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Porte
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Festival de Pierrefonds
Festival Nous n'irons pas à Avignon
Festival
de Théâtre Européen à Grenoble
Echappée
Belle à Blanquefort
Nos Critiques de la
Quinzaine :
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Le
Sage et le Fou
Le
Neveu de Rameau
au Ranelagh
Jusqu'au 30
septembre
Par Béatrice Trotignon |
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Comique
de la vie ordinaire
Porte de Montreuil au Théâtre de l'Européen
Jusqu'au 3 novembre
Par Eléonore van den Bogart et Vladimir Mouveau |
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L’autre
côté du miroir
L’Illusion
comique au Théâtre du Nord
Ouest
Jusqu’au
23 septembre
Par Lise Michel |
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Un rire clair et franc
Encore
une journée qui commence
aux Blanc-Manteaux
Jusqu'au 21
août
Par Béatrice Trotignon |
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Honnêtes
fourberies
Les Fourberies de Scapin au Théâtre de la Passementerie
Jusqu’au 2 septembre
Par Serge Latapy |
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Corneille
sur le divan
Rodogune au Théâtre du Nord
Ouest
Jusqu’au
30 septembre
Par Lise Michel |
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Grâce
tragique
Médée au Théâtre du
Nord-Ouest
Jusqu’au 30 septembre
Par David Fauquemberg |
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Des
filles de joie qui méritent leur nom
Les grandes vertus au Café
d’Edgard
Jusqu’au 29 septembre
Par Matthieu Lis |
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Corneille
Comique
Mélite
au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au
30 septembre
Par
David Fauquembert |
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Ballade
enchantée dans la vie ordinaire
Qui
est-ce qui me ramène
au Point-Virgule
Jusqu’au
5 septembre
Par Daniel
Duval |
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Mémoires
d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad
au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 3 septembre
Par Catherine Robert |
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Leçon
de fidélité surréaliste
Louison au Lucernaire
Jusqu'au 8 septembre
Par Christina Anid |
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"
On a perdu la photocopieuse dans la jungle moldave, Brochart…"
Training Sauvage au Mélo d’Amélie
Jusqu’au 31 Décembre
Par Vladimir Mouveau |
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Le
Sage et le Fou
Le
Neveu de Rameau
au Ranelagh
Jusqu'au 31
juillet
Par Béatrice Trotignon
Quel
meilleur cadre que le Ranelagh pour aller découvrir un philosophe, un
musicien et un surprenant énergumène dialoguant dans la langue
subtile, inventive et jubilatoire de Diderot, au son réconciliateur
des musiques de clavecin de Jean-Philippe Rameau ?
N'y
dansait-on pas sur ses musiques au 18ème siècle lorsqu'en ce lieu se
dressait le théâtre de Riche de la Poplinière, fermier général de
Louis XV ? S'il a disparu avec la Révolution, l'esprit de la musique
et du divertissement y est resté bien vivant. Reconstruit au 19ème
sous la forme d'un salon de musique en bois de chêne sculpté, avec
son plafond à caissons décoré de blasons, le Ranelagh vaut toujours
le détour.
Aujourd'hui,
Madona Bouglione, dont la programmation se veut orientée sur la découverte
des nouveaux clowns mais privilégie tout autant l'opéra, la musique
classique et le théâtre, accueille un personnage qui en est, en
quelque sorte, un formidable condensé: le Neveu de Rameau.
Cet
original, ce bouffon, ce composé de hauteur et de bassesse, de bon
sens et de déraison, de fraîcheur et de cynisme est cet interlocuteur
rêvé par Diderot, lui permettant d'explorer sans manichéisme et avec
tout le libertinage d'une pensée en mouvement les thèmes brûlants de
son époque.
Gœthe voyait dans ce dialogue entre le philosophe et le
« raté » une véritable « bombe ». Autant dire qu'il n'a rien
perdu de sa force, et que les réflexions qu'il ménage avec tant de
verve et de subtilité sur la valeur de l'art et la part du génie, la
quête effrénée de la célébrité et de la richesse à n'importe
quel prix -qu'il fût asservissement moral, social ou intellectuel-, le
rôle de l'éducation et la part de l'inné, l'injustice et l'inégalité
sociales, trouvent un écho dans notre monde actuel.
Le
texte de Diderot a été adapté par les acteurs de ce dialogue,
Nicolas Marié (Le Philosophe) et Nicolas Vaude (Le Neveu), ainsi que
le musicien Olivier Baumont dont les interprétations et compositions
musicales sur scène accompagnent avec un grand bonheur la représentation.
Ces morceaux au clavecin sont autant de contrepoints au texte, ménageant
ruptures de rythme et de ton, offrant quelques plages de répit, et
comme de méditation, au milieu d'un véritable feu d'artifice scénique.
Le
jeu des acteurs est éblouissant. Le philosophe posé, de blanc vêtu,
est tout en finesse et en retenue dans son rôle du Sage, mais il sait
aussi se laisser aller à la faveur d'une identification avec Rameau le
fou, ou à l'aveu de son plaisir des jouissances. Le Neveu, ce chat de
gouttière tout à la fois lucide et fou, se postant au balcon ou déboulant
du fond de la salle, vient bouleverser les cadres trop strictes de la
scène.
Il est cet élément incontrôlable, tour à tour séduisant et
malicieux, grotesque ou admirable, convaincant mais scandaleux,
enfantin et soudainement abject, qui insuffle une incroyable énergie
au dialogue philosophique.
