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Faudra
bien se Phèdre une raison !
Phèdre
ou lamour impossible, à la Passementerie
Par
Cyril Carret. |
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Le miracle de la simplicité
Une bête sur la lune
au Théâtre de l’Oeuvre
Par Marie Fine |
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Femmes
au milieu du carnage
La femme comme champ de bataille au TEP
Par Jeanne Le Gallic |
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Sacrés
cocos !
Joyeuses Pâques ! au
Théâtre des Variétés
Anne Kuntz |
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Jamais
sans ma mère…
Indépendance
au Tremplin Théâtre
Par Véra Lee |
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Vol de nuit
La nuit de Marina Tsvetaeva, au
Théâtre de l’Ile Saint Louis.
Par Delphine Bailly
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Une
machine théâtrale cherchante
Hamlet-machine
au Théâtre du Hublot de Colombes
Par Marie Fine
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Du soleil et des
nanards
Remixamor,
au Théâtre de la Cité Internationale
Par Cyril
Carret
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L’Amour
au temps du Tiers Etat
A Tale of Two Cities,
au Théâtre de Ménilmontant
Par David Fauquembert
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Le goût de l’abricot
d’Arménie
Prunus Armenica, au théâtre de Gennevilliers
Par Delphine Bailly
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Recherche joueur
désespérément
Le Limier au Théo théâtre
Par Eva Héliard
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Sens
et essence
Au bord des métaphores, au Théâtre de la Bastille
Par Frédéric Cheminade
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Je
kvetche, tu kvetches, il kvetche…
Kvetch au
Théâtre Clavel
Par Béatrice Trotignon
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Un
théâtre différent
Mr Butterfly au Sudden Théâtre
Par David Fauquemberg
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Allo Maman Bobo
Comment devenir une mère juive
en dix leçons au
Théâtre d’Edgar
Par Eva Héliard
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Une provocation de
théâtre
Les Paravents au Théâtre des Amandiers de Nanterre
Par Marie Fine |
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Ce
n'est pas à un vieux singe… ou la maîtrise de la sincérité
La
Comédie du paradoxe au Vingtième Théâtre
Par Béatrice Trotignon |
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Une
bête de
scène
Velvette au
Théâtre Ouvert
Par Marie Fine
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Michèle, à corps
et à chant...
Michèle Atlani en concert au Théâtre des Déchargeurs
Par Hannah Zerbib |
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La nuit à lenvers
A la Nuit, la Nuit au Théo Théâtre
Par Christel Ambroselli |
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Faudra
bien se Phèdre une raison !
Phèdre
ou lamour impossible,
au Théâtre de la Passementerie
Par
Cyril Carret

Rien ! Les Nantais de la
compagnie Bel Viaggio ne respectent rien ! Après avoir massacré les Amants de
Vérone et Antigone, Carlo Boso sacharne sur Phèdre, pour notre
plus grand bonheur, sur le mode bien personnel de la tragi-commedia dellArte. Un
pastiche heureux où sont chahutés les protagonistes qui arpentent la tragédie de Racine
ainsi que les divers personnages historiques ou incongrus qui leur rendent visite, telle
Bernadette Soubirous, victime picaresque et hallucinée de nos plagieurs :
lhistoire et la morale sont sans dessus dessous ; il faudra vous faire une
raison.
Il est certainement inutile de présenter le
personnage de Phèdre dont la torture, les passions, le
désespoir, et les faiblesses ont mille fois été interprétés dans "toute sa
fureur".
Cependant,
ladaptation parodique qui nous est ici présentée mérite bien plus quun
détour. À la façon commedia dell’arte, irrespectueuse et scrupuleuse, le mythe est
revisité, dépoussiéré et vivifié. Mais nest pas parodique et exact qui veut
bien lêtre. Le pastiche théâtral est un art qui nécessite une ample connaissance
du répertoire classique ainsi quune aptitude au décalage de la réalité.
Permettons-nous donc de
prendre la mesure de la qualité du travail de la compagnie et de son metteur en scène
par une analyse structurale du contenu formel de la bizarrerie loufoque de nos compères.
Point de départ : le relevé scrupuleux des substantifs les plus employés dans la
pièce de Jean Racine et leur traitement dans LAmour
impossible. En pole position, le mot il (répété 65 fois). La grande
perspicacité de nos interprètes est sans doute la plus révélatrice de leur
« acuité ». Chacun campe un personnage décalé fort proche du modèle
dorigine, oscillant sans cesse entre prudence et désinvolture avec une grande
aisance.
Le
traitement commedia dellarte offre un large éventail dinterprétation
qui confère à la pièce son caractère loufoque et enlevé.
Lil, cest aussi celui de Chantal David (Phèdre) qui, perdu
dans un visage à lexpression parfaitement maîtrisée, en raconte davantage
quune séance dexpression corporelle.
Dieu, sans cesse présent (65 occurrences) par la foi en le théâtre anime nos
saltimbanques. Alors quils sont cinq sur une scène, ils développent une
telle énergie quils semblent une armée, baguenaudant du registre de la commedia à
celui du vaudeville en passant par la tragédie ou la farce, chantant et dansant avec
talent et aisance.
"Fils et seigneur"
( prononcé 51 fois) il nest question que deux et de la discorde
quanime et entretien lépouse et marâtre pour des « raisons
politiques » comme elle sacharne à nous le dire sur un air agacé. Rivalité
ancestrale entre un père despote et un prince consort « de proximité » qui
croit encore au Minotaure et pâlit lorsquil entend de son nom. Il est également
question de "cur", mais on ne lentrevoit quavec si grande
pudeur quon ne le montre pas ou plutôt quon lexhibe pour mieux le
railler. L'infant se démène avec tant de gaucherie dans ses déboires amoureux
avec la belle Aricie sur fond de Jeux interdits,
quil a sans cesse besoin des conseils vaniteux dun Théramène mâtiné de
Matamore et Luis Mariano.
Enfin, le sang, celui qui ne cesse de ne pas se répandre dans des batailles conçues
comme des ballets, où lon saffronte à coup dépée et de canne de
bois, où lon meurt pour mieux ressusciter. Celui qui bout dans les veines dun
Thésée colérique, dune Phèdre mégère et comploteuse, dun Hyppolite veule
et mièvre à souhait, dune Aricie cynique, dun Arlequin enjôleur, et
dun Théramène fanfaron et grotesque.
Il nest en fait question
que de « coups de sang » théâtraux exécutés avec sang froid, par des
acteurs au sang chaud qui nont pas froid aux yeux. Cest pourquoi il faut se
précipiter sur la pièce car, croyez-moi, bon sang ne saurait mentir !

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Le
miracle de la simplicité
Une
bête sur la lune au Théâtre
de l’Oeuvre.
Par Marie Fine.
Une pièce magnifique sur l’existence
d’un couple rescapé du génocide arménien. Traitée sans pathos,
cette tranche de vie, incarnée de manière sobre par des comédiens
bouleversants, est mise en scène avec force et simplicité. Un des
plus beaux moments de théâtre contemporain.

Peu
de pièces donnent avec autant d’intensité un si beau regard sur
l’existence. Et pourtant le sujet n’est pas facile : deux
rescapés du génocide arménien apprennent à vivre ensemble aux États-Unis. Pour effacer la douleur du massacre, Aram veut plus que
tout construire une famille, pour remplacer les têtes découpées de
sa photo de famille. Mais Seta est stérile : le couple doit
apprendre à vivre au présent en assumant le poids dévastateur
d’un passé irremplaçable. La pièce a connu un grand succès lors
de sa création dans les années quatre vingt dix aux États-Unis et
il est heureux qu’Irina Brook ait choisi de la monter en français
après une première version en anglais montée en France en 1996.
Le
public français découvre ainsi un auteur, traitant avec grande
simplicité, d' un sujet délicat. Ici, tout est affaire d’incarnation.
La mise en scène est dépouillée
: une table , des chaises, un tapis. A partir de là, toutes les
nuances de la représentation sont données par la précision du jeu
des acteur.
Ils semblent ici brûler d’une flamme commune, portant
cette histoire dans leur corps même. Simon Abkarian, en homme blessé,
est magnifique dans cette intensité retenue. On sent une douleur terrible
qui se refuse à transparaître et qui s’exprime enfin dans une scène
bouleversante. Le personnage ne brade pas son passé : la tragédie
de sa vie est une donnée qu’il a entièrement intériorisée. Le
spectateur ne sent que par petites touches l’avènement du drame
dans cette vie dédiée à la réussite sociale -faire comme les
américains- et à la famille. Cette capacité à émouvoir jusqu’aux larmes se
double d’un humour irrésistible : le geste, l’intonation, le
rythme même du langage, tout donne à voir avec subtilité la musique
de la langue arménienne. Face à lui, Corinne Jaber incarne une épouse
modeste, croissant en vitalité et en puissance tout au long de cette
histoire.
Elle aussi possède ce don de toucher, par une grâce
légère,
une bouleversante détresse cachée. Ses cris, son rire nerveux et
spasmodique lui confèrent une humanité douloureuse. La qualité de
ces acteurs est au service d’une mise en scène incroyablement
fluide et claire. Tout sert le texte et sa densité. Dans cette
recherche de la simplicité, Irina Brook accomplit un travail de
metteur en scène aussi précis que discret. Il est rare de voir ainsi,
cette volonté de disparaître derrière une œuvre, de ne pas vouloir
la marquer par une quelconque recherche de style identifiable par
tous. Irina Brook isole des moments forts, comme la chanson des mariés
ou la photo de famille. Dans ces petites touches poétiques
s’inscrit la profondeur de sa vision. La pièce réussit alors à
nous parler d’un sujet dramatique, la survie après le génocide arménien,
sans pathos et sans complaisance.
Il y est plutôt question d’un gâteau
au chocolat, d’un manteau et d’une poupée de chiffons. Ces
quelques objets ponctuent l’histoire et ne prennent leur sens que
petit à petit. Le spectateur suit, intrigué, la progression de ces
objets dans la vie de ce couple, à la recherche lui aussi de la
solution de l’énigme.
La révélation finale est à la hauteur des
plus belles histoires jusqu’ici racontées.

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Femmes
au milieu du carnage
La femme comme champ de bataille au TEP
Par Jeanne Le Gallic
Deux femmes racontent les blessures et
le ravage de la guerre bosniaque. Deux femmes avec chacune leur
histoire et leurs souffles de vie. Le sujet, la pièce alertent nos
consciences face aux conflits interethniques. Le spectacle a de très
bons passages mais l’ensemble n’est pas convaincant.

