papa. Dans un tourbillon écervelé, le souffle court, la compagnie des matelots de la flotte nous invite à goûter au délice du libre arbitre et à la place enfin retrouvée de l’homo sapiens sapiens dans un monde certes confus et angoissant mais où inexorablement percera l’espoir du lendemain qui chante.

Sur la scène nue la mécanique s’échauffe et s’accélère. On cherche, on provoque, les mimiques sont appuyées. L’œil brillant, on pousse au rire, le caf-conc’ n’est pas loin. A ce jeu de la folie ordinaire, les comédiens répondent par un jeu léger, vif et enfantin. Les mots s’envolent vers la salle qui les renvoie avec un bruissement de plaisir, ravi de se voir mettre à contribution, retrouvant ainsi la parole qui lui avait été ôtée.

Au-delà du coté éthologie de nos semblables et sociologie du quotidien, ce qui prolonge ce spectacle au-delà de ses murs, c’est cette absurdité comique qui soudain jaillit de notre existence : techniques, cybernétique, psychanalyse, linguistique... même l’amour s’éclaire soudain d’un sens nouveau, tant il est vrai que la réalité humaine est souvent autre chose que ce que nous y croyons voir...

Spectacle vivant et léger s’il en est, face à face absurde où notre condition de spectateur passif est vigoureusement remise en question, " le monde à l’envers ! " porte bien la marque du maître, irrévérencieusement poétique. 

 

Under Construction
Point Blank au théâtre de la Cité Internationale
Par Frédéric Cheminade

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Une vingtaine de fous qui sauront vous convaincre de leur doute. Cette mise en scène chaotique fait de chacun un chef d'orchestre. Plus il y a de distance avec l'action, le texte et le théâtre, plus la pièce prend du sens.

 

Ils ont la grande classe. Des fringues à deux balles, une scénographie de bouts de chiffons, de chaises et de tabourets qui ont l'air d'avoir étés récupérés sur la route Anvers-Paris ; un accent anglais parfois douteux, rien n'y fait, ils ont tout de même la classe à la "Tg Stan". Évidemment, ces fringues sont plutôt tendance, mais à forcer le regard sur cette panoplie branchée, ils nous convainquent du peu d'importance de l'apparat. Leur générosité, leur humour et leur talent les habillent mieux que n’importe quelle fripe.

Pointblank1.jpg (5258 octets)Dans ce semblant de foutoir, de réserve de brocanteur, la mise en scène se révèle être une mécanique omniprésente. Comme le soleil, comme le monde, le décor tourne devant nos yeux distraits. Chaises, tabourets ou autre, se déplacent au fur et à mesure de l'action, pour signifier le passage d'une scène à l'autre, d'un acte à l'autre.
Tout nous fait croire à un théâtre en construction, une pièce qui ne serait pas déterminée à l'avance, hésitante, en instance continuelle de réalisation. Pour beaucoup, ils se cherchent, s'étonnent, se refusent à eux-mêmes. Pas un des personnages ne se pense moins qu'un autre. Ils nous embarquent tous dans l'exception de leur folie. La gestuelle de Sacha, proche du mime et du burlesque, trahit sa peur du monde (de même pour Marya).

Pointblank2.jpg (3875 octets)Entre plaisanteries et bégaiements, Platonov y va yeux bandés de son "Courage, fuyons".
Les comédiens arrivent à prendre leur texte en dérision. Ceux qui ne disent rien observent les autres et on ne sait plus très bien si c'est le comédien qui regarde un des siens ou le bonhomme qui se moque de son prochain. D'une société parfaite, où chacun aurait sa fonction sans jamais jouer sa partie ou bien d'une fiction trop simple où le genre nous dirait quoi penser, le cliché nous dirait quand souffrir et le début nous donnerait la fin.
D'une connerie à l'autre, laquelle choisir ? Aucune. L'une est dangereuse, l'autre ennuyeuse et les deux sans surprise, rideau.

Point Blank, c'est l'alternative, comme si un blanc d'hésitation après chaque point que nous inscrivons pouvait construire notre histoire.

 

Shakespeare le fantastique.
Cymbeline au théâtre des Amandiers à Nanterre
par Gabrielle Laurens 

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Vaut-il mieux parler de la profondeur et de la beauté du message Shakespearien, ou plutôt évoquer la hardiesse poétique de l'adaptation de Philippe Calvario ? Ce jeune metteur en scène, nous prouve par sa provocante adaptation de Cymbeline, que Shakespeare est un auteur résolument contemporain.

Imaginez une atmosphère intersidérale à la manière de Dune ou de Star Wars ; représentez vous des êtres étranges aux crânes oblongues, aux coiffures diaboliques, aux costumes futuristes ; Voyez le sable par terre, des collines de boue au fond, un royaume en déséquilibre ; Ecoutez les voix d'outre tombe, les musiques intemporelles, la résonance des âmes agitées. Imaginez tout cela, vous vous souviendrez alors que les univers Shakespeariens sont souvent, peuplés de roi et de princesse, qu’on y voit parfois rôder quelques images et sorcières aux potions enchanteresses.

Shakespeare ne raconte pas, il conte. Il ne serait pas bien venu de narrer ici l'histoire de Cymbeline tant il est plaisant de se perdre dans les destins croisés des protagonistes de ce microcosme agité, royaume du tragique sur lequel la fatalité semble acharnée.

Il s'agit simplement d'amour et de jalousie, de luttes de pouvoir, de guerres et de paris odieux, de la fragilité des êtres, de leur foi, de la puissance du mal et de la souveraineté du bien.

C'est à Jean Michel Desprat que nous devons la beauté de la langue. A la question " Quelle est la pièce dont la traduction vous a apporté le plus de plaisir?", le traducteur contemporain de Shakespeare répondit : " Les plus denses ou les plus difficiles ; Othello ou Cymbeline. J'aime les textes où l'on trouve une certaine préciosité, une jouissance de la langue. Je prends du plaisir lorsqu'il y a des difficultés à résoudre mais qu'il me reste un espace personnel d'intervention." Le résultat est splendide et semble ne jamais déroger à la beauté du langage Shakespearien ainsi qu’ aux multiples sens de ses formules complexes. Cymbeline s'écoute donc avec attention et délectation.