C'est
un spectacle de qualité, riche, mordant et drôle, admirablement servi
par ses acteurs et son metteur en scène (Jean-Pierre Rumeau). Le
public, d'ailleurs, ne s'y trompe pas.
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Comique de la vie
ordinaire
Porte de Montreuil au Théâtre de l'Européen
Jusqu'au 3 novembre
Par Eléonore van den Bogart et Vladimir Mouveau

Cliquez sur l'image pour voir l'interview
Hilarants, ces deux comédiens excellent dans
leur débordement caractériel. Ces deux personnages attachants se retrouvent face au trou
béant de leur ânerie lorsque tous raisonnements intelligibles leur échappent. Il faut
les voir, il faut les entendre glousser et bêler lorsque, nayant plus de sujets
de moquerie, ils se trouvent contraints de sattaquer à leurs physiques
respectifs en se prêtant des airs de chèvre et de dindon.

Aussi infantile que soit leur
démarche, on se reconnaît aisément dans chacun des tableaux successifs. Moments de
doute ou dincohérence, lorsque la confiance en soi séchappe, on trouve
toujours quelque chose didiot à raconter sur les plus petits détails de la vie
courante. Touchés par le caractère juvénile de ces deux personnages, nous nous
embarquons dans un crescendo de rire qui ne nous lâchera plus.

Dès le début du spectacle
le ton est donné. Nos deux compères aux allures plutôt bien mises, à lair
érudit, vont samuser à débattre sur le terrain de leur ignorance. Ils
sautodétruiront dans une niaiserie parfaite. La scénographie simple et épurée
laisse toute sa place à la finesse de linterprétation.
Scali Delpeyrat et Pierre Poirot campent à merveille ces deux Messieurs-tout-le
-monde qui
se querellent bêtement pour défendre leur ego respectif.

La simplicité du dialogue et
lhumanité qui se dégage de cette joute verbale, nous plongent
inévitablement dans des situations familières. Léa Fazer, auteur et metteur en scène,
nous livre ici un dialogue où la précision et le comique sont portés à leur
paroxysme. Elle s'est inspirée de scène de la vie quotidienne, de dîner entre
amis
et des propositions des deux comédiens, pour composer ce texte.

Le résultat de ce travail en
trio donne une sorte de sauce piquante aigre-douce créée par latmosphère calme,
le jeu simple et limplication des comédiens. Le rire semble se réveiller par
lui-même, sous une alchimie particulière.
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L’autre
côté du miroir
L’Illusion
comique au Théâtre du Nord
Ouest
Jusqu’au
23 septembre
Par Lise Michel
Le très sympathique Théâtre du Nord-Ouest, sous
la tourmente qui pèse sur les petits théâtres non subventionnés, plie mais
ne rompt pas. C’est dans le cadre du
Festival Corneille qu’il nous fait redécouvrir un grand classique.
Dans une mise en scène inventive marquée par l’excellent travail des lumières
et la très ingénieuse utilisation de l’espace, comédiens, metteurs en scène
et spectateurs se croisent, se mêlent et parfois se confondent dans un
brillant hymne au théâtre.

On descend
dans la salle par l’escalier d’honneur, celui qui mène sur la scène. Pour
trouver sa place, on enjambe des comédiens - à moins qu’ils ne soient déjà
personnages ? - qui finissent de se mettre en condition. On s’assoit au
hasard à côté de la Rodogune du spectacle de la veille, et devant le
Rodrigue du lendemain. Le metteur en
scène, son dossier Illusion comique à la main, annonce une pause de
dix minutes.
Les acteurs
sortent : c’est le monde inversé. Lorsqu’ils réapparaissent, c’est pour
chasser le metteur en scène qui vient se réfugier parmi les spectateurs...
avant de se glisser dans le personnage de Pridamant, le père qui vient
consulter le magicien Alcandre pour connaître le destin de son fils Clindor.
Quand le spectacle a-t-il commencé ?
Alcandre,
par un effet de sa magie, montre au vieux père son fils, valet d’un Matamore
(on pourra apprécier la relecture du personnage de Matamore en doux artiste
poltron), amoureux passionné, coureur de jupons, emprisonné, libéré, puis
mari infidèle puni de mort... A Pridamant qui se désole, il révèle le
dessous des cartes : Clindor est comédien. La mise en abîme, triple déjà
dans la pièce de Corneille (nous assistons à la représentation d’une représentation
d’une représentation), s’approfondit encore dans la mise en scène de
Fabrice Merlo grâce au brouillage initial et au degré de fiction supplémentaire
qu’il implique.
La grande scène
du Théâtre du Nord-Ouest, composée de trois ou quatre larges marches plates,
est ici entièrement nue. Ce dépouillement autorise chaque apparition à délimiter
son propre espace de jeu et permet en même temps à plusieurs espaces, et
plusieurs niveaux de fiction, de coexister avec une très grande souplesse. Un
unique clin d’œil, l’espace d’un instant, a la possibilité de détruire
tout cet édifice : au détour d’un geste, la suivante Lyse fait semblant de
prendre à témoin le vieil Alcandre, spectateur au deuxième degré.
Le travail
des lumières est l’une des grandes réussites de cette Illusion Comique. Aux variations très riches d’intensités et de
tons répond la gestuelle obsédante de l’ombre, du fantôme dans le jeu des
comédiens, soulignant l’oscillation réalité/irréalité. Ce théâtre qui
se regarde jouer sans prétention est une belle invitation au plaisir de
l’illusion.