Deux femmes venues de
mondes étrangers sont confrontées à l’horreur de la guerre
bosniaque. Dorra a été violée par cinq hommes dans son pays. Kate,
psy américaine sortie de Harvard, a été envoyée comme expert pour
procéder à la fouille des charniers. Elle est mutée dans un hôpital
à la frontière suisse-allemande. C’est là que Dorra, prostrée
dans son silence, a été conduite. Deux femmes blessées, meurtries
dans leur corps et conscience, se rencontrent.
La pièce de Matéi
Visniec dénonce et tente de démêler les causes profondes de la
barbarie. Le sujet est d’une actualité dramatique. Nous sommes tous
témoins du carnage des guerres interethniques, et pas seulement en
Bosnie. Cette dénonciation passe en particulier par la situation de
la femme, victime civile des conflits. En état de guerre, le sexe de
la femme est livré en pâture aux soldats, aux hommes qui laissent éclater
leur bestialité. Plus qu’un butin, c’est aussi une terre de
domination, un creuset fertile à anéantir.
Si le théâtre
« est un lieu de communion humaine », la fiction de ces
deux femmes, inspirée de la sordide réalité, mérite de nous
rassembler.
Le talent des deux
comédiennes est certain. Cependant leurs douleurs manquent
d’intensité. Certes il ne s’agissait pas de se vautrer dans le
pathos, pour rendre compte de l’horreur omniprésente dans l’écriture,
une mise à distance s’impose. La mise en scène de Guy Rétoré va
dans ce sens, comme la belle sobriété de la scénographie d’André
Acquart. Le seul jeu de lumière, extrêmement réussi, a une grande
force. L’ensemble n’est néanmoins pas abouti. Avec un tel parti
pris, comment justifier l’intervention intempestive de bruits de
balles enregistrés ? Ne devraient-elle pas siffler autrement
dans nos têtes, à travers les mots et la souffrance des personnages ?
Comment atteindre les spectateurs, servir le texte ? La question
est ardue et reste ouverte.
Teresa Ovidio,
interprète Dorra qui sort peu à peu de son mutisme, lentement la vie
s’éveille en elle et malgré elle. La comédienne a de bons
moments, même très bons mais on doute de la réalité des blessures
du personnage et de son traumatisme physique. Il y a des passages où
l’on rit, bien,
c’est une part d’humanité vitale mais cela
manque de ruptures.
Kate est interprétée
par Chantal Deruaz, forte dans son jeu et son intériorité, crédible
avec sa diction clinique de médecin. Il ressort néanmoins que la
relation entre les deux femmes, et leur non-communication auraient
sans doute mérité plus d’attention. Notons que Kate, tout à la
fin, a un faciès tordu par la douleur mentale, celle d’une femme
brillante submergée par l’horreur.
Et l’on regrette que cela
n’apparaisse que dans les dernières minutes.
L’impression globale du spectacle reste mitigée. Il
est cependant des passages, comme la description des objets permettant
de déduire la proximité d’un charnier, qui doivent être entendus.
Traiter la guerre et ses atrocités à travers deux femmes et les répercussions
du conflit sur leurs êtres est une approche rare qui mérite d’être
vue.
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Le goût
de l’abricot d’Arménie
Prunus Armenica, au théâtre de Gennevilliers
Par Delphine Bailly
Pendant trois ans, Xavier Marchand et Olivia Grandville ont voyagé en
Arménie.Là, ils ont rencontré un peuple et une culture multiséculaire mais
aussi une œuvre atypique et foisonnante : celle du cinéaste
Paradjanov.
Ainsi naîtra
Prunus Armenica, spectacle ambitieux mêlant théâtre et danse, en
collaboration avec des artistes français et arméniens. Né
en Géorgie de parents arméniens, Paradjanov fut ce cinéaste-poète,
dont l’œuvre atypique et baroque se nourrit de toutes les cultures
de grand Caucase. Faisant fi de tout repli identitaire ou
nationaliste, mais désireux d’explorer toutes les richesses
culturelles de ses origines, il fut mis à l’écart par les autorités
soviétiques qui jugèrent son œuvre « hermétique et à
l’esthétisme décadent » et le condamnèrent en 1973, à cinq
ans d’internements.
Dans
les films de Paradjanov, les chorégraphies et les musiques jouent un
rôle essentiel et leurs dimensions théâtrales est chose évidente ;
c’est pourquoi un hommage au cinéaste et à travers lui, aux éléments
qui composent son œuvre s’impose rapidement au duo
Marchand-Grandville. Ils s’inspirent ainsi de sept thèmes récurrents
dans ses films, croisés à des épisodes de sa vie, mais aussi de
l’histoire arménienne, au son de musiques traditionnelles ou expérimentales.
Les textes mis en scène sont extrait des écrits de Paradjanov lui-même,
mais aussi de Grégoire de Narek, moine et poète mystique du XIIème
siècle, de l’épopée arménienne David
de Sassoun, ainsi que de poèmes de Parouir Sévak, poète arménien
contemporain.
Dans
une lumière diffuse et tranchée, la scène composée de différents
espaces, permet une scénographie composite et la mise en place
simultanée d’histoires parallèles. Celles-ci, comme autant de
possibles altérités, s’élaborent à travers trois langues :
le français, l’arménien classique et moderne et le russe. Les sept
tableaux, sortes de collage poétique se suivent et ne se ressemblent
pas. Tour à tour enjoué et ludique (la
vente aux enchères), intime et mélancolique (l’enfance),
cynique et brillant (le procès),
furieux et onirique (l’enfermement),
ils donnent au spectacle son rythme et son originalité. Celle-ci
s’impose aussi par une mise en espace du corps tout à fait
particulière. Loin des clichés anecdotiques, la danse s’affirment
alors comme complémentaire nécessaire au théâtre. Elle permet
au-delà des mots une lecture faite de sensation et de signes, ouvrant
la porte à l’imaginaire.
Cet
échange inattendu est consolidé par le soin apporté à l’élaboration
d’une bande-son subtile et précise, d’où s’échappe une poésie
sensuelle ou un réalisme lugubre. A cela s’ajoute la musique de la
kamantcha, instrument de prédilection des poètes, qui sous les
doigts de Gaguik Mouradian, emplit l’espace de sonorités délicates
et aériennes. Derrière la poésie des corps et des âmes déployés
se trouve la mémoire bien sur. Quelles que soient ses formes, il
semble que sans elle aucune continuité ne reste possible. Fil
conducteur des sept tableaux, elle permet de relier l’histoire
personnelle d’un être, à celle d’un peuple et d’une terre.
Une réussite donc
que ce spectacle à la composition atypique et ambitieuse, qui porte
haut les couleurs, quelques peu malmenées actuellement, du Caucase.
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Une
bête de
scène
Velvette au
Théâtre Ouvert
Jusqu'au 3 Février
Par Marie Fine
Un
monologue rock qui évoque, plus qu'il ne raconte, les spasmes d'une
ancienne idole. Anonyme, peut être issue du Velvet Underground, elle
est incarnée par une comédienne lasse et vibrante, Jeanne Balibar,
qui convoque le public à une étrange séance de commémoration
onirique.
Que
devient un mythe lorsqu'il quitte la scène ? Et comment se prépare-t-il
à affronter la mort ? Jacques Séréna s'empare de ce thème délicat
de la vénération posthume d'une idole du passé. Mais aucun ton
superlatif : plutôt un entrelacs de souvenirs, des hommes passant
comme des ombres sur la mémoire. Le texte est dense, à la limite du
compréhensible, de l'explicable. Joèl Jouanneau a choisi Jeanne
Balibar comme interprète
de ce monologue étrange : la première sensation est stupéfiante.
Longue femme au corps souple, elle a des yeux de chatte qui vous
provoquent dans le noir.
Elle
pourrait être cette Nico ou cette Catherine Ribeiro que le texte évoque.
Les modulations changeantes de sa voix forment une partition pleine de
ruptures audacieuses. Nous sommes sur le fil : quelque chose va se
produire de rare et de mystérieux. Comme lors de ces concerts
magiques que l'on ne peut raconter, tant ce qui s'y passe est de
l'ordre de la vibration et non de l'explicite. Concert : le mot n'est
pas choisi par hasard car la musique est reine ici. Installé dans un
coin de la scène, Rodolphe Burger accompagne l'actrice au gré de
sons enregistrés ou de guitare live. Cette composition en forme de
performance reprend quelquefois les plaintes identifiables entre
toutes de Lou Reed, que l'actrice intègre dans sa mélopée. Ajoutez
à cela un plateau nu, juste un micro en angle et une lumière très
simplement théâtrale : le public entassé attend alors sa
transe...Elle ne viendra pas. A quoi est ce dû ?
On
cherche dépité une explication. Est-ce la musique omniprésente qui
sature la voix de la comédienne ? Est-ce l'extrême complexité de
variations vocales qui dessert finalement le texte en l'opacifiant ?
Est-ce le propre de ce genre de performance d'évoquer un absolu sans
jamais l'atteindre ?
Velvette
interroge le mythe d'une splendeur passée mais ne donne
pas de réponses : ce qui échappait dans le temps de la vie échappe
encore dans le temps de la commémoration. La femme mythique devient
plus que jamais fantasme : tous les mots, toutes les plaintes ne
sauraient la délivrer, la révéler. "La velvette" devient
alors cette comédienne toujours au bord de la défaillance et des
larmes, qui tente de lui donner souffle et vie.
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Sacrés
cocos !
Joyeuses
Pâques
! au
Théâtre des Variétés
Anne
Kuntz
Stéphane,
un mari volage, s’apprête à passer le week-end de Pâques en
compagnie d’une jolie jeune fille, Julie. L’arrivée impromptue de
sa femme va le retrancher dans ses mensonges : de maîtresse
potentielle, Julie devient sa fille. Les situations les plus
improbables deviennent des morceaux d’anthologie comique.
J
et P : ces deux initiales dissimulent un auteur et sa pièce.
Jean
Poiret a mis toute son élégante nonchalance dans sa délicieuse pièce,
Joyeuses Pâques ! où
le trio mari-femme-maîtresse se débat allègrement dans les mensonges
et les quiproquos. Chez Poiret, ce Feydeau moderne, les situations les
plus improbables ne posent aucun problèmes de conscience aux
protagonistes : la femme se prend d’amitié pour la maîtresse, la prétendue
ex-femme se met à séduire Stéphane sous les yeux éberlués de l’épouse,
la femme trompée devient elle-même adultère (lors d’un juste
retournement des choses !)… En vieux coq, le mari trompeur n’a plus
qu’à déchanter dans toute cette basse-cour.
Cette
comédie subtile est servie par un jeu d’acteurs excellent. Pierre
Arditi, l’homme de la pièce, a un dynamisme réjouissant. Du début
à la fin, il joue avec justesse et précision et déploie des trésors
d’imagination pour tenter de détourner sa femme d’une suspicion
d’adultère. Face à lui se dresse l’envoûtante Caroline Sihol au
charme vénéneux, dans une grande dignité sensuelle, qui, ambiguë
jusqu’au point final de la pièce, forme avec Arditi un couple de
bourgeois libéré de ses carcans moraux. L’élément perturbateur
est donc joué par Barbara Schulz dont la fraîcheur souffle sur la pièce
(« Vous n’allez tout de même pas passer votre vie dans les
courants d’air ! » lui dira Stéphane…). Elle est espiègle,
mutine et sage, et l’on comprend que le mari volage ait du mal à résister
à ses charmes.
La
mise en scène est simple et se déroule dans un décor cossu.
Cependant, la pièce, où ces trois excellents acteurs créent une
alchimie comique, manque parfois de nervosité. Le parti pris du
metteur en scène Bernard Murat, d’entrecouper chaque acte par un
long morceau de musique a plus pour effet de rompre le rythme que
d’entretenir une allégresse.
La
scène du dîner entre amis souffre elle aussi de lenteur, quand on
sait que Poiret a fait de ses répliques des fléchettes comiques.
Mais
l’ensemble de cette comédie est tout à fait réjouissant, et pour
une fois les femmes sont constamment mises à l’honneur. Elles ne
sont jamais aussi trompées qu’on le croit, et sortent grandies de
situations emberlificotées. Ces poules-là nous ont réservé les plus
beaux œufs de Pâques…