 

Grâce au talent du jeune Philippe Calvario, Cymbeline se regarde ou plutôt se dévore des yeux, tant la prestation est étonnante. En présentant le spectacle comme un conte fantastique, les jeunes acteurs ont su recréer cet univers en donnant sens au non-dit. A force de créativité et, à force de travail, ils ont monté quelque chose de rare. Ils font le lien entre une époque deux fois millénaires, un texte quatre fois centenaires et des costumes successivement contemporains et futuristes. Ils déclament avec foi, dansent avec joie, chantent avec voix, rendant au monde Shakespearien on harmonie subtile. Tout s'enchaîne, s'imbrique, s'emboîte ; le texte et les acteurs semblent être portés par cette profusion de lumières, de couleurs et de sons. C'est tout simplement beau.

A côté de cela, l'univers dans lequel nous sommes plongés n'est pas exactement celui de la concorde et de l'harmonie. Philippe Calvario dira de la pièce qu'elle est "un chaos, une pièce hybride, qui marque le changement d'un millénaire : un monde de transition et de décadence. Elle demeure un mystère mais reste proche des contes de fées de notre enfance". Il a su mettre l'accent sur deux aspects de l'œuvre de Shakespeare, la surnaturel et l'ambiguïté… Et Philippe Calvario de dire encore : " Je veux me perdre avec mes acteurs dans tous ces mélanges : j'ai envie du trouble magnifique et ambigu de ne pas savoir.(…). Les travestissements, la multiplicité des lieux et des actions, l'incroyable jeunesse de la pièce formant le matériau dont j'ai envie de m'emparer avec violence".

Le tout est époustouflant. Certains lui reprocherons de n'avoir cherché qu'à nous en mettre plein la vue à l'instar de ces films à sensation. Pour ma part, je remercie Philippe Calvario pour son ambition démesurée et son souci de plaire à son public

La pièce s'essouffle quelque peu durant la dernière demi-heure ; on sent une certaine fatigue, un travail moins appuyé, que l'on peut certainement traduire par un manque de temps, car c'est presque deux pièces qu'il a fallut monter, tant il y a de texte et de personnages.

Enfin, prenons plaisir à évoquer ces batailles là, ce drap blanc pour tout lit, la mort lyrique au balcon et la violence de l'épée.. Cette adaptation est difficile à concevoir pour les adeptes des mises en scène académiques, car si la pièce est belle, elle n'en reste pas moins dérangeante. Elle reste toutefois fidèle à son auteur ; le message Shakespearien n'est absolument pas sabordé par cette présentation provocante, tout au contraire, elle le sert.

Soyez sûr qu'en l'an 3000, Shakespeare résonnera toujours aussi justement. Alors à celui qui d'aventure viendrait cyniquement me chuchoter à l'oreille que Shakespeare doit être en train de se retourner dans sa tombe, je lui répondrais qu'il doit plutôt danser…

 

Petites médisances entre amis
Isma ou ce qui s’appelle rien au Théâtre de la Tempête-Cartoucherie
Par Jeanne Le Gallic

Des cancans au racisme, il n’y a qu’un pas. Isma nous ouvre le chemin de la réflexion. Les on-dit mènent aux pires accusations. Ce théâtre naguère avant-gardiste ne l’est plus. Le spectacle ne réinvente pas l’univers de Sarraute mais nous le rend dans sa complexité sans en avoir l’air. Les comédiens font vivre le texte qui cesse alors de n’être qu’un exercice littéraire.

Un groupe d’amis décortique la sensation de malaise que leur procure un couple absent et énigmatique. Mais quel est donc le tort des Dubuit ? Principal grief : un rien, cette façon singulière qu’ils ont de prononcer la syllabe isme en isma. Les convives s’interrogent, expectorent leurs miasmes. Partie d’un rien, ouvrant des brèches qui deviennent failles, la petite réunion amicale tourne à la thérapie de groupe.

Pas de crise de morale dans cette assemblée, le seul opposant s’éclipse rapidement. Leur unique désir gourmand consiste à attaquer les Dubuit, les retourner dans tous les sens, pour savoir par quel bout saisir leur dégoût et pourquoi ils les débectent tant.

La mise en scène de René Loyon va dans le sens du théâtre de Sarraute fondé sur le langage. Tout affleure dans le dialogue des personnages. Pas d’actions extérieures, les ambiguïtés intrinsèques à chacun se manifestent par des répliques intempestives, inachevées, tentant d’expliquer leur part d’indicible. L’intrigue, qui n’est que conversation, avance par des petits riens, des silences ou

passages d’ange. Et la déraison de personnages raisonneurs nous saisit au collet sans que l’on y ait pris garde.

Même costume pour les hommes, même robe du soir pour les femmes. Sobriété des accessoires qui se résument à dix chaises, dont deux réservées aux Dubuit. Bichromie du spectacle qui se déroule en noir sur un tapis rouge. Allusion au romantisme stendhalien ? Non, peut-être aux petites rigoles de sang jaillissant des petites phrases assassines…. Loyon a réussi à ne pas donner l’impression d’un raout mondain où l’on lance de méchantes piques superflues. L’envie de dénigrer des personnages correspond à des besoins enfouis, des raisons perdues dans les profondeurs de leurs êtres.

Pourquoi voir plutôt que lire la pièce de Sarraute ? Parce que les comédiens ont le mérite d’imposer un panel de personnalités bien campées, aux mouvements intérieurs saccadés et complexes. Jacques Brücher est parfait en médecin de famille ou psychanalyste sceptique, Aristide Demonico, redoutable en français moyen bonhomme à qui une égratignure révèle la haine violente d’un être dangereux, Chantal Mutel, délicieusement drôle, toute en naïveté et profondeur. Elle, Odile Roire, est superbe en bonne épouse effacée, totalitaire et névrosée face aux Dubuit. Lui, Pierre-Alain Chapuis, donne l’image d’un bourgeois nounours établi, méfiant, agité et poseur, parfois un peu trop…

La façon dont tous les comédiens s’approprient le texte nous permet également de le faire nôtre, d’y percevoir des résonances intérieures. Nous avons tous éprouvé quelques joies malsaines à nous repaître de la médiocrité d’autrui, à tourner et retourner autour de personnes qui nous sont foncièrement désagréables, sans raisons objectives. Des ressentiments fondés sur rien….ou peut-être quelque chose, quelque signe extérieur. Après les mots. Le silence.