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Un rire clair et franc
Encore
une journée qui commence
aux Blanc-Manteaux
Jusqu'au 21 août
Par Béatrice Trotignon
Dans
son troisième spectacle, Clair incarne avec punch et drôlerie une galerie de
personnages qu'elle rencontre au cours d'une journée échevelée. Si certains
thèmes sont convenus dans le genre café-théâtre, leur exploration est néanmoins
très réussie par une comédienne dont le talent vaut le détour.

Avec ses
traits mobiles, ses yeux incroyablement expressifs et sa personnalité toute en
générosité, Clair occupe la scène avec une remarquable prestance. On n'est
guère étonné d'apprendre qu'elle a une formation solide et beaucoup de métier
: conservatoire et Beaux-Arts de Liège, festivals du rire, nombreuses tournées
et participation à des émissions humoristiques à la télévision.
La
structure de son spectacle est bien choisie et souple, permettant d'enchaîner
de manière cohérente bien que disparate des personnages, des tons et des
situations variés sur un rythme enlevé. Les bruitages, les montages de noirs
et de lumières, le trait légèrement caricatural et le costume donnent
parfois aussi à ce spectacle un petit côté bande dessinée en trois
dimensions fort réjouissant.
On
retrouve beaucoup de thèmes incontournables du café-théâtre, mais aussi
parfois leurs travers. Clair, cependant, ne tombe jamais dans la vulgarité,
juste peut-être parfois dans la facilité de jeux de mots pas si drôles que ça ou du traitement pas assez poussé de thèmes
convenus comme l'amour et la rupture.

Ceci dit,
malgré ces tous petits points faibles, le spectacle est réussi et on rit
beaucoup et souvent (ma voisine de derrière a eu une sorte de fou rire qui lui
faisait répéter dans mon cou: "oh la la, j'en peux plus, j'en peux
plus"…). Il faut dire que Clair a l'art de croquer des personnages aussi
variés qu'une buraliste impériale et dominatrice, une louloute des banlieues
dont les lectures valent le détour ou une intello bedonnante aux discours
philosophiques ronflants.
Criant de
vérité et de drôlerie, le jeu de Clair, extrêmement généreux, ne faiblit
jamais. N'hésitant pas à solliciter le contact avec la salle, elle n'a pas
peur de l'improvisation qu'elle maîtrise aussi.
Certains
sketches sont inoubliables, comme celui du distributeur automatique New
Generation qui est, malgré le thème souvent visité des rapports tempétueux
entre l'homme et la machine, tout à la fois original, inventif et hilarant.
En bref,
voilà une excellente manière de commencer une soirée dans une bonne humeur pétillante
et communicative avec quelques amis en plein cœur de Paris!
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Honnêtes
fourberies
Les Fourberies de Scapin au Théâtre de la Passementerie
Jusqu’au 2 septembre
Par Serge Latapy
Molière
supporte bien la cuisine italienne. Compagnie toulousaine rôdée au répertoire
comme à la commedia, l’Esquisse nous en offre une bonne illustration dans
cette joyeuse petite récréation estivale.

A
l’instar de l’escalope charolaise qui peut se relever au Marsala, le théâtre
de Molière s’accommode bien de la cuisine transalpine. On peut y voir un
juste retour des choses, quand on sait la place tenue par les Italiens et
autres Scaramouches dans la vocation théâtrale du jeune Poquelin.
Bref,
on ne s’étonnera pas du parti pris de la compagnie de l’Esquisse qui a
choisi de monter les Fourberies de Scapin - une comédie d’intrigue, sans
doute la plus méditerranéenne du maître - façon commedia dell arte. La
compagnie toulousaine s’est adjoint pour ce faire un spécialiste du genre,
Carlo Boso qui cosigne la mise en scène avec Jérôme Jalabert.
Ils
ont organisé la distribution en binômes, dans lesquels on reconnaît sans mal
les archétypes de commedia. Soit deux jeunes premiers grimés en Pierrots
(Nicolas Dandine, lunaire et Jean Garriguet, plus martial), deux filles à
marier aux mimiques de Colombine (l’ingénue Mirabelle Miro et la fière
Nadia Hidra), deux vieillards masqués et grotesques (option Pantalone gâteux
pour Frank Biagotti et Docteur ventripotent pour Jérôme Jalabert).
Plus
sobres dans leur dégaine comme dans leurs effets, les deux valets Sylvestre
(Marc Fajet, Arlequin froussard) et Scapin (Nicolas Pinero, Brighella roublard)
mènent leur petit monde à la baguette, en l’occurrence un bâton qui vient
frapper de manière réglementaire les susdits vieillards. Tous s’agitent
dans un décor minimal, une estrade et un tréteau surmontés d’un filet de pêche,
plus deux poissons et trois cris de mouettes pour l’ambiance portuaire.
Le
cadre et les codes posés, il n’y a plus qu’à laisser faire : l’Esquisse
a déjà joué cette belle mécanique une centaine de fois, et leur affaire
tourne bien. Bien sûr, le parti pris de la farce a les défauts de ses qualités,
on y gagne en énergie ce que l’on perd en finesse. Bien sûr, malgré son
rythme soutenu, la narration se fait parfois redondante (certains lazzi
paraissent superflus) ou au contraire trop vite expédiée (certaines répliques,
certains effets passés à la trappe auraient mérité meilleur sort). Mais
bon, il faudrait être vraiment fourbe pour ne pas voir dans ce Scapin une honnête
composition, à déguster en famille.