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Sens et essence
Au bord des métaphores, au théâtre de la Bastille
Par Frédéric Cheminade.
Une véritable création artistique. Un travail à la frontière du sens et de la représentation. Une oeuvre
qui n'impose jamais sa vision au spectateur. Avec ce travail sur le corps et sur l'image,
Au bord des métaphores vous offre une réflexion sur l'essence des
choses et leur valeur sémantique.
Le spectacle se présente comme étant un projet chorégraphique. En effet nous sommes très loin du
théâtre avec un texte quasiment inexistant, certainement plus proche de la danse à certains
moments de la représentation mais le genre dans lequel
Rachid Ouramdane a choisi d'évoluer reste encore difficile à désigner. Trois écrans habillent le fond
de la scène et c'est sur ces supports visuels que se porte le regard pendant la plus grande partie du
spectacle.
Appréhender le titre c'est tenter de comprendre le spectacle. Le corps humain se retrouve projeté sur ces
écrans sous toutes ses formes. Les plans sont parfois fixes pour un corps en mouvement ou bien le contraire.
L'image projetée peut faire figure de métaphore mais ne l'est jamais vraiment. C'est ce jeu incessant de
renvoi entre le sens et l'abstraction la plus absolue qui justifie ce titre d'Au bord des métaphores. De
même que la musique qui accompagne toute la représentation ne fait appel à aucune référence mais
ne semble pas pour autant étrange à nos oreilles, tous les mouvements semblent chaque fois jouer avec notre
compréhension de l'humain en nous surprenant à chaque instant sans pour autant gêner notre lecture. La clef
du spectacle nous est donnée dans cette petite phrase prononcée à la fin du spectacle : « Les choses se
dévoilent quand elles sont ce qu'elles ne paraissent plus être ». Une main, un visage ou une autre partie
du corps est travaillée à l'image et c'est dans le temps de ce mouvement que naît un sens tout différent
que le corps représenté. Nous sommes donc très loin de l'allégorie , d'une représentation figée des choses
mais au contraire dans un mouvement perpétuel qui permet aux choses de se révéler en se transformant.
Le moment que Rachid Ouramdane nous invite à passer en compagnie de ces sept danseurs et de son équipe
technique est rempli d'émotion et de sensualité. Les danseurs sont utilisés comme un outil pour exprimer ce
qui se passe à l'écran. Il semble presque ridicule d'applaudir à la fin de la représentation tant nous
sommes loin d'un genre clairement théâtral ou de la danse contemporaine. L'invite la plus respectueuse
suscité par ce travail serait plutôt le silence et la réflexion car nous savons sans aucun doute être devant
une création artistique de valeur.

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Jamais
sans ma mère…
Indépendance au Tremplin Théâtre
Par Véra Lee
Dépendance : État
de celui qui ne peut se réaliser sans l’action d’une personne,
d’une chose…(cf : dic. Robert)
L’auteur donne
ici la parole aux femmes. Le metteur en scène dresse le combat. Elles
sont d’abord les filles de leurs mères, puis les femmes de leur mari
pour finir par n’être que les ombres d’elles-mêmes.
Être
femme, avoir trente-cinq et partir en laissant derrière soit deux sœurs
cadettes et une mère à peine âgée,
en proie au désespoir... Si après quatre ans d’absence vous
remettiez les pieds dans cette vieille maison où vous avez grandit, où
votre mère a passé sa vie, voilà
en quelques mots cette histoire de
liens noués dans le silence, dans la contrainte de former une famille.
Lee Blessing, auteur contemporain américain nous plonge au centre de
ces cris viscéraux. Des filles qui crient à leur mère qu’elles
sont capables de les aimer
sans rien leur demander en retour, rien d’autre que la reconnaissance
de ce qu’elles sont, l’acceptation de leur indépendance et de leur
solitude.
Une mère qui ne s’est pas libérée, qui ne sait pas écouter
la complainte de ses filles et qui, dans l’enfermement, cultive la
peur d’une solitude depuis longtemps consommée.
Joël Coté met en scène
cette histoire comme une lutte, un combat à mort pour la liberté et
la tolérance. La violence comme seul moyen d’entrer en contact avec
celle qui vient du même ventre, l’amour qu’on voudrait porter à
cette mère et qui a le goût de la haine, tant de mal à vivre avec
ceux qui sont notre famille.
Et comment Evelyn
aurait-elle pu aimer ses filles ? C’est le manque d’amour qui
nous rend fou. Alors submergé par la peur, on se barricade derrière
une vie balisée dont le schéma nous rassure. Et la vie passe.
Jusqu’au jour où elle nous rattrape. Alors on est bien obligé de
reconnaître qu’on s’est caché, qu’on a menti et que notre
souffrance est allée se planter dans le cœur de nos enfants.
On peu regretter le
manque d’espace scénique qui oblige les protagonistes à se battre
à bout portant et fausse parfois le rapport.
Danielle Zonca, dans le rôle d’Evelyn, met en relief avec une grande
générosité et une rigueur admirable, toute la complexité de ce
personnage névrotique et brisé. C’est elle qui donne et prend les
coups les plus douloureux. Elle est source de tout le mal et de toute
la joie, elle est mère et n’y échappera pas.
Lydia Valdès qui interprète la fille aînée, Hélène Monneret la
cadette et Christine Pointereau la
seconde, complètent la distribution. Trois actrices investies du désir
et de la douleur de ces petites filles à la matrice commune et aux
destins indissolubles.
« Chaque génération
se détruit volontairement pour celle qui suit ( …) » dit
Evelyn comme une menace à ses filles, comme une excuse aussi car elle
n’a fait que subir cette malédiction comme sa mère avant elle et sa
grand-mère aussi et toutes ces femmes qui constituent l’immense chaîne
des ventres de sa vie…Ce
spectacle se traduit comme un bel exercice d'introspection.
On sort d’ Indépendance
avec des bleus à l’âme, on sent la marque des coups dans notre
chair et on regarde le chemin qui nous reste à parcourir avec un peu
d’appréhension. A moins que l’espoir
ne l’emporte sur tout , que l’amour soit plus fort que le
doute et que règne la vie.

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Une
machine théâtrale cherchante
Hamlet-machine
au Théatre du Hublot de Colombes
Par Marie Fine
Une
expérimentation résolument moderne des codes de la représentation théâtrale.
A partir d'un texte politique et elliptique, Clyde Chabot construit un
univers déstabilisant dans lequel le spectateur est amené à
participer par des moyens techniques novateurs.
Le texte elliptique et chaotique de Heiner Müller ne se prête
pas à une représentation classique de théâtre. Clyde Chabot s'en
sert de postulat et propose aux trente spectateurs ayant fait le chemin
jusqu'à Colombes de vivre une expérience interactive.
Pas de cadre de scène défini : les acteurs circulent au
milieu des spectateurs installés par petits groupes. On nous apprend dès
l'entrée qu'il est possible d'intervenir de plusieurs manières dans
la soirée selon son désir. Un ordinateur est à disposition,
permettant à chacun de venir écrire un texte, retransmis sur écran.
On peut aussi répondre à des questions posées, telles que :
"Qu'est-ce que c'était pour vous le communisme ?"
ou
"A quoi faut il dire non aujourd'hui ?"
Les plus actifs peuvent filmer la salle, les comédiens et
leur image sera projetée simultanément sur un moniteur ; ou sonoriser
des actions à l'aide d'objets disposés sur une petite table amplifiée.
Il s'agit donc d'une position originale du spectateur qui est initié
à une forme de jeu qu'il est libre ensuite d'utiliser.
Aucune règle
n'est vraiment fixée : le spectateur attend impatient que les comédiens
lui donnent un mode d'accès à une éventuelle participation.
C'est alors que les choses se compliquent. Car la partition
extrêmement elliptique des "personnages" - le texte ne fait
que dix pages - amène un type de jeu expérimental.
Plusieurs Hamlet, plusieurs Ophélie entrechoquent leur
texte, ressassent une même parole en variant les tonalités et les
intensités vocales. Cris, chuchotements, silence : il faut attendre un
peu que le sens se mette en place. Mais cela est il seulement possible
? Est ce dans les intentions de Müller de délivrer une parole
explicite ? Sa pièce revisite le mythe d'Hamlet, en la transposant
dans le chaos d'une société ancrée dans le communisme et projetée
d'un coup dans le monde du capitalisme pur et dur.
Hamlet détruit tout, père, mère, fiancée et ami : il se
brise lui-même, cherchant à devenir machine pour anéantir toute
douleur. Un propos certes très politique, mais surtout poétique,
propice à toutes les expérimentations. Dans cette succession d'images
fulgurantes, certaines sont parfois magnifiques : un vieil homme
faisant tomber sur lui la neige artificielle de sa glaciation, le
travestissement d'Hamlet en femme troublée, l'apparition d'une vierge
recouverte de bâche plastique et clignotant au rythme d'une guirlande
lumineuse. Mais le tout est tellement saccadé et énigmatique qu'il
est bien difficile pour le spectateur de comprendre, ou même de sentir
ce qui se passe. Quelques uns se risquent à de furtives interventions
: avec grâce, elles sont parfois intégrées dans le jeu des comédiens
à l'écoute. Souvent, elles ne restent que des tentatives fugitives
d'accéder au sens collectif : trait de l'esprit sur le texte de Müller,
bruitage insignifiant. Le spectacle tiendrait-il alors à la bonne
participation du public ?
Les comédiens s'en défendent, tenant la structure de la
mise en scène comme point de repère absolu. Il n'empêche que le
spectateur peut vite se sentir captif de ce mode de relation.
Le comédien est assis à côté de lui, il lui parle,
l'invite à lire un texte, à répondre au micro à des questions
tandis qu'une Ophélie nue et souffrante s'endort à ses pieds. Les comédiens
cherchent avec nous le ressort qui donnera un autre visage à la représentation
: il s'agit bien en cela d'une "machine théâtrale cherchante".
Il est donc fort possible que les spectateurs qui attendront
le mois de Mars pour participer à cette expérience à la Ménagerie
de Verre à Paris prendront part à une aventure bien différente.
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Recherche
joueur désespérément
Le Limier au Théo théâtre
Par Éva Héliard
Dans l’atmosphère
étriquée du Théo Théâtre, deux hommes s’affrontent à mort. Qui
remportera cette partie en trois manches ?
Andrew Whike ou Milo Tindel ? Un
thriller au théâtre, un polar sur scène, replonger dans l’univers
d’Anthony Schaffer, scénariste d’Hitchcock, quoi de plus
enthousiasmant ?

« Il ne faut
pas confondre la vie réelle et le roman policier ». Mister
Whike est un excentrique brillant et distingué est, justement, auteur
de roman policier. Le crime, c’est son « rayon ».
Il considère le meurtre comme un art. Un événement cocasse va venir
enrayer le mécanisme de sa vie parfaitement huilée.
C’est ici, comme on
dit, que l’intrigue se noue.
Une banale histoire
de cocu, d’amant, et de «vieille poupée » va se transformer
en un affrontement affreusement machiavélique et pervers et nous
faire entrevoir les zones marécageuses de l’âme humaine.

