L'image du miroir est parfois crue et vraie, parfois flatteuse ou déformante. Dans le miroir, les gens du théâtre -metteurs en scène, écrivains, comédiens,…- s'observent les uns les autres pour guider l'œil du spectateur.

Critiques spectacles "jeune public"

Critiques 2ème 
Quinzaine de juillet

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Quinzaine de juillet

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Quinzaine de juin

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Critiques 2ème Quinzaine de février

Critiques 1ère Quinzaine de février

Critiques 2ème Quinzaine de janvier

Critiques 1ère Quinzaine de janvier

Critiques de décembre

Critiques d'octobre et novembre

 

Nos Reportages Multimédias :
Porte de Montreuil de Léa Fazer
Les limites de la représentation autour du festival de Pierrefonds
La Reine écartelée
de Christian Siméon/Victor Hugo
Visage de Feu de Marius von Mayenburg
Music-Hall de Jean-Luc Lagarce
Pas à deux de Charlie Kassab
Les Bonnes de jean Genet  M.en S. A. Arias
Le voyage de Penazar de François Cervantes
Peer Gynt d'Henrik Ibsen
Mots et usage de mots de Vincent Roca

Nos Interviews :
Les interviews et chats sont à consulter dans "Le Boudoir"

Nos Articles de Fond :
Théâtres de l'Est : Quelle relève après la chute ? par Sabrina Weldman
Le rideau ou le voile d'Ulysse par Catherine Robert
La saga du théâtre et des nouvelles technologies
par Sabrina Weldman

L'Eté en Festivals :
Festival Off d'Avignon
Festival de Pierrefonds
Festival Nous n'irons pas à Avignon
Festival de Théâtre Européen à Grenoble
Echappée Belle à Blanquefort 

Nos Critiques de la Quinzaine :

 

Le Sage et le Fou
Le Neveu de Rameau au Ranelagh
Jusqu'au 30 septembre
Par Béatrice Trotignon

Comique de la vie ordinaire
Porte de Montreuil au Théâtre de l'Européen
Jusqu'au 3 novembre
Par Eléonore van den Bogart et Vladimir Mouveau

L’autre côté du miroir
L’Illusion comique au Théâtre du Nord Ouest 
Jusqu’au 23 septembre
Par Lise Michel

Un rire clair et franc
Encore une journée qui commence aux Blanc-Manteaux
Jusqu'au 21 août
Par Béatrice Trotignon

Honnêtes fourberies
Les Fourberies de Scapin au Théâtre de la Passementerie
Jusqu’au 2 septembre
Par Serge Latapy

Corneille sur le divan
Rodogune au Théâtre du Nord Ouest
Jusqu’au 30 septembre 
Par Lise Michel

Grâce tragique
Médée au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au 30 septembre
Par David Fauquemberg

Des filles de joie qui méritent leur nom 
Les grandes vertus au Café d’Edgard
Jusqu’au 29 septembre
Par Matthieu Lis

Corneille Comique
Mélite au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au 30 septembre
Par David Fauquembert

Ballade enchantée dans la vie ordinaire
Qui est-ce qui me ramène au Point-Virgule
Jusqu’au 5 septembre
Par Da
niel Duval

Mémoires d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 3 septembre
Par Catherine Robert

Leçon de fidélité surréaliste
Louison au Lucernaire
Jusqu'au 8 septembre
Par Christina Anid

" On a perdu la photocopieuse dans la jungle moldave, Brochart…"
Training Sauvage au Mélo d’Amélie
Jusqu’au 31 Décembre
Par Vladimir Mouveau

 

Le Sage et le Fou
Le Neveu de Rameau au Ranelagh
Jusqu'au 31 juillet
Par Béatrice Trotignon

Quel meilleur cadre que le Ranelagh pour aller découvrir un philosophe, un musicien et un surprenant énergumène dialoguant dans la langue subtile, inventive et jubilatoire de Diderot, au son réconciliateur des musiques de clavecin de Jean-Philippe Rameau ?

N'y dansait-on pas sur ses musiques au 18ème siècle lorsqu'en ce lieu se dressait le théâtre de Riche de la Poplinière, fermier général de Louis XV ? S'il a disparu avec la Révolution, l'esprit de la musique et du divertissement y est resté bien vivant. Reconstruit au 19ème sous la forme d'un salon de musique en bois de chêne sculpté, avec son plafond à caissons décoré de blasons, le Ranelagh vaut toujours le détour.

Aujourd'hui, Madona Bouglione, dont la programmation se veut orientée sur la découverte des nouveaux clowns mais privilégie tout autant l'opéra, la musique classique et le théâtre, accueille un personnage qui en est, en quelque sorte, un formidable condensé: le Neveu de Rameau.

Cet original, ce bouffon, ce composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison, de fraîcheur et de cynisme est cet interlocuteur rêvé par Diderot, lui permettant d'explorer sans manichéisme et avec tout le libertinage d'une pensée en mouvement les thèmes brûlants de son époque. 

Gœthe voyait dans ce dialogue entre le philosophe et le « raté » une véritable « bombe ». Autant dire qu'il n'a rien perdu de sa force, et que les réflexions qu'il ménage avec tant de verve et de subtilité sur la valeur de l'art et la part du génie, la quête effrénée de la célébrité et de la richesse à n'importe quel prix -qu'il fût asservissement moral, social ou intellectuel-, le rôle de l'éducation et la part de l'inné, l'injustice et l'inégalité sociales, trouvent un écho dans notre monde actuel.

