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Le rideau ou le voile d'Ulysse
Par Catherine Robert


Pourquoi un rideau ?

Une disparition symbolique
Dévoilement et sacré
Pour une apologie du rideau ?

 

 

 

 

 

 

 

Le rideau est la marque de la scission formelle entre le monde tel que nous l’habitons et celui que nous voyons représenté sur les planches. La scène ne dessine pas un autre monde que le nôtre mais elle est le lieu qui donne à voir une autre vision de la réalité. Elle convertit notre regard : en passant par le prisme de la mise en scène et du jeu notre point de vue se décentre. Le théâtre ne montre pas autre chose que le monde et notre commune humanité. 

Néanmoins, il ne les exhibe pas de la même façon. Lorsque s’ouvre le rideau, s’ouvre en même temps l’autre œil qui va forcer notre esprit à la distorsion prismatique qui permet en même temps le retour sur soi-même comme voyant. Momentanément, nous sommes un peu comme des dieux mis au ban de leur création et obligés d’en contempler les dysfonctionnements et les errements, les erreurs et les beautés.

Lorsque le rideau se referme, libre à nous de réformer notre conduite en fonction de ce qui nous a été montré. En même temps que nous pouvons alors mieux savoir quel monde nous voulons, nous pouvons essayer de mieux déterminer ce que nous voulons lui léguer. Quand le rideau se referme, notre inscription dans la réalité nous engage à nouveau. 

La disparition du rideau

Dans les mises en scène contemporaines, on se passe du rideau. Pourquoi une telle disparition ? Pourquoi la marque de la séparation symbolique entre les regards est-elle tombée en désuétude ? Quel monde est devenu le nôtre s’il est dans la continuité de sa propre représentation ? Ce retrait est d’autant plus à interroger qu’il s’accompagne de techniques de mise en scène et d’occupation de l’espace qui l’entérinent.

 Ainsi, la salle devient souvent le prolongement de la scène et il n’est pas rare que les loges ou les travées du parterre soient utilisées pour agrandir le lieu où se joue le drame. Loin de toujours se retirer dans les coulisses, il arrive souvent que les acteurs disparaissent par les sorties réservées au public. On assiste à un éclatement de l’espace qui parfois s’accompagne d’un éclatement de la troupe puisque certaines mises en scène transforment les spectateurs en figurants voire en acteurs. Le théâtre sort de son lieu et dépasse le confinement de la scène.

Rappel historique

Un rappel historique s’impose. Depuis Brecht et Artaud, le théâtre revendique son mouvement hors de toute frontière et de toute définition préétablie. Dès lors a été initiée une rupture radicale avec la tradition occidentale de la scène et Antoine Vitez, Peter Brook et Ariane Mnouchkine ont été les dignes représentants de cet effort de renouvellement complet hors des cadres parfois surannés d’un art de représenter devenu poussiéreux à force d’être classique.

Dans Le Théâtre et son double, Artaud réclame l’éclatement de l’espace scénique au nom du refus du théâtre-représentation. Le spectacle doit perdre son caractère de simulacre et se muer en expérience unique qui va jusqu’à renier l’aspect réitératif propre au théâtre (la même pièce, jouée de soir en soir de la même manière) : « Nous supprimons la scène et la salle qui sont remplacées par une sorte de lieu unique, sans cloisonnement ni barrière d’aucune sorte, et qui deviendra le thème même de l’action. Une communication sera établie entre l’acteur et le spectateur, du fait que le spectateur placé au milieu de l’action, est enveloppé et sillonné par elle. »[1]

Dès lors, l’expérience théâtrale, devenue vitale et initiatique, exige une participation au moins symbolique du spectateur qui communie dans la transe que suscitent les acteurs. Les théories d’Artaud ont eu un impact considérable sur les modes de représentations, ont été en partie à l'origine de ce que l’on appelle le théâtre d’improvisation et de création collective et ont inspiré des troupes comme le Living Theater de Julien Beck ou le Bread and Pupett Theater. En privilégiant la création collective aux dépens du seul travail du dramaturge, le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine s’est également inscrit dans cette lignée.

L’éclatement de l’espace du jeu est donc le moyen du divorce avec l’unité de l’illusion classique. Il s’agit de rompre avec l’aliénation du spectateur qu’implique la notion d’imitation héritée d’Aristote. A cet égard, d’autres moyens sont mis en œuvre pour permettre cette « distanciation » que Brecht appelait de ses vœux. Ainsi, Brecht suggérait que le décor participe également de ce dévoilement qui doit permettre au spectateur de se rendre compte du caractère factice des idéologies qui régissent la société. 

En dévoilant la machinerie théâtrale, on permet la mise à nu de la machinerie intellectuelle et culturelle d’une société qui dissimule l’asservissement pratique sous le masque théorique. Au lieu d’être l’auxiliaire visuel et sonore de l’action, le décor doit souligner les conditions factices de la représentation et être le moyen de révéler son envers. La suppression du rideau est donc une nécessité puisqu’il s’agit de dénoncer les conditions de toute illusion.

[1] Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, « Le Théâtre de la cruauté (Premier manifeste) ». 

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