Ce bras de fer
psychologique entre les deux protagonistes est passionnant ;
Joseph Mankievics ne s’y était pas trompé en l’adaptant au cinéma
et en confiant les deux rôles en or massif à Laurence Olivier et
Michael Caine.
« So british ! »,
c’est ce qui a d’abord effrayé le metteur en scène Dominique
Fidon, tant et si bien qu’à force d’y aller sur la pointe des
pieds, il ne reste plus grand chose de cette atmosphère de tradition
anglaise et de lubricité distinguée dissimulée sous une diction
parfaite.
Le climat reste
oppressant et le texte redoutable. Jean-François Durand, dans sa
composition de Whike, est dérangeant à sa façon. Un débit précipité,
le souffle court et un regard aveugle rendent le personnage
antipathique et dangereux. Lorsque, sur ses lèvres, il passe à
petits coups, une langue effilée à la manière des caméléons, il
est tout bonnement effrayant. Il prend le parti de la transparence et
annonce la couleur : on sent le chasseur excité par l’odeur de
sa proie et de la poudre.
Balles à blanc,
charades florentines, déguisement, bluff et parades, énigmes et
paradoxes c’est toute l’ambiguïté et la force de l’œuvre de
Schaffer.
Olivier Courbier est
trop timide dans le rôle de Milo et se rattrape dans celui du détective
Doppler qui parle du nez, boit toujours pendant le service parce que
«ses moyens ne lui permettent pas ailleurs » et grignotent ses
crackers comme un lapin.
On ne sent pas assez
toute la palette subtile des humiliations que les deux hommes se réservent
et on regrette que les coups de théâtre
n’en soient pas vraiment. L’automate, seul témoin de cette partie
d’échec a l’air de se morfondre et au bout du compte, nous aussi
on a du mal à s’évader de la salle du Théo Théâtre.

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Je
kvetche, tu kvetches, il kvetche…
Kvetch au
Théatre Clavel
Par Béatrice Trotignon
Si
c'était un fruit, pour sûr, il serait acide. Acide à vous coller un
ulcère. Si c'était un instrument de torture, ce serait une vrille.
Une chanson ? Un refrain obsédant.
Pour Steven Berkoff, ce
sont toutes ces pensées générées par la peur, la honte et la
culpabilité d'être soi-même, celles
qui font de la vie un véritable enfer. Cet enfer, les acteurs
d'Adrian de Van le rendent admirablement vivant.

Quand on s'assied, ils sont déjà sur scène,
immobiles, baignés d'une lumière blanche latérale qui leur donne
l'irréalité de poupées de cire… Seul le mouvement mécanique,
obsessionnel, de la ménagère qui confectionne ses beignets vient
animer, si l'on ose dire, ce tableau de mort.
La répétition, l'obsession et la paralysie ont
déjà fait leur œuvre: plus morts que vifs, les personnages fardés
de blanc, vêtus de beige, sont comme saignés, lessivés, délavés.
Mais dès que ces pantins s'animent, on est saisi
par l'énergie qu'ils mettent à tenir leur masque en société, et
surtout à lutter intérieurement contre leur satanées kvetches. Le
travail des comédiens est remarquable: ils alternent, toujours avec
beaucoup de justesse et de maîtrise, la vie intérieure et tourmentée,
et celle, extérieure et lisse, de leur personnage.
Du coup, le jeu
est rythmé, varié, osé, offrant de perpétuelles surprises.

Ils sont cinq: un couple de petits bourgeois,
l'indécollable belle-mère, le collègue plaqué par sa femme et le
patron. Il n’y a pas de véritable intrigue, ce qui est à la fois
une force et une faiblesse de la pièce.
Sa force est l'exploration de
situations phares, pour ainsi dire universelles: le dîner avec invités
qui tourne à la catastrophe, les scènes de vie conjugale au lit, les
relations de pouvoir au travail, la séduction au restaurant et
l'adultère à l'hôtel. Sa faiblesse est la systématique du
dispositif qui explore plus des peurs génériques que les personnages
eux-mêmes. Si on retrouve les mêmes personnages d'acte en acte, si
l'excellence des comédiens leur donne une cohérence, le déroulement
général qui les fait agir et changer — leurs parcours, n'est pas
toujours totalement crédible.
On songe par exemple à la libération, si
soudaine, si brusque, comme sans souffrance, de l'épouse. Mais ces
hiatus sont le fait de la pièce: peut-être Berkoff n'y croit pas
lui-même, comme semble l'indiquer la toute dernière scène. Peut-être
est-ce une pièce qui s'intéresse plus aux méandres de la répétition
qu'au travail de la métamorphose. En tout cas, ces réserves ne sont
certainement pas à mettre sur le compte du jeu ou de la mise en scène.
Celle-ci, astucieuse, inventive, tire un très
bon parti du dispositif de la pièce, sans jamais sombrer dans l'écueil
du sketch ou du boulevard. Pièce féroce, qui manque peut-être
d’une certaine profondeur, Kvtech
rassemble quelques monologues fantomatiques, quelques scènes véritablement
poétiques sont même touchantes.
La mise en scène est soutenue par une excellente
scénographie, des costumes et des décors ingénieux.
Bref tout est réuni pour passer une bonne soirée
et découvrir comment je kvetches, tu kvetches… ils kvetchent !
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Allo Maman Bobo
Comment devenir une mère juive
en dix leçons au
Théâtre d’Edgar
Par Eva Héliard
Le seul problème
de Daniel, c’est de vouloir couper le cordon.
Le seul problème de Daninou, c’est
maman. Que ceux qui n’ont
jamais connu ces problèmes lèvent le doigt... Un soutien de thèse
qui tourne à la catastrophe et se transforme en régression dans le
monde de l’enfance, le portrait d’une famille et surtout d’une mère,
titille avec humour et tendresse nos Œdipe vulnérables.
Rajoutons,
judicieusement, et pour n’omettre aucun paramètre
psycho-socio-politico-hytériques que Daniel et les siens sont les
dignes descendants d’Abraham. Vous obtiendrez les dix tableaux désopilants
d’une enfance parmi tant d’autres et la recette pour transformer
deux après-midi par semaine en séances bihebdomadaires chez son thérapeute.
Le Théâtre d’Edgar
est plein à craquer. On nous annonce même, une demi-heure avant la
représentation, que : « tout le monde ne pourra pas
rentrer ». Décidément, cette pièce porte bonheur. Depuis sa
création en 1983 au théâtre de la Gaité Montparnasse, avec Marthe
Villalonga et André Valardy dans les rôles de la mère et du fils,
l’œuvre unique de Paul Fucks remplit les salles. Son propos
universel touche indifféremment toutes les générations puisque,
fatalement, nous sommes tous les enfants ou les parents de
quelqu’un. Presque vingt ans plus tard, une troupe de comédiens,
anciens élèves du cours Périmony, remet au goût du jour les leçons
de la mère juive, comiques et jubilatoires.
La mère juive est à
elle seule un florilège d’abus en tout genre sur la psyché encore
malléable de ses enfants bien-aimés. C’est l’archétype de la
femme castratrice, un tantinet hystérique, culpabilisante à souhait
et frigide par devoir. Elle est une mère avant tout et séquestre les
siens avec amour. Les tableaux se succèdent sous nos yeux amusés et
Daniel, dans cette arène miniature et attentive, prend le public à témoin
pour illustrer son propos.
La mère juive « ne
supporte pas le vide dans la bouche de ses enfants », hurle,
vocifère, fait du chantage au suicide, ordonne, sanglote et boit du
« martchini » ; en un mot, c’est une plaie.
Un régal ! La
saynète de l’achat de vêtement, qui introduit la canadienne récurante
dans l’enfance de Daniel, est irrésistible. Il lui faut :
« un manteau chaud l’hiver et frais l’été » et la
visite chez la cousine Golda l’hystérique, une Florence Savignat étonnante,
est un morceau d’anthologie.
Petit à petit, des
couleurs aux reflets tragiques viennent teinter notre propos ;
Daniel a une sœur Annette qui entretient des rapports difficiles avec
sa mère juive. Elle frôle l’anorexie et la solitude avant de
s’en sortir in extremis. C’est la rengaine du fils préféré, qui
cristallise les désirs des parents dans un monde «où la véritable
aristocratie est celle du savoir ».
La mise en scène
endiablée s’intègre parfaitement à l’espace, un peu réduit
pour cinq personnages. Les comédiens
s’amusent et c’est communicatif. Ils ont joué la pièce l’année
dernière au Mélo d’Amélie et peaufinent encore leurs personnages ;
un exemple : pour faire durer le plaisir du jeu, Guillaume Bouchède,
narrateur et petit frère de Guy Bedos et Sébastien Castro, Daniel
enfant et petit cousin de Woody Allen, échangent leur rôle un soir
sur deux.
Ludivine de Chastenet
s’est emparée du rôle de la mère juive à bras le corps et avec
une énergie éblouissante l’incarne avec justesse. Bertrand Combes,
en père résigné et mutique, fait preuve d’une présence digne des
grands comédiens français du temps passé.
La pièce est dédiée
à tous ceux qui cherchent, jusqu’au bout, l’assentiment de leur mère.
Dédramatisez, racontez, pardonnez et, comme ce couple du premier rang
qui se poussait du coude en disant à haute voix : « ça
c’est tout à fait toi ! » prenez le parti du rire.

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La
nuit à lenvers
A la Nuit, la Nuit au Théo théâtre
Par Christel Ambroselli
Deuxième volet dune trilogie
sur le thème de la rencontre, « A la nuit la Nuit » présente la preuve de la
lourdeur de léphémère. Écoute, intimité et justesse se donnent rendez-vous
sur scène. Un Homme une femme, de multiples possibilités et pourtant la pesanteur
des mots et lintensité de leur interprétation frisent parfois le pathétique et
lennui.

Dès le levé de rideau le spectateur
plonge dans un décor légèrement kitch dune chambre de prostituée.
Encore fallaitil le deviner !
Pour seuls éléments : un petit lit une
place, un paravent sur lequel pend de la lingerie fine, une table sur laquelle prône un
joli bouquet de fleurs et un porte manteaux. Jusque là, rien ne laissait entrevoir la
situation. Dans cette esthétique de début de siècle, entre Marthe. Énergique, à
moitié nue, elle est sensuelle et sans complexe. Christine Melcer fait partie de
ces comédiennes qui sur scène ont une forte présence et dévoile à force de grand
naturel une réelle personnalité. Elle tient son rôle de façon remarquable. A
coté delle, Benoît, interprété par François Ricordeau semble bien plus
fade.
On comprend très vite quil est
puceau et dune timidité presque ambiguë, on a toutefois du mal a
distinguer le personnage du comédien.