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Grâce
tragique
Médée au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au 30 septembre
Par David Fauquemberg
Fable
éternelle de l’amour, de l’ordre et de la déraison, Médée
n’a pas pris une ride. Dans le cadre de l’intégrale Corneille au Théâtre
du Nord-Ouest, ce chef-d’œuvre de la tragédie classique rencontre le lieu
et la troupe qu’il lui fallait. Un moment de théâtre honnête et passionné,
d’une grande intensité.

L’un des principes du Théâtre
du Nord-Ouest est de proposer des spectacles sans décor. Ce qui parfois serait
une contrainte se révèle ici un réel atout, grâce il est vrai à un intéressant
travail de mise en lumière. Car l’intrigue de Médée se déroule aux portes de la forteresse, près de la mer qui
signifie l’exil, nulle part vraiment.
Puisque Médée, la sorcière
de Colchide, appartient à un monde barbare, où seul le désir est maître,
elle n’a pas hésité à commettre les pires crimes pour assurer la gloire de
son amant, Jason. Mais ce dernier, las de l’exil auquel les forcent leurs
forfaits, brise le pacte de l’amour. Il va épouser Créüse, la fille du roi
Créon, et laisser ce dernier bannir une nouvelle fois Médée. Bien sûr, on
ne défie pas aussi impunément la colère d’une sorcière délaissée et la
pièce s’ouvre sur cette mise en garde.
Mais le fil qui mène aux conséquences
d’une décision déjà prise est bien tracé. Telle est la force des
personnages de la tragédie classique : s’il leur faut courir à leur perte,
ils le feront avec style et démesure. Face à un Jason qui perd peu à peu son
arrogante assurance de conquérant, Médée cherche dans sa haine croissante la
force de commettre les actes les plus inconcevables, jusqu’à
l’infanticide.
Magnifiquement servi par de
brillants acteurs, le texte impose toute la poésie de ses longues tirades, et
résonne encore longtemps après le salut final. La Compagnie Théâtre
Francophone Internationale fait appel à des comédiens francophones venus de
tous les horizons. Dans Médée se côtoient
ainsi l’Iran, L’Arménie ou encore l’Inde et le Maroc. Outre des
physiques bien éloignés des clichés classiques et qui donnent une plus
grande force encore à leurs personnages d’aventuriers apatrides, les acteurs
principaux se distinguent par l’originalité de leurs intonations, lesquelles
viennent enrichir le rythme des mélopées et ouvrir à nouveau nos oreilles
aux finesses des alexandrins.
Hassam Ghancy campe un Jason félin
et puissant, aussi à l’aise à la guerre que dans les jeux de séduction.
Dans le rôle-titre, Arévik Martirossian trouble par sa beauté indignée et
sa colère tellurique, est parfois
trahie par de sourds grogrements proprement animaux, à en donner froid dans le
dos. A la baguette, Damiane Goudet signe une mise en scène dont la lenteur
calculée semble la principale force, dès lors qu’elle donne le temps à
chaque parole, à chaque émotion de prendre possession de l’espace théâtral.
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Corneille
sur le divan
Rodogune
au Théâtre du Nord Ouest
Jusqu’au 30
septembre
Par Lise Michel
Rodogune
était la pièce pour laquelle Corneille disait avoir le plus de tendresse.
Tuer leur maîtresse
commune pour régner ou tuer leur
mère pour obtenir leur maîtresse
: tel est le dilemme auquel sont confrontés les fils jumeaux de Cléopâtre.
Le choix de l’espace restreint et fragmenté de la plus petite des salles du
Théâtre du Nord-Ouest signe déjà l’esprit de la mise en scène d’Evanthia
Cosmas et de Franck Clément : la tragédie cornélienne entre toutes est jouée
en drame psychologique moderne.
Rodogune
est une de ces pièces extraordinaires qui, à la simple lecture, vous tiennent
en haleine jusqu’à la dernière scène. La performance du Théâtre du
Nord-Ouest ouvre une piste nouvelle. Plus que l’action elle-même, c’est la
redéfinition des personnages et de leurs intériorités qui intéresse ici les
metteurs en scène. Le parti pris est contestable mais apporte une lumière
originale sur la pièce.
La
Cléopâtre de Rodogune est
traditionnellement considérée comme l’un des personnages les plus noirs de
tout le théâtre cornélien. L’interprétation d’Evanthia Cosmas se place
délibérément en contradiction avec cette lecture : la mère monstrueuse prête
à tuer de sang froid ses propres enfants pour éliminer sa rivale et garder le
pouvoir devient ici une femme égocentrique, capricieuse et fragile. Son
inhumanité ? Une simple inconscience, mâtinée d’irresponsabilité. En
somme, son caractère relèverait de la pathologie.
A
l’inverse, Rodogune que l’on prend souvent pour modèle de vertu héroïque,
est ici presque aussi manipulatrice que son ennemie, minaudant pour laisser
entendre un sens caché derrière ses propos les plus généreux et jouant de
sa sensualité pour arriver à ses fins.
Parti
pris contestable : le théâtre de l’époque classique est par excellence le
théâtre de la clarté du discours dans lequel les mots ont
leur sens. Il n’y a pas de sous-entendus chez un héros cornélien : il
pense ce qu’il dit. Ce théâtre se prête donc moins que n’importe quel
autre à une lecture à double entente.
Alors
pourquoi cette interprétation réductrice fonctionne-t-elle globalement ?
D’abord parce qu’elle est cohérente ; ensuite parce que souvent, dans le détail,
elle est éclairante. La fraternité presque fusionnelle des deux jumeaux
Antiochus et Séleucus s’exprime par des gestes, des jeux, des chamailleries
de gamins et par une similitude de comportements, de vêtements, et de poses.