 

Maléfique Ubu !
Ubu au théâtre de la Cité Internationale
Par Vladimir Mouveau

Photo de Christophe Raynaud de Lage

Ubu est incompréhensible ; sorte de fresque loufoque du pouvoir, de caricature de l’homme dans ce qu’il contient de plus obscur et de plus vindicatif, la pièce d’Alfred Jarry est la signification la plus nue et la plus extrême du terme " roi ". Roi du monde, roi des rois, la toute puissance incarnée en un seul homme qui n’a de compte à rendre qu’à lui-même...

Un individu drôle et tragique à la fois se tient seul au milieu de la scène. Il nous apprend que les acteurs ont été réduits au strict minimum parce qu’ils se sont entredévorés avant la représentation et qu’il est obligé, lui-même, d’assurer tous les rôles hormis celui du père et de la mère Ubu, les deux héros diaboliques de la pièce… il nous dit que cette pièce n’est pas du meilleur goût, mais que si l’un se risque à dormir dans la salle, il se fera expédier nu et à force de grands coups de poings ! 3° Celsius hors de la salle, je n’ai pas dormi… ma mie !

Photo de Christophe Raynaud de LageUn petit théâtre sombre, sorte d’antichambre de l’enfer est installé sur les planches. L’homme tragique en manipule l’ouverture avec un cordon ; le rideau se ferme de l’extérieur, à la manière d’un théâtre de marionnettes. La pièce à l’intérieur est une petite salle rouge feutrée, munie d’un unique et moelleux fauteuil rouge dans lequel le père Ubu, sorte de Satan vêtu de rouge, bagué et gominé, est avachi devant l’humanité. A côté de lui, tournoyante et hystérique, la mère Ubu s’exécute. La criarde et vociférante mère Ubu…

Le qualificatif éponyme " ubuesque " signifie désordonné, désorganisé. C’est ainsi que la pièce a été montée par Dan Jemmett. Ubu, un roi sans scrupules, tue le roi lors d’une manifestation et se proclame monarque à sa place. Il tue les nobles, se débarrasse de ses ministres. C'est un voleur, il vole son peuple, les propres caisses de son royaume, se fait voler par sa femme,… La pièce est une succession de facéties, un condensé de violence et d’incohérences, c’est aussi l’opposition homme-femme, la lutte entre un roi et une reine qui ne parviennent pas à calmer leurs appétits et qui cherchent à se conquérir l’un l’autre.

C’est plus d’une heure de rires, d’étonnements, de grimaces et de mimiques. On ne comprend pas tout, les deux acteurs sont difficiles à suivre parfois, l’intelligibilité de leur propos s’efface quelquefois devant la vivacité et le cynisme de leur jeu. Leurs mouvements sont exagérés et pleins ; ils se laissent aller sur scène, ils sont théâtraux.
Photo de Christophe Raynaud de LageLeurs gestes sont parfois répétés et exagérés, à la manière de pantins désarticulés –Ubu est écrit à l’origine pour un spectacle de marionnettes-, l’effet rendu en est des plus comiques.
Le troisième homme, qui représente l’humanité au dehors, tranche véritablement sur le spectacle qu’il donne à voir ; en guise de jeu, il écrabouille des tomates lors des combats sanglants, il casse méticuleusement des assiettes qui représentent autant de nobles égorgés par Ubu, il orchestre les mouvements de foule et provoque les effets spéciaux. Il livre quelques réflexions aussi. La musique joue également un rôle important. Elle vient parfois appuyer l’effet d’une scène, elle donne un timbre sensuel et délicat à l’atmosphère. Percussions basses, mélodie ouatée, ambiance presque de discothèque, elle contraste avec les massacres du roi.

Le jeu des acteurs est admirable. Si Ronit Elkabetz -la mère Ubu-, n’avait pas porté ce nom si imprononçable et affiché le feu du vice au fond des yeux (si elle n’avait pas touché la langue de son Ubu de façon fort décontractée), j’en aurais fait ma femme sur le champs. Elle est persifleuse et salasse, calculatrice, biaiseuse et séductrice. Sexuelle…Ubu est donc une pièce ou plutôt un monde fantastique qui ne laissera pas de vous ravir.

Ronit Elkabetz n’a pas d’équivalent sur terre. Elle est magnifique, inoubliable... jusque dans son nom, pour moi presque à point choisi.

Photo de Christophe Raynaud de Lage

Ubu est LA révélation de l’année. Je ne la conseille à personne, car c’est MA pièce !

 

Quelques mots simples pour une vérité qui tue
Une chatte sur un toit brûlant au théâtre de la Renaissance
Par Frédéric Cheminade

Des personnages radicaux dans leurs actes se fondent à la réalité à tel point qu'il nous semble les connaître. Le langage comme puissance du théâtre et souffle de vie donne corps à ses personnages. Dans ce tumulte un homme choisit de boire. Boire et dormir, là, comme avant, dans la chambre de l'enfant qui dort.

Face à une Europe lourde de tradition culturelle et dont l'héritage se fait ressentir longtemps aux États Unis, la démarche qui motive les artistes américains encore au milieu du XXème siècle est de réinventer leur art à partir de valeurs américaines pour se distinguer de la vieille Europe.

Tout comme Big Daddy, père tout puissant et grand propriétaire terrien qui s'est fait lui même, le théâtre de Williams semble être autodidacte. Nul artifice ou référence ne sont nécessaires à cet auteur pour  se prévaloir d'un quelconque talent. L'inspiration prend sa source dans la réalité pour se tourner vers la fiction. Si nous sommes proches de la technique réaliste ce n'est pas pour autant une simple peinture sociale que nous offre l'écrivain, mais la tragédie à une échelle historique accessible à tous. Cet art ne se pense pas, il est vécu par les comédiens pour des personnages qui ne représentent qu'eux.

La simplicité du langage de Williams est à la base de toute la force de son théâtre. Le texte ne donne jamais l'impression d'avoir été travaillé par les comédiens, il ne se ressent pas comme un obstacle pour eux, bien au contraire la franchise des mots nous semble découler naturellement de la revendication des personnages. Maggie, prêtre à tout pour sauver son couple, s'avilit au mensonge. A ce moment le texte s'appauvrit, il perd de son rythme puissant et le talent de Cristiana Reali est de modérer son jeu pour suivre celui de Maggie. Le travail des comédiens est donc de se fondre aux personnages pour nous en transmettre l'émotion. L'illusion est alors parfaite et le spectateur oublie qu'il est au théâtre pour partager directement le drame qui se déroule devant lui.