Un dialogue de sourd sinstaure
petit à petit entre les deux protagonistes. Elle lui parle doucement, essaye de le mettre
à laise, cherche à savoir, en bonne professionnelle, quel est son problème, puis
finit par semballer. Il nose pas lui répondre ou dune voix sans timbre.
Réponse qui énerve au plus haut point notre jeune énergique qui semballant de
plus belle, exige à présent quil se détende. La situation qui jusqualors
était plutôt comique devient vite pesante au point même den étouffer les
spectateurs.
Dun spectacle que lon aurait cru léger, ces deux acteurs nous invitent à une
réflexion intérieure avec pour toile de fond la solitude et ce quelle engendre.
Lauteur à sculpté cette pièce de façon à nous faire plonger dans lunivers
désespéré de ces deux personnages finalement aussi perdus lun que
lautre.
La mise en scène longue et lente,
entrecoupée de silences pesants, ne fait que plomber davantage cet ennui intime.
Quand le silence devient roi, on entend juste quelques frôlements de vêtements dans la
salle, ce qui crée forcement un lien tout particulier entre les comédiens et leur
public, comme une intimité presque malsaine.
La qualité de lécoute devient exceptionnelle. Les spectateurs semblent portés ces
bouts dhistoires accrochés les uns aux autres, subjugués. Quelques rires
soutiennent latmosphère mais surtout détendent les comédiens, dont le sourire sur
les lèvres est parfois perceptible.
Inutile de sattendre à
quelques déshabillages que se soient. Il sagit ici dune rencontre,
voire dune conversation ou plutôt de deux monologues entrecoupés, qui pourraient
donner limpression du dialogue.. Lui rêve dêtre marin, elle songe au
bonheur. Étourdie de mélancolie, Marthe nous entraîne dans la fadeur de sa vie surtout
quand elle se met à chanter Amtersdam de Brel.
Dans la petite salle du Théo Théâtre,
les avis semblent partagés. Si certains apprécient, dautres
sennuient
mais tous sont surpris dentrer si simplement dans
lintimité de ce couple singulier

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Vol de nuit
La nuit de
Marina Tsvetaeva, au Théâtre de l’Ile Saint Louis
Par Delphine Bailly
Dans le petit
Théâtre de l’Ile Saint Louis, l’excellent Michael Lonsdale met
en scène un texte de Valeria Moretti. « La nuit de Marina
Tsvetaeva », pièce hommage à l’une des plus grande poétesse
russe du 20eme siècle, est un huit clos sobre et intimiste où se mêle
la solitude de deux âmes traquées.
Mais qui était Marina Ivanovna Tsvetaeva ? Qui
était cette femme épris d’absolu qui préféra la mort aux
humiliations et aux compromissions ? Reconnue par d’illustres
pairs, membres de cette fameuse intelligentsia d’avant-garde russe
des années 20, parmi lesquels Mandelstam, Blok, Akhmatova, puis plus
tard Rilke et Pasternak, mais boudée par les éditeurs et ignorée
par le grand public, Tsvetaeva traîna jusqu'à son suicide en 1941
une vie de souffrances et de tourments.
1920. Nuit de froid et de faim sur Moscou. Dans une
mansarde suintante de misère vit Marina. C’est alors que s’y
introduit un homme au abois. Un voleur dirait on. Mais qu’importe ?
Marina n’est pas femme à s’arrêter à ce genre détail ;
c’est d’un hôte qu’il s’agit avant tout. En toute simplicité
elle lui offre l’hospitalité. Entre ces deux personnages que tout
semble séparer va se créer un échange inversé étrange et
improbable. Elle est vive presque gaie, lui est fermé et taciturne.
Elle s’enivre de paroles, il reste silencieux et semble se réfugié
dans le sommeil. Pourtant, bientôt subjugués par l’énergie désespérée
de cette femme impétueuse, il finit par l’écouter et la regarder
autrement, créant ainsi entre eux une relation particulière et
sensuelle.
En effet, Marina est surprenante. Elle pour qui
« être absent de son présent
est une forme de liberté », reste indifférente à son
propre sort. Et plutôt que de se pencher sur ses malheurs à peine
effleurés, elle préfère se raconter avant, pour ressusciter et préserver
ainsi le passé disparu. Nous plongeons alors avec elle dans ses
souvenirs. Ceux d’une enfance dorée passée entre Moscou et Europe.
Le point de vue bien que toujours intime n’est jamais insignifiant
ou banal. Comme autant de personnages différents (sa mère, son
grand-père, sa fille), Marina met en place des jeux de masques poétique
où elle tient tous les rôles, fusionnant ainsi l'excessif et le
lyrique dans des monologues, des dialogues, des chœurs, et des
diatribes sans concessions où sont fustigés les lâches et les délateurs.
Dans ce huit clos tout en clair obscur où percent
de-ci de-là quelques lumières vacillantes entre feu (bougies, poêle)
et eau (orage, éclairs), la voix vibrante et velouté de Sonia
Petrovna semble habitée par l’exaltation et la fougue de Marina;
Jean-Louis Tribes quand à lui campe avec naturel, cet homme traqué
qui exerce inexorablement sur Marina son attrait viril. Car si une
partie de la pièce met en lumière l’étendue de l’œuvre poétique
à venir de Tsvetaeva, une seconde n’en insiste pas moins sur le
fait que Marina est femme. Une femme de chair et de sang, ayant un goût
violent pour la vie, pour l’amour, sachant désirer et séduire.
La scène qui se déroule à quelque centimètres du
premier rang permet ainsi de jouer sur l’intimité et de mettre le
spectateur en position de totale réceptibilité. Le décor quand à
lui sobre mais présent, indique toute la précarité dans laquelle
(sur)vit Marina et sa fille Alya.
La grande diagonale grise qui limite la mansarde
introduit tout le dynamisme scénique de la ligne brisée et permet de
jouer sur sa surface tronquée. Des mots y sont gravées et des
feuilles de poèmes accrochées. Il en pend d’ailleurs partout, de
différentes tailles sur la scène, créant ainsi un joli effet de
perspective. Et lorsque l’éclairage change, les poèmes de Marina
se parent d’un halo bleuté comme autant d’étoile dans la
mansarde.
Marina Tsvetaeva écrivait
en 1931 en parlant de son œuvre : « dispersées dans les
librairies, assombris par la poussière et par le temps, invisibles,
ignorés, refermés, et invendus, mes poésies seront savourées de même
que les vins les plus rares - quand ils sont vieux. » son
histoire tragique lui donna malheureusement raison. Alors, pour ne pas
perpétrer plus longtemps cette injustice qui la brisa, une seule
direction....
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Un
théâtre différent
Mr Butterfly au Sudden Théâtre
Par David Fauquember
Comme
en écho aux efforts d’ingéniosité de leurs personnages, inventant au
fur et à mesure les artifices de la mise en scène, quatre acteurs, dont
la complicité saute aux yeux, défendent avec conviction et talent un
projet original, authentique et réussi.
C’est la fin de soirée dans ce bar comme les autres.
Hoover Sears est, comme toujours, le dernier client. Avachi sur sa table,
il a les idées noires. Pour la millième fois, il rabâche les mêmes
insupportables peines. Paula est partie, et les quatre enfants handicapés
dont il avait la garde lui ont été retirés par les autorités. Comme
son histoire est belle, le barman, le musicien et la chanteuse décident
de la raconter, sur le champ, au public. Pour jouer les enfants, des
marionnettes rudimentaires feront l’affaire
Le choix du mode de narration n’était pas sans embûches,
puisque l’on assiste tout à la fois à la mise en scène de
l’histoire, et à l’histoire elle-même. Et pourtant, on y croit. Les
marionnettes improvisées prennent vite la stature de personnages à part
entière. De même que la musique, d’ailleurs, jouée sur scène en
direct, et qui crée une atmosphère propice au récit. Les personnages
nous ont prévenus d’entrée : c’est avec les moyens du bord
qu’ils vont tenter de raconter l’histoire. Ils en appellent donc
directement à notre bon vouloir de spectateurs. S’il y a des lacunes
dans la reproduction de la réalité, quelques efforts d’imagination
sauront les combler. La mise en scène de Georges Vérin, audacieuse,
riche et d’une grande intelligence, démonte ainsi les mécanismes
fondamentaux de l’illusion théâtrale pour mieux en tirer partie.
Mais, si le spectateur se prête de bonne grâce au jeu des
apparences, c’est avant tout parce que le texte, adapté d’un roman
d’Howard Butten par Camille Vérin, est fort bien écrit. Très « théâtral »
dans sa structure et la fluidité de ses dialogues, il respecte cependant
à merveille l’univers si particulier au romancier et psychologue américain,
que retrouveront avec bonheur ceux qui ont aimé Quand
j’avais cinq ans je m’ai tué. Le recours aux marionnettes pour
représenter les enfants autistes et handicapés permet de surmonter aisément
les tabous et peurs habituellement associés à un tel sujet. On comprend
bien vite que ce ne sont pas ces enfants qui manquent d’humanité, mais
bien plutôt notre regard sur eux, ainsi que les règles et usages imposés
par la sournoise dictature des bien-pensants. Comme viennent le rappeler
quelques scènes de panique, d’une rare violence, le propos est sérieux,
douloureux même. Dès lors, on pouvait craindre l’apitoiement facile et
la bonne conscience offerte à moindre frais. Mais il n’en est rien, car
le choix d’un mode de narration ludique, l’humour de l’auteur et la
tendresse des personnages font de ce spectacle un plaisant moment de théâtre,
invitant à la réflexion sans jamais donner de leçons
Échappant à tous les écueils des pièces à thème, Mr
Butterfly est l’histoire singulière d’un homme un peu perdu, qui
a « philosophiquement renoncé au métier de clown ». Sa
rencontre avec ces quatre enfants, différents des autres, va peu à peu
lui réapprendre le besoin de l’autre. Ses interlocuteurs de
l’institution médicale se cachent tous derrière la rassurante
certitude de leur jargon et de leurs méthodes. Hoover, lui, est sans
cesse dépassé par les événements, justement parce qu’il reste à
l’écoute, sans chercher à trier l’utile du superflu, l’acceptable
de l’interdit. Il n’a pas absolument raison, il a ses torts aussi.
Mais quelle joie de le voir essayer, devant nous, de faire quelque chose.
Essayer, voilà le maître-mot
d’un théâtre qui ose emprunter des chemins différents. D’abord,
parce qu’à une époque où le théâtre se veut européen plus qu’il
ne l’est, cette pièce est le fruit d’une coproduction
franco-britannique. La pièce est présentée ici en deux versions. Le rôle
principal est ainsi joué en alternance par deux des acteurs de la troupe,
l’un anglais et l’autre français, qui intervertissent leurs rôles.
Quant aux deux autres acteurs (Pat Uttley et Justin McCarron), ils interprètent
leurs personnages dans les deux langues. D’une version à l’autre, il
y a plus qu’une simple différence de langue, car chaque acteur a apporté
ici sa propre expérience et, sans doute, un peu de sa culture théâtrale.
En français, Roland Peyron, excellent, crée un Hoover tendre et
maladroit, quelque part entre Benigni et Pierre Richard, fragile et désabusé,
mais toujours prêt à s’enthousiasmer. En anglais, David Stevens (le
barman de la version française) a opté pour un jeu tout en retenue
(anglo-saxonne ?), et livre un Hoover plus anguleux, toujours en
tension, agressif quelquefois lorsqu’il est incompris.
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Du soleil et des
nanards
Remixamor,
au théâtre de la Cité Internationale
Par Cyril
Carret
Un
rideau s’ouvre ici et se ferme là, laissant apparaître
un homme ou une
femme, un quidam ou un groupe.
Le travail sur l’identité est imprimé
dans l’espace par six
portes qui mènent à un même
parterre, sur
lequel s’inscrivent conjointement et
alternativement l’altérité et
l’identité.
Sur le prétexte de la collectivité d’un camp de
vacances
aux relents de Méditerranée, Remixamor exalte l’individu.
Dans
le décor balnéaire d’un atrium de cité touristique,
est soulevé le
paradoxe de l’unicité de l’être dans la masse.
Point de décor plus
incongru que celui de la réjouissance de
masse pour affirmer
l’individualité. Huit danseurs aux allures
de péquins de grandes
vacances font peu à peu exploser les
conventions inhérentes au voyage
organisé et à la danse.
Huit danseurs, huit tableaux, huit perspectives
pour un même
spectacle. Mark Tompkins fait la nique à l’Académie et
à
son dictionnaire qui définit la danse comme le «mouvement
du corps
qui se fait en cadence, à pas mesurés, et
ordinairement au son des
instruments ou de la voix».
Remixamor contrarie, dans la démesure, l’éthique
d’un art
souvent conçu afin de « réjouir la compagnie » comme le
précisait
Furetière au XVIIe siècle.
Ici, les interprètes ne sont pas subordonnés à l’économie
générale de la pièce, mais la constituent et l’infléchissent.
Leur anatomie bouleverse la traditionnelle représentation en
corps de
ballet. Grands, petits musclés, ronds et décharnés, ils impriment le
mouvement d’une gestuelle consubstantielle à leur physionomie.
Dans
l’atrium, les silhouettes s’affrontent en combats
singuliers
s’inspirant de la pyrrhique des
Grecs, dont la danse reproduisait à l’envi le conflit, communément exécuté
les armes à la main.
Mais dans cette altérité belliqueuse, simulacre de
combats
d’adolescents qui découvrent leur corps, point, sans crier
gare, une sensualité inaboutie qui se libère dans une pudeur honteuse entre caresse inachevée et nudité voilée.
Lorsque le corps s’exhibe,
il interdit l’érotisme de sa violence,
dessinant des lignes qu’Egon
Schiele eut aimé reproduire.
S’enchaînent
les tableaux où chacun peut à loisir
revendiquer un moi propre, jusque
dans les danses de groupe qui sont réglées dans une structuration
globale des moyens et ne subordonnent jamais l’individu à son jeu. De
la sorte,
on opposait naguère la danse
basse à la danse par haut.
La première était définie par de belles attitudes qui imposaient aux
pieds de ne pas quitter la terre et a trouvé son
accomplissement ultime
dans le menuet.
La seconde, également nommée baladinage, était
composée
de pirouettes et de sauts à l’exemple de la
gavotte.
On pourrait
aujourd’hui reporter cette opposition à la focalisation
qui préside à
la composition des ballets.
D’aucuns soumettent le corps et les
attitudes à une
économie générale prédéfinie, tendant vers une présentation
esthétisante du concept.
D’autres se structurent autour du corps, de la
perception
du danseur pour aboutir à une interprétation de
l’individuel.
Ce jeu déroutant de focalisation semble plus que jamais
d’actualité dans la pièce qui nous est présentée.
Le travail de
Tompkins sur l’improvisation et la composition
instantanée y transparaît
à chaque instant.
Chaque potentiel est exploité de façon cohérente et
participe
de la réalisation d’une œuvre homogène où le hasard
semble
avoir été accepté et maîtrisé : difficile alliance de
l’incongru et de la convention, Tompkins nous balade dans un monde qui
est le sien conjuguant drame, humour et
dérision car comme il le chante si bien lui-même, il semble
avoir compris qu’avec le temps, va, tout
s’en va.
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L’Amour
au temps du Tiers Etat
A Tale of Two Cities,
au Théâtre de Ménilmontant
Par David Fauquember
Adaptation bilingue du
roman de Charles Dickens, servie par une petite troupe de jeunes comédiens
prometteurs, une mise en scène allant à l’essentiel, A Tale of Two
Cities est une production qui gagne en lisibilité ce qu’elle perd en
profondeur.
Traitant de la genèse
d’une amitié entre deux hommes, Darnay le français et Carton
l’anglais, de leur amour pour la même femme, Lucie Manette (lumineuse
Elisabeth Ingham), le tout sur fond de chute des privilèges féodaux et
d’agitation révolutionnaire. L’intrigue aurait sans aucun doute gagné
à être resserrée.
Le metteur en scène,
Andrew Wilson, qui a adapté le texte, a pris le parti de respecter la
construction du livre, les chapitres devenant ici autant de tableaux éclatés.
Évidemment, au bout du
compte, les bribes d’histoire finissent par se compléter, pour n’en
former plus qu’une.
Le programme comporte un
synopsis complet de la pièce, qu’il est conseillé de lire si l’on
n’a pas une totale confiance en son anglais. Cela suffirait au bonheur
du spectateur s’il ne s’agissait au théâtre que de comprendre
l’intrigue. Mais l’éparpillement du texte en courts moments
successifs, laisse peu d’espace au développement des personnages et
la profondeur des sentiments, semble rester superficielle.
Ainsi, le personnage de
Sydney Carton (excellent Craig S. Cremin, sobre et mystérieux) mène,
nous dit-on, une vie dissolue, et c’est pourquoi la seule manière pour
lui de prouver son amour pour Lucie Manette sera de se sacrifier pour
sauver Darnay, le mari de celle-ci. De plus, ce même Darnay est présenté
comme le double de Carton, ou plutôt comme l’image de ce que ce dernier
aurait pu être, s’il n’avait sombré dans la déchéance. Tout cela
est écrit dans le programme, affirmé au détour des répliques, mais
jamais tout à fait convainquant, puisque le texte, comme sa mise en scène,
ne travaillent pas suffisamment ces thèmes. De même, la fièvre révolutionnaire,
ses contradictions et la soif de vengeance de ses artisans nous sont suggérés,
mais de manière si succinte qu’on ne sort qu’à grand peine des lieux
communs faciles.
Deux raisons évidentes
sont à l’origine de ces quelques réserves. La première tient au choix
même d’adapter un roman d’une grande richesse sociale et historique,
dont l’intrigue s’étend sur plus de vingt-cinq ans, dans deux pays,
au moment où la Révolution bouleverse la France. Construire une pièce
courte, sans rien perdre de la diversité thématique du récit, en ne
disposant que d’une troupe de six acteurs, amenés par conséquent à
jongler avec différents rôles et langues (les scènes parisiennes sont
jouées en français), relevait de la gageure. Malgré un dispositif scénique
parfaitement conçu, permettant de passer d’une scène à l’autre sans
casser le rythme, cet ambitieux pari n’est à l’arrivée qu’en
partie réussi. Seules sont conservées les grandes lignes de
l’intrigue, comme un conte dont la signification générale serait plus
importante que le détail.
L’autre raison de ces
partis pris d’écriture et de mise en scène est plus positive. En
effet, le but premier de la Compagnie ACT est, sans négliger la qualité
artistique des productions, de rendre accessible à un public jeune et
varié, pas toujours familier de l’expression théâtrale, un répertoire
anglophone. Accessible, A Tale of Two Cities l’est à la perfection, grâce
à la clarté du jeu des acteurs en anglais et de la mise en scène, rythmée
et dépourvue de vains effets. L’ensemble de la troupe, composée de
jeunes comédiens britanniques et français, se distingue par un jeu animé
et plaisant. Dans les trop rares moments de tension dramatique, comme les
retrouvailles de Lucie avec son père qu’elle croyait mort, ou l’aveu
par Carton de son amour pour Lucie, on se rend compte avec bonheur que
l’expression des sentiments se joue des barrières linguistiques, dès
lors que le talent est au rendez-vous. On se prend alors à regretter une
nouvelle fois que le metteur en scène n’ait pas davantage privilégié
cet aspect-là des choses. Mais peut-être est-ce prêter à cette
production des ambitions étrangères à celles-là mêmes qu’elle
affiche.
Bien plus, c’est
justement parce que ce spectacle remplit parfaitement son contrat de départ
que l’on ne peut s’empêcher d’en exiger davantage.