Le texte de Diderot a été adapté par les acteurs de ce dialogue, Nicolas Marié (Le Philosophe) et Nicolas Vaude (Le Neveu), ainsi que le musicien Olivier Baumont dont les interprétations et compositions musicales sur scène accompagnent avec un grand bonheur la représentation.

Ces morceaux au clavecin sont autant de contrepoints au texte, ménageant ruptures de rythme et de ton, offrant quelques plages de répit, et comme de méditation, au milieu d'un véritable feu d'artifice scénique.

Le jeu des acteurs est éblouissant. Le philosophe posé, de blanc vêtu, est tout en finesse et en retenue dans son rôle du Sage, mais il sait aussi se laisser aller à la faveur d'une identification avec Rameau le fou, ou à l'aveu de son plaisir des jouissances. Le Neveu, ce chat de gouttière tout à la fois lucide et fou, se postant au balcon ou déboulant du fond de la salle, vient bouleverser les cadres trop strictes de la scène. 

Il est cet élément incontrôlable, tour à tour séduisant et malicieux, grotesque ou admirable, convaincant mais scandaleux, enfantin et soudainement abject, qui insuffle une incroyable énergie au dialogue philosophique.

C'est un spectacle de qualité, riche, mordant et drôle, admirablement servi par ses acteurs et son metteur en scène (Jean-Pierre Rumeau). Le public, d'ailleurs, ne s'y trompe pas.

 

Comique de la vie ordinaire
Porte de Montreuil au Théâtre de l'Européen
Jusqu'au 3 novembre
Par Eléonore van den Bogart et Vladimir Mouveau


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Hilarants, ces deux comédiens excellent dans leur débordement caractériel. Ces deux personnages attachants se retrouvent face au trou béant de leur ânerie lorsque tous raisonnements intelligibles leur échappent. Il faut les voir, il faut les entendre glousser et bêler lorsque, n’ayant plus de sujets de  moquerie, ils se trouvent contraints de s’attaquer à leurs physiques respectifs en se prêtant des airs de chèvre et de dindon.

Aussi infantile que soit leur démarche, on se reconnaît aisément dans chacun des tableaux successifs. Moments de doute ou d’incohérence, lorsque la confiance en soi s’échappe, on trouve toujours quelque chose d’idiot à raconter sur les plus petits détails de la vie courante. Touchés par le caractère juvénile de ces deux personnages, nous nous embarquons dans un crescendo de rire qui ne nous lâchera plus.

Dès le début du spectacle le ton est donné. Nos deux compères aux allures plutôt bien mises, à l’air érudit, vont s’amuser à débattre sur le terrain de leur ignorance. Ils s’autodétruiront dans une niaiserie parfaite. La scénographie simple et épurée laisse toute sa place à la finesse de l’interprétation.
Scali Delpeyrat et Pierre Poirot campent à merveille ces deux Messieurs-tout-le -monde qui se querellent bêtement pour défendre leur
ego respectif.

La simplicité du dialogue et l’humanité qui se dégage de cette joute verbale,  nous plongent inévitablement dans des situations familières. Léa Fazer, auteur et metteur en scène, nous livre ici un  dialogue où la précision et le comique sont portés à leur paroxysme. Elle s'est inspirée de scène de la vie quotidienne, de dîner entre amis … et des propositions des deux comédiens, pour composer ce texte.

Le résultat de ce travail en trio donne une sorte de sauce piquante aigre-douce créée par l’atmosphère calme, le jeu simple et l’implication des comédiens. Le rire semble se réveiller par lui-même, sous une alchimie particulière.

 

L’autre côté du miroir
L’Illusion comique au Théâtre du Nord Ouest 
Jusqu’au 23 septembre
Par Lise Michel

Le très sympathique Théâtre du Nord-Ouest, sous la tourmente qui pèse sur les petits théâtres non subventionnés, plie mais ne rompt pas. C’est dans le cadre du Festival Corneille qu’il nous fait redécouvrir un grand classique. Dans une mise en scène inventive marquée par l’excellent travail des lumières et la très ingénieuse utilisation de l’espace, comédiens, metteurs en scène et spectateurs se croisent, se mêlent et parfois se confondent dans un brillant hymne au théâtre.

On descend dans la salle par l’escalier d’honneur, celui qui mène sur la scène. Pour trouver sa place, on enjambe des comédiens - à moins qu’ils ne soient déjà personnages ? - qui finissent de se mettre en condition. On s’assoit au hasard à côté de la Rodogune du spectacle de la veille, et devant le Rodrigue du lendemain. Le metteur  en scène, son dossier Illusion comique à la main, annonce une pause de dix minutes. 

Les acteurs sortent : c’est le monde inversé. Lorsqu’ils réapparaissent, c’est pour chasser le metteur en scène qui vient se réfugier parmi les spectateurs... avant de se glisser dans le personnage de Pridamant, le père qui vient consulter le magicien Alcandre pour connaître le destin de son fils Clindor. Quand le spectacle a-t-il commencé ? 

Alcandre, par un effet de sa magie, montre au vieux père son fils, valet d’un Matamore (on pourra apprécier la relecture du personnage de Matamore en doux artiste poltron), amoureux passionné, coureur de jupons, emprisonné, libéré, puis mari infidèle puni de mort... A Pridamant qui se désole, il révèle le dessous des cartes : Clindor est comédien. La mise en abîme, triple déjà dans la pièce de Corneille (nous assistons à la représentation d’une représentation d’une représentation), s’approfondit encore dans la mise en scène de Fabrice Merlo grâce au brouillage initial et au degré de fiction supplémentaire qu’il implique. 