Le travail d'adaptation de Pierre Laville ne fait pas défaut au texte, tous ces gens, du père tout puissant au petit médecin de campagne, sont connus de nous et les rires du public ne sont que surprises et gêne de se reconnaître. Le choix de présenter cette pièce dans sa première version restitue tout son sens à l'oeuvre de Williams.
Le film de Kazan suggère un retour du père dans une sorte d'épilogue conciliateur. Dans cette version, il ne revient plus pour laisser place à celui qu'il étouffe. C'est une solution radicale à l'image des personnages de Williams

 

Deux hommes en colère
Karma au Studio des Champs-Elysées
Par Annette Sion

Un jeune voyou braque un vieux monsieur dans un parc. Devant cette scène de série télé, on s'apprête à assister à une énième prise d'otages tragi-comique, qui semble devenue incontournable au théâtre depuis " Pop Corn ". Le braquage passe pourtant assez rapidement au second plan et nous sommes déjà bien loin du simple polar. Loin d'être une pièce policière ou d'actualité, Karma évoque l'intemporelle question de la condition humaine.

Un jeune qui a la haine, agresse un vieux pourrissant dans sa solitude et bien décidé à profiter de cette (més)aventure pour sortir de son accablant quotidien. Jean-Louis Bourdon décrit le désarroi des personnes âgées avec ce personnage dont la solitude et le sentiment d'inutilité sont insoutenables au point qu'il accepte, pour tenter de les oublier, ne serait-ce qu'un instant, de risquer sa vie. Que penser cependant en découvrant ce vieillard, petit fonctionnaire à deux ans de la retraite. Un tel personnage peut-il avoir 55 ans et un emploi ? Qu'importe, Marcel Maréchal nous fait oublier ce détail en jouant admirablement ce septuagénaire en mal de contact humain qui va pousser dans ses retranchements le petit caïd handicapé de la communication, pour qui la vie n'est qu'une lutte. Antoine Basler d'abord un peu agaçant, trouve rapidement sa place dans ce duo et joue un braqueur criant de vérité. Comment ne pas penser aux jeunes qui peuplent les audiences des Tribunaux correctionnels en voyant cette boule de nerfs dont le vocabulaire, succession de phrases toutes faites, est nourri des séries américaines. Enfin le dialogue s'installe. Les personnages se calment, la mise en scène, la plus épurée qui soit, laisse toute la place au dialogue entre le jeune et le vieux, nous laissant découvrir, derrière ces deux personnages que l'on croyait aux antipodes, deux hommes en colère qui expriment leur révolte. Deux laissés pour compte de la société : " cette belle fille en mini-jupe avec des jambes longues comme la tour Eiffel et douces comme la soie" qui leur a fait de l'œ mais les a lâché en chemin.

Dans un langage efficace et résolument moderne, Jean-Louis Bourdon tape sur notre Société par la voix de ses deux personnages qui partagent leur mal être, leurs déceptions, mais aussi un peu de leurs rêves... Alors, dans un élan d'espoir, on imagine déjà que les mots vont adoucir les maux et on se prend à rêver à un "happy end".

Bourdon n'autorise l'optimisme qu'à la jeunesse, comme si elle seule était encore assez naïve pour croire au bonheur. Quand la pièce se termine, avec une brutalité inattendue, on ressort finalement avec une entêtante sensation de pessimisme.

 

Et les derniers seront les premiers
Le cochon noir au théâtre de la Colline
Par Frédéric Cheminade

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La vérité détenue par l'innocent du village, chantée par celui-ci comme l'amour de son pays, des nuages qui courent sur les collines et comme l'amour du ventre des filles. Roger Planchon choisit l'univers provincial pour dénoncer la manipulation politique et nous convaincre que seul notre sens du bon (parfois bon sens) est l'étoile qu'il nous faut suivre.

 

cochon 3.jpg (5531 octets)Pièce de 1973, on peut à raison se demander si le contexte campagnard, en vogue à l'époque de sa première représentation, n'est pas un peu dépassé aujourd'hui. Depuis lors, le retour aux valeurs naturelles n'est plus au goût du jours où s'il en est, cela fait longtemps que les chèvres sont à Paris. On pourra tout de même apprécier dans ce décorum paysan, le ton juste, attachant et discret employé par Roger Souza dans le rôle de Gédéon, l'innocent. Au plus près de Mère Nature, logé au cœur de l'action sans jamais en porter le poids, Gédéon nous conduira à la vérité... Poussant l'impunité jusqu'à l'inceste, il aurait pu subvertir l'abjection de son acte s'il n'en était du persistant désarroi, dont nous sommes les témoins impuissants, de sa fille. Ainsi en est-il des gens et de leur destin, l'un est heureux, l'autre pas "... and the show must go on."

 

cochon1.jpg (4346 octets)En choisissant la Commune comme fond historique à l'action, Roger Planchon nous signifie cette incommunicabilité entre les gens, acteurs du monde ; le misérabilisme de l'Histoire. Plus que cela, une humanité besogneuse d'un savoir réconfortant est mise en garde contre son ignorance tant convoitée par les manipulateurs. Débat typique des années soixante dix et du post-structuralisme, la rhétorique comme une arme à double tranchant reste un sujet d'actualité. Le Solitaire, vieux rhéteur visionnaire, incarne le profit que pourrait faire de nos faiblesses un obsédé du pouvoir, habile à manier quelque lieu commun.

Toutefois, on regrettera de ces personnages, que le monde effleure à peine, de ne pas plus pouvoir s'animer de la présence d'Elisabeth Vitali. Compagne trop discrète de Gédéon, l'actrice ne connaît d'ombre que son personnage.

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Le bain glacé de l’Histoire
Auprès de la mer intérieure au théâtre de Gennevilliers
Par Serge Latapy

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Comment sauver ceux qui sont déjà morts ? Les obsessions d’Edward Bond, faiseur de mythes et " chantre de la responsabilité humaine ", prennent forme dans ce conte illustré par Stuart Seide

Un adolescent rattrapé par l’Histoire, qui surgit de son lit sous la forme d’une femme en haillons, tentant de sauver son bébé d’un génocide imminent. " Comment sauver ceux qui sont déjà morts ? ", demande le jeune homme, qui suivra pourtant jusqu’au bout ce spectre exigeant, cette apparition dont il ne peut se défaire. Sur leur chemin, une vieille femme hilare qui porte sous ses jupons les stigmates d’une humanité souffrante, un homme en noir déversant d’un toit d’une chambre des cristaux de gaz létal, un chœur invisible de mourants qui n’en finissent pas de mourir…

De l’avis de son auteur Edward Bond, cette courte pièce est d’abord une fable pédagogique, commandée il y a quelques années par une troupe de jeunes amateurs (le Big Brum Theatre), à destination d’un public jeune. Une fable centrée non pas sur le génocide, mais sur la seule faculté qui, selon Bond, peut nous faire connaître et accepter l’histoire, la seule qui nous rende humains : l’imagination.

