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Le rideau ou le voile d'Ulysse
Par Catherine Robert


Dévoilement et sacré

Pourquoi un rideau ?
Une disparition symbolique
Pour une apologie du rideau ?
 

Le dévoilement est la mise au jour du sacré. Lever le voile sur les choses, c’est porter à la lumière ce qui jusque-là n’a pas été ou n’aurait pas dû être vu. La vérité de la présence des choses apparaît à mesure qu’on soulève les voiles derrière lesquels elle se masquait. La levée du rideau est alors le moment nécessaire où la présence se révèle, puisque, comme le remarque Heidegger, « la présence des choses présentes ne parle qu’en tant qu’elle brille, se fait connaître, est étendue-devant, émerge, se pro-duit, s’offre à la vue »[1]. Qu’il n’y ait plus de rideau supposerait que, symboliquement, il n’y ait plus de sacré et plus rien à voir puisque plus rien à montrer.

 Étymologiquement, la profanation marque l’entrée dans le temple (fanum en latin) de ceux qui n’ont pas été initiés et ne sont pas capables de saisir les mystères qui s’y jouent avec l’horreur et la vénération humble que suppose tout entretien avec le sacré. Si la porte du temple est béante, c’est que les dieux ont déserté le lieu de leur manifestation. Autrement dit, l’œuvre devient contradictoire quand elle n’est plus couverte pour être découverte, d’abord voilée pour être dévoilée.

Mettre le spectateur en contact immédiat avec la machine d’où doit surgir le divin ou le sens, c’est-à-dire une réalité transcendante, c’est le forcer à une posture iconoclaste et lui interdire toute distance avec l’art et toute reprise de lui-même dans le retour sur soi. Lever le rideau, c’est interdire la pause que tout acte exige avant d’être accompli. C’est oublier que l’œuvre d’art permet l’ouverture d’un monde propice à l’accueil et à l’installation du sacré qui appelle le divin, le sens ou la valeur dans l’échancrure de sa présence. « L’ouverture d’un monde donne aux choses leur mouvement et leur repos, leur éloignement et leur proximité, leur ampleur et leur étroitesse. Dans l’ordonnance du monde est rassemblée l’ampleur à partir de laquelle la bienveillance sauvegardante des dieux s’accorde ou se refuse. »[2].

 L’œuvre d’art est l’origine du monde dans la mesure où elle est le lieu d’assomption de ses conditions de possibilité en même temps que le miracle de sa donation. L’œuvre est le moyen de « libérer la plénitude de l’ouvert en son espace et arranger cette plénitude dans l’ensemble de ses traits. […] L’œuvre maintient ouvert l’ouvert du monde. »[3]

Le voile d’Ulysse

En ce sens, on peut comparer le rideau au voile qu’Ulysse place devant ses yeux quand l’aède des Phéaciens fait le récit de la guerre de Troie [4]. Le voile de pourpre est à la fois ce qui permet le recueillement et la vision : si l’homme aux mille ruses cache son visage pendant le récit des aventures troyennes, il le découvre aussi régulièrement pour faire des libations. En faisant aller et venir le pan de son manteau sur sa face, Ulysse alterne les moments de contemplation et les moments de louange qui participent tous deux de la ferveur et de la piété, autrement dit du lien à la transcendance.

Si le rideau est le voile d’Ulysse, il lie l’homme au sacré. Tout rapport au sacré exige un maintien dans la distance en même temps qu’une communion. Le rideau est la respiration entre la fusion presque mystique qu’entretient l’âme avec le beau quand elle communie avec lui et le recul plein d’effroi et de respect qu’exige le sacré. La vision est donc scandée au rythme du couvrement et du dévoilement, le manteau de pourpre ou le rideau marquant la suspension et la reprise de la tension.

 A cet égard, on peut remarquer que la tombée du rideau à la fin du spectacle est aussi ce qui correspond aux quelques secondes nécessaires avant que le déchaînement des applaudissements n’ancrent à nouveau le spectateur dans l’action. Pour être vue, l’œuvre exige donc que soient symboliquement marqués sa donation et son retrait. Le voile sacré permet de signifier une double distance : distance de soi à soi et distance de soi aux choses maintenues dans leur altérité féconde et transformatrice.

[1] Heidegger, article Alèthéia, dans Essais et conférences.

[2] Heidegger, L’Origine de l’œuvre d’art, dans Chemins qui ne mènent nulle part.

[3] Ibidem.

[4] Homère raconte (Odyssée, VIII, vers 83 et suivants) comment Ulysse, tandis que l’aède Démodocos chante « les gestes fameuses » des héros troyens et danaens dans le palais du roi des Phéaciens, voile chaque fois sa tête et pleure, sans que les personnes présentes le remarquent.

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