La grande scène du Théâtre du Nord-Ouest, composée de trois ou quatre larges marches plates, est ici entièrement nue. Ce dépouillement autorise chaque apparition à délimiter son propre espace de jeu et permet en même temps à plusieurs espaces, et plusieurs niveaux de fiction, de coexister avec une très grande souplesse. Un unique clin d’œil, l’espace d’un instant, a la possibilité de détruire tout cet édifice : au détour d’un geste, la suivante Lyse fait semblant de prendre à témoin le vieil Alcandre, spectateur au deuxième degré.

Le travail des lumières est l’une des grandes réussites de cette Illusion Comique. Aux variations très riches d’intensités et de tons répond la gestuelle obsédante de l’ombre, du fantôme dans le jeu des comédiens, soulignant l’oscillation réalité/irréalité. Ce théâtre qui se regarde jouer sans prétention est une belle invitation au plaisir de l’illusion.

 

Un rire clair et franc
Encore une journée qui commence aux Blanc-Manteaux
Jusqu'au 21 août
Par Béatrice Trotignon

Dans son troisième spectacle, Clair incarne avec punch et drôlerie une galerie de personnages qu'elle rencontre au cours d'une journée échevelée. Si certains thèmes sont convenus dans le genre café-théâtre, leur exploration est néanmoins très réussie par une comédienne dont le talent vaut le détour.

Avec ses traits mobiles, ses yeux incroyablement expressifs et sa personnalité toute en générosité, Clair occupe la scène avec une remarquable prestance. On n'est guère étonné d'apprendre qu'elle a une formation solide et beaucoup de métier : conservatoire et Beaux-Arts de Liège, festivals du rire, nombreuses tournées et participation à des émissions humoristiques à la télévision.

La structure de son spectacle est bien choisie et souple, permettant d'enchaîner de manière cohérente bien que disparate des personnages, des tons et des situations variés sur un rythme enlevé. Les bruitages, les montages de noirs et de lumières, le trait légèrement caricatural et le costume donnent parfois aussi à ce spectacle un petit côté bande dessinée en trois dimensions fort réjouissant.

On retrouve beaucoup de thèmes incontournables du café-théâtre, mais aussi parfois leurs travers. Clair, cependant, ne tombe jamais dans la vulgarité, juste peut-être parfois dans la facilité de jeux de mots pas si drôles que ça ou du traitement pas assez poussé de thèmes convenus comme l'amour et la rupture.

Ceci dit, malgré ces tous petits points faibles, le spectacle est réussi et on rit beaucoup et souvent (ma voisine de derrière a eu une sorte de fou rire qui lui faisait répéter dans mon cou: "oh la la, j'en peux plus, j'en peux plus"…). Il faut dire que Clair a l'art de croquer des personnages aussi variés qu'une buraliste impériale et dominatrice, une louloute des banlieues dont les lectures valent le détour ou une intello bedonnante aux discours philosophiques ronflants

Criant de vérité et de drôlerie, le jeu de Clair, extrêmement généreux, ne faiblit jamais. N'hésitant pas à solliciter le contact avec la salle, elle n'a pas peur de l'improvisation qu'elle maîtrise aussi.
Certains sketches sont inoubliables, comme celui du distributeur automatique New Generation qui est, malgré le thème souvent visité des rapports tempétueux entre l'homme et la machine, tout à la fois original, inventif et hilarant.

En bref, voilà une excellente manière de commencer une soirée dans une bonne humeur pétillante et communicative avec quelques amis en plein cœur de Paris!

 

Honnêtes fourberies
Les Fourberies de Scapin au Théâtre de la Passementerie
Jusqu’au 2 septembre
Par Serge Latapy

Molière supporte bien la cuisine italienne. Compagnie toulousaine rôdée au répertoire comme à la commedia, l’Esquisse nous en offre une bonne illustration dans cette joyeuse petite récréation estivale. 

A l’instar de l’escalope charolaise qui peut se relever au Marsala, le théâtre de Molière s’accommode bien de la cuisine transalpine. On peut y voir un juste retour des choses, quand on sait la place tenue par les Italiens et autres Scaramouches dans la vocation théâtrale du jeune Poquelin.

Bref, on ne s’étonnera pas du parti pris de la compagnie de l’Esquisse qui a choisi de monter les Fourberies de Scapin - une comédie d’intrigue, sans doute la plus méditerranéenne du maître - façon commedia dell arte. La compagnie toulousaine s’est adjoint pour ce faire un spécialiste du genre, Carlo Boso qui cosigne la mise en scène avec Jérôme Jalabert. 

Ils ont organisé la distribution en binômes, dans lesquels on reconnaît sans mal les archétypes de commedia. Soit deux jeunes premiers grimés en Pierrots (Nicolas Dandine, lunaire et Jean Garriguet, plus martial), deux filles à marier aux mimiques de Colombine (l’ingénue Mirabelle Miro et la fière Nadia Hidra), deux vieillards masqués et grotesques (option Pantalone gâteux pour Frank Biagotti et Docteur ventripotent pour Jérôme Jalabert). 

Plus sobres dans leur dégaine comme dans leurs effets, les deux valets Sylvestre (Marc Fajet, Arlequin froussard) et Scapin (Nicolas Pinero, Brighella roublard) mènent leur petit monde à la baguette, en l’occurrence un bâton qui vient frapper de manière réglementaire les susdits vieillards. Tous s’agitent dans un décor minimal, une estrade et un tréteau surmontés d’un filet de pêche, plus deux poissons et trois cris de mouettes pour l’ambiance portuaire. 