Malgré ses claires intentions didactiques, " Auprès de la mer intérieure " est tout sauf édifiant. Par sa structure et sa langue (apparemment) simple, mais aussi par sa poésie et ses étranges digressions, son écriture tient plutôt de la mythographie moderne. Une mythographie personnelle, porteuse des obsessions de son auteur, qui mettrait la force d’évocation du mythe (son équivocité, son universalité), au profit d’une prise de conscience générale, dans une démarche qu’on pourrait qualifier de morbide, mais salutaire.

La première mise en scène de cette version française semble suivre au plus près les intentions de Bond. Le rythme lent, le jeu découpé, impeccablement réglé, presque distancié : tout vise d’abord à faire entendre le texte, que Stuart Seide serre au plus juste, au mot, au silence, à l’indication près. Comme dans un conte, le fantastique s’invite naturellement dans le réel ; les personnages ont ce caractère familier, mais étrangement désincarné, des figures mythiques.

Ce jeu sobre, ce traitement exigeant donnent à la pièce sa cohérence et une certaine force. Mais la principale contrepartie est qu’en dépit de quelques moments soutenus (la performance d’Evelyne Istria, en Parque euphorique) et de quelques images prégnantes (le visage d’Alain Rimoux, en ogre grimaçant), l’ensemble dégage une constante impression de froideur.

En ce sens, il ne tient pas toutes ses promesses. La volonté de Bond, comme celle de Seide, est de faire naître des images, de suggérer les génocides et leur cortège de souffrances, de provoquer l’imagination du spectateur, de susciter une horreur personnelle, intime. Il apparaît que ce conte froid, trop froid, sans pathos, mais sans empathie non plus, peine à y parvenir.

 

Dialogues de bêtes
Animaux suivis d'autres animaux au théâtre Paris Villette
Par Gabrielle Laurens

Pas une histoire mais des histoires, de celles que l'on à jamais entendu, mais qui répondent peut être illusoirement à nos questions enfantines. " A quoi il pense le chien ? ". Alain Enjary décentralise le sujet pour que l'homme se repose un peu de ses éternelles remises en question et de son nombrilisme exacerbé…Enfin, de la poésie, de la subtilité, quelques fous rires et surtout un morceau de théâtre exceptionnel !

Animaux…cela vous évoque certainement un théâtre de catéchisme où vont et viennent coqs à plumes et chats à moustache, chacun armé de son cri et de ses mimiques grotesques. Autant aller au zoo, ce sont des vrais !
Oui mais voilà, ceux du zoo, eux, ne parlent pas et c'est là tout l'art de Alain Enjary de parvenir, sans jamais véritablement chercher à imiter la bête, à leur prêter paroles censées, questions existentielles, humour, douceur, désespoir et bonne humeur.

Ainsi commence une histoire qui ne finira pas, car elle est éternelle. C'est au poisson de vouloir enfin connaître la vérité, à l'araignée de philosopher avant de bien dîner, au chat aigri de s'interroger, aux bœufs de se diviser et aux oiseaux d'observer les curieuses mœurs amoureuses des hommes, ces hommes qui paraît-il "vont à poil au plume ! "

Et puis ça n'est pas finit, il y en a d'autres qui viennent nous livrer leurs secrets, secret de lucioles au derrière diaphane et à la langue bien pendue, secret de souris en quête de quelques graines à se mettre sous la dent, secrets de chevaux, de moustiques, d'huîtres…Alain Enjary à voulu " fuir le salmigondis des relations humaines, individuelles et sociales, l'inextricable labyrinthe psychologique, politique, etc. , que les hommes tissent entre eux, en eux et autour d'eux".

Alors si tant est que la parole naisse, les relations se construisent et nous voilà dans un schéma de société, animalière certes, mais de société. Alain Enjary se défend de cet écueil " il n'y pas de superflu, de résidu, de complaisance, pas d'abus, d'alibis, c'est clair, l'enquête est faite tout de suite…C'est que les bêtes sont innocentes."

On ne peut alors se lasser de voir évoluer, sur cette petite scène aux galets lisses et doux cette "animomalie" du langage. Certains acteurs sont sensationnels ( je pense notamment à madame la chatte et messieurs les poissons) et tous apportent à la pièce une part de sa consistance singulière par un charme particulier et par une diction incroyablement parfaite.

Un jeu très dépouillé, dépourvu de costumes et de singeries décalées…des hommes pour des bêtes, des bêtes et des hommes parfois, on ne sait plus trop , on s'y perd et c'est un réel plaisir " Le théâtre nous permet ça : Rendre un instant réelles, même modestement, la fantaisie et l'utopie, ici ce serait une certaine unité des êtres, une certaine harmonie légère".

Quelques tirades vouées à une notoriété certaine méritent d'être au moins lues et peut-être relues. Un spectacle ravissant ( dans le sens être ravi ou peut être capturé ), dans une petite salle intimiste et confortable ou ce carnaval d'animaux joue à nous faire tourner en bourrique par le noir soudain et la réflexion que cette obscurité véhicule. L’occupation de l'espace totale puisque de tout côté jaillissent des bestioles chuchotant derrière nous, surgissant des côtés, se faufilant dessous la scène. Ils investissent la salle en même temps que nos pensées.

C'est véritablement enchanteur.

