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L'image du miroir est parfois crue et vraie, parfois flatteuse ou déformante. Dans le miroir, les gens du théâtre -metteurs en scène, écrivains, comédiens,…- s'observent les uns les autres pour guider l'œil du spectateur.

Les critiques de décembre

Les critiques d'octobre et novembre

Les critiques spectacles "jeune public"

Du vaudeville dans les grandes largeurs
Chat en poche au Théâtre Firmin Gémier d’Antony

Par Marie Fine.

Éloge de la folie.
Homme et galant homme  au Théâtre de la Tempête
Par Cyril Carret.

Le personnage non réalisé
Le Silence de Molière à l’Atalante
Par Eva Héliard
Tragique de boulevard
Le retour au désert , au théâtre de la Bastille
par David Fauquemberg
Le pouvoir d’en rire
Ahmed philosophe au Centre Dramatique National de Montreuil

Par Jeanne Le Gallic
Elle est bath, Mathilde!
Mathilde Emois au Centre Dramatique National de Montreuil
Par Béatrice Trotignon
Drôle d'Histoire
Jeanne la bonne pucelle au Point Virgule.
Par Frédéric Cheminade.
Le spectacle sera réussi
Entracte manqué au Point Virgule.
Par Caroline Delage

Le magnétisme des pôles
Pôles  au Théâtre  Paris -Villette
Par Serge Latapy

« Aimer » n’est pas un mot sûr…
Grand Cahier au Théâtre International de Langue Française.
Par Cyril Carret.

L’insoutenable pesanteur de l’être
Treize étroites têtes au Théâtre Paris-Villette
Par Delphine Bailly

Anglo-bidon.
Angloklaxons au Théâtre de l’Agora.
Par Cyril Carret

Laurent Terzieff, Le fils Courage
Bertolt Brecht poète au Théâtre Molière-Maison de la Poésie
Par Serge Latapy  

Tu veux une taloche? Non, je veux un frère...Ha Ha Ha !
Les frères Taloche au Théâtre Trévise
Par Vladimir Mouveau

Un cocu peut en cacher un autre…
Doit-on le dire au Théâtre du Lucernaire
Par Vladimir Mouveau
Fantaisie en couleur
The importance of  being Earnest au Théâtre de Ménilmontant
Par Samuel Martinez.
De la chair en enfer
Huis Clos au Théâtre Marigny
Par Eléonore van den Bogart
Une étoile filante à Paris
L’air de Paris à l’Espace Pierre Cardin
Par Diane Valemblois. 

Y a d'la voix
Qu' est-ce qu'on attend pour être heureuses !au Théâtre des Déchargeurs.
Par Anne Kuntz

Jacques Villeret est souffrant
Jeffrey Bernard est souffrant au Théâtre Fontaine

Par Christine Dufreynois.

Du beurre dans les Epinal
Camarade Prévert au Théâtre de L'épée de bois.
Par Cyril Carret

Promenade dans l’obscur
POEtry au Théâtre de l’Odéon
Par Franz Johansson

Catharsis-Spectacle
Le monde à l’envers ! au Théo-Théâtre
Par D.Bailly

Lisette et ses boas
Ladies night au Théâtre Rive gauche

Par Luc Bénazet
Quelques mots simples pour une vérité qui tue
Une chatte sur un toit brûlant au Théâtre de la Renaissance
Par Frederic Cheminade
 

 

Du vaudeville dans les grandes largeurs
Chat en poche au Théâtre Firmin Gémier d’Antony
Par Marie Fine.

Un classique du vaudeville, monté dans la grande tradition du genre : gags, outrances et clin d’œil au public. Pour les amateurs de franche rigolade et de boulevard grande époque ! !

 

Avec Chat en poche, Feydeau reste fidèle aux grandes recettes du vaudeville : dans une famille bourgeoise, un intrus intrigant pris pour un autre, sème le désordre et le désir dans le cœur des femmes du foyer.

Par une série de quiproquos, l’intrigue devient de plus en plus enchevêtrée, jusqu'à ce que, par un coup de baguette théâtrale, l’ordre ne revienne.

Le metteur en scène a choisi de donner une représentation fidèle aux indications de l’auteur : la scène se passe donc au début du siècle, dans un décor d’intérieur bourgeois conventionnel. Les mots fusent et il faut du rythme pour soutenir la cascade de gags préparés par l’auteur.

François Kergoulay se jette à corps perdu dans sa mise en scène en multipliant les entrées, sorties et tourbillons de ses comédiens. On ne saurait lui reprocher ce parti pris qui dynamise le jeu et donne à la pièce un rythme agréablement soutenu. Mais la finesse de l’interprétation semble avoir été abîmée par cette vitesse endiablée : grimaces, cabotinages, jeu outré permanent, tout finit par irriter le spectateur. On pourra répondre que la nature de cette pièce induit ce type de jeu caricatural ; le metteur en scène prévient même la critique en annonçant s’intéresser au délire « Voir vivre des personnages atteints de ce délire-là recharge le spectateur qui attaque une nouvelle semaine de travail. On devrait pouvoir se faire rembourser son billet par la Sécurité sociale ! »

C’est au public, il me semble de trouver les situations délirantes et les personnages drôles malgré eux. Si les comédiens jouent le ridicule, une partie du plaisir est gâté. Le plus surprenant est que le metteur en scène, qui joue dans la pièce, a le jeu le plus simple, le plus dépouillé de la troupe. Osera-t-on dire qu’il est aussi le plus drôle, le plus attachant.

Il n’en reste pas moins que le public ne boude pas son plaisir : on rit souvent, fort et en famille. La répétition des situations, la complexité grandissante des malentendus et la finesse des bons mots charment l’auditoire. Feydeau n’avait en tous cas pas sa langue dans sa poche et la cruauté de son regard sur nos petits défauts fait mouche : les grosses, les séductrices, les niaises en sortent abîmées ; les stupides, les fats et les petits bourgeois aussi.

Il s’agit presque d’un joli jeu de massacre social..

 

 

Éloge de la folie.
Homme et galant homme Théâtre de la Tempête
Par Cyril Carret.

Jamais rien de commun, apparemment, entre artistes et bourgeois : les uns sont sur la scène, les autres forment le public. Et quand le rideau tombe, chacun rentre chez soi, sur la terrasse surchauffée d’un hôtel minable ou sous le parasol d’une villa cossue. Sauf si le hasard, la fantaisie et l’amour s’en mêlent. La rencontre est alors détonante !


Photo : Alain Dugas

 

Eduardo de Filippo présente dans cette pièce les démêlés drolatiques et surréalistes d’une troupe d’acteurs faméliques et des membres d’une aristocratie italienne et provinciale, coincée et cynique. Autour du triangle habituel du mari, de la femme et de l’amant, virevoltent des personnages plus déjantés et plus hystériques les uns que les autres. Quiproquos et rebondissements rocambolesques entraînent le spectateur dans la spirituelle spirale du rire.

Le jeune Alberto De Stefano a deux passions : le théâtre et sa maîtresse. Par amour du théâtre, il invite une troupe d’acteurs ambulants à camper à ses frais dans un hôtel miteux entre deux représentations. Par amour pour sa maîtresse enceinte, et parce qu’il se pique d’être homme d’honneur, il décide de convoler en justes noces. Las ! La belle est déjà prise par un petit comte miteux et les acteurs font frire des anchois dans la chambre d’hôtel. Si Alberto parvient à amadouer l’aubergiste, il a moins de succès avec l’époux.  Devant son pistolet, il finit par se retrouver au terme d’une demande en mariage faite de malentendus. 

La pièce est drôle, la mise en scène est enlevée, les acteurs dépensent sans compter talent et énergie : on s’esclaffe de bon cœur tant l’inattendu vient toujours relever l’évidence du gag de vaudeville. Mais si le rire est franc, il n’est jamais gras, car derrière les pirouettes se profile la mécanique moins fluide et plus grinçante des rapports humains. Le grain de folie fait germer la graine de la critique sociale et à mesure qu’on tente de sauver l’honneur en simulant la démence, les masques des conventions sociales tombent. 

Photo : Alain Dugas

Comme le remarque le metteur en scène Bernard Lotti, «tout le monde joue : les uns pour gagner leur maigre pitance et tous pour échapper à la mise à nu ».  C’est alors que les plus sincères ne sont plus ceux qu’on croyait. Pourtant habitués au mensonge de la scène, les acteurs jouent de franchise et de bonté.

Il en naît une grande tendresse pour ces saltimbanques au nez rouge qui pestent contre « les mouches sans éducation », et un mépris pour ces bourgeois qui s’offrent des frissons de pacotille au rythme d’un tango qu’ils dansent à contretemps et sans langueur.

 Si la gravité pointe au bout du nez du clown, le propos n’est jamais démonstratif ou pesant. Les êtres se débattent ici entre le vrai et le faux, entre sincérité et mensonge et le théâtre tente de révéler le jeu de la fiction et de la réalité sans que pour autant un jugement final vienne appesantir la grâce. Et comme De Filippo le disait en 1978 dans une interview, c’est mieux ainsi car «les épreuves, les fautes et les échecs sont encore de la vie ».