Le cadre et les codes posés, il n’y a plus qu’à laisser faire : l’Esquisse a déjà joué cette belle mécanique une centaine de fois, et leur affaire tourne bien. Bien sûr, le parti pris de la farce a les défauts de ses qualités, on y gagne en énergie ce que l’on perd en finesse. Bien sûr, malgré son rythme soutenu, la narration se fait parfois redondante (certains lazzi paraissent superflus) ou au contraire trop vite expédiée (certaines répliques, certains effets passés à la trappe auraient mérité meilleur sort). Mais bon, il faudrait être vraiment fourbe pour ne pas voir dans ce Scapin une honnête composition, à déguster en famille.

 

Grâce tragique
Médée au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au 30 septembre
Par David Fauquemberg

Fable éternelle de l’amour, de l’ordre et de la déraison, Médée n’a pas pris une ride. Dans le cadre de l’intégrale Corneille au Théâtre du Nord-Ouest, ce chef-d’œuvre de la tragédie classique rencontre le lieu et la troupe qu’il lui fallait. Un moment de théâtre honnête et passionné, d’une grande intensité.

L’un des principes du Théâtre du Nord-Ouest est de proposer des spectacles sans décor. Ce qui parfois serait une contrainte se révèle ici un réel atout, grâce il est vrai à un intéressant travail de mise en lumière. Car l’intrigue de Médée se déroule aux portes de la forteresse, près de la mer qui signifie l’exil, nulle part vraiment.

Puisque Médée, la sorcière de Colchide, appartient à un monde barbare, où seul le désir est maître, elle n’a pas hésité à commettre les pires crimes pour assurer la gloire de son amant, Jason. Mais ce dernier, las de l’exil auquel les forcent leurs forfaits, brise le pacte de l’amour. Il va épouser Créüse, la fille du roi Créon, et laisser ce dernier bannir une nouvelle fois Médée. Bien sûr, on ne défie pas aussi impunément la colère d’une sorcière délaissée et la pièce s’ouvre sur cette mise en garde.

Mais le fil qui mène aux conséquences d’une décision déjà prise est bien tracé. Telle est la force des personnages de la tragédie classique : s’il leur faut courir à leur perte, ils le feront avec style et démesure. Face à un Jason qui perd peu à peu son arrogante assurance de conquérant, Médée cherche dans sa haine croissante la force de commettre les actes les plus inconcevables, jusqu’à l’infanticide. 

Magnifiquement servi par de brillants acteurs, le texte impose toute la poésie de ses longues tirades, et résonne encore longtemps après le salut final. La Compagnie Théâtre Francophone Internationale fait appel à des comédiens francophones venus de tous les horizons. Dans Médée se côtoient ainsi l’Iran, L’Arménie ou encore l’Inde et le Maroc. Outre des physiques bien éloignés des clichés classiques et qui donnent une plus grande force encore à leurs personnages d’aventuriers apatrides, les acteurs principaux se distinguent par l’originalité de leurs intonations, lesquelles viennent enrichir le rythme des mélopées et ouvrir à nouveau nos oreilles aux finesses des alexandrins. 

Hassam Ghancy campe un Jason félin et puissant, aussi à l’aise à la guerre que dans les jeux de séduction. Dans le rôle-titre, Arévik Martirossian trouble par sa beauté indignée et sa colère tellurique,  est parfois trahie par de sourds grogrements proprement animaux, à en donner froid dans le dos. A la baguette, Damiane Goudet signe une mise en scène dont la lenteur calculée semble la principale force, dès lors qu’elle donne le temps à chaque parole, à chaque émotion de prendre possession de l’espace théâtral. 

 

Corneille sur le divan
Rodogune au Théâtre du Nord Ouest
Jusqu’au 30 septembre 
Par Lise Michel

Rodogune était la pièce pour laquelle Corneille disait avoir le plus de tendresse. Tuer leur maîtresse commune pour régner ou tuer leur mère pour obtenir leur maîtresse : tel est le dilemme auquel sont confrontés les fils jumeaux de Cléopâtre. Le choix de l’espace restreint et fragmenté de la plus petite des salles du Théâtre du Nord-Ouest signe déjà l’esprit de la mise en scène d’Evanthia Cosmas et de Franck Clément : la tragédie cornélienne entre toutes est jouée en drame psychologique moderne.

corneille1.jpg (5394 octets)Rodogune est une de ces pièces extraordinaires qui, à la simple lecture, vous tiennent en haleine jusqu’à la dernière scène. La performance du Théâtre du Nord-Ouest ouvre une piste nouvelle. Plus que l’action elle-même, c’est la redéfinition des personnages et de leurs intériorités qui intéresse ici les metteurs en scène. Le parti pris est contestable mais apporte une lumière originale sur la pièce. 

La Cléopâtre de Rodogune est traditionnellement considérée comme l’un des personnages les plus noirs de tout le théâtre cornélien. L’interprétation d’Evanthia Cosmas se place délibérément en contradiction avec cette lecture : la mère monstrueuse prête à tuer de sang froid ses propres enfants pour éliminer sa rivale et garder le pouvoir devient ici une femme égocentrique, capricieuse et fragile. Son inhumanité ? Une simple inconscience, mâtinée d’irresponsabilité. En somme, son caractère relèverait de la pathologie. 

A l’inverse, Rodogune que l’on prend souvent pour modèle de vertu héroïque, est ici presque aussi manipulatrice que son ennemie, minaudant pour laisser entendre un sens caché derrière ses propos les plus généreux et jouant de sa sensualité pour arriver à ses fins.