 

Un air de famille
Sarcelles-sur-Mer au Théâtre de la Tempête-Cartoucherie
Par Serge Latapy

Un passé banlieusard daté mais pas si éloigné, un fils metteur en scène qui marche sur les pas d’un père auteur et un groupe soudé de comédiens surprenants, dont l’inattendu Luis Rego. Le tout donne une création originale, en forme de grand ensemble théâtral. Très dense, mais très habité…

C’était l’époque des grands ensembles et du chacun-pour-soi. Des intérieurs étroits et des jupes courtes. De la télé à carré blanc et du silence dans les rangs. Les voyous s’appelaient loubards, ils portaient des blousons noirs. Les Algériens ne s’appelaient pas, ils vivaient dans des cabanes de bois, en attendant le béton. C’était l’époque où le comédien Jean Pierre Bisson, la trentaine agitée, écrivait et montait Sarcelles-sur-Mer. Un brûlot poétique et provocateur, à la fois chronique rageuse de la France pompidolienne et réflexion politico-égotique sur la place du théâtre, entre mode d’introspection impudique et moyen de libération collective, fatalement révolutionnaire. Une œuvre chargée, comme on le voit. Comme l’époque, coincée entre crises culturelle et pétrolière, étouffante comme une boîte en béton sous le soleil de juillet, comme une cité-dortoir du Val d’Oise qui rêverait de la mer …

Trente ans plus tard, un fils de trente ans soulève le couvercle et exhume l’œuvre de ce père mort récemment, qu’il a si peu connu. L’histoire est belle, elle suffirait à tout expliquer. Pourtant, Stéphane Olivié-Bisson l’assure : cette reprise de " Sarcelles-sur-Mer " n’est pas seulement une recherche en paternité, elle vaut beaucoup plus. Et on veut bien le croire dès les premiers moments d’exposition de ce drôle d’objet, atypique mais séduisant, quelques semaines après sa création au théâtre de Marseille.

Un mur à gauche, à la fois barre HLM, décor amovible pour logements-tiroirs et boîtes à malices, forme l’armature de ce spectacle à entrées multiples, qui enchaîne modes et niveaux de jeux. Ceux du burlesque d’abord, rythmé et joyeusement caricatural lorsqu’il faut dépeindre le quotidien de ces premières familles standardisées, placardisées, atomisées. Ceux de la comédie musicale ensuite, avec clins d’œil appuyés au genre très seventies des gang-band urbains, avec paroles révoltées et rythmes déhanchés. Ceux de la sincérité, pour décrire les tourments des paumés ou victimes du racisme ordinaire, arabes ou homos, filles-mères ou parents indignes. Ceux du jeu de miroirs enfin, lorsque l’action s’organise autour d’un metteur en scène ringard et utopique, qui tente d’enseigner l’art aux zonards et d’oublier une rupture amoureuse, avec paternité à la clé.

Constante, la mise en abyme devient troublante, lorsqu’on sait que Stéphane Olivié-Bisson, qui joue le rôle, reprend ici le personnage que son père incarnait lors de la création originale…

Malgré tout cela, ce patchwork trouve bien sa cohérence. Par le rythme soutenu et l’énergie d’une mise en scène ludique, relevée, mais surtout par la grâce d’un groupe enthousiaste d’acteurs jeunes ou chevronnés, tous aussi impliqués. Parmi eux, Luis Régo, comédien inattendu dans ces parages et pourtant bien à sa place, qui prête sa gouaille, sa carrure et sa présence inimitables à un personnage de clochard poivrot et philosophe.

L’œuvre porte bien la marque de la jeunesse de son auteur, des préoccupations inquiètes de son ego, de son époque. La mise en scène n’occulte pas cette dimension, mais arrive pourtant à faire oublier ce qu’elle comporte de plus daté, à mettre à distance l’agit-prop de papa, à sauver l’ensemble de ce vieillissement précoce qui a déjà affecté les utopies d’un monde meilleur, les tapisseries à fleurs, les buffets en formica et le béton de Sarcelles.

Ludique ou sincère, distant ou nostalgique, ce spectacle éclaté devient ainsi un joyeux bordel, débordant mais finalement cohérent, porté à bout de bras par l’énergie et le talent d’un groupe qui y croit toujours, qui y croit pour nous. Alors, pourquoi ne pas le suivre ?

 

Des femmes et des DOM
La soufrière au théâtre de l'Epée de Bois-Cartoucherie
Par Gabrielle Laurens

Esclaves ou ouvriers? Département d'Outre-mer ou colonie? Guadeloupéens ou français? Telles sont les lourdes interrogations que soulèvent Antonio Diaz-Florian, metteur en scène de la troupe du théâtre de l'épée de bois. La "Soufrière", inspirée du "procès des guadeloupéens", nous offre à travers le tableau de ce qu'a été le passage du statut de colonie à celui de département d'outre-mer, une réflexion sur l'identité, la liberté et le monde Caraïbe.

De vétustes planches de bois au centre d'un grand espace vide, une charrette arrêtée dans le coin à droite…à gauche, une table basse et posé dessus, un marteau, pour le juge. C'est dans ce décors dépouillé et frontal que Rosanne, Marianne, Rosalinde, Larousse et Rosemarie évoquent, à la manière des conteuses d'Afrique, le procès des 18 Guadeloupéens. Assurant la transmission de la mémoire de leur peuple, les cinq femmes, jonglant avec les différents protagonistes de cette tragédie, racontent avec leur propre sensibilité, le destin de ces hommes de résistance et de liberté, leur lutte contre la main mise française et sa violence.

Elles nous parlent de cet événement de leur histoire que nous ignorons tous plus ou moins, et nous répètent l'oppression, l'aliénation, le sang parfois et la mort.

La Soufrière est ce volcan Guadeloupéen qui fulmine en elles, prêt à vomir sa lave sur l'inhumain ; elle évoque cette souffrance poignante de l'esclave qui transparaît dans la virulence de leurs mots et dans leur lutte passionnée. Solidaires, ces femmes que tout semble éloigner de la politique, se retrouvent seules pour nous dire le calvaire de leur terre, la négation de leurs ancêtres, la prédominance du blanc sur le noir. L'homme se bat, la femme dénonce et partage passionnément par le verbe cette lutte éternelle contre l'injustice et l'oppression. Tour à tour, incarnant Georges B., 28 ans, instituteur, ou encore Ferdinand R., 34 ans, ouvrier, elles tentent de mettre en scène de la manière la plus juste et la plus réaliste le procès de ces 18 guadeloupéens accusés de porter atteinte à l'intégrité territoriale de la France par leur appartenance au GONG ( Groupe d'Organisation Nationale de la Guadeloupe).

Ce n'est pas tant l'issue du procès, qui se solde d'ailleurs par un verdict de clémence, qui importe, mais bien plus toutes les aberrations et les injustices qu'il révèle à travers les revendications outrées des accusés. Il soulève très concrètement le problème de la départementalisation de la Guadeloupe, qui sous couvert d'aide économique et d'organisation politique, a imposé son joug colonial en exigeant, parfois par la violence, les travaux, l’obéissance et l’assimilation à l'Histoire nationale. La Soufrière est un cri de révolte contre une identité imposée, les arrachant à leurs racines culturelles.