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Une
provocation de théâtre
Les Paravents au Théâtre des Amandiers de Nanterre
Par Marie Fine
Bernard Bloch met en scène une pièce
complexe et difficile de Genet sur la période trouble des années cinquante en Algérie.
Cette pièce ne provoque plus le scandale, comme lors de sa création en 1966, mais
continue de déranger. Le chaos du texte force le spectateur à un perpétuel travail de
réajustement et d'élucidation.
Dès les premiers instants, le ton est
donné. Cela pourrait être une histoire simple : celle d'une famille bancale composée
d'une mère véhémente, de son gueux de fils et de sa bru, la femme la plus laide du
monde, la seule qu'il leur était possible d'acheter. Mais Genet multiplie les rencontres
et abandonne la petite histoire au profit de la fresque. Celle d'une époque difficile :
nous sommes au début des années cinquante en Algérie, lorsque les tensions entre colons
et algériens rendent la vie communautaire électrique. Une succession de tableaux,
habilement enchaînés grâce à la scénographie inventive de Jean Bauer, présente les
différentes figures de cet univers : les putains, femmes absolues, sublimées par la
conscience de leur art, les légionnaires, petits soldats de plomb fascinés par la
splendeur de l'uniforme, ou les mères algériennes, soufflant le vent de la révolte.
Tout se succède ici dans un rythme
spasmodique et carnavalesque : les sénateurs-clowns, les hommes-cochons et les putains
sanctifiées forment ce Grand-guignol qui détruit tout sur son passage. Le spectateur,
perdu, ne retrouve le fil de l'histoire, que dans le rassemblement final des morts.
Apaisés, délavés au sens propre, les personnages semblent enfin accéder à la
liberté, à la conscience. Comme ils le disent chacun en arrivant dans le domaine des
morts : "C'était donc ça ?"
La pièce aurait pu s'appeler "les
Mères", "Saïd" ou "ça boue encore". Genet a choisi, contre
toute logique, "les Paravents". Faut-il chercher une justification à cela ? Ou
accepter que le sens soit toujours en fuite, privé de repères définitifs? Ce qui est
certain, c'est que l'institution sort blessée de cette représentation : la scène du
sergent héroïque, mort à la guerre alors qu'il chiait, en est un des exemples les plus
marquants. La pièce dérange, provoque. Pour soutenir ce type de représentation, Genet
exigeait des acteurs qu'ils n'aient : "aucune attitude, aucun geste de tout repos.
Aucun naturel feint." Au centre de la distribution, l'énergie puissante de Christine
Fersen confirme cette volonté. Aucun repos, aucune modération de la véhémence...
C est une actrice qui brûle, seule parfois, mais sans interruption. Cette part
d'outrance dans le jeu devait amener, selon Genet, le spectateur au bord de
l'émerveillement.
On est plutôt surpris, décontenancé devant
un objet si étrange, si étranger, qu'il ne ressemble à rien de connu. Genet parlait
lui-même de sa pièce en ces termes :"Si j'avais pensé que la pièce puisse être
jouée, je l'aurais faite plus belle, ou ratée complètement."
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Ce
n'est pas à un vieux singe… ou la maîtrise de la sincérité
La
Comédie du paradoxe au Vingtième Théâtre
Par Béatrice Trotignon
Le décor est réduit
au minimum : une table, un tableau… un conférencier, raide à
souhait, avec ses lunettes, sa mallette et ses mots à rallonges phénoménologiques.
On ne se croirait pas au théâtre, même si le sieur Denis se propose
de discourir sur Alceste.

Et comment ! Tel un diable perruqué et costumé, tout droit
sorti de la Comédie-Française, Alceste en personne surgit… du fond
de la salle. On n'en est pas à un paradoxe près : celui qui se
proclame ÊTRE le personnage, "the real thing" dirait Henry
James, tient un sac en plastique anachronique à la main. C'est que
Alceste… est aussi Albert Renard, comédien de son état, proclamant
qu'une belle sensibilité naturelle vaut mieux que toute le sang-froid
de la technique. Ah, mais ! Oui… mais.
On l'aura compris. Il s'agit ici d'une adaptation de
Jean-Marc Chotteau du célèbre texte du Paradoxe
sur le comédien de Denis Diderot, transposé à notre époque et
mis en scène par Jean-Paul Tribout.
Ainsi, tous les
exemples de Diderot aux acteurs de son temps (la Clairon, Garrick…)
disparaissent au profit de noms plus proches de nous : Deneuve, Jouvet,
Vilar… Est-ce à dire que le débat opposant les acteurs
"sensibles" qui sont le personnage à ceux
qui, la tête froide, le joue, est toujours d'actualité
? C'est bien évidemment une réflexion que tout praticien de l'art
dramatique, qu'il soit acteur, auteur… ou spectateur, mérite
d'engager, quelle que soit son époque.