Le rire permet l’éloge d’une folie qui est le seul masque et le seul viatique possible pour les faux-semblants. Il est urgent et raisonnable d’aller s’en convaincre à la Cartoucherie !

 

Tragique de  boulevard
Le retour au désert , au théâtre de la Bastille
par David Fauquemberg

 

" J'ai voulu mélanger les deux, faire rire, et en même temps, inquiéter ", déclarait Bernard-Marie Koltès à propos de la plus désarmante de ses pièces.
L'interprétation qu'en donnent ici Thierry de Peretti et ses comédiens relève avec justesse le défi de ce magnifique et redoutable texte.

Un espace scénique écrasé par un décor sombre avec, au fond, un mur de parpaings semblable à celui d'une prison ou d'un poste-frontière. Surgissant des gradins, les personnages débarquent sur les planches, et on comprend aussitôt que cet espace-là est trop petit pour eux, tant ils tournent en rond et se heurtent aux parois dans leurs mouvements affolés. Adrien, le bourgeois bien installé (Foued Nassah, inquiétant et exalté) accueille sa soeur Mathilde, tout juste débarquée d'Algérie, c'est-à-dire du bout du monde, après un long exil. D'entrée, ils s'aboient dessus, comme ces chiens qu'on entend dans le lointain, la voix rauque et oppressée du frère tentant en vain de couvrir la gouaille criarde de la sour (Marianne Groves, délicieuse en fauteuse de trouble acariâtre). Une immense bagarre verbale commence alors, sur laquelle pèse un passé indéfini, mais qu'on imagine lourd, puisqu'on est en famille. Tout à leur bavardage stérile et cruel, dont la violence terrorise la maisonnée, Adrien et Mathilde n'écoutent personne d'autre qu'eux-mêmes, ni leurs enfants respectifs qui n'en peuvent plus d'être là, ni la bonne " Maame Queuleu " (Monique Hermant-Bosson, lumineuse et apaisée au cour du vacarme), lorsqu'elle les conjure de trouver enfin un moyen terme à leurs excès, et encore moins Marthe, la bourgeoise alcoolique et bigote (Nadine Darmon, excellente), complètement dépassée par les événements. Ce désir de meurtre réciproque, y croient-ils vraiment, ou bien n'est-ce qu'une manière puérile de tromper l'ennui ? Tout ça, " c'est du vent, du bluff, de la frime, rien du tout " comprend Fatima, la fille de Mathilde. Mais, dans cet enfer, personne ne l'entend.
La mécanique bien huilée de cette hystérie bourgeoise en huis clos se grippe dès lors que quelqu'un viole la frontière des murs d'enceinte, derrière lesquels résonne la musique des bas-quartiers et les chants des militaires de la garnison. Ceux qui entrent apportent le trouble, qu'il s'agisse de Mathilde, du parachutiste noir (Gaëtan Kondzöt, dont la présence impressionne), ou encore des notables, membres de l'OAS et semblant tout droit sortis d'un film de gangster qui aurait mal tourné. En sortant, Mathieu abandonnera son immunité face à la guerre et aux séductions réputées viles des bas-fonds. Quant à Aziz, le domestique algérien (Jean-Pierre Pancrazi, convainquant dans la détresse de l'exilé), qui à l'intérieur de la maison n'est qu'un objet sans importance,  il  périra dans ce grand dehors où l'on assassine les arabes au nom de la France. L'intrusion du mythe et du fantastique, au mépris de la vraisemblance, achève de souligner le décalage entre la légèreté du rire et la gravité de son objet. 

La mise en scène, au rythme trépidant, fourmille d'heureuses trouvailles, comme ce plateau en argent, ustensile bourgeois qui, dans les mains d'Adrien, devient un gong annonciateur du mythe oriental que l'inspiration du moment va mettre dans sa bouche. Le principal mérite de Thierry de Peretti (par ailleurs très bon dans le rôle du " sale gosse ", Mathieu), c'est d'avoir su respecter l'épaisseur du texte de Koltès, et n'occulter aucune de ses nombreuses dimensions. Cela ne va pas sans poser un évident problème au spectateur, un peu embarrassé quand même de s'amuser autant au spectacle de toute cette jeune et gentille troupe qui s'agite et hurle au milieu du désastre. Koltès fait jouer les ressorts traditionnels du théâtre de boulevard sur des sujets qui, à l'évidence, ne relèvent pas des lois du genre. Les disputes familiales sont certes un ingrédient classique, quoique douloureux, de la comédie. Mais que dire de la haine ordinaire, du déracinement, de l'impossibilité absolue de trouver sa place ici-bas, du racisme ou des guerres coloniales, qu'elles soient d'Algérie ou d'ailleurs ?

Et puis, on se moque ici d'autant plus volontiers des personnages principaux qu'ils sont sans excuses, et offrent à l'auteur l'occasion de régler son compte une bonne fois pour toutes à cette vie de province qu'il abhorre, à moins qu'il ne s'agisse plus généralement des Français qui, comme l'affirme ironiquement Aziz , " se considèrent comme 45 millions de héros. ".

 

Le pouvoir d’en rire
Ahmed philosophe au Centre dramatique national de Montreuil
Par Jeanne Le Gallic

Une farce contemporaine, voilà une forme théâtrale insolite quand il s’agit d’aborder la philosophie. On pouvait s’attendre à quelques rhétoriques indigestes, logorrhées diarrhéiques ou autres pis-aller. Que nenni ! Le spectacle s’adresse aux grands comme aux petits, c’est ce qui fait son charme et sa force. Il éveille à la philosophie, sans pompe et avec fracas.

Ahmed, immigré, est aujourd’hui citoyen de Sarges-les-Corneilles. Il nettoie, entre autres boulots, les rues de cette bonne ville nouvelle. Esprit vivace, il jongle entre concepts et questions. Il aime à contredire les idées reçues, à démontrer, soulever les raisons et les jauger. Il ne déteste pas les sophismes… L’important pour lui n’est pas de s’arrimer à des postulats mais de jouer. Jouer avec les mots, les situations, le langage et les idées qui y sont attachées.

Ce spectacle séduit par sa forme, une succession de saynètes savoureuses, de rencontres avec des personnages hauts en couleurs. Il aborde la philosophie sur le mode de la farce et  emprunte ses pirouettes au mime et à la commedia dell’arte. Simplicité et jeux de scènes dominent. 

Devant un superbe rideau rouge, quatre lanternes éclairent l’avant-scène. Ahmed s’y glisse et nous avertit d’un thème ou concept (rien, les uns-les autres, là-bas-ici, la nation, l’origine, les mathématiques, le hasard…) que la saynète à venir illustre. Un percussionniste ponctue les intermèdes en frappant sur un xylophone. La danse aérienne des maillets aux bouts arrondis est en soi d’une grande poésie. Sur scène un carré en bois surélevé et dans le fond un panneau en bois. Ce décor sommaire, un peu rustique, offre aux comédiens une multitude de possibilités pour s’adonner à leurs facéties.

La mise en scène de Christian Schiaretti est virevoltante. Il utilise les différents espaces avec ingéniosité et les comiques de situation abondent. Aux démonstrations verbales du philosophe correspondent toujours des expérimentations physiques et concrètes. Ainsi quand il s’agit de géométrie, les acteurs forment un triangle et le hasard est lui, illustré par un pot de fleur attaché à une cordelette…

Ahmed, (Fabien Joubert), porte un masque d’Arlequin et manie le bâton. Son personnage descend de Scapin, vivace de corps et d’esprit. Il est leste et sa gestuelle féline s’accompagne d’une étonnante agilité verbale. Célérité du discours et articulation musclée insufflent une grande énergie à la pièce. Mais qui sont donc ses élèves, souvent malgré eux ? Retenons Moustache (Patrice Thibaud) un français très moyen et raciste de la cité, portant débardeur et bretelles, avec un accent à couper au couteau. Il est d’une grande drôlerie et fait jubiler l’auditoire. Irrésistible également, Loïc Brabant qui campe la député Mathilde Pompestan, bourgeoise prônant le respect des valeurs traditionnelles. On notera aussi la naïveté crétine et poétique de la doublure angélique d’Ahmed,( Julien Muller).

La troupe de la Comédie de Reims nous offre un spectacle réjouissant et une fin tonitruante. Des propos consistant sans prise d’occiput, vivement conseillés à toute la famille.

 

Le temps de l’innocence
Tu m’aimes comment au Théâtre du Proscenium
Par Vladimir Mouveau

Sur un grand plancher noir, trois jeunes filles âgées de moins de vingt ans et un garçon se donnent la réplique dans ce qui tient lieu d’hymne ou d’office théâtral aux tendres années de la jeunesse. Le sexe et la séduction, principalement, sont abordés et représentés dans cette valse à deux genres.