L'entreprise est de taille ; sensibiliser le public de théâtre aux problèmes politiques des DOM n'est pas chose aisée et l' on ne peut pas dire que le sujet soit brûlant d'actualité, ni présent à l'esprit de tout un chacun. L'interprétation des cinq comédiennes est assez statique et frontale. Il y peu de mouvements; du petit tabouret à la charrette, il n'y a guère que quatre pas à faire. Cette quasi immobilité des acteurs assimile la scène à une sorte de tableau vivant de la Guadeloupe dans les années 70, sur lequel défilerait une bande son énergique et violente. Car s'il est vrai que le mouvement est discret, les voix elles sont criardes, revendicatrices et passionnées.

On peut reprocher à cette mise en scène un certain manque de nuance: les voix sont également trop fortes, les intonations des femmes peu variées et les visages se déforment pareillement sous la prononciation appuyée des mots. Si l'on peut voir toute leur émotion et toute leur ardeur, on ne peut s'empêcher de trouver cela, par instant monotone, sans doute parce que le style du "théâtre-propagande" porte en lui un réel souci pédagogique. Le spectateur sort interpellé, un peu abruti par sa propre ignorance et désireux d'aller relire tout cela dans des bouquins d'histoire afin de se forger un avis objectif…Il faut souligner que tenir un texte de cette densité pendant une heure et quart relève du défi et l'on sent derrière l'arrogance des mots et les sourires des saluts la mesure de cet investissement. C'est une pièce pour spectateur averti, une pièce pour ceux que les luttes pour les droits de l'Homme et la liberté interpellent.

Je ne peux m'empêcher de glisser un dernier mot sur le lieu lui même, tant l'épée de bois est un théâtre formidablement agréable et chaleureux. Si vous arrivez une heure avant le spectacle, vous êtes accueillis et servis par les acteurs en personne, costumés et imprégnés de leur personnage. La salle est magnifique, le bar accueillant, la nourriture relativement peu chère…le tout sur un petit fond sonore créole…une mise en condition radicale et exquise.

 

Envie à mort
Extrême nudité à l’Essaïon de Paris
Par Frédéric Cheminade

Une femme en proie au désir comme moteur de sa quête identitaire se livre au regard du public. Une pièce dont la densité s’appuie sur une relation étroite entre les personnages et le décor. L’intimisme qui s’en dégage reste parfois troublant.

Essaïon Extrème 1 web.jpg (6898 octets)Envie de prendre ses moindres désirs sexuels au sérieux. Envie de dépasser les limites de la morale. Envie d’ignorer une société souvent trop réprimante. Envie de faire intensément l’amour. Envie de n’exister que par son corps, finalement seule enveloppe qui nous reste.

Ce qui s’est passé dans la vie d’Ariane, pourrait arriver à n’importe qui : une quête de l’identité à travers l’acte sexuel. Sa rencontre avec Pierre l’a fait basculer dans un monde de désir. Aujourd’hui Pierre s’est suicidé, pourquoi ? Son corps gît la tête explosée dans la pièce d’à côté. Ariane est seule avec le commissaire et lui confie son passé avec Pierre. La transgression de la loi vient se loger puissamment dans la réalité. Elle ne regrette rien et souhaite revendiquer chacun de ses actes, tout en continuant d’être mère et enseignante.

Essaïon Extrème 3 web.jpg (5958 octets)Une pièce intense. Le travail de Hans Peter Cloos tente, comme par le passé, d’insérer l’action dans un lieu. Pour lui, le lieu doit prendre corps avec la thématique de la pièce. Il avait déjà monté des pièces dans des discothèques, dans la rue, ou, comme pour " Cabaret Schoenberg ", dans un bunker sous-marin. Par ses choix, il semble vouloir réaliser une installation digne d’un artiste contemporain, un champs sémantique tente de s’ouvrir entre le personnage, son histoire et le lieu du déroulement, comme si l’unité de lieu, de temps et d’action si chères à notre théâtre classique n’étaient plus qu’une seule et même unité. En cela, le théâtre de l’Essaïon, choisi pour son aspect sous terrain fait de voûtes et de colonnes taillées dans la pierre, s’approche du donjon sado-masochiste. Mais ce qui ressort le plus du décor, de l’éclairage et de la petitesse de la salle, c’est l’intimisme de la mise en scène qui nous invite à goûter aux personnages. La présence du support vidéo n’est pas qu’un objet dans l’attirail pornographique mais offre à l’aveu de cette femme d’être présenter comme un témoignage. La durée et le rythme effréné de la pièce nous rapproche de la performance. Tous ces éléments dévoilent chez Cloos l’intention de faire de ses pièces une œuvre d’art proche de l’art contemporain.

Cette pièce est aussi l’occasion pour Léa Drucker de faire un parcours sans faute. Son personnage, Esther, puise sa force dans le personnage de sa mère, Ariane. Elle ne veut pas s’affirmer en rejetant sa mère, mais la comprendre pour exister au-delà d’Ariane. Pour Mariane Anska, c’est l’occasion de se faire aimer et désirer. Elle y parvient à merveille, personnage central de la pièce, c’est elle qui se rapproche le plus du texte et de l’auteur, Christiane Liou. Elle lui restitue toute sa force et son désir de dépassement. Entendre de cette femme les confessions érotiques les plus troublantes pendant une demi-heure et d’un seul coup voir, du premier rang, en contact avec le même sol, à moins d’un mètre de l’actrice, sa mise à nu, radicale et pourtant fiévreuse, vous laisse bouche bée.

Essaïon Extrème 2 web.jpg (6762 octets)Au bout de cette performance, les acteurs nous ont offert une tranche d’humanité, parfois détestable, parfois détestée. Le rôle de Jean-Marc Avocat est de nous rassurer sur la nature humaine. Tout ceci nous apparaît finalement comme une supercherie. Parfois psychanalyste, parfois Dieu, jamais commissaire, il réalise avec humour et habileté, l’équilibre d’Ariane. Grâce à lui, la vie sur terre semble enfin possible pour elle. Il n’y a de crime que devant la loi et lui saura pardonner.