Le débat frôle parfois l'enlisement et la répétition, mais cet écueil est néanmoins surmonté par la pièce.
Là où le Paradoxe
n'oppose, au grand Diderot, qu'un interlocuteur bien pâle et peu
prolixe, la Comédie
fait s'affronter deux personnages, qui vont tout à la fois Être
et Jouer.
Tout d'abord un merveilleux Alceste-Albert Renard (Bernard
Valdeneige), personnage cabotin en diable, malicieux et colérique. Il
ouvre une série de mises en abyme qui valent mieux que de longs
discours. Bernard Valdeneige joue avec maîtrise ce qu'Albert
Renard n'est que médiocrement. Quant à M. Denis, certes
diminué du génie d'un nom propre, s'il maîtrise la rhétorique
propre à son art, il joue lui aussi un rôle qu’il tient
d’ailleurs remarquablement. S'il a longtemps hésité entre la
Sorbone et la Comédie, il se révèle bien sensible et bien
misanthrope, au détour des quelques diatribes moralisatrices sur le
peu de "vertu" des comédiens dans le monde
et reste toutefois bien grimaçant quand il s'agit de mettre en
pratique sa théorie cérébrale.
Un singe? Que dis-je, deux ! Et gais avec ça.

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Michèle, à corps et à chant...
Michèle Atlani en concert au théâtre des déchargeurs
Par Hannah Zerbib
Michèle Atlani
chante, et avec quelle énergie : chansons damour, populaires, influences
orientales, rythmes africains
Cest métissé, plein dhumour,
damour, de poésie et de surprise. Un spectacle iconoclaste et généreux.

Pieds nus dans sa
robe longue, Michèle Atlani déboule sur la scène. Cest parti !
Elle paraît si
fragile. La scène est intimiste. Pour décor : elle et ses quatre musiciens. Mais
elle ne nous laisse pas le temps de nous y tromper : au rythme entraînant des
percussions Michèle Atlani se déhanche, tape du pied, secoue la tête en une envolée de
cheveux auburn. « Tu nes plus invité ! » chante-t-elle. Sa voix a
du caractère et elle, une énergie déroutante. Elle joue autant quelle chante et
tout son corps y participe.
Michèle Atlani est
touchante et sincère. Elle est toute à son public. Elle fait la comédie, chante, danse,
court, nous parle, cri, se jette sur le sol et y reste pour y chanter une chanson
triste
Mais on ne reste pas triste longtemps. Cest déjà reparti, elle
rebondit, et nous aussi, sur un nouveau titre, un nouveau rythme qui nous met le sourire
aux lèvres
Les paroles de ses chansons sont souvent drôles, parfois piquantes,
toujours intelligentes.
Michèle Atlani
nous surprend, elle change de registre et nous fait voyager, du rire aux larmes et
dun continent à lautre. Là on reconnaît un rythme reggae, ici ce sont les
tam-tam de lAfrique. Rémy Chatton troque sa contrebasse pour un violon, la voix de
Michèle prend de nouvelles inflexions, plus veloutées, les syllabes
sétirent et nous sommes maintenant dans la chaleur de lorient. Elle
chante le Marseille de son enfance et la nostalgie du
Maroc.
Et puis, il y a les
chansons damour, évidemment !
Est-il besoin de dire quelles finissent mal ? Michèle Atlani prévient
malicieusement son public : attention, à ce moment du spectacle, cest la
chanson damour ! Seulement, de lamour, il ny en a pas toujours dans
les chansons de Michèle. Plutôt une histoire de rendez-vous manqué
Organique est le titre de son
album. Relatif à la vie, précise une parenthèse mais faut-il le préciser ? De
la vie, il y en a, tant Michèle Atlani se donne, corps et âme, à son spectacle.
« Bis ! » réclame le public. On assiste alors à une chanson-farce en
play-back, chorégraphiée à la sauce
commerciale
Michèle samuse, nous
nous régalons avec elle.

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Danse avec les fous
Lucky-Mat au Théâtre de la Cité Internationale
Par Cyril Carret
Un spectacle en deux volets de
Catalans fous daimer, de vivre, de souffrir et ivres de le danser. Une plongée sans
masque ni oxygène dans un univers qui nest autre que celui de nos vies triviales et
chahutées. Décors-poubelles, injures, arythmie, ton narquois laissent pantois qui
regarde et sait voir. Ici la nudité du danseur na rien dobscène car
sil se dévêt, cest pourtant nos émotions quil met à nu.
Une scène toute en longueur se dérobe
à lobscurité et offre à nos yeux limage bien rebattue dun joueur
déchec affrontant sa propre ubiquité en un drôle de combat. Des bruits deau
font peser sur lespace une atmosphère de retraite et annonce un retour sur soi
comme une plongée utérine. Le danseur ne danse pas encore, il joue. Il jouera avec ses
souvenirs, ses chagrins et son corps, comme il jouera avec son camarade et avec nous
pendant toute la durée du spectacle. Mat se
présente comme un gigantesque combat déchec de taille humaine durant lequel Jordi
Cortés Molina et Artur Villalba (les co-auteurs et interprètes de la pièce) vont
saffronter. De portés en jetés, leurs corps expriment à loisir ce quest
léquilibre. Une bousculade en déclenche une autre : comme aux échecs, chaque
déplacement entraîne la réaction de ladversaire, le mettant en péril ou lui
assurant une avance. On se gifle, on sinsulte, on se caresse, dans le désordre et
sur le ton de la raillerie. Le corps assujetti de lautre est prétexte à de
nouvelles évolutions qui aboutissent sur lamour ou la révolte ; la
sensualité cède la place à la provocation. On se cajole, se heurte, se sent tantôt le
sexe, tantôt lanus, mais tout ça est-il vraiment un jeu ? « Jai
dit mon nom. Jai dit moi. Jai joué. Jai triché. Jai joué avec
le feu. Jai joué avec des allumettes(
) Jai joué avec les vies des
hommes. Jai joué avec la vie. Jai joué avec les sentiments des gens.
Jai joué avec moi-même. Je nai pas joué quand cétait le bon moment.
Jai joué avec les pensées. Je me suis amusé avec lidée du suicide.
Jai joué avec mon désespoir. Jai joué avec mes organes génitaux. Jai
joué avec les mots. Jai joué avec mes doigts », nous raconte la voix
magique de Mercè Lleixà, tandis que les enceintes diffusent de remarquables musiques de
Paolo Conte, Riuichy Sakamoto ou Zbigniew Preisner, et alors que nos compères se
malmènent et sinsultent sur le mode du pas de deux trash. Mais après tout, comme le dit Jordi,
« un fil da puta, fils de pute en catalan, cest un ami ».
Puis Mat cède le
pas à Lucky, plus intimiste, plus noir aussi. Il y est question du père. Du père et du
fils qui danse et qui nen finit pas de brûler démotion. Le couple de
danseurs sest dissout tandis que sur le noir de cette scène béante demeure la
silhouette de Jordi, monstre de danseur et danseur monstrueux, dont le visage
simprime et lacère lesprit comme un couteau la chair. Il nous lit une lettre
et là personne ne peut savoir sil joue vraiment encore. Cest une lettre
dun père à son enfant, celle que tout le monde a reçu ou a craint de recevoir.
Une lettre de sang filial, tracée de ces mots simples qui bouleversent. « Mon cher
fils, jai décidé de traverser les frontières et de venir avec ta mère, ta
sur, ton frère, te voir danser dans ton nouveau pays. Nous serons enfin réunis de
nouveau. Ce sera mon dernier cadeau danniversaire. Affectueusement. Ton
père. »
Nous voilà parti
pour un périple au pays de laffect, pour un voyage dans le souvenir, apposant des
morceaux de vie comme elle vient, comme elle vient toujours : en désordre et dans le
vacarme. Bousculés par le courant de la fortune, on y perd plumes et contrôle, pour se
retrouver plus exposés encore que le corps dépouillé du danseur, suspendu entre deux
chaises
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La femme
de papier
Lettre dune inconnue au Sudden Théâtre
Par Eva Héliar
Une nouvelle de Zweig, cest
une immersion au royaume des ombres, dans le monde dhier et une certaine idée de la
vieille Europe.
Une nouvelle pour Zweig,
cest « une distance de prédilection en rapport avec sa nature profonde ;
cest une question de rythme essentiel. »
La « lettre dune inconnue »,
ressuscitée par Luc Martin Meyer sur la scène du Sudden Théâtre est un voyage
crépusculaire intense. Cette déclaration damour posthume est le format parfait où
se subliment lart du conteur et le jeu de lacteur.
Une lettre est un moment dintimité entre deux
êtres, rare et privilégié. Cest une saveur particulière dans une relation, une
confidence à une voix où chaque mot est choisi avec soin. Depuis son adolescence,
Zweig est fasciné par les lettres et collectionne les manuscrits originaux. Sa
« lettre dune inconnue » est donc un exercice jubilatoire, une symphonie de
mots rythmée de leitmotiv doux et amers « Mon bien aimé, mon enfant est mort
hier. » agissant en véritable ponctuation musicale.
Cela na pas échappé à ladaptateur et
au metteur en scène Luc Martin Meyer, ni à sa comédienne Ethel Houbier.
Ils se partagent cette lettre avec gourmandise et intelligence sur toute la gamme du
sentiment. Son entrée à lui est dans la lumière.
Cest un fringant quadragénaire qui rentre de voyage et trouve au courrier la lettre
dune femme. Il se cale confortablement dans son fauteuil et commence sa lecture
nonchalante : « Mon enfant est mort hier. » Doucement, une main apparaît, blanche et juvénile. Cest son entrée à
elle, gracile fantôme porté par le souffle de lamour. Elle lécoute, il la
lit. Elle connaît par cur le contenu de la lettre, cest sa lettre. Cest
le témoignage de son amour fou et fatal pour cet homme qui ne la reconnaît jamais. Elle
entonne quelques passages avec lui puis reprend possession de ses mots presque malgré
elle.
Ethel Houbier occupe le plateau avec grâce. La
comédienne est tout de suite très présente et sa diction particulière et chantante
nous envoûte sur le champs (en 1998, elle a obtenu le prix Racine au sein du concours de
tragédie Sylvia Monfort).Lair de rien, servie par la mise en scène, elle glisse
sur les planches. Sans quitter la scène un instant, en jouant avec sa voix, avec le
mouvement et les poses, elle raconte la vie dune femme. Elle hume cet homme qui ne
la voit pas, ne la jamais vue et ne la verra jamais. Elle lui susurre des mots à
loreille ; elle est adoration mais elle est invisible. Cest un bien
étrange ballet qui se joue sur scène, celui de lamour non partagé.
Luc Martin Meyer a fait une
adaptation très juste et très dense de la nouvelle de Zweig. Il raconte et met en scène
son inconnue avec amour. Elle saisit dans la mort la dernière chance de se faire
reconnaître et grâce à cette lettre, il ne loubliera jamais. On voudrait
quil la voie, on sent quil est à deux doigts de sentir sa présence.
Quelle serait belle
létreinte surnaturelle dune ombre et dun vivant
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Mobile du crime
Le crime du XXIème siècle au Théâtre de la Colline
Par Lionel Spycher
Parce
quEdward Bond est un des plus grands auteurs de la fin du vingtième siècle,
lAnglais est peut-être plus crédible quun autre quand il nous questionne sur
ce que sera le crime du siècle dans lequel lHumanité vient de rentrer.