Pourtant l’on sent très bien leur différence fondamentale : l’un,
Antiochus qui cherche à se battre et continue à vouloir le pouvoir et
l’amour alors que la situation est bloquée, est digne de la couronne, alors
que l’autre qui abandonne le combat, ne l’est pas. C’est là l’un des
sens de l’héroïsme cornélien.
Rodogune
version « histoires de famille » ? Après tout, pourquoi pas ?
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Des
filles de joie qui méritent leur nom
Les grandes vertus au Café
d’Edgard
Jusqu’au 29 septembre
Par Matthieu Lis
Ismael
Djema, jeune auteur et metteur en scène de théâtre, avait tourné
une série de courts métrages à partir des récits de prostituées
italiennes. L'expérience lui fournit matière à cette comédie crue
portée par l'interprétation énergique de deux jeunes comédiennes,
qui imprime un souffle burlesque à une pièce toute en répliques
incisives et situations rocambolesques.
Très
concentrée, à quatre pattes, une jeune femme fait des mots croisés
tandis qu'un homme s'affaire sur son derrière. De temps à autre, elle
pousse un gémissement fort … professionnel. Encourager le client,
sans lâcher le stylo. Diable !
La gourgandine a du métier ! Nous
sommes dans un « salon de massage » : un matelas, une chaise, un
paravent, il ne manque que le bidet à ce décor universel de l'amour
à gages.
Le
client (cheveux gras, grosses lunettes et bave aux lèvres) s'en va,
Sofia se lève, Juliette arrive. C'est la nouvelle recrue, une belle
fille blonde, fraîche et tremblante, plutôt genre « Sainte Nitouche
» que star du porno. D'ailleurs, elle ne s'appelle pas Juliette mais
Anne-Charlotte de Bonneville. Habituée aux salons très bourgeois de
son préfet de père, le trottoir, elle n'en avait pas vraiment la
vocation. Manifestement, une formation s'impose. Une bouteille d'Evian
pour figurer l'outil de ces messieurs, les conseils avisés d'une collègue
avertie, quelques répétitions et la voilà … pas prête du
tout.
Mais
le duo est formé et emporte le spectateur dans une sarabande
d'histoires, clients braques, menaces de la mafia, rêves sirupeux,
propriétaire véreux et séances d'aérobic, le quotidien de jeunes
prostitués défile à toute vitesse. Régulièrement la scène plonge
dans le noir, laissant toute l'attention des spectateurs à une bande
sonore imaginative mêlant tubes, éclats de voix et extraits du générique
de Candy qui revient comme un leitmotiv.
« Et tous les soirs
en s'endormant, elle attend le petit prince des collines … ».
Emotion.
L'obscurité
rythme la pièce et découpe des situations qui s'enchaînent comme
autant de sketchs, sans laisser de répit au spectateur. La vie de
filles de joie telle que vous l'avez toujours imaginé, rien ne manque,
pas même le désarroi devant un ventre qui s'arrondit … Tragique ?
Triste ? Sordide ? Non, drôle, très drôle, tout est transfiguré par
le rire.
Les
répliques font mouche et les comédiennes s'en donnent à cœur joie,
jusqu'à la farce. Elles servent à merveille un texte qui ne prétend
ni éviter les clichés, ni les dépasser, mais les rendre à la vie,
nous attendrir devant des situations que l'on croyait définitivement
figées dans la gangue des lieux communs. Et c'est sans doute là que réside,
la vraie générosité de la pièce, son humanité. Ni apitoiement, ni
dénonciation, ni leçon de morale, mais pulsation de vie.
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Corneille
Comique
Mélite
au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au
30 septembre
Par
David
Fauquembert
Le
festival Corneille du Théâtre du Nord-Ouest où est présentée
jusqu’en décembre l’intégrale de l’oeuvre du dramaturge, permet
de découvrir des pièces rarement jouées. Dans Mélite,
le futur auteur du Cid
révèle une facette moins connue de son talent : celle d’un
authentique auteur de comédie. La mise en scène dynamique souligne la
virtuosité d’un texte habile et riche.

Une
musique latino envahit le grand espace dépouillé, des couples enfiévrés
se poursuivent et batifolent sans se soucier des spectateurs. Le décor
est planté. Ce qui va se jouer devant nous, c’est la ronde sans
cesse renouvelée des amours, avec leur cortège d’espoirs exaltés,
de jalousies et de désillusions.
Voilà
deux ans qu’Eraste poursuit en vain de ses ardeurs Mélite dont il
vante les mérites à son ami Tirsis. Ce dernier, séducteur cynique,
se moque des élans de l’amoureux transi, avant de succomber lui-même
aux charmes de la belle. S’ensuivront forcément trahison, jalousie,
subterfuges et réconciliation. Car il est encore loin, le tragédien
attaché au triomphe de l’honneur et du sang.
Une
amitié trahie est aussitôt pardonnée s’il s’agit de séduire, et
le happy-end est de rigueur. Si dans la tragédie toute issue est
bouchée, ici tout est ouvert, quitte à faire appel au plus
invraisemblable des coups de théâtre pour débloquer une situation
bien compromise. Mélite est une oeuvre comique à part entière. Par comédie, bien
sûr, il faut entendre comédie de mœurs plutôt que grosse farce. On
se fend tout au plus de quelques sourires en écoutant les vers mélodieux
de Corneille. Pour trouver cela hilarant, sans doute faudrait-il avoir
accès à des conventions aujourd’hui désuètes.