 

 Photo : Prune Vidal

 

La porte d’entrée du théâtre donne directement sur les fauteuils mais le public n’est pas en nombre pour accueillir cette pièce de Marc Michel Georges. La scène est décharnée, au fond d’elle se tiennent, dans un coin éclairé de rouge, un accordéoniste et deux guitaristes. Ils accompagnent le texte et les chansons des comédiens.

Trois actrices à l’ardeur bien positionnée entrent sur les planches, se présentent et racontent leurs aventures intimes par la voix de Marc Michel George, l’auteur et le metteur en scène de la pièce. Il s’agit d’une sorte de ronde verbale et musicale où chaque personnage fait l’un après l’autre état de ses expériences, de ses rencontres et des souvenirs qu’ils lui ont laissé. Ces expériences sont ponctuées de chansons que les comédiens interprètent soit seuls, soit en chœur. On assiste ainsi à un véritable quatuor de morceaux de vie choisis. 

La pièce fait aussi parfois penser à une sorte de camp d’entraînement ou salle de répétition générale pour surdoués d’art dramatique. A ceci près que chacun des personnages regarde celui qui s’exécute avec silence et respect. Le ton de l’humour et de la dérision est employé.

Si le texte est riche et créatif, le jeu des actrices dynamique et plein de charme, le corps et le physique de ces dernières plutôt rafraîchissant, la construction de la pièce reste un peu linéaire dans l’ensemble. On a du mal a imaginer ces mots là dans la bouche des comédiens. Les phrases paraissent trop sophistiquées, trop adultes et raffinées pour les acteurs, même si les costumes s’attachent à donner une apparence adulte et intemporelle au jeu. Moins de recherche dans les jeux de mots, moins de finesse dans la tournure des phrases eut peut-être modifié, sinon l’esprit de la représentation, du moins cette atmosphère un peu décalée que l’on ressent entre ce que l’on voit et ce qui est dit. « Tu m’aimes comment » est une pièce drôle, mais on ne rit pas souvent.

Les comédiens sont jeunes et inspirés, un peu trop peut-être parfois. Ils s’époumonent, vivent leur jeu de façon emphatique, extatique, sacrée. Le jeu de chacun d’eux n’est pas à bannir pourtant. On ne manquera pas d’apprécier le goût sans faille du metteur en scène pour la qualité physique de sa compagnie. Il a, sans conteste, découvert des charmes qui perdureront. Notamment en la personne de Claire Frétel. Joli petit minois de l’adolescence à peine sorti d’une boum entre amis, la ravissante développe déjà une mine respiratoire sans équivalent. Corsetée telle une soubrette du dix-huitième, la « perche mondaine » (c’est ainsi qu’on la surnomme), a du mal à se défaire des regards insistants du public à l’endroit de ses rondeurs virginales...

photo : prune

Tu m’aimes comment est un spectacle sympathique et piquant, à voir gentiment en connaisseur ou sous un regard plus scrutateur en amateur de bonne chaire... Pour un public restreint dans tous les cas.

 

Elle est bath, Mathilde!
Mathilde Emois au Centre dramatique National de Montreuil
Par Béatrice Trotignon

Sous les traits travestis de Mathilde Pompestan, femme mûre,
engoncée dans son tailleur BCBG chic, Loïc Brabant nous entraîne dans un tour de chant "sentimentalo-érotico-narcissique" réjouissant.
Mathilde parle d'elle-même à la première personne du pluriel. Elle est à la fois désarmante de grotesque et de drôlerie et émouvante, aussi… 

 

Mathilde Pompestan est une "femme politique, ardente prosélyte des vraies valeurs" que certains dans le public auront découvert en début de soirée dans Ahmed Philosophe d'Alain Badiou, mis en scène par Christian Schiaretti avec dix comédiens permanents de la Comédie de Reims en ce moment au Centre dramatique national de Montreuil. Si le théâtre propose un tarif préférentiel pour les deux spectacles couplés, Mathilde Emois est néanmoins un spectacle de cabaret comico-loufoque à part entière qui, d'ailleurs, se produira indépendamment "Aux Instants
Chavirés" début février.
Quelques bougies, du vin et des olives sur les tables, une guirlande de lumières encadrant une scène de cabaret improvisée au bar du Centre dramatique, un piano… et c'est parti. La forte personnalité de la Pompestan s'affiche dès les premières chansons, "Mathilde est revenue" adaptée de Brel, aussitôt suivie de "J'suis snob", variation de la chanson de Boris Vian.
Elle nous invite ensuite à un parcours initiatique au royaume de
l'amour, de ses frissons et de ses désillusions. Prodiguant ses conseils" de copine" (car Mathilde a vécu…), elle puise ses chansons chez Poulenc, Satie, Offenbach, mais aussi chez Barbara, Gréco, Juliette, Dalida… et bien d'autres, allant du sentimentalisme le plus niais ("Some day my Prince will come…") aux déclarations les plus grivoises. Le numéro de Mathilde tourne parfois au sketch hilarant et, munie de quelques accessoires plus ou moins encombrants (on vous laisse le plaisir de les découvrir!), elle nous fait même "du grand spectacle"… dérisoire !

Après quelques flûtes de champagne, deux-trois verres de whisky, une bonne dose de vodka, Mathilde la bourgeoise empoigne son litron de rouge et se lâche. Il faut la voir vibrer quand elle chante "J'aime les lanciers du BengâÂÂle", s'enflammer aux rythmes sud-américains de l'amour-passion, esquisser quelques pas sensuels, s'offrir lascivement… puis manquer de trébucher ou de verser une larme.
Ce comédien, Loïc Barbant est épatant. Son travail de composition est impressionnant. 

Il joue à merveille du décalage que lui permet le travestissement, car il en joue avec justesse malgré les excès que ce genre d'exercice peut parfois entraîner. Son travail de la voix, des gestes, de la démarche, son talent d'improvisation (toujours parfaitement soutenu par Valérie Cortesse au piano) donnent vie à cette femme à la fois drôle et ridicule, décalée, a moitié givrée et complètement touchante de générosité et de talent.

 

Drôle d'Histoire
Jeanne la bonne pucelle, au Point Virgule.
Par Frédéric Cheminade.

Si on devait faire confiance à Marianne Sergent pour
former nos petits, Science Po ou Normal sup serait
certainement désertée au bout d'une génération. Un
spectacle énergique, hilarant et qui pose tout de même
question quant à notre vision de l'histoire.

Souvenez du 17 Juillet, mêlant quelques évènements de l'histoire de France de Jeanne d'Arc à Marie-Antoinette avec une histoire qui lui est plus personnelle, Marianne Sergent fait de cette date la trame de son spectacle. On imagine très bien cette femme en train de faire réviser les leçons d'histoire de son fils. On a le droit de la croire très concernée par la scolarité du petit bonhomme mais il est probable qu'elle n'ait pu s'empêcher de le faire rire le jour où le chapitre portait sur Jeanne d'Arc.

En tout cas, pour nous, le résultat est là. Jeanne la bonne pucelle, c'est l'histoire de Jeanne d'Arc revisitée avec beaucoup d'humour. Marianne Sergent nous passe en revue toutes les aberrations auxquelles on a pu nous faire croire à l'école primaire ; les blagues fusent et ne manquent de nous faire rire. 

Son interprétation de l'évêque Cochon est très parlante et lui permet de mettre en valeur la rhétorique parfaite de Jeanne d'Arc qui ne la sauvera malheureusement pas.

Très explosif ce spectacle déborde de loin l'histoire de Jeanne D'Arc. Outre cette sainte vénéré, un débat fort intéressant sur les survivistes et les batardisants et une digression sur Charlotte Corday, on a aussi le droit à la vie privé de l'auteur, à la confection des gaufres façon médiévale et surtout à une revue de presse très pertinente.

Note chère Jeanne n’étant finalement qu’ un prétexte au spectacle on ressent toutefois une pointe d'admiration
pour cette figure de l'histoire de France. Si le spectacle n'omet pas de nous rappeler que Jeanne était une sacré bonne femme, c'est une autre femme de tête que l'on applaudit.  Marianne Sergent, proche du public, se démène avec beaucoup d'énergie pour notre plus grand plaisir.

 

Le spectacle sera réussi
Entracte manqué au Point Virgule.
Par Caroline Delage

 

Didier Porte a une double casquette, il est d’abord journaliste puis humoriste et ça se voit ! C’est l’actualité qui l’inspire, elle est tout entière passée au peigne fin, du drame du Kosovo à l’incarcération de Jean-Christophe Mitterrand en passant par la vache folle. L’ancien chroniqueur de « Rien à cirer » est connu pour son humour acerbe voire « méchant ».

Il n’a pas changé. Son deuxième spectacle en solo est tout aussi acide que le premier. Rien n’échappe au venin de Didier Porte, stars du petit écran comme personnalités politiques _ de droite, puisqu’il s’affiche dès le départ comme résolument de gauche, sans oublier les médias. 