Parti pris contestable : le théâtre de l’époque classique est par excellence le théâtre de la clarté du discours dans lequel les mots ont leur sens. Il n’y a pas de sous-entendus chez un héros cornélien : il pense ce qu’il dit. Ce théâtre se prête donc moins que n’importe quel autre à une lecture à double entente.

Alors pourquoi cette interprétation réductrice fonctionne-t-elle globalement ? D’abord parce qu’elle est cohérente ; ensuite parce que souvent, dans le détail, elle est éclairante. La fraternité presque fusionnelle des deux jumeaux Antiochus et Séleucus s’exprime par des gestes, des jeux, des chamailleries de gamins et par une similitude de comportements, de vêtements, et de poses. Pourtant l’on sent très bien leur différence fondamentale : l’un, Antiochus qui cherche à se battre et continue à vouloir le pouvoir et l’amour alors que la situation est bloquée, est digne de la couronne, alors que l’autre qui abandonne le combat, ne l’est pas. C’est là l’un des sens de l’héroïsme cornélien.

Rodogune version « histoires de famille » ? Après tout, pourquoi pas ?

 

Des filles de joie qui méritent leur nom 
Les grandes vertus au Café d’Edgard
Jusqu’au 29 septembre
Par Matthieu Lis

Ismael Djema, jeune auteur et metteur en scène de théâtre, avait tourné une série de courts métrages à partir des récits de prostituées italiennes. L'expérience lui fournit matière à cette comédie crue portée par l'interprétation énergique de deux jeunes comédiennes, qui imprime un souffle burlesque à une pièce toute en répliques incisives et situations rocambolesques. 

 

Très concentrée, à quatre pattes, une jeune femme fait des mots croisés tandis qu'un homme s'affaire sur son derrière. De temps à autre, elle pousse un gémissement fort … professionnel. Encourager le client, sans lâcher le stylo. Diable !
La gourgandine a du métier ! Nous sommes dans un « salon de massage » : un matelas, une chaise, un paravent, il ne manque que le bidet à ce décor universel de l'amour à gages. 

Le client (cheveux gras, grosses lunettes et bave aux lèvres) s'en va, Sofia se lève, Juliette arrive. C'est la nouvelle recrue, une belle fille blonde, fraîche et tremblante, plutôt genre « Sainte Nitouche » que star du porno. D'ailleurs, elle ne s'appelle pas Juliette mais Anne-Charlotte de Bonneville. Habituée aux salons très bourgeois de son préfet de père, le trottoir, elle n'en avait pas vraiment la vocation. Manifestement, une formation s'impose. Une bouteille d'Evian pour figurer l'outil de ces messieurs, les conseils avisés d'une collègue avertie, quelques répétitions et la voilà … pas prête du tout. 

Mais le duo est formé et emporte le spectateur dans une sarabande d'histoires, clients braques, menaces de la mafia, rêves sirupeux, propriétaire véreux et séances d'aérobic, le quotidien de jeunes prostitués défile à toute vitesse. Régulièrement la scène plonge dans le noir, laissant toute l'attention des spectateurs à une bande sonore imaginative mêlant tubes, éclats de voix et extraits du générique de Candy qui revient comme un leitmotiv. 
« Et tous les soirs en s'endormant, elle attend le petit prince des collines … ». Emotion. 

L'obscurité rythme la pièce et découpe des situations qui s'enchaînent comme autant de sketchs, sans laisser de répit au spectateur. La vie de filles de joie telle que vous l'avez toujours imaginé, rien ne manque, pas même le désarroi devant un ventre qui s'arrondit … Tragique ? Triste ? Sordide ? Non, drôle, très drôle, tout est transfiguré par le rire.

Les répliques font mouche et les comédiennes s'en donnent à cœur joie, jusqu'à la farce. Elles servent à merveille un texte qui ne prétend ni éviter les clichés, ni les dépasser, mais les rendre à la vie, nous attendrir devant des situations que l'on croyait définitivement figées dans la gangue des lieux communs. Et c'est sans doute là que réside, la vraie générosité de la pièce, son humanité. Ni apitoiement, ni dénonciation, ni leçon de morale, mais pulsation de vie. 

 

Corneille Comique
Mélite au Théâtre du Nord-Ouest
Jusqu’au 30 septembre
Par David Fauquembert

Le festival Corneille du Théâtre du Nord-Ouest où est présentée jusqu’en décembre l’intégrale de l’oeuvre du dramaturge, permet de découvrir des pièces rarement jouées. Dans Mélite, le futur auteur du Cid révèle une facette moins connue de son talent : celle d’un authentique auteur de comédie. La mise en scène dynamique souligne la virtuosité d’un texte habile et riche.

Une musique latino envahit le grand espace dépouillé, des couples enfiévrés se poursuivent et batifolent sans se soucier des spectateurs. Le décor est planté. Ce qui va se jouer devant nous, c’est la ronde sans cesse renouvelée des amours, avec leur cortège d’espoirs exaltés, de jalousies et de désillusions. 

Voilà deux ans qu’Eraste poursuit en vain de ses ardeurs Mélite dont il vante les mérites à son ami Tirsis. Ce dernier, séducteur cynique, se moque des élans de l’amoureux transi, avant de succomber lui-même aux charmes de la belle. S’ensuivront forcément trahison, jalousie, subterfuges et réconciliation. Car il est encore loin, le tragédien attaché au triomphe de l’honneur et du sang.