Mais
pour ce qui est de dépeindre la futilité des rapports amoureux, de créer
le plus artificiel des suspenses,
le dramaturge du grand siècle fait preuve d’une étonnante maestria
… comme un scénariste de série télé qui aurait pris tout le temps
de peaufiner son texte et ferait preuve d’une finesse inaccoutumée
… une sorte de comédie sentimentale à l’américaine avant
l’heure, en alexandrins s’il vous plaît.
La
mise en scène de Jan-Oliver Schroeder, rythmée et enlevée, renforce
avec bonheur cette impression d’insouciance et de légèreté,
pourtant rarement associée au théâtre classique. Déplacements et
transitions sont particulièrement soignés. Du mouvement, de la
simplicité, dans le respect du texte mais sans ostentation, le parti
pris est louable. Il consiste à rejeter toute tentation de voir en Mélite
une tragédie avant l’heure. Une maîtrise prometteuse que l’on ne
retrouve pas tout à fait dans la direction des acteurs.
On
peut en effet regretter qu’une telle latitude leur ait été laissée
dans l’interprétation de leurs personnages respectifs. Tirsis
(Manuel Olinger, excellent) se la joue chevaleresque et fier, Eraste
apparaît sous un jour tragi-comique souvent exagéré, et Philandre en
rajoute dans la bouffonnerie. Chez les femmes, une Cloris très
vaudeville répond à une Mélite grande dame à souhait. «
On n’avait pas vu jusque là que la comédie fît rire sans
personnage ridicule »,
soulignait Corneille à propos de sa pièce. Inévitablement, à force
de multiplier les registres de jeu, on en arrive à isoler certains
personnages dans leur absurdité et à en faire les dindons de la farce
contre le gré de l’auteur.
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Ballade
enchantée dans la vie ordinaire
Qui
est-ce qui me ramène
au Point-Virgule
Jusqu’au
5 septembre
Par Daniel Duval
Gilles Detroit nous
permet, à travers ses déambulations dans la grande ville moderne, de
nous rappeler combien nous pouvons être démunis face au progrès. Ce
spectacle ressemble à un sourire de le miroir de notre vie
quotidienne, on appréciera particulièrement la simplicité de ton et
la lucidité du regard.
Gilles
Detroit, seul en scène, parcourt des moments de la vie quotidienne et
jalonne son spectacle des questionnements qui y sont inhérents.
Comment se servir d'un ordinateur, acheter un billet de train pour
partir en vacances, faire ses courses au supermarché ? Des instants de
tous les jours où il faut trouver des réponses appropriées. Comment
s'y prendre, se comporter ? Si l'on ne sait pas, on se trouve alors
hors de la société, désemparé et fragile. C'est ce personnage « à
côté », qui peut parfois nous ressembler, que fait ressurgir le comédien
dansant sur l'écume du monde.
« Est-ce que vous avez remarqué ? Est-ce que vous savez ? » Dès les
premiers mots, on est dans la complicité avec Gilles Detroit. La première
des qualités de la représentation est le rapport au public, intime et
chaleureux. L'humoriste pose des questions et scrute le public qui répond
souvent par le rire, ce qui l’incite à poursuivre et à apostropher
les gens.
L'humour réside ici
dans l’exploration de situations cocasses, incongrues et anodines.
Qu'il triomphe ou pas de ces défis de tous les jours, il y a de la drôlerie
dans cette lutte entre l'homme et la grande ville moderne. On est dans
l'univers du clown, plutôt rouge que blanc car il ne se prend jamais
au sérieux. On pense à Gustave Parking ou Buffo qui sont aussi des
artistes au nez rouge, au physique dégingandé et qui ont maille à
partir avec le quotidien. Toutefois, Gilles Detroit a pour lui la
finesse, il laisse transparaître sa fragilité et nous laisse voir
l'empreinte de cette vie sur lui et sans fard.
Le
comique abonde dans le langage : verbes à double sens et jeux de mots
fusent à profusion. Ainsi l'homme qui ne sait pas se servir d'un
ordinateur examine l’inscription sur son PC : « Si vous avez un
problème, cliquez dans menu; si ça persiste, regardez avec votre
serveur » Et Gilles Détroit de renchérir « Forcément, s’il y a
un problème de menu, il faut regarder avec le serveur... »
Les transformations physiques du comédien participent beaucoup de la
bonne humeur générale : mimiques impayables et déformations récurrentes
du visage au gré des états sociaux traversés.
La vie du couple est
un élément récurrent dans ce spectacle. Comment répondre à sa
femme quand « elle s'introduit dans le lit avec la légèreté d'un
cyclone traversant les Philippines et demande pourquoi on fait pas
l'amour ? » Comment ne pas être abasourdi, quand on lit la liste des
courses à faire au supermarché avec des noms saugrenus qu 'on ne
comprend pas ? Mais aussi comment faire plaisir à son épouse en lui
faisant une recette de cuisine(surtout si on ne sait pas cuisiner ?).
Cependant au-delà de
tout cela, sous l'ironie, il y a toujours de la tendresse. L'humour ne
tombe jamais dans la méchanceté gratuite, la caricature facile. Il y
a une recherche d'authenticité, de vérité sur la condition humaine,
et le regard du comique laisse parler les failles de l'humain.
C'est
un spectacle qui oppose un monde agressif à un homme simple, humain et
touchant. A voir sans retenue si l'on veut passer une agréable soirée.