Il commence par se confier à son public, s’adresse à lui directement, voire individuellement, l’apostrophe, le prend comme confident, lui demande d’être indulgent. Puis ce public se transforme en un auditoire virtuel d’ultra-libéraux anonymes. Didier Porte nous a oubliés, il est rentré dans son jeu. Car le personnage nous apparaît sous un nouveau jour .Tour à tour thérapeute, grande vedette internationale du show-business invitée chez Michel Drucker, et reporter spécial envoyé au Kosovo pour TF1, l’humour mordant de Didier Porte fustige dans tous les sens.

Il se veut piquant et incisif, car, d’après lui, seuls les méchants sont drôles. Ou alors il se laisse emporter dans un élan emphatique alerte et effréné  pour le bonheur de son public. Fortement inspiré de Pierre Desproges, Didier Porte joue avec la prose, il s’en sert comme une arme. Il parodie, attaque, tourne en dérision.

C’est un spectacle bien moins rôdé que son précédent, « L’ami des Vedettes ». L’artiste est hésitant, il oublie son texte, en rit. Il manque encore d’aise. C’est sûr, ce n’est pas une bête de scène, il ne nous met pas en transe, ne déclenche pas l’hilarité générale dans la si petite salle du point Virgule. Mais il en est conscient, et on lui pardonne facilement face à une telle démonstration de sincérité et d’humilité. Jouant en permanence sur l’autodérision, Didier Porte est touchant, attendrissant, attachant même. Si bien qu’à la fin, lorsque, off, cette voix ironique réclame des manifestations sonores de notre soutien à l’artiste, on est heureux de lui en donner.

Une fois l’humoriste entraîné, le spectacle sera réussi.

Il a besoin d’encouragements et d’un public nombreux… alors, comme il le demande, faites marcher le bouche à oreille !

 

 

Le magnétisme des pôles
Pôles , au Théâtre de Paris Villette
Par Serge Latapy

 

Premier volet d’une trilogie présentant l’univers de l’écrivain et metteur en scène Joël Pommerat, " Pôles " est aussi un véritable courant d’air théâtral, très attractif.

Une cantatrice amnésique qui ne chante plus, qui se souvient à peine qu’elle fut actrice. Un assassin presque muet qui ne s’explique pas le meurtre de sa mère, un sculpteur taciturne qui n’expose pas, un écrivain qui n’arrive plus à écrire, un musicien dont on entendra jamais l’instrument. Une humanité frissonnante qui tente encore de ce battre contre ce froid – sûrement, dit la cantatrice, un vent venu des pôles – soufflant sur les esprits et les corps.

" Pôles " peut se résumer ainsi, dans cette somme de destins échoués, cette métaphore de l’impuissance humaine. Mais ce qui fait la force d’attraction de ce spectacle réside d’abord dans la manière dont la compagnie Louis Brouillard parvient à faire prendre corps au langage particulier de son auteur-metteur en scène, Joël Pommerat. Cet étrange objet, parvenu à la latitude du théâtre de Paris_Villette, est aussi le produit d’une véritable expédition théâtrale, le rendu d’un travail collectif de longue haleine (certains suivent le dramaturge depuis sa première création, il y a dix ans), toujours en cours.

Ecrivain aussi insatisfait que les personnages qu’il imagine, directeur d’acteur exigeant en perpétuelle recherche, Joël Pommerat a en effet monté la pièce il y a quelques années avant de proposer cette ultime création, premier volet d’un triptyque qui compte aussi " Treize étroites têtes " et " Mon ami ", joués jusqu’en janvier.

Que veut dire ici cet auteur encore inédit et metteur en scène atypique, qui se qualifie lui-même d’ autodidacte
Peut-être rien de plus que ce qu’il a écrit, dans sa langue qui ne cherche jamais le style, ni l’effet. Rien de plus que ce qu’il montre dans un travail centré avant tout sur la voix, sur l’intériorité émotionnelle de l’acteur et pour lequel il a visiblement sollicité ses comédiens, peut-être jusque dans leurs propres faiblesses, leurs failles. Tous parviennent en tout cas, avec une grande sobriété, à restituer la complexité, somme de désirs refoulés et de blessures enfouies, de leurs personnages.

C’est le cas de l’ambivalente Saadia Bentaïeb, étonnante de fragilité et de force, qui promène tout le long de son impressionnant parcours son physique vulnérable et sa voix singulière. C’est le cas de Pierre-Yves Chapellain, en matricide désemparé ou d’Alex Meunier, son double plus âgé de vingt ans devenu obèse et aphasique. Tous jouent sur le rythme lent imposé par la mise en scène qui a également choisi, pour renforcer l’écoute, de doubler les voix d’un dispositif de microphones. Les puristes peuvent regretter l’artifice mais l’effet, qui permet aux comédiens de jouer au plus près leur partition intimiste, est convaincant. L’éclairage crépusculaire, capricieux, utilisé parfois à rebours des conventions théâtrales  renforce aussi l’attention en même temps qu’il suggère, en masquant les corps, ce qu’il y a de plus impénétrable dans les esprits.

La lenteur du rythme n’est peut être qu’une apparence, contrebalancée en tout cas par l’étonnant dynamisme de la mise en scène, qui se joue sur un tempo presque cinématographique. Joel Pommerat a d’ailleurs beaucoup emprunté au genre : coupes abruptes et noirs, raccords incongrus, flash-back, angles et contrechamps surprenants. Ajoutons qu’il ne renonce ni à l’humour, tendrement ironique, ni au spectaculaire – les scènes traumatiques, notamment celles du matricide et d’une représentation théâtrale inversée, sont à cet égard très réussies. Dans ces conditions, la fluidité que la troupe sait donner à la narration est une autre prouesse.

Dans le théâtre de Joel Pommerat, rien ne s’explique, rien ne se résout vraiment. Ses personnages s’exposent entre parole et silence, mémoire et oubli, mouvement et inertie. Livrés aux caprices magnétiques de forces contradictoires, ils laissent les mots, les émotions, les sens ouverts. Après la fin plutôt abrupte, le public se questionne, les comédiens n’osent répondre. 
Le metteur en scène non plus. Il avoue qu’il s’interroge encore, qu’il n’en finira peut-être jamais. C’est encore ce questionnement, cette ouverture qui font la force de cet univers étrange, à découvrir.

 

« Aimer » n’est pas un mot sûr…
Grand Cahier au Théâtre International de Langue Française.
Par Cyril Carret.

Une lumière blafarde dessine les angles d’un grand cube gris, tandis qu’un violoncelle fait écho au sourd résonnement d’un avion de guerre qui virevolte au-dessus de nos têtes.
Fumée et pénombre créent une ambiance délétère sur le vain tournoiement des sons et des volumes : la guerre est là qui envahit notre espace et l’existence de Klaus et Lukas, marionnettes fardées qui pointent le bout du nez pour nous dévoiler le contenu de leur grand cahier où ils consignent leur vie.

Photo:Eric Legrand

Le Grand Cahier est le premier volet d'une trilogie romanesque (La Preuve [1988] et Le Troisième Mensonge [1991]), écrite en langue française par Agota Kristof, née à Scikvàud, en Hongrie d'où elle s'est enfuie en 1956. À la manière du Simplicius Simplicissimus de Grimmelshausen et de La Mère Courage de Brecht, Le Grand Cahier brosse, en une suite d'épisodes, un tableau tranquillement horrible de la guerre et du totalitarisme vus à travers les yeux naïfs de deux garçons. C'est, en outre, un véritable roman d'apprentissage plein d'humour noir.
Les deux jumeaux, réfugiés à la campagne chez leur grand-mère que tous appellent "la Sorcière", découvrent la vie avec un mélange de curiosité appliquée et de réalisme cynique.


Entre une cruauté et une insouciance propres à l'enfance, ils tiennent un journal où ils relatent avec application leur quotidien, leurs rencontres avec les adultes, et leurs étranges jeux de gosses qui n'en sont déjà plus. 

Leur récit se fait l’écho fidèle d’une vie dénuée de passion où photo : Eric Legrand règne l’adversité. À l’image du monde qui les entoure ne leur offrant que misère, haine et désolation, et pour y résister, les anti-gavroches bannissent l’affect de leur existence, se proposant ainsi de se prémunir de la malveillance des adultes : « nous ne voulons plus rougir ni trembler, nous voulons nous habituer aux mots qui blessent. Nous nous installons à la table de la cuisine l’un face à l’autre et, en nous regardant dans les yeux, nous disons des mots de plus en plus atroces (…) Nous continuons ainsi jusqu’à ce que les mots n’entrent plus dans notre cerveau, n’entrent même plus dans nos oreilles. » 

Les jumeaux se contraignent à décrire ce qui est, ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent, ce qu’ils font, guidés en cela par une règle très simple : « la composition doit être vraie ». Or, sur le cahier, comme dans la vie, le sentiment est proscrit car « aimer n’est pas un mot sûr, il manque de précision et d’objectivité (…) Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues ; il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire à la description fidèle des faits ».
C’est ainsi qu’à l’image du cube tournoyant qui se déploie, les deux « monstres » se livrent à nous en un sentiment d’effroi impudique, étrange alchimie de compassion et de répulsion : dans le cube et dans leur cœur il n’y a rien.
Cette absence de concession au pathos est un des mérites, et non des moindres, du récit d’Agota Kristof. Tout y est noir et terriblement réaliste. L’adaptation d’Agnès Delbarre et la mise en scène de Laurent Brabant en ont adopté le parti : le dépouillement du décor et de la bande son, l’extrême économie d’effets mettent le texte en avant. Celui-ci est magistralement servi par deux excellents acteurs qui déploient une énergie à la mesure du feu pernicieux qui anime les personnages. 