Cette
énième association Bond/Françon nest pas sans en rappeler dautre. Il y a
lambiance des Pièces de guerre" sauf quici les nombreux
personnages ne sont plus que quatre et que la grammaire sest perdue en chemin. La
langue est toujours aussi puissante, elle a maigri, cest tout ; et souvent un
mot fait une phrase.
Au XXIème
siècle il ny a pas que la langue qui ait maigri, la sensibilité de lHomme a
aussi perdu beaucoup de poids, par contre lhorreur se porte bien. Pour cela Bond
reste fidèle à ses visions pessimistes et Alain Françon est toujours aussi
à laise dans le glacial.
En 2077, leau est rare ou sale.
Dans le désert dans lequel elle sest exilée Hoxton (Anne Alvaro) possède
un robinet doù leau coule à flot. Deux hommes vont se succéder dans son lit
alors quils venaient sabreuver. Grig (Carlo Brandt) a lâge de la
femme et si nous étions encore au XIXème siècle ils auraient pu vivre heureux.
Sweden (Eric Caravaca) est plus
jeune, il a fuit les cités, la prison et larmée qui le
recherchait. Une jeune fille (Cécile Garcia Fogel) qui se dit la fille
dHoxton arrivera dans le refuge plus tard.
La logique
immédiate dans les relations de ces quatre personnages est très difficile
à exprimer.
Non pas quelle nexiste pas, car chez Bond elle est toujours imparable, mais
elle nous semble ici étrangère, pour nous qui ne sommes quà laube du
nouveau siècle. Tout semble aller plus vite et sans explication surtout. On partage plus
vite un lit, on tue plus vite aussi, comme si lon hésitait moins.

Les explications sont rares et le
mystère reste immense dans la pièce. Ainsi, même si larmée est partout, il est
impossible de savoir pour quelle idéologie elle torture, on peut même se demander si les
personnages eux-mêmes sen souviennent. Il faut dire que leurs souvenirs sont assez
flous et que leur passé ne nous est donné que par bribes.
Pourtant,
comme dans toute grande uvre de science fiction lhistoire de ces humains
ressemble beaucoup à celle que pourraient vivre des congénères daujourdhui
et tout cela est loin dêtre irréel. Les destins sont tragiques et cela ressemble
beaucoup à la réalité daujourdhui comme dhier. Il nest
dailleurs dit que tout cela se passe en 2077 que dans le programme.
Les acteurs
sont bons, le décor de Gabel fonctionne parfaitement. La logique de lombre
unique en contre-jour systématique dans la lumière de Joël Hourbeigt est
excessivement respecté et belle en soit. Malheureusement, les expressions de visage
des comédiens manquent un peu pour le plaisir des humains installés dans les
fauteuils les plus éloignés du plateau. Mais après tout le plaisir figurait-il au
programme ?
Pour ceux qui
pensent que le théâtre doit poser des questions, ce crime est à voir.
Pour ceux qui espèrent des réponses, il ne faut pas venir les chercher à la Colline car
au XXIème siècle, selon Bond, il ne semble plus y avoir aucune explication surtout
quand il sagit de justifier des actes aussi simple que le sexe, la mutilation ou le
meurtre.
Un peu comme
si le vrai crime cétait labsence de mobile. Non, peut-être pas. Rien
nest certain mais tous cela fait réfléchir et ce nest pas simple. Au
lendemain de la représentation, on se surprend encore à se questionner froidement sur ce
que nous sommes, nous, les êtres du XXIème siècle.

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Bondages
Le crime du
XXIème siècle au Théâtre de la Colline
Par Serge
Latapy (critique)
En 2077, la fin de partie de quatre ersatz
d'homo sapiens dans un monde concentrationnaire : la dernière
adaptation d'Edward Bond, mise en scène par Alain Françon, livre une
fable particulièrement sombre sur la condition humaine. Mais aussi
une manière d'écrire et de représenter le théâtre, froide et
pesante, qui laisse perplexe.
Il y eut Pièces
de Guerres et Café, où Edward Bond évoquait le bilan
d'une humanité guerrière et génocidaire. Dans cette entreprise
qu'il qualifie de "journalisme d'anticipation", le
dramaturge anglais se fait plus sombrement visionnaire. La chronique
de ce crime annoncé se porte donc en 2077, dans un no man's land
perdu à l'intérieur d'un univers concentrationnaire. Ce lieu cerné
par d'anonymes bourreaux est l'ultime refuge de quatre ersatz d'homo
sapiens, livrés à leurs craintes, leur langage et pulsions élémentaires,
à ce qu'il leur reste de souvenirs. Trahisons, mutilations, meurtres
et aliénation définitive illustreront cet étrange propos, formulé
par l'auteur : seul le crime nous rend humain. Aux deux pôles de la
parabole, Sweden, le meurtrier, et Crigg, le traître, incarnent les
ultimes postures de cette humanité poussée dans ses derniers
retranchements.
Pouvoir
militarisé et fascisant, société ghettoïsée, déshumanisation…
même si Bond pousse loin dans l'horrible on est ici, il faut bien le
dire, en terrain connu, largement exploité par nombre de romans
futuristes. Reste bien sûr l'étrange poésie qui émane des mots,
des phrases lapidaires : des pierres, justement, de lourds morceaux
arrachés au langage et lancés abruptement par les personnages. Et
puis cette autre chose qui, paradoxalement, joue en faveur de l'auteur
: Bond semble ignorer le doute, en même temps que l'humour. De son
propre aveu, il méprise aussi l'ironie et la Fin de partie de
cet anti-Beckett s'en ressent.
Est-ce
aussi pour se débarrasser du doute ? En tout cas, la mise en scène
d'Alain Françon a choisi de coller au plus près à l'esprit et la
lettre de Bond. Un peu comme si la mécanique mise en oeuvre dans ses
dernières adaptations était poussée ici à ces dernières limites :
rythme inexorablement lent, ambiance froidement oppressante, respect
quasi-religieux des didascalies, pas d'interprétation ni surtout de
psychologie et silence dans les rangs. Si on veut représenter l'inéluctable,
c'est assez réussi. Mais, puisqu'il s'agit de théâtre, c'est une
autre affaire : le spectacle vivant à parfois du mal à digérer les
montages conceptuels.
On s'en
persuade en voyant les acteurs, qui se débattent dans cette camisole
- ce bondage - dramatique. Certains s'y coulent assez bien, à l'image
de Carlo Brandt, irréprochablement inexpressif. D'autres ont plus de
mal, et finalement on ne s'en plaint pas : comme si les seuls moments
de vie étaient ceux qu'ils arrivaient à arracher à cette gangue,
comme s'ils se gagnaient contre le texte et la mise en scène. A ce
jeu, Eric Caravaca s'en tire le mieux. Dès le début, sa gouaille
donne un peu de relief à son personnage de titi post-apocalyptique.
Il se libère encore plus à la fin, lorsqu'il se change en assassin
aveugle, en Lear (ou en Oedipe) mutilé, acharné à refouler le
souvenir de sa condition d'homme. Mais cela ne suffira pas à tirer
l'ensemble de la nasse.
Curieux
postulat, partagé par cet auteur et ce metteur en scène qui
ambitionnent de faire toucher au plus près l'humain en optant pour un
texte et un jeu désincarné. Curieux pari, surtout quand ce drame
glacé se fond dans une esthétique minérale, se double d'une lumière
et d'un décor encore trop léchés, jusqu'au maniérisme.
Le tout
est sans doute efficace, notamment pour percer certains blindages (de
fait, plusieurs spectateurs préféreront partir avant la fin). Mais
aussi froid et pesant qu'un obus d'uranium appauvri. Et avec ce genre
d'arme, c'est bien connu, il n'y a pas de fusion possible.

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Le personnage non réalisé
Le Silence de Molière à lAtalante
Par Eva Héliard
Une femme blessée se raconte sans
fard. Un rendez-vous raté avec le père gâche les plus belles années dune
existence.
Importe-t-il vraiment de savoir que ce père sappelait Molière quand la vie se
confond avec le théâtre ?

Tout est calme.
Tout est bleu.
Le tapis dabord : immense et épais comme pour mieux étouffer les pleurs et les
rires, toutes ces manifestations bruyantes du désordre de la vie. Turquoise, la chaise
sur laquelle Esprit-madeleine va sasseoir pour commencer sa confession. Bleu chiné,
lécharpe qui dissimule sa gorge laiteuse et bleu acier, ses yeux de vieille petite
fille, survivant en apnée dans une maison de poupée.
Tout est silence chez cette femme lucide
qui mène une vie de religieuse sans lêtre.
Lirruption dans cette pièce
dun jeune auteur dramatique, fou de Molière, lui offre enfin une chance
dexpirer son secret.
Tante Madeleine, Louis, Mademoiselle
Hervé, Armande et les autres, cest la communauté de comédiens dans laquelle
Esprit-madeleine est élevée, au milieu des cris et des larmes, feints et réels. Le
personnage central de cette famille dopérette, le gourou et le père nest
autre que Molière. Un quadragénaire inspiré qui écrit, joue et donne compulsivement
des uvres géniales telles « les femmes savantes », « le Misanthrope »,
« le Médecin malgré lui »
. Un Molière affecté par les deuils (son
fils aîné, Madeleine Béjart) qui sépuise cinq années durant pour imposer son
Tartuffe, et sexpose lui et les siens aux diatribes des courtisans.
« Les enfants noublient
pas » nous confie sa fille. Esprit-madeleine, spectatrice de la vie de son père
assiste à ses dernières années. Elle le voit, impitoyable, ridiculiser ou magnifier les
personnages de son propre entourage. Sa vie se confond avec le théâtre ; sa
mère tantôt Madame Jourdain, tantôt Philaminthe, divertit « la race ignoble des
spectateurs de Comédie ». Ces personnages de famille en débâcle provoque
lignominie du rire et la petite a le sentiment quon lui vole son
enfance.
Doucement, Chantal Mutel,
magnifique comédienne tout en économie, range ses gestes étriqués et ses regards
peureux. Elle sort de sa boîte et reprend vie sous nos yeux. Dans la salle, les
spectateurs accompagnent silencieusement et sincèrement les douleurs que provoque cette
confession publique.
Le point dorgue de ce rendez-vous manqué entre père et fille est «
lépisode
du Malade imaginaire ».
Molière, qui se sait très malade,
écrit le rôle de Louison pour Esprit-madeleine. Elle a huit ans. Veut-il lui transmettre
le goût de la scène ou partager un de ces derniers moments de bonheur avec
elle ?
Elle ne le saura jamais. Elle refuse de jouer, mutique. Elle ne veut pas être une
héroïne de Comédie et refuse de participer au simulacre de sa vie que singe si
cruellement le Théâtre de son père. Cest un échec du père et de lhomme de
Théâtre ; incompréhension ultime dont elle ne se remettra jamais. Il meurt en
scène
à la quatrième représentation de la pièce.
Lexposition des gens célèbres et
de leur famille au jugement public est aussi terrible au XVIIème siècle
quaujourdhui. Cest la douleur, le rejet de la maison «
qui nest
pas un refuge », les lettres diffamatoires sur lorigine et les murs de
sa mère, la fuite au couvent
. Le personnage non réalisé narrive pas à
vivre sa vie. Elle pense quen se sacrifiant, elle brisera la malédiction de la
famille.
Les interrogations
dEsprit-madeleine sont touchantes parce que ce sont les nôtres. Devant nous, elle
fait le deuil de ses origines et nest-ce pas un des grands buts de nos
existences ?
Lauteur, interprété par François
Noury très sobre, nous a rejoint dans les gradins et nous apprend que, suite à cette
confession, la fille de Molière sest mariée et a commencé sa vie.
En lespace de quelques instants
magiques, lAtalante sest transformé en matrice dans lintimité
dune conversation à deux voix. Et dailleurs, du théâtre sans en avoir
lair, nest-ce pas ce qui convenait le mieux à la fille de Molière ?
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