C'est drôle, pétillant et on apprécie la lucidité du regard sur
l'homme, on salue la vitalité du langage, l'invention du verbe. Ce
n'est pas trop long et cela se termine sur une musique latine qui
accompagne notre pas dansant vers la sortie. Comme toujours il faut se
hâter de rire de tout, de peur d'en pleurer.
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Mémoires
d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad
au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 3 septembre
Par Catherine Robert
Voilà désormais
plus d’un demi-siècle que dorment sous la lourde terre de Stalingrad
les soldats allemands envoyés défendre, aux limites du froid et de
l’horreur, un drapeau déshonoré.
Pions méprisés d’un jeu d’échec
cynique et brutal, ces hommes achevèrent leur vie comme des rats,
retranchés dans les ruines d’une ville anéantie par le feu et les
armes. Au seuil de l’enfer, ils écrivirent d’ultimes missives aux
leurs.
La compagnie Laurent Terzieff ressuscite ceux qui moururent trop
tôt et trop loin en mettant en scène ces voix d’outre-tombe.
En
février 1943, capitula Stalingrad, marquant ainsi le tournant décisif
de la Seconde Guerre mondiale que le camp allié eut alors enfin
l’intuition et l’espoir de pouvoir remporter. Juste avant la
reddition de l’armée allemande, un avion décolla de la ville en
emportant le courrier des derniers soldats de la Wehrmacht
qui luttaient encore dans cette souricière glacée. Les lettres furent
saisies sur ordre du Führer
pour que soit sondé par leur lecture le moral des troupes.
Dépouillés,
inventoriés, classés, ces messages de l’au-delà permirent à une
bureaucratie militaire absurde et cruelle d’établir statistiquement
l’abomination des massacres, la peine et la douleur des hommes ainsi
que l’atrocité de la guerre.
L’évidence du cœur l’aurait
affirmé sans qu’il faille en passer par le viol des intimités et
des ultimes mots d’amour, mais le cœur de l’Allemagne avait déjà
cessé de battre à Stalingrad.
Ces
dernières lettres du front de l’Est ne furent jamais rendues
publiques car le gouvernement nazi les jugea insupportables. Archivées
à Postdam, cachées à Berlin, il fallut attendre longtemps avant
qu’elles ne resurgissent au grand jour. Parmi ces trente-neuf
missives, Laurent Terzieff a sélectionné un bouquet de fleurs de
cimetière et a mis en scène leur présentation. Trois acteurs rendent
leur voix et leur honneur aux malheureux qui tombèrent au froid.
Marie
Sauvaneix, au centre de la scène, campe une bureaucrate chargée du dépouillement
du courrier. Son visage, presque impassible d’abord, se penche sur
les piles d’enveloppes. Elle lit d’une voix froide mais où
transparaissent bientôt l’émotion, l’angoisse et la compassion,
les dérisoires mots d’amour, les encouragements à la famille, les
souvenirs du bonheur tranquille de ces hommes éperdus. Par le biais
d’un jeu retenu, par le moyen d’un regard qui semble percer derrière
la page et parvenir jusqu’aux caves de la ville morte, elle montre le
vacillement d’une administration totalitaire devant l’atrocité des
actes qu’elle encadre.
L’actrice
semble une Heidi éberluée de découvrir que les si jolis géraniums
des balcons bavarois se nourrissent d’un terreau bien fétide, de
sang et de colère. Sa lecture, presque mécanique, est relayée par
Alexandre Mousset et Stéphane Valensi qui incarnent tour à tour les
derniers épistoliers de Stalingrad.
Figés dans
des capotes recouvertes de neige, empesés, glacés, immobiles dans le
froid, ivres de résignation ou de colère, ils sont les voix de cette
polyphonie douloureuse. Par le regard et par les mots, ils se font les
échos fiévreux de ces ultimes combattants de l’inutile.
A l’instar de la mise en scène, leur jeu est extrêmement économe
et fait naître une tension et une émotion parfois aux limites du
supportable. Les
loups hurlent en fond sonore, le bruit des mortiers ponctue les
tirades, la lumière rouge du fer et du sang tombe des cintres.
Défilent
devant nous ces héros qui s’éteignirent dans l’épouvante.
Un pianiste dont les moignons lui interdisent à jamais de retrouver
son instrument raconte comment il a entendu renaître Beethoven dans
Stalingrad, sur les touches d’un piano retiré des ruines. Un
astronome espère pouvoir bientôt rejoindre les étoiles qu’il a
longtemps étudiées. Un officier tout de rigueur prussienne se raidit
dans l’honneur tragique de sa caste et de son rang. Un tirailleur
cynique compte la différence entre ses munitions et les cibles qui
l’attendent. Un aumônier extasié fait le récit de la nuit de Noël
42 et loue un Dieu que d’autres fustigent et insultent pour les avoir
abandonnés en enfer. Les critiques pointent contre
« Monsieur Hitler » et sa folie de vouloir tenir contre les Russes.
Les
corps en miettes, amputés, déchirés, affamés, affaiblis
s’arc-boutent dans les hôpitaux de campagne où l’on ne soigne que
les moins atteints. Meurent les camarades, meurt l’espoir du retour,
meurt la foi en l’Allemagne, ses dirigeants et son Dieu !
Restent
l’amour d’une femme, celui d’une maîtresse, demeurent le
souvenir des enfants et le désir de les voir grandir droitement : les
adieux sont déchirants et viennent se briser contre le deuil obligé
du pays, du bonheur et du passé. Un très beau texte de Brecht, daté
de 1942 vient conclure l’évocation de cette guerre et de sa part
maudite et si longtemps occultée. Il dit le souvenir ému des collines
allemandes, de la sérénité des paysages pacifiques et la douceur
d’un Heimat perdu à
jamais.