Olivier Brabant et Bruno Tuchser portent un texte admirable se démultipliant à l’envi pour interpréter les différents personnages qui forment une galerie de portraits tout droit sortis de Freaks. Aucun répit, aucune porte de sortie ne s’offre au spectateur qui s’embarque pour une fulgurante descente dans l’univers du cynisme et de la misère humaine. 

 

L’insoutenable pesanteur de l’être
Treize étroites têtes au Théâtre Paris-Villette
Par Delphine Bailly

 

Treize étroites têtes est une série de récits imbriqués les uns dans les autres, sans rapports apparents au départ... Une prostituée cardiaque, deux frères apprentis réalisateurs, deux sœurs à la recherche d’une troisième, un fiancé indécis, un frère schizophrène, un avocat corrompu… le tout orchestré avec subtilité et intelligence par Joël Pommerat.

 

Mivianne est malade, très malade. 
Devant nos yeux, elle s’épuise, se consume, s’éteint. Ses ultimes forces tendues vers un point inaccessible désormais : sa vie. Où plutôt le film de sa vie, projeté sur un écran où se déroule, s’enroule son histoire de petite fille cardiaque qui devint prostituée quelques années après avoir perdu l’âme sœur, son frère...Simon, ce frère adoré, omniprésent dont le souvenir hante les corps et les esprits. Tel pourrait être en quelques mots le propos de Treize étroites têtes. Mais la chose se complique lorsque que l’on s’intéresse aux intentions qui animent son metteur en scène et auteur Joël Pommerat : un homme en quête.
Et que cherche-t-il donc ? 
Tout simplement la pièce idéale. Une pièce où l’écriture serait subtilement suspendue entre la clarté du dit et la délicatesse de l’évoqué, convoquant ainsi l’imaginaire... Treize étroites têtes fait  partie de cette tentative, deuxième opus d’un triptyque qui comporte Pôles et Mon ami. 

 Jeu intérieur, atmosphère pesante, la compagnie Louis Brouillard qui accompagne Pommerat dans les affres de la création depuis de nombreuses années, a justement trouvé cette tonalité exacte qui fait qu’elle se donne entièrement à l’écriture atypique et éreintante de son auteur jusqu’à l’intime. A travers les corps, corps étrangers, corps habités, surgissent les âmes, mises à nu, mises à vifs, mises à mort. C’est précisément cette présence intérieure que Pommerat nomme l’état d’être et qui est la pierre angulaire de sa recherche.

 Dès les premières minutes on sent tout le poids de ces personnages qui luttent désespérément contre une histoire personnelle qui les enferme dans un présent qui les tue doucement. Enchaînés par leurs quêtes communes et les déceptions qui en découlent, tous sont esclaves de leur destin. Coincés entre une vie morne et une vie rêvée. 

Et dans cet univers biaisé, déformé (un jour de grève comme un jour d’état d’urgence) les personnages en perpétuelle correspondance semblent parfois se dissoudre pour ne faire plus qu’un être, plus perdu encore, qui se poserait ces questions communes … 

Le traitement haché, presque cinématographique, des séquences, installe l’impression hypnotique de la mise en scène, souveraine dans sa lenteur inéluctable qui prend le temps d’installer l’action jusque dans ses retranchements les plus intimes (frémissements, soupirs, silences) avec une précision mathématique. 

Théâtre du souffle que celui de Pommerat où règnent sans partage l’intemporel et l’indéfini. La mise en espace et en lumière quant à elle, est crépusculaire et sobre jusqu’à l’ascétisme, découpant les corps au couteau. Pauvres corps, rongés par la maladie, le remords, la lâcheté, l’envie qui se traînent, s’attirent ou se repoussent sans cesse, symbolisé en cela par l’utilisation d’un tapis roulant contre lequel se débattent les personnages marchant à contre sens. Bruit et silence enfin. Bruit et rumeurs de la ville, métaphore des contradictions humaines, oppressante et suffocante qui épuise Mivianne jusqu’à nous étourdir nous même. Les hommes pourtant n’échapperont pas a leur destinée…fatale comme la vie même.

 

Anglo-bidon.
Angloklaxons au Théâtre de l’Agora.
Par Cyril Carret

Dans une ambiance de cabaret, entre un verre de vin et une bougie, le spectateur assiste aux déboires drolatiques d’une initiation désillusionnée. Avec la complicité d’un jeune pianiste, Matthieu Elfassi et celle d’un public séduit, Phyllis Roome chante et raconte, avec des textes de sa composition, sur des airs de jazz, de tango, de variétés et de music-hall, les débuts d’une ingénue venue s’essayer à la France.

Difficile d’être une jeune débutante à Paris. Difficile aussi d’en faire un spectacle : celui-ci commence dès le hall du Théâtre de l’Agora d’Evry, quand Phyllis Roome vient annoncer que le pianiste qui l’accompagne, introuvable, ne peut assurer sa partie. Que faire ? Voilà que parmi les spectateurs, un jeune homme se propose de le remplacer au pied levé. Ravie et soulagée, la comédienne-chanteuse se hâte d’installer son complice d’un soir au piano et le public sur de petites tables comme au cabaret. L’espace est plaisamment dessiné. Quelques bougies disséminées, des serveurs cordiaux, du vin et du thé : on s’assoit bientôt pour une heure et demie du récit des déboires d’une jeune femme qui rêve en chansons du bonheur à Paris. L’horizon d’attente est campé habilement au début du spectacle dans une improvisation factice et donc dans l’espoir d’une vraie fraîcheur mais très vite la déception s’installe. Pire encore, l’ennui vient l’appuyer. 

Après une reprise de "Tea for two" qui réconcilie nos deux compères, la jeune femme raconte l’arrivée à la Gare du Nord, le métro, la chambre sordide dans le quartier Saint-michel et le travail de secrétaire dans une petite entreprise de Marne la vallée où le distributeur de boissons ne sert pas de thé, où les collègues de la nigaude sont odieuses ou hystériques et où le patron la prend pour maîtresse pendant que sa femme joue au bridge. La découverte extasiée de l’amour dans les bras d’un PDG de PMI français rappelle ses leçons d’éducation sexuelle à l’ingénue du temps de sa prime jeunesse coincée et britannique. L’histoire est banale et son récit est trivial voir complètement vulgaire. Phyllis Roome ne retient de l’amour que les charentaises et de la vie conjugale que les «pets sonores ». La France devient franchouillarde et les sommets sont atteints lorsque telle une tigresse synthétique, la chanteuse grimpe sur le piano en rugissant. Et Dieu dans tout ça ? Contre toute attente, et bien que l’esprit ait déserté depuis longtemps la scène, il intervient et l’on apprend qu’il est anglais, ce qui fait fuir la comédienne dans les coulisses. Le pianiste, enfin seul, en profite alors pour s’essayer, lunettes et casquette à l’appui, à redonner une vie musicale à un spectacle depuis longtemps moribond.

La bonne volonté et la bonne santé de Phillis Roome sont évidentes. Elle aime chanter, mais sa voix dément ses ambitions ; elle aime se raconter, mais la vie qu’elle nous narre n’a guère d’intérêt ; elle aimerait bien qu’on l’aime, elle caresse les joues des femmes et fait danser les hommes, mais ses velléités d’érotisme adultère sur le fauteuil en similicuir de son patron nous laissent de marbre.

Si le fond est superficiel, la forme l’est tout autant. Les textes, quand ils ne sont pas empruntés au répertoire du music-hall, sont d’une désolante platitude. Dépressive, elle nous chante « Partout je traîne / Ma lourde chaîne », campant une arriviste âpre au gain, elle nous assène que « Toujours fourmi, jamais cigale / Un plat d’oseille, c’est un régal » et lorsqu’elle fait le récit des déboires conjugaux, elle en rappelle la triste réalité en disant que « On se supporte / On s’emporte / On claque la porte ». Il faut bien reconnaître qu’il doit être difficile de rendre poétique une réalité aussi prosaïque… Poncifs et lieux communs guident le texte et l’aigreur et le dépit font naître des aphorismes niais : « une femme est comme un sachet de thé, on ne sait pas si elle est forte avant de la jeter dans l’eau bouillante ».

