|

|
Quand Meyerhold ou Piscator introduisent
des écrans sur le plateau, ils invitent le monde à faire irruption sur
la scène : Piscator montre des images de révoltes ouvrières.
Le statut de l'image varie d'un spectacle à l'autre. Le dispositif mis
en place sera tantôt une lucarne ouverte sur le monde, tantôt une fenêtre
par laquelle apparaissent les fantômes, comme dans le spectacle de Robert
Lepage, tantôt une brèche offerte à la mémoire, au fantasme, à l'espace
mental, comme dans la création de Jean Lambert-wild.
Mais elle pourra aussi être une
simple indication -elle donne le lieu de l'action- ou commenter, dans un
sens ou dans un autre, ce qui se dit sur la scène.
Ailleurs, elle montrera ce qu'on ne voit pas sur le plateau, par exemple
le visage de face de l'acteur qui sur scène est de dos.
Elle autorisera la technique du gros plan, comme au cinéma, grossira l'un
des éléments visibles par le spectateur, la tête ou les mains d'un
acteur …
Dans le cadre du Festival Exit et de
Via, le québécois Robert Lepage a récemment présenté La
Face cachée de la lune.
Lepage, acteur caméléon tendre et drôle, y interprétait seul en scène
tous les rôles, principalement ceux de deux frères aux vies opposées
-l'un est un rêveur passionné d'astronomie, l'autre un matérialiste, présentateur
de la météo à la radio- et celui de leur mère dont ils apprennent la
mort.
Lepage, metteur en scène
éblouissant d'imagination onirique, alternait en un subtil dosage
le jeu d'acteur, le jeu avec des objets réels ou virtuels à transformations
multiples et la projection d'images d'archives de la conquête de
lune où se concurrençaient Américains et Soviétiques, tricotant
tout au long de cette création la blessure de la solitude, l'espoir
de la communication et une interrogation sur les valeurs existentielles
propres à chacun.
Grâce à l'utilisation des nouvelles
technologies, La Face cachée de la lune, en reliant l'histoire
intime d'un être à l'histoire cosmique de l'univers, auscultait notre
civilisation, parachutait les spectateurs dans de vertigineuses
trajectoires d'espace-temps et ébranlait leur appréhension de ce qu'on
nomme la présence.
Au théâtre, la présence a toujours fréquenté
l'absence, la mort, les fantômes -Hamlet de Shakespeare en est
l'exemple le plus connu. Ces fantômes, les nouvelles technologies les
rendent désormais " visibles ".
Dans Les Ecrans sur la scène,
Robert Lepage se confiait à Ludovic Fouquet : " Je compare
souvent l'utilisation de la vidéo à toutes les techniques d'ombres
chinoises, qui existent depuis des millénaires. Cette " technologie
" consiste en un flambeau, ou une lumière électrique, et un sujet
qui vient interrompre la lumière pour créer une poésie visuelle ou un
langage visuel.
Cette " technologie " est acceptée par le spectateur parce
qu'il sait comment elle est faite; tout le monde a joué avec son ombre
…
On peut mettre dorénavant de la vidéo sur scène : les gens ont tous une
caméra chez eux. Ces technologies sont démystifiées, elles sont
devenues comme les ombres chinoises ".
Voir
un extrait du spectacle La Face cachée de la lune
Et le fondateur de la compagnie Ex
Machina d'ajouter : " Il y a une chose qui m'intéresse au théâtre,
c'est la possibilité de ralentir le temps, de l'accélérer ou de pointer
du doigt les événements que l'on doit se remémorer.
C'est bien d'avoir un personnage en temps réel, qui fait une action
quelconque, banale, mais on doit sentir, derrière lui, la traînée de
son ombre, le fantôme, le ralenti de son acte, ou un stop, même si le
personnage doit continuer à s'activer ".
Page suivante
Page précédente
|


|