Une amitié trahie est aussitôt pardonnée s’il s’agit de séduire, et le happy-end est de rigueur. Si dans la tragédie toute issue est bouchée, ici tout est ouvert, quitte à faire appel au plus invraisemblable des coups de théâtre pour débloquer une situation bien compromise. Mélite est une oeuvre comique à part entière. Par comédie, bien sûr, il faut entendre comédie de mœurs plutôt que grosse farce. On se fend tout au plus de quelques sourires en écoutant les vers mélodieux de Corneille. Pour trouver cela hilarant, sans doute faudrait-il avoir accès à des conventions aujourd’hui désuètes. 

Mais pour ce qui est de dépeindre la futilité des rapports amoureux, de créer le plus artificiel des suspenses, le dramaturge du grand siècle fait preuve d’une étonnante maestria … comme un scénariste de série télé qui aurait pris tout le temps de peaufiner son texte et ferait preuve d’une finesse inaccoutumée … une sorte de comédie sentimentale à l’américaine avant l’heure, en alexandrins s’il vous plaît.

La mise en scène de Jan-Oliver Schroeder, rythmée et enlevée, renforce avec bonheur cette impression d’insouciance et de légèreté, pourtant rarement associée au théâtre classique. Déplacements et transitions sont particulièrement soignés. Du mouvement, de la simplicité, dans le respect du texte mais sans ostentation, le parti pris est louable. Il consiste à rejeter toute tentation de voir en Mélite une tragédie avant l’heure. Une maîtrise prometteuse que l’on ne retrouve pas tout à fait dans la direction des acteurs. 

On peut en effet regretter qu’une telle latitude leur ait été laissée dans l’interprétation de leurs personnages respectifs. Tirsis (Manuel Olinger, excellent) se la joue chevaleresque et fier, Eraste apparaît sous un jour tragi-comique souvent exagéré, et Philandre en rajoute dans la bouffonnerie. Chez les femmes, une Cloris très vaudeville répond à une Mélite grande dame à souhait. « On n’avait pas vu jusque là que la comédie fît rire sans personnage ridicule », soulignait Corneille à propos de sa pièce. Inévitablement, à force de multiplier les registres de jeu, on en arrive à isoler certains personnages dans leur absurdité et à en faire les dindons de la farce contre le gré de l’auteur.

 

Ballade enchantée dans la vie ordinaire
Qui est-ce qui me ramène au Point-Virgule
Jusqu’au 5 septembre
Par Daniel Duval

Gilles Detroit nous permet, à travers ses déambulations dans la grande ville moderne, de nous rappeler combien nous pouvons être démunis face au progrès. Ce spectacle ressemble à un sourire de le miroir de notre vie quotidienne, on appréciera particulièrement la simplicité de ton et la lucidité du regard.

Gilles Detroit, seul en scène, parcourt des moments de la vie quotidienne et jalonne son spectacle des questionnements qui y sont inhérents. Comment se servir d'un ordinateur, acheter un billet de train pour partir en vacances, faire ses courses au supermarché ? Des instants de tous les jours où il faut trouver des réponses appropriées. Comment s'y prendre, se comporter ? Si l'on ne sait pas, on se trouve alors hors de la société, désemparé et fragile. C'est ce personnage « à côté », qui peut parfois nous ressembler, que fait ressurgir le comédien dansant sur l'écume du monde.

« Est-ce que vous avez remarqué ? Est-ce que vous savez ? » Dès les premiers mots, on est dans la complicité avec Gilles Detroit. La première des qualités de la représentation est le rapport au public, intime et chaleureux. L'humoriste pose des questions et scrute le public qui répond souvent par le rire, ce qui l’incite à poursuivre et à apostropher les gens.

L'humour réside ici dans l’exploration de situations cocasses, incongrues et anodines. Qu'il triomphe ou pas de ces défis de tous les jours, il y a de la drôlerie dans cette lutte entre l'homme et la grande ville moderne. On est dans l'univers du clown, plutôt rouge que blanc car il ne se prend jamais au sérieux. On pense à Gustave Parking ou Buffo qui sont aussi des artistes au nez rouge, au physique dégingandé et qui ont maille à partir avec le quotidien. Toutefois, Gilles Detroit a pour lui la finesse, il laisse transparaître sa fragilité et nous laisse voir l'empreinte de cette vie sur lui et sans fard.

Le comique abonde dans le langage : verbes à double sens et jeux de mots fusent à profusion. Ainsi l'homme qui ne sait pas se servir d'un ordinateur examine l’inscription sur son PC : « Si vous avez un problème, cliquez dans menu; si ça persiste, regardez avec votre serveur » Et Gilles Détroit de renchérir « Forcément, s’il y a un problème de menu, il faut regarder avec le serveur... »
Les transformations physiques du comédien participent beaucoup de la bonne humeur générale : mimiques impayables et déformations récurrentes du visage au gré des états sociaux traversés.

La vie du couple est un élément récurrent dans ce spectacle. Comment répondre à sa femme quand « elle s'introduit dans le lit avec la légèreté d'un cyclone traversant les Philippines et demande pourquoi on fait pas l'amour ? » Comment ne pas être abasourdi, quand on lit la liste des courses à faire au supermarché avec des noms saugrenus qu 'on ne comprend pas ? Mais aussi comment faire plaisir à son épouse en lui faisant une recette de cuisine(surtout si on ne sait pas cuisiner ?).

Cependant au-delà de tout cela, sous l'ironie, il y a toujours de la tendresse. L'humour ne tombe jamais dans la méchanceté gratuite, la caricature facile. Il y a une recherche d'authenticité, de vérité sur la condition humaine, et le regard du comique laisse parler les failles de l'humain.

