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La saga du théâtre et des nouvelles technologies

Par Sabrina Weldman

 

Le face à face de la technique et de l'acteur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme l'explique la responsable du Département des Arts du Spectacle au CNRS, Béatrice Picon-Vallin qui a dirigé l'ouvrage Les Ecrans sur la scène, " pour jouer avec les images, il faut être solide.
L'image est toujours plus forte que l'acteur sur scène : devant une très belle image, on ne regarde plus le corps de l'acteur. Et devant un flux d'images, on ne regarde l'acteur qu'en pointillé.
Si l'acteur veut attirer le regard du spectateur, il doit savoir rivaliser, dialoguer avec les images.
Ca ne veut absolument pas dire qu'un acteur qui se sert d'un micro par exemple est un acteur à prothèses mais qu'il doit savoir utiliser les techniques qu'on lui donne. "

Orgia de Pasolini créé à Belfort, au Théâtre Granit, par Jean Lambert-wild -une réalisation qui sera programmée à Paris en janvier prochain au Théâtre de la Colline- confirme ces dires.
Première pièce de théâtre écrite par Pier Paolo Pasolini, Orgia est une partition à deux voix, voix d'une femme et voix d'un homme hanté par la mort, le sexe, le désir; l'un et l'autre crucifiés par leur incapacité à communiquer.
Amplifiées, entrelacées, chuchotées, traversées par la musique des sphères ou des abysses composée par Jean-Luc Therminarias, projetées dans un espace mental, ces voix que fait entendre avec force le jeune metteur en scène respirent, expirent la parole poétique de Pasolini.
 Tandis que de la bouche des personnages, de leur cerveau s'exhalent souffles et fantasmes qui prennent forme, se propulsent dans l'air, fluides ectoplasmes translucides.

Ce sont des organismes primitifs qu'on trouve au fond des océans; ils ont été reconstitués à partir d'algorithmes pour le spectacle grâce au système Daedalus.
Ce système consiste en un moteur d'intelligence artificielle mis au point par des chercheurs et des ingénieurs de l'Université Technologique Belfort-Montbéliard, couplé à un moteur d'animation 3D en temps réel, tous deux reliés à un moteur qui travaille sur la spatialisation du son.
Pendant qu'ils jouent Orgia, les acteurs portent des capteurs physiologiques qui permettent de déterminer leur température, leur rythme cardiaque, leur amplitude respiratoire, la conductivité de leur peau, … et qui, en fonction de la variation de leur état, entraînent des perturbations de comportement des chimères en temps réel.
Ces chimères sont projetées en trois dimensions grâce à un vieux principe d'illusion d'optique à base de miroirs.


" Je suis très sensible à ce que j'appelle les ondulations aléatoires d'émotion : comment la parole et le son peuvent créer des états d'émotion très particuliers de façon aléatoire. Mais je pourrais enlever tout l'appareillage d'Orgia : le rapport de parole continuerait à exister; il serait simplement encore plus minimaliste " reconnaît Jean Lambert-wild.
" Pour moi, ce qui est premier au théâtre, c'est la fonction monstrueuse de l'acteur, au sens initial du terme : celui qui est en lien direct avec les dieux et qui, du coup, est traversé par une parole. La colonne vertébrale et la chair du spectacle, ce sont les acteurs et Pasolini. Le reste n'est qu'un univers esthétique, mental et dramaturgique qui crée le liant et la musculature de cette ossature."

Voir l'interview de Jean Lambert-wild

Si cette production, à l'instar de La Face cachée de la lune de Robert Lepage, est extrêmement réussie, c'est que la technique n'y est pas écrasante : elle est portée par des acteurs solides, suffisamment engagés dans leur jeu pour interagir avec les nouvelles technologies qui relaient leur présence et leur parole, les exacerbent et les dématérialisent à la fois, sans jamais les phagocyter.

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