 

Épithalame
l'Origine rouge, à STRASBOURG - Le Maillon
par Eléonore van den Bogart

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Qui sommes-nous ? D’où venons-nous et surtout où allons-nous ? Voilà trois questions essentielles qui pourraient à elles seules résumer les fondements de ce spectacle. Seulement voilà, avec Novarina, ce n’est pas si simple.

Tel un enfant gâté, las de notre vocabulaire, ayant usé, mots et grammaires, l’auteur ne se contente pas de réinventer les codes de langage. Il nous les jette à la face, avec une incompréhension intelligible, qui ne peut que nous mettre sur la brèche de notre existence. Que les acteurs nous parlent en morse, en algèbre ou avec des pancartes, qu’ils tracent des mots sur le sol qui couleront comme coule le sang des hommes, qu’ils aillent chercher leurs répliques dans des sacs à répliques ou qu’ils répliquent par des mouvements de corps ou des gestes d’esprit, c’est de notre vérité cachée dont ils nous éclaboussent. Beaucoup ne le supporte pas et partent avant la fin. Il s’agit de plusieurs heures de jaillissements crus et pourtant si subtiles, tout est équivoque.

L’origine rouge parce que les jeux de mots sont des jeux de sang et qu’un peu partout dans le monde on meurt par glissement de mots. UN HOMME PAR LA FENÊTRE se demandera tout haut si ce n’est pas le langage qui est acteur. Pardon, mais ici se sont les acteurs qui sont langage, et quelle performance ! Mot, apostrophe ou virgule : prologue au ciel, cascade de duos, liturgies de cirque, lamentations, épithalames, paysage parlé, tarentelles, double drame pronominal ; et puis les diverses apparitions d’UN HOMME EN BOIS, de L’HOMME EN MATIERE VIDE, DES HOMMES D’HECATOMBES et des dizaines d’autres qui se chevauchent, se superposent, se juxtaposent, se conjuguent…Ils apparaissent tels des mirages, et pourtant chacun de son passage noircit la page blanche comme on écrit un livre. Ils viennent se demander pourquoi ou comment. Ils chantent, dansent, cherchent, ils veulent aimer ou tuer, ils établissent le grotesque de notre société à tel point que ces spectateurs qui s’enfuient avant la fin du spectacle, semblent inclus à la mise en scène.

Les pulsations de la pièce sont des pulsations de vie, si riche qu’elles sont parfois difficiles à comprendre. C’est comme un cœur qui bat, devant nous. L’origine rouge avec des hauts et des bas, des trop lents et des trop vites, des trop loin et des si proches que cela nous touche.

Il met en scène nos phobies, nos désirs, nous qui ne sommes que du vide et pourtant si plein. Les thèmes s’enchaînent : le mensonge, la peur, le refus, le suicide.

La petite condition de l’homme, chez Valère Novarina est toujours teintée d’une dimension religieuse ou mystique.

Parce que les mots ici sont de chair et de sang et qu’ils nous parlent à nous, être de chair et de sang, parce que nous assistons en direct à un tourbillon de couleurs et de sentiments humains, malgré le u-monde et le e-moi, L’origine Rouge, c’est avant tout du spectacle vivant, à l’état pur.

 

La banlieue dans les quartiers chics
Le Squat au Théâtre Rive Gauche
par Diane Valemblois

Le spectacle n'est pas encore commencé et déjà le spectateur s'imprègne du décor. Il n'y a pas de lourds rideaux rouges qui délimitent l'espace du public de celui des acteurs, et cela rassérène. Au théâtre Rive Gauche, on se sent comme chez soi, et le meilleur reste encore à venir.

Dans un salon style XVIème arrondissement, s'introduisent trois personnages : un Portugais, un Arabe et une Lituanienne qui " parle français comme une vache espagnole ". Les deux garçons la taquinent d'ailleurs à ce sujet, mais il faut bien avouer que c'est "l'hôpital qui se moque de la charité". C'est peu dire, en effet, que le jeune "beur" a des lacunes de vocabulaire. Le seul langage qu'il connaît est celui de sa banlieue. Le verlan se trouve donc au centre du langage et il est savoureux et drôle d'entendre la douce lituanienne blonde aux yeux bleus parler à l'envers.
Ces jeunes paumés viennent de nulle part ou de partout. Ils se retrouvent au cœur d'un quartier chic pour la première fois de leur vie. Ils sont fauchés. L'un a été mis à la porte par ses parents. L'autre est apatride. Mais leur copain portugais, alias fils de la gardienne de l'immeuble, a eu l'excellente idée de leur prêter l'appartement de deux sœurs qui vivent six mois sur douze à Hossegor. Voilà donc nos jeunes qui squattent l'appartement des riches vieilles dames.

Mais le bonheur est de courte durée, les deux " vieilles " débarquant plus tôt que prévu. La crise éclate pour le plus grand plaisir des spectateurs qui se délectent du jeu des deux magnifiques actrices qui campent leur rôle de dames "mures" avec un enthousiasme communicatif. Les dialogues sonnent justes et ils mettent en lumière le réel décalage des deux générations. Le langage constitue, à lui seul, le révélateur de la fissure sociale. Les protagonistes ont du mal à se comprendre et leur langue n'est pas la même. Le français des quartiers "classes" de Paris est différent de celui des banlieues qui gravitent autour de la capitale. L'incommunicabilité paraît absolue. Cependant, petit à petit, les jeunes vont arriver à faire comprendre aux propriétaires des lieux que si eux n'ont pas beaucoup reçu de la vie, leurs interlocutrices n'ont pas su beaucoup donner.

La pièce va alors être l'histoire d'une prise de conscience. Les deux générations finissent par tenter de cohabiter sous le même toit pendant un mois. Cette période va se révéler fructueuse pour chacun, même si les "vannes " fusent à grande vitesse entre l'Arabe et l'une des deux sœurs jouée avec conviction par Marthe Mercadier. Ce dernier personnage va se rendre compte que sa vie n'est que misère. Elle non plus, n'a pas eu de chance. Alors pourquoi ne pas aimer et donner aujourd'hui ? Pourquoi ne pas transformer la souffrance en bonheur? Le choc de ces deux planètes débouche sur un fantastique cocktail d'optimisme et de tendresse. Ne vous méprenez pas toutefois : le show ne tombe jamais dans le " soap " et le psychodrame. Car la comédie est tendre et ancrée dans la vie réelle. Certes, elle nous renvoie directement aux dures réalités d'aujourd'hui mais toujours avec humour pour notre plus grand plaisir de spectateur.