C'est un spectacle qui oppose un monde agressif à un homme simple, humain et touchant. A voir sans retenue si l'on veut passer une agréable soirée. C'est drôle, pétillant et on apprécie la lucidité du regard sur l'homme, on salue la vitalité du langage, l'invention du verbe. Ce n'est pas trop long et cela se termine sur une musique latine qui accompagne notre pas dansant vers la sortie. Comme toujours il faut se hâter de rire de tout, de peur d'en pleurer.

 

Mémoires d’outre-tombe
Dernières lettres de Stalingrad au Théâtre du Lucernaire
Jusqu’au 3 septembre 
Par Catherine Robert

Voilà désormais plus d’un demi-siècle que dorment sous la lourde terre de Stalingrad les soldats allemands envoyés défendre, aux limites du froid et de l’horreur, un drapeau déshonoré. 
Pions méprisés d’un jeu d’échec cynique et brutal, ces hommes achevèrent leur vie comme des rats, retranchés dans les ruines d’une ville anéantie par le feu et les armes. Au seuil de l’enfer, ils écrivirent d’ultimes missives aux leurs. 
La compagnie Laurent Terzieff ressuscite ceux qui moururent trop tôt et trop loin en mettant en scène ces voix d’outre-tombe.

En février 1943, capitula Stalingrad, marquant ainsi le tournant décisif de la Seconde Guerre mondiale que le camp allié eut alors enfin l’intuition et l’espoir de pouvoir remporter. Juste avant la reddition de l’armée allemande, un avion décolla de la ville en emportant le courrier des derniers soldats de la Wehrmacht qui luttaient encore dans cette souricière glacée. Les lettres furent saisies sur ordre du Führer pour que soit sondé par leur lecture le moral des troupes. 

Dépouillés, inventoriés, classés, ces messages de l’au-delà permirent à une bureaucratie militaire absurde et cruelle d’établir statistiquement l’abomination des massacres, la peine et la douleur des hommes ainsi que l’atrocité de la guerre. 
L’évidence du cœur l’aurait affirmé sans qu’il faille en passer par le viol des intimités et des ultimes mots d’amour, mais le cœur de l’Allemagne avait déjà cessé de battre à Stalingrad. 

Ces dernières lettres du front de l’Est ne furent jamais rendues publiques car le gouvernement nazi les jugea insupportables. Archivées à Postdam, cachées à Berlin, il fallut attendre longtemps avant qu’elles ne resurgissent au grand jour. Parmi ces trente-neuf missives, Laurent Terzieff a sélectionné un bouquet de fleurs de cimetière et a mis en scène leur présentation. Trois acteurs rendent leur voix et leur honneur aux malheureux qui tombèrent au froid. 

Marie Sauvaneix, au centre de la scène, campe une bureaucrate chargée du dépouillement du courrier. Son visage, presque impassible d’abord, se penche sur les piles d’enveloppes. Elle lit d’une voix froide mais où transparaissent bientôt l’émotion, l’angoisse et la compassion, les dérisoires mots d’amour, les encouragements à la famille, les souvenirs du bonheur tranquille de ces hommes éperdus. Par le biais d’un jeu retenu, par le moyen d’un regard qui semble percer derrière la page et parvenir jusqu’aux caves de la ville morte, elle montre le vacillement d’une administration totalitaire devant l’atrocité des actes qu’elle encadre.

 L’actrice semble une Heidi éberluée de découvrir que les si jolis géraniums des balcons bavarois se nourrissent d’un terreau bien fétide, de sang et de colère. Sa lecture, presque mécanique, est relayée par Alexandre Mousset et Stéphane Valensi qui incarnent tour à tour les derniers épistoliers de Stalingrad. 

Figés dans des capotes recouvertes de neige, empesés, glacés, immobiles dans le froid, ivres de résignation ou de colère, ils sont les voix de cette polyphonie douloureuse. Par le regard et par les mots, ils se font les échos fiévreux de ces ultimes combattants de l’inutile.
 A l’instar de la mise en scène, leur jeu est extrêmement économe et fait naître une tension et une émotion parfois aux limites du supportable.
Les loups hurlent en fond sonore, le bruit des mortiers ponctue les tirades, la lumière rouge du fer et du sang tombe des cintres. 

Défilent devant nous ces héros qui s’éteignirent dans  l’épouvante. 
Un pianiste dont les moignons lui interdisent à jamais de retrouver son instrument raconte comment il a entendu renaître Beethoven dans Stalingrad, sur les touches d’un piano retiré des ruines. Un astronome espère pouvoir bientôt rejoindre les étoiles qu’il a longtemps étudiées. Un officier tout de rigueur prussienne se raidit dans l’honneur tragique de sa caste et de son rang. Un tirailleur cynique compte la différence entre ses munitions et les cibles qui l’attendent. Un aumônier extasié fait le récit de la nuit de Noël 42 et loue un Dieu que d’autres fustigent et insultent pour les avoir abandonnés en enfer. Les critiques pointent contre        « Monsieur Hitler » et sa folie de vouloir tenir contre les Russes.

Les corps en miettes, amputés, déchirés, affamés, affaiblis s’arc-boutent dans les hôpitaux de campagne où l’on ne soigne que les moins atteints. Meurent les camarades, meurt l’espoir du retour, meurt la foi en l’Allemagne, ses dirigeants et son Dieu ! 