Les
Dernières lettres de Stalingrad
sont bien sûr un plaidoyer contre la guerre. Mais ce spectacle ne se réduit
pas à cela. Il signifie aussi que tout bonheur se mesure au moment de
sa perte et que l’existence n’acquiert tout son sens qu’au point
de son achèvement, dans la mesure où le récit des combats alterne
toujours avec l’évocation des jours heureux.
Les
derniers soldats d’une armée en déroute en firent l’amère expérience
à Stalingrad. En composant le mémorial de leurs peines, ils
ressaisirent leurs vies dans leurs mains gourdes et tremblantes.
S’ils montrèrent que les hommes, même acculés, ont toujours plus
d’honneur et de dignité que les rats, si la voix de Laurent Terzieff
et la présence intense de ses comédiens en témoignent sur la scène
du Lucernaire, c’est que, même au comble de l’horreur, la quête
du sens de la vie n’est pas vaine.
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Leçon
de fidélité surréaliste
Louison au Lucernaire
Jusqu'au 8 septembre
Par Christina Anid
Dans une ambiance
Bal des vampires un peu techno, l'univers acidulé de Justine Heynemann
insuffle une nouvelle jeunesse, étonnante et un peu folle, au texte écrit
par Musset en 1849. Après avoir mis en scène Schnitzler, Molière et
Koltès, la jeune Justine s'attaque à Musset. Rythmée par une musique
entêtante, sa version de Louison ressemble à un clip.

Dans un décor de
dentelle original et agréable, Louison vêtue d'un costume un peu
clownesque s'éveille au son d'une musique synthétique envoûtante. Une chaussure à la main durant la quasi-totalité de la pièce fait
d'elle une cendrillon éternelle.
Le mélange des genres étonne ici au
premier abord.
Louison nous séduit
sous les traits d'Estelle Vincent qui joue avec sensualité et pudeur
le rôle d'une camériste tentant de résister aux assauts de son maître.
Même si la mise en scène manque un peu de consistance, son audace
amuse et surprend.
Sur scène, deux
hommes et surtout trois femmes, Estelle Vincent, Judith Morisseau,
Carmen Avila, respectivement la maîtresse potentielle, l'épouse et la
mère de l'époux rayonnent. Dans des registres très différents, les
femmes sont à l'honneur.
La mise en scène est
pleine
des références d'une génération : d'Alice au pays des
merveilles
au plus récent Roméo et Juliette de Baz Luhrmann.
Cette vision nous rappelle
l'age tendre des protagonistes de
l'histoire, égarés dans les épanchements violents de la fin
de
l'adolescence.
Le symbolisme est très fort et le classicisme du texte se mêle
harmonieusement aux fantaisies, aux rêveries de l'imagination si
contemporaine de Justine Heynemann.
Avec un modernisme très
riche, ce drame classique ravive la flamme ternie d'une valeur morale
que l'on pensait un peu démodée : la fidélité.
Un happy-end presque à l'américaine nous fait sourire avant le
retour de la lumière. Décidément, ce mélange des genres est plutôt
réussi.
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On
a perdu la photocopieuse dans la jungle moldave, Brochart…"
Training
Sauvage au Mélo
d’Amélie
Jusqu’au
31 Décembre
Par Vladimir Mouveau
Training Sauvage
est une comédie à l’humour direct et sans détour, qui met en évidence
les allures de la société moderne à travers l’absurdité ou la
bizarrerie de certaines mœurs liées actuellement aux entreprises…
Un humour gras avec au final une réalisation très caricaturale,
supportable pour qui est à la recherche d’un passe-temps plein
d’actualité ou pour qui continuerait d’être fasciné par le
service marketing de sa société…

Le décor est
chichement arrangé : l’intérieur d’une vieille cabane en pleine
jungle moldave est représenté sur les planches du Mélo d’Amélie.
Quatre comédiens, quatre commerciaux typés entrent et révèlent leur
aventure inédite : un stage de « motivation » dans la jungle
moldave, organisé par leur entreprise, le fabricant de baromètres «
Guy Pierre » !
Les
blagues fusent en tout sens. C’est à qui décernera la palme de
l’imbécillité à son collègue, à son collaborateur, à qui
plongera l’absurdité de la situation plus au fond encore, plus périlleusement
et profondément dans l’ânerie et dans le quiproquo. Les
acteurs jouent presque des sketches, se renvoient la balle, se
tirent dans les pattes, etc… ils singent avec outrance la
bouffonnerie communautaire, les petits événements sociaux d’une
entreprise et les anicroches viciées qui s’y développent.
La
mise en scène est assez réussie, le jeu des comédiens est bon sans
être excellent. Il manque d’un peu d’originalité dans le texte et
dans les circonstances, même si l’extrême du lieu et de la
situation font rêver et appellent au délire ultime. On a
l’impression de se retrouver devant une pièce au montage classique ;
le formidable événement de quatre employés normalement en costume
cravate au milieu de nulle-part ne nous tire pas tout à fait de notre
torpeur parisienne, ne sublime pas en nous le plaisir de décoller pour
la destination « bouffonnerie ». Les paroles sont presque des redites
d’univers ou de représentations connues, on ne se sent pas au
paroxysme de l’exotisme créatif comme à l’effet d’un scénario
réfléchi sur une situation ou un lieu cocasse.

On
rit cependant et les personnages finissent par être attachants… Training
Sauvage est donc un spectacle à la tenue acceptable destiné à un
public jeune ou familial.
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