Autant dire que ce one-woman-show n’est que le spectacle attristant d’une vie désolante que l’art ne vient pas transcender. L’essentiel, c’est de croire en soi, affirme Phyllis Roome en guise de profession de foi finale. Que Dieu, qui parle anglais, préserve son vœu.

 

 

Laurent Terzieff, Le fils Courage
Bertolt  Brecht poète
au Théâtre Molière-Maison de la Poésie 
Par Serge Latapy 

 

Mettre en bouche et en espace une partie de l’œuvre poétique de Bertolt  Brecht, singulièrement méconnue en France c’est l’ambition de Laurent Terzieff, acteur altruiste et vampirique, qui porte à bout de bras l’essentiel de cette  performance. 

 

Bertolt Brecht n’est pas seulement ce dramaturge incontournable, unanimement reconnu mais finalement assez peu joué, en dépit de son statut d’inventeur d’un nouveau théâtre et de son  accession au rayon des classiques-contemporains. Il est aussi l’auteur d’une vaste œuvre poétique, pour le coup quasiment méconnue en France. Le mérite de Laurent Terzieff est de ressusciter ce verbe en donnant, en une quarantaine de courts extraits, un aperçu de cette production multiforme. Mais sans doute, personne n’était plus qualifié pour ce faire que cette figure emblématique du théâtre expérimental, bref que ce digne héritier (entre autres prestigieuses filiations) du maître allemand qu’il a connu et pour lequel il brûle d’une flamme toujours ardente – ceux qui se porteront à la Maison de la poésie ne tarderont pas à s’en apercevoir.  

Des premières pièces de jeunesse à la maturité de l’auteur (1915-1944), le montage de Laurent Terzieff fait ainsi découvrir une œuvre ludique ou plus sombre, surprenante. On se dit à l’écoute que Brecht a peut être conduit sa poésie comme son théâtre, habillant un propos parfois complexe de mots toujours simples, faisant mine de respecter un art très maîtrisé pour jouer de subtiles distorsions, d’étranges dissonances. De la comptine à la chanson de marin, de l’ode au journal, on retrouve ce souci de mettre la forme à distance, d’ancrer ses mots dans son temps, dans la noire réalité de l’exploitation universelle, l’exil ou la guerre. On ressent la solitude de ce perpétuel émigrant, dont l’extrême lucidité se fait étrangement prophétique. On découvre aussi, le long de ce qui peut s’apparenter à un carnet de bord poétique, un aspect plus intime de l’homme, cynique ou tendre, orgueilleux ou pudique, pessimiste ou utopique. 

 La mise en espace de Laurent Terzieff, sobrement classique, vise à coller au plus près au texte. Le plateau et les corps de ses deux compagnons de route (Pascale de Boysson et Philippe Laudenbach) sont plongés dans l’obscurité, tandis qu’une poursuite lumineuse se fixe sur les visages qui s’appliquent, avec une relative économie de moyens, à restituer la fluidité du langage. Le découpage des figures et leur projection dans l’espace suffit alors à rendre à l’ensemble une teinte plus expressive, rehaussée parfois de quelques illustrations sonores, bruits de fond ou petites musiques se mariant assez bien avec la musicalité de Brecht (du moins, telle qu’elle est restituée dans la traduction utilisée, dont l’auteur, curieusement, n’est pas nommé). Tout cela passe assez bien, même si on se dit que les deux partenaires du metteur en scène, un peu trop monocordes, ne forcent pas trop leur talent, ni le texte. 

Reste Laurent Terzieff, superbe et généreux, qui porte à bout de ses long bras ballants l’essentiel de la performance. Laurent Terzieff avec son visage en forme de manifeste expressionniste, son souffle épique et sa présence, tellement envahissante qu’elle devient porteuse d’un sérieux effet de distanciation. Laurent Terzieff altruiste et vampirique, revigorant et maladif, enthousiasmant et inquiétant, peut-être aussi timbré que sa voix d’outre-tombe. Laurent Terzieff rendant hommage à Bertolt Brecht, consacrant cet auteur mythique et participant aussi, peut-être sans le vouloir, à sa propre mythification.   

 

Tu veux une taloche ? Non, je veux un frère...Ha Ha Ha !
Les frères Taloche au Théâtre Trévise
par Vladimir Mouveau

 « Les frères Taloche » est un spectacle comique doucereusement sympathique qui nous change des têtes d’affiche stéréotypées qui déferlent sur nos écrans de télévision. Deux frères aux mimiques décapantes se livrent à un concert d’absurdités et de loufoqueries dans le style baroque des débuts du cinéma…

 

 Micheline Pelletier

La salle est archi-comble au théâtre Trévise. Deux comiques belges entrent sur scène avec un grand matelas mis debout dans le sens de la hauteur. Tour à tour cachés par le matelas, ils jouent comme s’il n’y avait qu’un seul comédien sur la scène, qui, seul, essaye de manipuler l’objet,  de le mettre par-terre afin de s’y endormir. Un bras passe derrière le matelas, prolongé par le bras du second acteur caché, il donne l’impression que celui qui se montre au public, est joliment doté d’un bras de quatre mètres de long. C’est en partie ainsi que se présente le comique des frères Taloche…

Ils emmènent le public dans une série de calembours visuels, et l’on assiste à un déroulement immodéré de farces et d’effets comiques autour de quiproquos physiques et d’objets simples. D’un sifflet qui représente la roulette d’un dentiste flemmard à la passoire à frites en guise de protection pour escrimeur olympique surentraîné, tout est sujet à moquerie et objet de drôlerie. Les sketches se succèdent et le jeu des comédiens, appuyé de grimaces expressives à la Jim Carrey, réveillent l’appétit du public. Si la salle est un peu tendue au début, elle met bien peu de temps à se réchauffer et à pousser des applaudissements sauvages. A mesure que les histoires défilent, on se sent de plus en plus partie intégrante du spectacle et de la famille Taloche elle même ; on a l’impression d’être le frère cadet ou le troisième -les deux acteurs étant les extrêmes d’une famille de quatre enfants, l’aîné et le dernier, que neuf ans séparent- et qu’il nous faut monter sur scène pour participer à l’amusement !

Leur personnalité est très différente l’une de l’autre. Le plus jeune est expressif, extrême, grimaçant, plein de fougue et d’insouciance ; il est l’élément comique du spectacle, l’explosif de la « bombe ». Le second est plus posé, plus ténébreux. Son comique est un comique de circonstance, d’esprit, un comique critique, de second degré. Il joue un peu le rôle de détonateur du rire. Un peu comme Hardy qui regarde Laurel et s’apitoie de ses bêtises, le grand Taloche regarde son petit frère et se demande ô grand dieu ce qu’il a fait au ciel pour avoir une contrepartie aussi stupide et aussi loufoque. Le rire n’en est que plus dévastateur…

Les Frères Taloche est donc un spectacle qu’on ne manquera pas d’apprécier –et de ne pas oublier-, vraiment fait pour tout public. Public extrêmement fin et trouvant sujet à gausserie dans la nième déclinaison d’un vers de Baudelaire, peut-être s’abstenir...

 

Un cocu peut en cacher un autre…
Doit-on le dire au Théâtre du Lucernaire
par Vladimir Mouveau

Une pièce où la force du quiproquo, où le mensonge et la duperie s’entrechoquent de façon si intense qu’on se demande si le spectacle d’Eugène Labiche, mis en scène par Benoît Lavigne, ne va pas encore nous réorienter les neurones de manière irréversible. C’est, comme d’habitude chez ce genre d’auteur, du grand art dans l’organisation de la pagaille humaine.

Le décor est sobrement planté, quelques meubles ça et là, un tapis et une lampe. Les acteurs entrent, à tour de rôle, sur les planches. Un marquis, sa prétendante, un marié, sa femme, un  assureur, un notaire, la bonne… tout le gratin d’un vaudeville bien calibré s’installe au devant de la scène.

Un homme est cocu, un second l’est aussi ; certains sont au courant, d’autres demeurent dans l’intimité des partenaires. On assiste ainsi à un véritable déluge de confidences, de fausses trahisons, de sous-entendus et de rumeurs. Doit-on le dire ? Doit-on dire qu’un tel trompe un tel, qu’une telle s’est faite en secret l’amante d’un tel, doit-on le dire, dont on le dire ? « Bien sûr, qu’on doit le dire !!! »… sauf peut-être quand celui à qui échoit la lourde tâche, celui-là même qui s’en indigne, est l’heureux dindon de la farce... 

C’est ainsi que se déploie le spectacle écrit par Eugène Labiche. Poignant et léger à la fois, tout construit dans l’humour et le comique de la situation, il ranime l’effet théâtral et la puissance de l’intrigue sociale, de l’intrigue amoureuse. Des billets doux se glissent de mains en mains, des fusils sont dégainés, des moments de violence infernale succèdent à des moments de franche courtoisie… C’est une véritable parade de petites affaires humaines, de mondanités et d’arnaques fines à huis-clos que se livrent les personnages.