Restent l’amour d’une femme, celui d’une maîtresse, demeurent le souvenir des enfants et le désir de les voir grandir droitement : les adieux sont déchirants et viennent se briser contre le deuil obligé du pays, du bonheur et du passé. Un très beau texte de Brecht, daté de 1942 vient conclure l’évocation de cette guerre et de sa part maudite et si longtemps occultée. Il dit le souvenir ému des collines allemandes, de la sérénité des paysages pacifiques et la douceur d’un Heimat perdu à jamais.

Les Dernières lettres de Stalingrad sont bien sûr un plaidoyer contre la guerre. Mais ce spectacle ne se réduit pas à cela. Il signifie aussi que tout bonheur se mesure au moment de sa perte et que l’existence n’acquiert tout son sens qu’au point de son achèvement, dans la mesure où le récit des combats alterne toujours avec l’évocation des jours heureux. 

Les derniers soldats d’une armée en déroute en firent l’amère expérience à Stalingrad. En composant le mémorial de leurs peines, ils ressaisirent leurs vies dans leurs mains gourdes et tremblantes. 
S’ils montrèrent que les hommes, même acculés, ont toujours plus d’honneur et de dignité que les rats, si la voix de Laurent Terzieff et la présence intense de ses comédiens en témoignent sur la scène du Lucernaire, c’est que, même au comble de l’horreur, la quête du sens de la vie n’est pas vaine. 

 

Leçon de fidélité surréaliste
Louison au Lucernaire
Jusqu'au 8 septembre
Par Christina Anid

Dans une ambiance Bal des vampires un peu techno, l'univers acidulé de Justine Heynemann insuffle une nouvelle jeunesse, étonnante et un peu folle, au texte écrit par Musset en 1849. Après avoir mis en scène Schnitzler, Molière et Koltès, la jeune Justine s'attaque à Musset. Rythmée par une musique entêtante, sa version de Louison ressemble à un clip.

Dans un décor de dentelle original et agréable, Louison vêtue d'un costume un peu clownesque s'éveille au son d'une musique synthétique envoûtante. Une chaussure à la main durant la quasi-totalité de la pièce fait d'elle une cendrillon éternelle. 
Le mélange des genres étonne ici au premier abord.

Louison nous séduit sous les traits d'Estelle Vincent qui joue avec sensualité et pudeur le rôle d'une camériste tentant de résister aux assauts de son maître. Même si la mise en scène manque un peu de consistance, son audace amuse et surprend.

Sur scène, deux hommes et surtout trois femmes, Estelle Vincent, Judith Morisseau, Carmen Avila, respectivement la maîtresse potentielle, l'épouse et la mère de l'époux rayonnent. Dans des registres très différents, les femmes sont à l'honneur.

La mise en scène est pleine
des références d'une génération : d'Alice au pays des merveilles  
au plus récent Roméo et Juliette de Baz Luhrmann.
Cette vision nous rappelle 
l'age tendre des protagonistes de l'histoire, égarés dans les épanchements violents de la fin 
de l'adolescence. 

Le symbolisme est très fort et le classicisme du texte se mêle harmonieusement aux fantaisies, aux rêveries de l'imagination si contemporaine de Justine Heynemann.

Avec un modernisme très riche, ce drame classique ravive la flamme ternie d'une valeur morale que l'on pensait un peu démodée : la fidélité.
Un happy-end presque à l'américaine nous fait sourire avant le retour de la lumière. Décidément, ce mélange des genres est plutôt réussi.

 

 

" On a perdu la photocopieuse dans la jungle moldave, Brochart…"
Training Sauvage au Mélo d’Amélie
Jusqu’au 31 Décembre
Par Vladimir Mouveau

Training Sauvage est une comédie à l’humour direct et sans détour, qui met en évidence les allures de la société moderne à travers l’absurdité ou la bizarrerie de certaines mœurs liées actuellement aux entreprises… Un humour gras avec au final une réalisation très caricaturale, supportable pour qui est à la recherche d’un passe-temps plein d’actualité ou pour qui continuerait d’être fasciné par le service marketing de sa société…

Le décor est chichement arrangé : l’intérieur d’une vieille cabane en pleine jungle moldave est représenté sur les planches du Mélo d’Amélie. Quatre comédiens, quatre commerciaux typés entrent et révèlent leur aventure inédite : un stage de « motivation » dans la jungle moldave, organisé par leur entreprise, le fabricant de baromètres « Guy Pierre » !

Les blagues fusent en tout sens. C’est à qui décernera la palme de l’imbécillité à son collègue, à son collaborateur, à qui plongera l’absurdité de la situation plus au fond encore, plus périlleusement et profondément dans l’ânerie et dans le quiproquo. Les acteurs jouent presque des sketches, se renvoient la balle, se tirent dans les pattes, etc… ils singent avec outrance la bouffonnerie communautaire, les petits événements sociaux d’une entreprise et les anicroches viciées qui s’y développent.

La mise en scène est assez réussie, le jeu des comédiens est bon sans être excellent. Il manque d’un peu d’originalité dans le texte et dans les circonstances, même si l’extrême du lieu et de la situation font rêver et appellent au délire ultime. On a l’impression de se retrouver devant une pièce au montage classique ; le formidable événement de quatre employés normalement en costume cravate au milieu de nulle-part ne nous tire pas tout à fait de notre torpeur parisienne, ne sublime pas en nous le plaisir de décoller pour la destination « bouffonnerie ». Les paroles sont presque des redites d’univers ou de représentations connues, on ne se sent pas au paroxysme de l’exotisme créatif comme à l’effet d’un scénario réfléchi sur une situation ou un lieu cocasse.

On rit cependant et les personnages finissent par être attachants… Training Sauvage est donc un spectacle à la tenue acceptable destiné à un public jeune ou familial.