Les acteurs sont talentueux. Ils tiennent merveilleusement le rôle qui leur est assigné ; qu’il s’agisse du vieux marquis aigri aux longues moustaches ou de la jeune mariée follement éprise du commis de son mari, tous sont impeccablement définis et collent à la peau de leur personnage. Sandrine Molaro, dans le rôle de Lucie, la jeune épouse, est hilarante. Elle s’excite, pousse des cris de fureur devant son amant pâmé et transcende son jeu et son hystérie sexuelle de manière inouïe. Jean-Christophe Barc (Albert son amant) est remarquable aussi.

L’humour est la composante essentielle de cette pièce. Il y est distillé avec adresse et esprit. Le texte est recherché, fin, ampoulé ; à la façon Labiche. Il donne dimension et charisme au jeu des personnages. Les expressions provoquent le sourire aussi « diantre, fichtre ! » toutes les injures de nos grand-mères y passent… enfin de la mienne. Enfin de feu la mienne… enfin feu les insultes de feu ma grand-mère. Enfin… ma grand-mère au feu, quoi.

 Doit-on le dire est donc une pièce excellente qui ne manquera pas de trouver son public. Elle est à conseiller à tous.

 

Le personnage non réalisé
Le Silence de Molière à l’Atalante
Par Eva Héliard

 

Une femme blessée se raconte sans fard. Un rendez-vous raté avec le père gâche les plus belles années d’une existence.
Importe-t-il vraiment de savoir que ce père s’appelait Molière quand la vie se confond avec le théâtre ?

 

Tout est calme.
Tout est bleu. 
Le tapis d’abord : immense et épais comme pour mieux étouffer les pleurs et les rires, toutes ces manifestations bruyantes du désordre de la vie. Turquoise, la chaise sur laquelle Esprit-Madeleine va s’asseoir pour commencer sa confession. Bleu chiné, l’écharpe qui dissimule sa gorge laiteuse et bleu acier, ses yeux de vieille petite fille, survivant en apnée dans une maison de poupée.

Tout est silence chez cette femme lucide qui mène une vie de religieuse sans l’être. 

L’irruption dans cette pièce d’un jeune auteur dramatique, fou de Molière, lui offre enfin une chance d’expirer son secret.

Tante Madeleine, Louis, Mademoiselle Hervé, Armande et les autres, c’est la communauté de comédiens dans laquelle Esprit-Madeleine est élevée, au milieu des cris et des larmes, feints et réels. Le personnage central de cette famille d’opérette, le gourou et le père n’est autre que Molière. Un quadragénaire inspiré qui écrit, joue et donne compulsivement des œuvres géniales telles «les femmes savantes », «le Misanthrope », «le Médecin malgré lui »….  Un Molière affecté par les deuils (son fils aîné, Madeleine Béjart) qui s’épuise cinq années durant pour imposer son Tartuffe, et s’expose lui et les siens aux diatribes des courtisans.

« Les enfants n’oublient pas » nous confie sa fille. Esprit-Madeleine, spectatrice de la vie de son père assiste à ses dernières années. Elle le voit, impitoyable, ridiculiser ou magnifier les personnages de son propre entourage,. Sa vie se confond avec le théâtre ;  sa mère tantôt Madame Jourdain, tantôt Philaminthe, divertit «la race ignoble des spectateurs de Comédie ». Ces personnages de famille en débâcle provoque l’ignominie du rire et la petite a le sentiment qu’on lui vole son enfance. 

 Doucement, Chantal Mutel, magnifique comédienne tout en économie, range ses gestes étriqués et ses regards peureux. Elle sort de sa boîte et reprend vie sous nos yeux. Dans la salle, les spectateurs accompagnent silencieusement et sincèrement les douleurs que provoque cette confession publique.
Le point d’orgue de ce rendez-vous manqué entre père et fille est «l’épisode du Malade imaginaire ».

Molière, qui se sait très malade, écrit le rôle de Louison pour Esprit-Madeleine. Elle a huit ans.Veut-il lui transmettre le goût de la scène ou partager un de ces derniers moments de bonheur avec elle ? 
Elle ne le saura jamais. Elle refuse de jouer, mutique. Elle ne veut pas être une héroïne de Comédie et refuse de participer au simulacre de sa vie que singe si cruellement le Théâtre de son père. C’est un échec du père et de l’homme de Théâtre ; incompréhension ultime dont elle ne se remettra jamais. Il meurt en scène… à la quatrième représentation de la pièce.

L’exposition des gens célèbre et de leur famille au jugement public est aussi terrible au XVII ème siècle qu’aujourd’hui. C’est la douleur, le rejet de la maison «qui n’est pas un refuge », les lettres diffamatoires sur l’origine et les mœurs de sa mère, la fuite au couvent…. Le personnage non réalisé n’arrive pas à vivre sa vie. Elle pense qu’en se sacrifiant, elle brisera la malédiction de la famille.

Les interrogations d’Esprit-Madeleine sont touchantes parce que ce sont les nôtres. Devant nous, elle fait le deuil de ses origines et n’est-ce pas un des grands buts de nos existences ?

L’auteur, interprété par François Noury très sobre, nous a rejoint dans les gradins et nous apprend que, suite à cette confession, la fille de Molière s’est mariée et a commencé sa vie.

En l’espace de quelques instants magiques, l’Atalante s’est transformé en matrice dans l’intimité d’une conversation à deux voix. Et d’ailleurs, du théâtre sans en avoir l’air, n’est-ce pas ce qui convenait le mieux à la fille de Molière ?

 

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 Fantaisie en couleur
The importance of  being Earnest au Théâtre de Ménilmontant
Par Samuel Martinez.

La compagnie ACT présente depuis  dix -neuf ans du théâtre anglophone  en France, en version originale s'il vous plait. Elle tente de concilier qualité artistique et accessibilité à un public jeune, souvent scolarisé, pas toujours habitué à l'expression théâtrale et à la langue anglaise.  La lisibilité de la mise en scène d'Andrew Wilson le « director » rendent effectivement Oscar Wilde accessible.


Chaque année les spectacles sont créés au théâtre des Trois Vallées à Palaiseau puis joués à Paris au théâtre de Ménilmontant avant de partir en tournée en province. La compagnie va plus loin encore en proposant aux professeurs et à leurs élèves des "drama workshops", ateliers animés par les comédiens afin que cette expérience théâtrale fasse partie d' un projet pédagogique.
 De jeunes comédiens sont recrutés à Londres chaque année lors d'auditions et rejoignent les « habitués » qui ont décidé de poursuivre leur carrière en France ! 

 Sur la scène du théâtre de Ménilmontant est posé un énorme "Rubiscube", un rythme groovy se fait entendre et deux personnages s'installent en dansant: la plus célèbre pièce d'Oscar Wilde The Importance of being Earnest vient de commencer. Andrew Wilson rapporte que lors de la première à Londres en 1895, un des comédiens déclara qu'en cinquante trois ans de carrière il n'avait jamais connu de succès comparable à cette soirée. Il s'agit d'une comédie légère et fantaisiste deux garçons veulent épouser deux jeunes filles de la bonne société anglaise victorienne.


 On pense à  Labiche pour la vivacité des dialogues, l'enchaînement des quiproquos et des situations absurdes.
 Andrew Wilson a opéré un dépoussiérage remarquable de cette oeuvre en s'éloignant de l'austère univers victorien pour créer un monde de fantaisie. Les cubes colorés se font et se défont au rythme des caprices des personnages: tour à tour tables à thé, chaises, ou praticables pour leurs danses de séduction. Un comédien s'inscrit pourtant dans la pure tradition de la farce britannique en interprétant Lady Bracknell la tante acariâtre d' Ernest le héros, et deux autres personnages, triple performance. La pièce est rythmée par des illustrations musicales modernes de très bon goût, commises par le compositeur attitré de la troupe Darko Rundek. D'origine croate, c’est une véritable star du rock en son pays, ce qui me va droit au cœur.

 

Avant le début du spectacle Mr Wilson nous a invité à éteindre nos téléphones portables bien sûr et à venir discuter avec les comédiens « qui n'ont jamais mangé personne » ceci dès le baisser de rideau. Voilà qui  exprime bien la gentillesse et la générosité de cette troupe. Cette pièce sera rejouée les  15, 16 et 26 Mars 2001 au théâtre de Ménilmontant. Nous leur souhaitons de plus grandes salles et des programmations régulières grand public.

Messieurs les directeurs de théâtre un peu d'audace !

 

 

 

De la chair en enfer
Huis clos au Théâtre Marigny
par Eleonore Van den Bogart

 

Au lever de rideau, un salon bourgeois, sobre, calme, velouté. L’homme qui vient briser la sérénité du lieu est agité, nerveux, à tel point qu’on se demande si le comédien ne supplante pas quelque peu le personnage. Garçin (François Marthouret) est le premier à franchir le seuil. Il a conscience de son état, il en a peur. L’agitation qui l’anime nous induit en erreur.
Cet homme là n’est pas mort, il ne peut être mort !
Après un court instant, on s’aperçoit alors, que la sobriété de la mise en scène de Robert Hossein, exquise, délicate, sert en tout point le texte de Sartre. Les faiblesses de l’Homme, n’ont pas besoin d’artifices pour éclater au grand jour.

Quels drames ont-ils commis pour en arriver là ?
Un homme, deux femmes, trois personnalités admirablement dessinées. Seule Claire Nebout dans le rôle d’Ines, lesbienne maîtresse femme, a tendance à en rajouter. Un personnage typé sur un physique naturellement typé suffirait amplement. Il est dommage qu’elle s’abandonne à ce  " jeu pléonasme ".
Un portier livide, glaciale, implacable, (Yves le Moign’) dresse le tableau : tout est simple, beaucoup plus simple qu’on ne l’imagine.
Chacun de ces damnés se retrouve face à face et pourtant seul chacun, derrière son propre mensonge. Les jeux sont en demi-teintes, de vraies fausses émotions cachant quelques vraies faiblesses humaines. Montre-moi tes yeux, que je lise ton âme…L’attaquant attaqué se protège, puis attaque à nouveau qui par ses charmes, qui par ses armes… Nous tombons tous dans le piège de la conscience des autres. Le rythme est soutenu, comme un nerf bandé, comme une peur, à vif, soutenu comme la vie faite de chair et de sang.
Parce qu’il s’agit bien de vie.

Claire Borota excelle dans ce personnage minaudant, charmeur, prête à tout pour un peu d’amour. Une Estelle légère, qui s’enivrait de superficialité sans peser le poids des conséquences. Elle nous touche et nous révulse tour à tour. Dans ce nouveau domaine, au delà de la mort, pas de miroirs (pauvre Estelle), pas de fenêtres, pas de lit puisque ici on ne dort pas.

On jouit à l’état brut ou on faiblit à jamais. Dans cet espace clos, sans issus, sans espoir, nos trois personnages porteront éternellement tout le poids de leur peine et l’auteur de la Nausée de dire " L’enfer c’est les autres ", point sur lequel Robert Hossein n’hésitera pas d’appuyer.
Une bande audio de Sartre pour tout argument introductif nous place, nous, spectateur, en position d’observateur. Notre jugement brutal vient alors se rajouter à ce jugement dernier, il s’abat irréversiblement, à notre insu, sur nos trois protagonistes. Cette interactivité continue vient s’inscrire dans l’intemporalité de l’œuvre, comme une touche supplémentaire.

Le schéma fonctionne à merveille, et l’on s’implique... et l’on finit par juger.
Robert Hossein agit en amoureux de la langue et dans le plus grand respect de l’auteur à tel point que ce n’est plus le Huis-Clos de Hossein auquel nous assistons mais bien à celui de Sartre.
Il n’est qu’un intermédiaire, nous ne sommes tous finalement que des intermédiaires.
Le metteur en scène et les acteurs nous lient ainsi à leur cause. Nous avançons avec eux, main dans la main, jusqu’aux derniers mots  que l’on aimerait bien pour une fois prendre au mot.

-" Eh bien continuons … "

 

Une étoile filante à Paris
L’air de Paris à l’Espace Pierre Cardin
Par Diane Valemblois. 

Une étoile passe, et laisse derrière elle, une légère traînée de poussière d'or. Cette comédie musicale, créée par le danseur étoile Patrick Dupont, fait revivre la ville de Paris.

 

Un “ petit air de Paris ” rajeunit un public ravi d'entendre les airs d'antan et  d’accordéon. Des chansons nouvelles y côtoient des airs plus connus mais la moindre rengaine donne envie de fredonner. Les spectateurs conquis, se retiennent de chanter mais préfèrent laisser les chanteurs continuer de les séduire. 

 Ce spectacle rappelle les revues qui ont fait la notoriété du grand Paris. Chaque personnage correspond à monsieur ou madame Tout-le-monde. Ils ont tous un air d'enfants de Paname avec une voix entraînante encore frémissante de passion.
 Il y a Marie, incarnée par Manon Landowski, qui après avoir refusé de se marier, vole vers la Capitale. Elle y rencontre, dans un décor illuminé "le bel inconnu", qui n'est autre que Patrick Dupont. Cet étranger, attiré par Marie, désire lui faire découvrir et aimer la capitale. Il va lui vanter les charmes de la ville aux mille lumières, aidé de sa troupe d'artistes et de musiciens. Ils incarnent des personnages tous différents. Tout d’abord, Solange, la mémoire de Paris avec son fils l'acrobate devenu peintre. On découvre plus tard "le mac de Pigalle" avec "sa poule" très belle, qui se prostitue par amour. 

Bien assis dans les fauteuils du théâtre, le spectateur se promène sur les ponts et les grandes places de Paris. Le danseur étoile, tel un magicien, va émerveiller de quelques jeux de jambes, et Marie et le public. 
Chaque petit pas, la moindre des arabesques ou entrechats du danseur, laissent rêveur. Dupont fait tout à la perfection. Marie, grâce à son amoureux va être conquise par Paris.
Un amant, elle en trouvera un, car selon les bonnes lois du genre, elle va tomber sous le charme de l’étoile au complet blanc. Ce dernier réalise ainsi l'éloge symbolique de la pureté, de la beauté de Paris et de ses trésors. Voilà un pari bien gagné pour cette petite troupe. 


Les admirateurs et les amoureux de l'étoile Patrick Dupont, habitués à le voir éclairé la scène de ses sublimes pas, seront sans doute déçus de ce mélange d'arts populaires parisiens. Mais du vrai spectacle il y en a, et de la danse aussi. Seulement, il faut accepter d'aller voir une comédie musicale, héritière des "music Halls" anglo-saxons. C'est l'intersection de trois disciplines :chant, danse et comédie qui composent la chair de la revue. 

Ici il faut oublier les ballets classiques et l'Opéra. Aujourd'hui, vous allez découvrir un créateur et un interprète protéiforme qui prouve qu'il a de multiples talents. Ainsi, il fait connaître d'autres étoiles de sa galaxie, telle que Manon Landowski. 

 

Jacques Villeret est souffrant.
Jeffrey Bernard est souffrant au Théâtre
Par Christine Dufreynois.

 

Il faut voir Jacques Villeret dans « Jeffrey Bernard est souffrant ». 
Il n’y a rien de regrettable, même si le moment passé au théâtre Fontaine ne correspond en rien aux attentes du spectateur.

 Les quelques personnes arrivés en avance, ont d’abord eu la chance d’entrevoir le grand acteur, connu et aimé de tous, dans le hall du théâtre. Il paraissait un peu perdu, il avait l’air de chercher quelqu’un. Il semblait vouloir dialoguer avec son audience, une personne au hasard,  établir un contact. Évidement les quelques spectateurs présents semblaient très surpris et quelque peu intimidés.

 Soudain, un homme l’attrape par le bras et le fait entrer quasiment de force dans les coulisses.  Les  mauvais pressentiments alentours, furent vite dissipés par l’arrivée massive des retardataires, les uns très chics, les autres très affairés, le tout couronné de quelques personnalité du Show Business

La salle était effectivement comble ce soir là et tout le monde semblait heureux d’être là. Au bout d’un vingtaine de minutes de brouhaha incohérent ponctué de rires dispersés, quelques timides applaudissements appelèrent la pièce.

Le rideau s’ouvre alors sur un magnifique pub anglais.

Le bar est rempli de tous les alcools désirables, le mobilier en bois très British, nous invite à monter sur scène afin de boire un verre dans cette intimité si chaleureuse. On comprend qu’il est cinq heure du matin et que le bar est fermé. Une femme parle toute seule, un homme est vautré par terre. Celle qui s’est présentée rapidement comme la muse de Jeffrey Bernard, disparaît. Jacques Villeret se lève alors, péniblement et éructe l’alcool qu’il a bu…Il s’est empiffré le bougre derrière son rideau !

Difficile de savoir s’il s’agit réellement d’un rôle de composition. Jeffrey trébuche, se retient aux tables, marmonne, perd le fil, il a l’air mal en point.

 Le plus frappant reste à venir :  ce lien que Jacques Villeret établi avec nous, le public. Depuis ses premiers balbutiements, il n’a cessé de nous fixer, avec ce regard tendre d’animal en détresse, s’avançant sur la scène, avec un air coupable, comme s’il nous demandait :
-« Faut-it vraiment que je joue le jeu avec vous ? ».

 Lors de ces multiples trous de mémoire, le public touché et solidaire a bien essayé de l’aider en proposant certaines solutions… Il  était impossible de savoir s’il s’agissait d’une mise en scène ou si l’acteur était réellement en train de défaillir. 

Etait-il normal de répéter quatre ou cinq fois la même phrase, de chercher ses mots sans arrêt ? Nous le soutenions tous psychologiquement,